CHAPITRE JIIf LA TENTATION
Entre le baptème de Jésus et le dernier témoignage qui lui fut rendu par le Précurseur, se place un des événements les plus importants de sa vie morale. Lui aussi passa par cette grande école du désert où de Moïse à Jean-Baptiste se sont formés les plus puissants témoins de Dieu. Quand on doit représenter une austère et sainte pensée, il est salutaire de vivre face à face avec elle et d'échapper à toutes les atténuations que les hommes lui feront subir. C'est dans la solitude que l’idée retrouve toute sa royauté; c’est là qu’elle garde son caractère absolu, sans rien concéder aux compromis d’une réalisation imparfaite. Mais le désert n’a pas été seulement pour Jésus une sainte retraite, il a été encore pour lui le théâtre de son premier combat et de sa première victoire. Le Rédempteur y a traversé cette grande épreuve de la liberté sans laquelle aucune destinée morale ne s’achève. C'est ici qu’il faut accepter sans hésiter le mystère complet de son abaissement. Sion invoque pour lui l’impeccabilité, on le soustrait aux vraies conditions de l'existence terrestre; son humanité n’est plus
qu'une illusion, un voile transparent au travers duquel apparaît son impassible divinité. N’étant plus semblable à nous, il n’est plus à nous! Au drame émouvant de la lutte morale succède je ne sais quelle fantasmagorie métaphysique. Il ne faut plus parler de tentation ni d'épreuve à son sujet. Là où nous cher- . cherons le chef d’une humanité nouvelle, nous n’avons plus qu’un être de raison digne des inventions gnostiques. Faisons descendre le Christ de ce froid empyrée théologique où il n’est plus qu'un dogme, et disons avec [rénée : Z'rat homo certans pro patribus. « Il a été vraiment un homme combattant pour ses foyers. » Admettons ce texte étrange et sublime du Nouveau Testament : « Il a appris l’obéissance !: » ce qui signifie que de l’innocence naturelle et instinctive, il a dû s’élever à la sainteté voulue, périlleux passage, où a succombé le premier Adam, mais où le second a vaincu avec les seules armes de la foi et de la prière, sans s'être fait de sa divinité éternelle une impénétrable cuirasse. F0 La scène du désert est en effet la contre-partie de celle qui se passait plus de quatre mille ans auparavant sous les ombrages de l’Eden. L’une et l’autre appartiennent à ce domaine mystérieux où l'esprit humain ne peut pénétrer que par des symboles grandioses, lesquels n’en correspondent pas moins à de hautes réalités morales. Il est certain que le premier père de l'humanité, lié à sa descendance par une si étroite et { Hébreux V, 8.
profonde solidarité qu’il l’enfermait en quelque sorte en lui-même, a subi la grande épreuve des êtres libres dans un séjour de beauté et de gloire, tandis que le second Adam l’a traversée dans une affreuse solitude, image d'un monde où sont gravés les stigmates de la chute et de la condamnation. Ces rochers dénudés, cette terre rougie pour laquelle le soleil est aussi brûlant que la foudre, cette mer de soufre qui semble étendre un linceul sur les cités maudites, tout ce - pays de la mort, immobile et muet comme le sépulcre, quel théâtre convenait mieux à l’homme de douleur pour sa lutte décisive? Tout marque le contraste entre la première tentation et la seconde; il ne s’agit plus, en effet, simplement de conserver l'union bienheureuse avec Dieu, mais de la reconquérir dans les amères conditions qui ont été le résultat de sa rupture. Ce serait se faire une idée étroite de Ia lutte morale dans la vie du Christ, que de la borner aux quarante jours de sa retraite au désert. En réalité, elle a compris toute sa vie, mais elle a eu ses deux grandes journées au début et au terme de son ministère, au désert de Juda et au jardin de Gethsémané.
