CHAPITRE PREMIER
L’enfancé dd Tésus
Jésus a été élevé à Nazareth. Au milieu du vue siècle de la fondation de Rome, il y a aujourd’hui 1890 ans environ (1), on appelait de ce nom (2) une petite ville perdue dans les mon-
(1) La date exacte est impossible à fixer. C’est entre 750 et 765 de la fondation de Rome que durent s’écouler les dix ou douze premières années de la vie de Jésus.
(21 D’après les meilleurs manuscrits, la vraie transcription grecque du nom de ce village serait Nazara; mais nous lui conservons le nom de Nazareth consacré par l'usage.
tagnes de Galilée et faisant partie de la province
romaine de Syrie. Elle était à vingt-cinq lieues. au Nord de Jérusalem, et à huit ou neuf heures
de marche de Capernaüm.
Son aspect général était sec et pauvre. Nazareth étaitunamasdemaisons en forme de cubes, sans élégance et sans style, bâties en étages sur un amphithéâtre entouré de collines rocheuses. Irrégulièrement rangées, elles formaient un mélange confus de petites demeures blanches et sans toit, entourées d’airesetdepressoirs. [ci, des puits creusés à fleur de terre, là, des tombeaux taillés dans le roc, partout des figuiers, des oliviers, des cactus, et, de temps en temps, un petit champ de blé s’ouvrant entre les maisons.
Le sol des rues était fort inégal, tout en mon-
tées et en descentes, et les ruelles, étroites, tor-
tueuses, escarpées, étaient parfois coupées par les ruisseaux que formaient les ravins descendant sur la ville du côté du Nord.
La population de Nazareth s'élevait, affirmait on, à trois ou quatre mille habitants. Ce chiffre est certainementexagéré. Nazareth n’était qu’une bourgade, à en juger par le peu d’étendue qu’elle
occupait. Il est vrai qu’en Orient, bêtes et gens
savent s’entasser sur un fort étroit espace; mais nous ne pouvons supposer plus de quinze cents ou deux mille habitants à un village qui n'avait qu'une synagogue, qu’une fontaine, qu'une place publique.
La fontaine existe encore. Les sources ne changent pas. Celle de Nazareth est aujourd’hui ce qu’elle était autrefois. Rendez-vous des femmes et des jeunes filles, celles-ci, deux fois par jour, venaient puiser l’eau nécessaire à la maison.
Transportons-nous au rer siècle. Les voici qui arrivent d’un pas alerte, et, parmi elles, Marie, la femme du charpentier Joseph. Elle porte sa cruche vide en travers sur sa tête; elle attend son tour, cause avec ses compagnes, remplit sa cruche et repart de cette démarche souple et
gracieuse qui est celle de toutes ses compatriotes.
Elle porte un large pantalon laissant à nu le bas de la jambe, et une robe aux manches ouvertes qui laisse aussi voir les bras nus. Quelques pièces de monnaie brillent entre ses cheveux entrelacés. Quand Jésus, l’aïné de ses fils, com-
mencera à grandir, il accompagnera sa mère, et l'aidera à remplir sa cruche et à la porter. Plus tard, il ira seul pour épargner toute fatigue à Marie, et, comme l’écrira un jour le naïf chroniqueur de 1187 (1) : « Au ruissel de cele fon- « taine lavait Nostre Dame les drapels de coi « ele envelopet Nostre Seigneur. De cele fon- « laine envoiait querre Nostre Dame par Nos- « tre Seigneur, quant il fut un peu gran el « 1l y aloit volontiers. »
Marie retourne à la maison. Cette maison est basse, carrée, précédée d’une cour et surmontée d’une terrasse. Pénétrons à l’intérieur; nous sommes dans une vaste chambre sans fenêtres, et remplie d’ustensiles de toutes sortes. La porte est grande, toujours ouverte pendant le jour, et l’éclatante lumière d'Orient y entre à flots. Point de tables; des tapis, et, aux murs, quelques vêtements, des robes et des voiles accrochés.
Le logis est pauvre, et la famille nombreuse. Joseph et Marie ont, au moins, sept enfants.
(1) L'auteur de « la Citez de Jérusalem ».
Voici d’abord cinq fils; l’aîné porte le nom de Jehosuha et les autres s'appellent Yakob, Yoseph, Youda, Simeôn ; en français Jésus, Jacques, Joseph, Jude et Simon. Quant aux filles, nous ne savons ni leurs noms, ni leur nombre; mais Joseph et Marie en ont au moins deux (1). Ces neuf personnes, peut-être davantage, demeurent toutes dans la chambre unique de la maison, et cette chambre sert à tous les usages (2),J oseph y travaille de son état de charpentier; toute la famille y couche; toute la famille y prend ses repas; et c’est là aussi que Marie fait la cuisine.
Les murailles de cette pauvre demeure nesont
pas en pierres, pas même en briques ; elles sont
faites d'argile pétrie et séchée au soleil. Un escalier extérieur permet de monter sur le toit qui est en terrasse, et dont le sol, fait de chaux mêlée de sable et de petits cailloux battus avec de la cendre, forme une sorte de terre durcie où se
(1) « Ses sœurs ». Ev. de Marc, ch. 6, verset 3.
(2) La chambre unique, c'était l’ordinaire; mais il est fort possible que Joseph et Marie eussent deux ou trois pièces.
montre, çà et là, une maigre végétation. En été, quand la nuit est belle et étoilée, toute la famille va y dormir, chacun roulé dans sa couverture, car la chaleur est insupportable dans la chambre commune, et les insectes qui y pullulenten rendent le séjour intolérable.
