livre de Daniel et le livre d’'Enoch
Il fut poussé à les méditer par l’état religieux et politique de: sa nation. De continuelles séditions agitaient le peuple, et entretenaient l’espé-
(1) Osée. 6 : 6.
rance d’une délivrance prochaine. C'était une situation profondément troublée dont le village de Nazareth subissait certainement le contrecoup. On devait parler politique sur la petite place de la ville, le jour du Sabbat, au sortir de la Synagogue ; on devait interroger avidement les personnages arrivés de Jérusalem pendant la semaine et leur demander : Qu’y a-t-il de nouveau? Quelque zélote s'est-il levé? Le Procurateur a-t-il encore commis quelque crime?
Un jour, on raconte à Jésus qu’Archélaüs a été déposé par les Romains, et que ceux-ci ont réduit la Judée en province; un autre jour, il apprend de la bouche de quelque ardent patriote la révolte de Judas le Gaulonite. Il s’est soulevé, il a refusé de payer l'impôt. Faut-il le payer, oui ou non? Il ne le faut pas, disent les uns, car Dieu seul est notre Maître, et le payer, c’est consacrer sa servitude et reconnaître le pouvoir des Romains. Mais Judas, disent les autres, a été écrasé par le Procurateur Coponius; ne faut-il pas voir dans cette défaite le doigt de Dieu qui veut qu’on rende à César ce qui est à César? Jésus entend ces discussions passion-
nces. [1 apprend que la mort des perturbateurs est certaine; mais il apprend aussi que cette mort est recherchée par eux comme un triomphe, et que les exaltés mettent leur gloire à n’avoir nul souci de leur vie, pourvu qu’ils défendent jusqu’au bout la cause sacrée, la cause de Dieu.
Au fond, c'était le Messianisme qui troublait les cerveaux. À chaque ligne de l’Ancien Testament, on voyait annoncé le Règne futur; on calculait l’époque de la venue du Messie, et ces calculs se rapportaient précisément au temps agité où l’on vivait. Le Messie va paraître, c'était le cri universel.
On comprend alors que Jésus voulut connaitre les livres de Daniel et d'Enoch. Daniel était l'ouvrage le plus lu et le plus vénéré des Juifs du rer siècie (1). Ce livre le frappa beaucoup. I résumait l’opinion des meilleurs théologiens des derniers siècles. [Il donnait une vraie philosophie de l’histoire, et, subordonnant tout au peuple juif, ne voyait dans la succession des
(1) Josèphe, Antiqu. Jud., X : 10 : 17.
empires que l’accomplissement de la volonté de Dieu à l'égard de son peuple préféré.
C’est dans le livre de Daniel que Jésus lut, pour la première fois, le nom de « Kils de l’homme» qu'il devait choisir pour se désigner lui-même. Il y trouva aussi la prédiction de l'empire universel des saints, et l'affirmation claire ét positive de la résurrection des morts.
Le livre d'Enoch vint, à son tour, préciser ces prédictions. Jésus:ne:le lut pas:tel que nous le possédons aujourd’hui, car ce livre se compose de fragments écrits’ à diverses époques, et plus d’un est postérieur à Jésus-Christ. Mais il est aisé de les distinguer, et l’origine palestinienne de plusieurs passages, certainement antérieurs au christianisme, est maintenant hors de toute contestation. Jésus lut ces passages, qui sont vraisemblablement d’origine essénienne. L’auteur attend un dernier assaut de la puissance päïenne, c’est-à-dire syrienne. Cet assaut, repoussé par Dieu, sera:suivi d’un Jugement. Les anges déchus et lesiJuifs ‘infidèles seront jetés dans l’abîme. Une Jérusalem nouvelle sera édifiée par Dieu, et les Israélites pieux y recevront
les hommages des païens. Alors paraîtra Île Messie. Il est représenté sous l’image d’un taureau blanc. Tous les païens l’invoqueront et se convertiront au vrai Dieu.
À la lecture de ces livres, Jésus joignit peutêtre celle des « Psaumes de Salomon», recueil composé 63 ans environ avant sa naissance. Là il trouvait annoncées la Royauté de Dieu luimême et la perpétuité de cette Royauté dans la maison de David. Un roi, descendant de David, sera suscité:par Dieu pour détruire les ennemis d'Israël et chasser les païens de Jérusalem. Ce roi-sera juste; il sera l’oint du Seigneur, plein de l'Esprit de Dieu et pur de tout péché.
Jésus connut-il d’autres ouvrages encore, perdus pour nous, dont nous ignorerons toujours l’existence même, et parlant des glorieuses choses que-le peuple Juif devait accomplir, et de
l'empire éternel que Dieu fonderait dans un
prochain avenir? Il.est légitime. de le supposer,
car:si quelqu'un dut être avide de connaître
toutes les prédictions, de chercher à les com-
prendre, .et sut en retirer les parcelles de vérité
qu’elles renfermaient, ce fut assurément Jésus.
Cependant, nous ne pouvons pas ne pas remarquer combien le côté fantastique, exagéré, de ces visions apocalyptiques resta étranger à sa pensée. Quelle distance entre son enseignement simple, populaire, imagé, sans doute, mais dont les images sont toujours paisibles et cohérentes, et les constructions d’un faux symbolisme et d’une bizarrerie voulue de ces livres de son peuple.
Tout, dans ces ouvrages, est allégorique, et, d’ailleurs, on allégorisait toujours et partout au temps de Jésus. Or, il n’y a pas trace de métaphores de ce genre dans son enseignement, et il est certain qu’il éprouva, lui seul, peut-être, de tout son peuple, un grand éloignement pour cet allégorisme prétentieux. En fait d’allégories, il ne connaît que les paraboles, sortes de comparaisons, dont un des plus grands mérites est d’être merveilleuses de naturel et de simplicité, tandis que, dans lelivre d'Enoch, par exemple, tout est étrange, exagéré, compliqué. L’avènement du Messie y est préditavec tout ce qu'il doit amener d'énorme et deterrifiant. Les cataclysmes s’y suc-
ÉTUDES ET LECTURES ques
cèdent tous plus extraordinaires les uns que les autres, et Jésus, qui a connu ces descriptions
ampoulées, en est toujours resté indépendant. Son exégèse de l’Ancien Testament est elle-
même d’une sobriété et d’une sagesse qui tranchent singulièrement avec l’exégèse deson temps. Les Docteurs et les Scribes excellaient à trouver . dans les Ecritures ce qui n’y était pas. La Loi était,de leur part, l’objet des plus subtiles interprétations. Dans les Prophètes et dans les Psaumes, on découvrait une foule de traits se rapportant au Messie, et, partout, on affirmait le reconnaître. Or, il ne semble pas que Jésus fût jamais séduit par ces prétendues découvertes. Sur ce point, il s’est nettement séparé de ceux qui lui ont servi de guides.
Ce qu’il admirait sans réserve, c’est la sublime poésie des Psaumes et les magnifiques développements d’Esaïe. Il fit de ces livres, et d’autres encore, le principal aliment de sa piété, et son soutien de chaque jour. Esaïe fut un de ses maîtres : mais rien n'indique qu’il ait trouvé dans ses écrits ce qui n’y était pas et qu'il ait accepté les explications subtiles et l’exégèse for-
cée de ses contemporains. Rien n'indique que
Jésus ait jamais compris les Ecritures autrement qu’en leur donnant leur sens véritable, reconnaissant le Messie là où il est clairement annon-
cé, et se refusant à le découvrir,là où il ne se
trouve certainement pas.