Dans la tentation du désert, nous voyons apparaître cet être mystérieux que déjà le premier livre de la Bible fait intervenir dans le récit de la chute. Satan, comme nous l'avons établi, n’est pas l’Ahriman persan, qui représente l’élément mauvais dans la nature . aussi bien que dans la vie morale, c’est un ange déchu, qui a été créé dans la lumière et dans la pureté comme
toute créature de Dieu, mais qui n’y a point persé- | véré'. Lui aussi, sans doute, a succombé dans l'épreuve de la Liberté universellement imposée aux êtres intelli-. gents faits à l’image de Dieu. Nous ne savons rien ni de la nature de cette épreuve, ni du mode de sa révolte, ni de la sphère où elle s’est produite. Il est impossible d'admettre ou de rejeter avec quelque certitude l'hypothèse, tant de fois soutenue, que les débris gigantesques sur lesquels a fleuri la vie nouvelle dans notre planète attestent une histoire tragique avant l'histoire humaine, que des êtres supérieurs à l’homme l'y auraient précédé, que, placés plus haut par leur origine, ils seraient tombés plus bas et seraient devenus les ennemis naturels et acharnés de la race qui les y a remplacés. Il faut s’en tenir à la réalité de l'existence des démons; rien dans la raison ne s'oppose à admettre l'existence d'êtres moraux différents de l’homme, devenus plus pervers, doués d’une nature subtile, qui leur permet une action plus étendue et plus rapide. [est des temps où l’imperceptible frontière qui nous sépare de ce monde invisible, si loin de nos yeux, si près de nos cœurs, semble s’abaisser tout à fait. Telles sont les grandes crises religieuses de l'humanité; or, nulle crise n’était comparable à l'inauguration de l'ère du Christ. Nous ne croyons donc céder à aucune superstition en admettant dans la tentation l'intervention directe du chef de ces esprits malfaisants, qui sont les pires ennemis de l'homme.
{Jean VIII, 44.
Sous quelle forme eut lieu cette intervention? Evi- -demiment, lé récit de nos évang'iles ne peut être pris au sens littéral. La montagne d’où l’on voit tous les royaumes de la terre n'existe nulle part; nous sommes ainsi transportés en plein symbolisme. Seulement, nous re saurions voir dans la tentation une simple parabole traduite et amplifiée en langage populaire par les disciplés de Jésus, laquelle n’aurait eu d'autre but que de détérminer le vrai caractère de sa mission comme Messie. Ce serait anéantir le fait moral, qui à, selon nous, une importance capitale', La tentation a été réelle. Ce n’est pas que l’âme pure de Jésus ait été un seul instant attirée vers lé mal, mais elle y à été certainement sollicitée du dehors, par le moyen d’une vision?. Où peut très bién admettre des visions qui ne suspen-
1 C'ést l'idée de Néander (Vie de Jésus, I, p. 108), qui à subi sur ce point l'influence de Schleiermacher (Leben Jesu, p. 155). Ce dernier était amené par son déterminisme à supprimer la lutte morale dans la vie du Christ. Quant aux difficultés chronologiques qu’il soulève, elles n’ont rien d’insurmontable. Rien n'empêche d'admettre que la tentation ait eu lieu avant la dernière entrevue avec Jean-Baptiste au bord du Jourdain (Jean I, 29).
? Calvin lui-même a admis la possibilité de ete interprétation -(Commént. sur le N. T., I, p. 121). Nous ne relevons que pour mémoire là singulière explication de Lange, qui suppose que les envoyés du sanhédrin qui avaient interrogé Jean-Baptiste allèrent au - désert proposer à Jésus de se poser én Messie théocratique. Ils au- raient eux-mêmes joué en cette occasion le rôle du téntateur sous l'influence duquel ils agissaient visiblement (Lange, Leben Jesu, I, p. 195-205). Ce rénouvelléinent d'une hypothèse ridicule dé Paulus n'est pas heureux. Strauss rattache la tentation au séjour d'Israël dans le désert, il n’y voit qu'un mythe fabriqué avec les légendes de l'Ancien Testament (Leben Jesu, p. 391). Noûs recommandons sur ce sujet les pages si intéressantes et sensées que lui consacre M. Lutte- -roth dans son Essai d'interprétation sur saint Matthieu, p. 41-47.