Si nous faisons l'inventaire du mobilier de Joseph, nous remarquons d’abord un établi, semblable aux nôtres, et ses outils de charpentier; un fourneau de cuisine à deux réchauds, une plaque de fer pour griller le blé ou cuire le pain, quelques outres, des écuelles de bois, une : ou deux cruches de terre, des gobelets et des tasses, voilà tout le ménage. Joseph et Marie n’ont ni assiettes, ni fourchettes, ni cuillers. Les lits sont des couchettes portatives, roulées chaque matin et placées sur des étagères pratiquées dans les murs. Quelques nattes et des coussins sur lesquels on s’assied, accroupi à la mode orientale, et un vaste coffre complètent le mobilier. Ce coffre sert, pendant la saison chaude, à enfermer les tapis et les couvertures. Outre ces objets, Joseph et Marie possè-
dent une lampe, un boïisseau, un balai et un moulin.
La lampe est très élevée et on la pose par terre; elle est. d'argile, a deux ou trois becs, et on y brûle de l'huile. Le boisseau sert de mesure, de tiroir et de sac. Placé à terre et retourné, il remplace la table absente. On y pose quelquefois la lampe, lorsqu'on veut élever la lumière et éclairer toute la chambre.
Quant au moulin, il est à bras, et, chaque matin, Marie, aidée d’une de ses filles, est obligée de tourner la meule et de moudre le grain nécessaire à la confection du pain.
. Voici midi; c’est l’heure du repas principal. Ïl faut se mettre à table, et d’abord toute la famille se lave les mains. Cette ablution a un caractère religieux, et il serait plus exact de dire : on se purifie les mains. Jésus déclarera plus tard ces purifications inutiles, et ne les pratiquera plus; mais il est enfant, il se soumet aux prescriptions de ses pieux parents, qui sont celles de la loi de son peuple.
Avant de s’accroupir à la mode orientale,
Joseph rend grâces, et Jésus, l’aîné des enfants, répète une partie de sa prière. À la fin du repas, une autre action de grâces sera prononcée
Chacun a un pain devant lui ; ce pain est une sorte de galette plate et ronde qui lui sert d’assiette et sur laquelle il pose sa part de beurre ou de fromage. De plus, un plat est placé sur le. fond du boisseau retourné, et chaque convive, après avoir rompu son pain, y trempe son morceau avant de manger.
Qu’y a-t-il dans ce plat? D’ordinaire du lait caillé ou une soupe faite avec de l’orge ou du froment. Avec le beurre et le fromage, ce sont les œufs, le miel et le grain rôti qui forment la nourriture habituelle de la famille du charpentier. La viande est rare et chère; si l’on en achète,les jours de fête, c’est du bœuf, du mouton ou du chevreau. En été, un peu de raisin et quelques figues complètent le dîner. Quelquefois, dans la saison, on a des sauterelles ; mais il faut, pour cela, que les enfants aient été en ramasser. On les apprête en réduisant le corps en poudre et en mêlant cette poudre avec de la farine. On fabrique ainsi une sorte de gâteau fort apprécié.
Dans le gobelet, qui circule à la ronde et où chacun boit à son tour, il y a quelquefois de l’eau mêlée de vin; mais la boisson ordinaire de la famille est une sorte de bière commune préparée avec du froment et des fruits et que l’on appelle le Schechar.
Le repas fini, chacun reprend sa tâche jusqu’au soir, Où un nouveau repas, plus frugal encore que le premier, réunit de nouveau la famille.
On est pauvre dans la maison du charpentier de Nazareth; mais on n'y souffre pas de la pauvreté; car, chez les Juifs de ce temps-là, le mot pauvreté n’était jamais synonyme d’indigence ou de misère. Les exigences de la vie étaient presque nulles, et les besoins créés par la civilisation moderne, inconnus. Les facilités actuelles, auxquelles nous sommes habitués, n’existaient pas, et Joseph, Marie, leurs enfants ne souffraient d'aucune privation. Telles choses dont nous pourrions difficilement nous passer, tels conforts, devenus pour nous le nécessaire, ne manquaient nullement au charpentier et à sa famille, car ils les ignoraient, et n’éprouvaient aucun besoin de les avoir.
Quelles furent les premières notions religieuses que reçut Jésus enfantr De bonne heure, il sut par cœur quelques versets de la Bible. Dès qu'il commença à parler, sa mère eut soin de lui réciter un verset de la Loi, et elle lui apprit tout d’abord ceux qui proclament l’unité de Dieu et lPélection d'Israël : « Ecoute, Israël, l'Eternel « notre Dieu est le seul Eternel. Tu aimeras « l'Eternel, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute « ton âme et de touteta force » (r),.et : «Ce « n’est pas parce que vous surpassezen nombre « tous les peuples que l'Eternel s’est attaché à « vous et vous a choisis, car vous êtes le moindre « de tous les peuples, mais parce que l'Eternel « vous aime » (2). Quand l'enfant sut ‘bien répéter ces deux versets, sa mère lui en àpprit d’autres. Puis elle lui mit entre les mains des bandes de parchemin sur lesquelles étaient écrites les paroles qu'il savait par cœur. Il arriva ainsi à co 1naître ses lettres, et répétant souvent ces versets avec ses petits camarades, il sut bientôt lire.
(1) Deutéronome 6: 4 et 5.
(2) Deutéronome 7: 7.