dent pas l'activité morale. La tentation prend d’au: tant plus d'importance qu’elle se dégage davantage de tout élément inférieur. La lutte serait peu digne du Christ s’il s'agissait uniquement pour lui de résister à sa faim, de ne pas se prêter à un acte vaniteux et de refuser une gloire grossière. La question qui Se pose est bien autrement grande : c’est la question morale elle-même, telle qu’elle s'était offerte au premier Adam, telle qu'elle se présente à tous les êtres libres. Il est directement appelé à décider s’il accomplira la loi suprême et unique du monde moral, qui se résume dans l’obéissance et l'amour, ou s’il cherchera sa propre satisfaction, son propre intérêt. La question n’est pas posée d'une manière vague et générale; c’est comme Messie qu'il est tenté; c’est à l’occasion du pouvoir miraculeux qu’il possède, ou du moins dont il est investi jour à jour par Dieu. Ce pouvoir, ramené à des fins ég'oïstes et personnelles, pourrait servir d’abord à procurer sans peine au Messie et au peuple qui l’acclamerait tous les avantages matériels, Il pourrait ensuite devenir un moyen assuré d’éblouir les hommes par des signes éclatants qui satisferaient leur passion du merveilleux, et, après avoir donné la jouissance il donnerait la gloire. Il ne serait pas moins facile d'obtenir par son moyen, la puissance, le règne terrestre, car il n'y aurait pas de trône assez élevé pour un Messie qui multiplierait les prodiges et ferait naître l'abondance et la richesse sur ses pas. Tel est bien l’ordre des tentations qui passent
ral
devant l'esprit de Jésus dans sa vision du désert, après ses quarante jours de jeûne rigoureux.
« Di tu es le Fils de Dieu, dis que cette pierre devienne du pain'. » En d’autres termes, si tu es le Messie, mets-toi au-dessus de l’ordre providentiel pou satisfaire ta faim. Jésus est transporté en esprit dans la ville sainte au haut du temple, centre de cette théocratie qu'il lui serait si facile de dominer. « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas, car il est écrit qu’il commandera à ses anges de te prendre sous leur garde, et qu'ils te porteront dans leurs mains de peur que ton pied ne heurte contre les pierres”. » En d’autres termes, si tu es le Messie, fais des miracles d'éclat, des prodiges qui n'aient d'autre résultat que d’étonner et de fasciner le peuple. Enfin, le monde avec sa gloire apparaît à Jésus du haut d’une cime idéale. « Je te donnerai, dit le tentateur, toute cette puissance et toute cette gloire, si seulement tu te prosternes devant moi. » En d’autres termes, la gloire et la puissance sont au Messie s’il consent à agir dans l'esprit du prince de ce monde. Sous cette triple forme, c’est toujours la même tentation. Fais des miracles à ton profit! Sois ton propre envoyé et non celui de Dieu! Cherche ton intérêt au
lieu de te consacrer à la gloire du règne de ton Père! C’est qu'au fond il n'y a pas deux tentations, parce
1 Matth. IV, 8.
AOder LV. 5, 6.
3 Jd. IV, 8, 9. La différence entre Matthieu et Luc, pour l’ordre des tentations, n’a aucune importance, si ce n'est au point de vue
qu’il n’y a qu’une seule manière de violer la loi morale qui consiste à vivre pour soi et non pour Dieu, à substituer l’égoïsme à l'amour. | Les suggestions du tentateur ont revêtu une appa-
ence religieuse, il cite des textes comme un scribe. Après tout, il n’a fait au désert que résumer par d’expressifs symboles tout le programme du faux messianisme juif qui, lui aussi, mettait sous le couvert de paroles saintes les rêves d’une ambition charnelle et terrestre. Le Christ des apocalÿpses hébraïques, tel que l’attendaient et le voulaient les contemporains de Jésus, répondait en tout point au faux Messie dont Satan lui présentait l’image. On croirait entendre la sibylle juive dans les fameux oracles élaborés à Alexandrie, tout palpitants d’aspirations ardentes et grossières. Le libérateur qu'ils nous dépeignent ne doitl pas être ceint de l'épée et abattre dans la poudre toute puissance rivale? N’est-il pas destiné à ouvrir sur la terre de Judée les sources d'une abondance sans ép'ale et à faire ruisseler le vin des ceps surchargés? N'est-ce pas enfin par de grands coups de théâtre qu'il doit procéder? Son règne est présenté sous les brillantes couleurs d’un millénium théocratique. Le sentiment populaire ne demandait pas autre chose au temps de Jésus; il s'exaltait devant ses miracles, surtout quand il pouvait en espérer quelque avantage matériel, comme après la multiplication des pains. Les multitudes vou-
de l'inspiration plénière, Elle est à la fois insoluble et indifférente. L'ordre des faits dans Matthieu parait plus logique.
laient avoir en lui un roi, et s’il s’y fût prêté, elles l’eussent acclamé avec enthousiasme‘. Il n'avait qu’à suivre le courant de l’opinion pour assurer sa domination immédiate. La tentation du désert n’avait donc , rien de chimérique, elle était appropriée au véritable état des choses. f
Jésus n’a pas hésité un instant. À chaque sollicitation qui luiest faite de se poser comme le Messie théocratique, idole du judaïsme dégénéré, il répond par un mot divin qui l’écarte sans appel. À la suggestion de changer les pierres -en pain, il oppose sa foi en cette divine et sage providence qui suffit à toutes les délivrances. « [l est écrit : L'homme ne vivra pas seulement-de pain, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu ?. »-Ce texte du Deutéronome s’appliquait à la manière merveilleuse dont Israël fut nourri au désert par la manne*. Celui qui dépend d'un Dieu si bon et si puissant n’a qu’à s’en remettre à lui avec une entière confiance; le don du miracle lui a été donné pour un autre but que la satisfaction-de ses besoins corporels. Jésus ne repousse pas avec moins d'énergie la proposition de réclamer l'intervention divine pour faire un coup d'éclat par un prodige inutile. « Il est écrit, dit-il : Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu ‘. » Solliciter un miracle pour un tel but, c'est imiter Israël quand il
4 Jean VI, 15.
2 Matth. IV, 4.
8 Deut. VIII, 3.
# Matth. IV, 6.
réclamait impérieusement une manifestation nouvelle de la puissance de Jéhovah". Enfin, c’est avec une sainte indignation que Jésus repousse l'infâme marché du tentateur, qui lui promet la royauté terrestre à la condition qu'il se prosternera devant lui. En réalité, il lui offrait ce qu'il possédait, car il est certain que si Jésus eût voulu remplir sa mission de Messie dans un esprit d’égoïsme et d'orgueil, le monde n'eût pas eu pour lui assez de couronnes. Cette fois, il se sert de la parole divine comme d’une épée : « Retire-toi, Satan, dit-il, car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu le serviras lui seul ?. » |
Tout est dit désormais; il est venu non pour être servi, mais pour servir. [l s’est donné sans réserve à son Dieu et aux hommes. Entre l’égoïsme et l'amour il à fait son choix; le second Adam a rétracté la rébellion du premier homme, il sort vainqueur de la grande épreuve morale, mais cette victoire est déjà un sacrifice, une immolation; elle conduit non à la gloire terrestre, maïs à la mort, non au trône, mais à la croix. car en s'engageant dans cette voie de l’obéissance 2; de l'amour, il heurtera tous les préjugés de la nation juive, démentira toutes ses espérances et soulèvera toutes ses haïnes. Le Messie qui ne veut pas régner
1 Deut. VI, 16. — Comp. Exode XVII, 2, 7.
2 Matth. IV, 10; Deut. VI, 13. La citation n’est pas littérale, Jésus-Christ se réfère au grand commandement de l'Ancien Testament,
au sens où l'entend Jérusalem doit périr; roi ou victime, il n’y à pas d'autre alternative pour lui. Chaque fois qu'il à repoussé uné tentation du mauvais esprit, il a franchi un degré nouveau de l'autel du sacrifice. Il n'y manque plus que la consommation ; le Fils de l’homme vient d'accepter en principe toutes les ignominies et les douleurs qui l’attendent.
Telle est la tragique grandeur de ce combat du désert où Jésus nous apparaît déjà victorieux, mais d’après cette loi étrange de son règne qui fait que la victoire est tout d’abord souffrance et mort. Les événements de sa vie ne seront plus que le développement et la conséquencedu grand fait moral qui vient de s'’accomplir dans cette profonde retraite. Ainsi s’atteste cette royale liberté du Fils de l’homme qui ne sübira que les douleurs et les opprobres qu’il a d'avance acceptés. « Per- . Sonné he m Ôte ma vie, mais je la donne de moi-même". Ce qui s'appelle ignominie et défaite sur la terre s’appelle gloire et triomphe dans les cieux. Aussi à la fin de sa vision Jésus voit-il les anges le servir et les bêtes
sauvages dociles à ses pieds comme aux joursdel’Eden*. Le paradis renaît dans cette affreuse solitude; « le désert fleurit comme la rose; » les séraphins qui en ferment l’entrée adorent le Fils de l’homme pour montrer que la grande réparation a commencé, car si la révolte a
1 Jean X, 18.
3 Marc I, 13.
fermé et flétri l'Eden, l’obéissance et le sacrifice le rouvriront à l'humanité nouvelle, quand son chef aura tout accompli dans le domaine des faits extérieurs, comme il a tout accompli déjà dans le do-
maine moral.