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CHAPITRE IV LE PLAN DE JÉSUS

Au sortir de l'épreuve du désert, Jésus a pleine conscience de sa mission. [l sait non-seulement dans quel esprit 1l l’accomplira, mais encore en quoi elle consistera. C’est cette parfaite intelligence de son œuvre que nous appelonsson plan. Ilne l’a point patiemment élaboré dans des méditations profondes; il n’y est point arrivé par des combimaisons compliquées, par de minutieux calculs; non, ce plan comme tout ce qui porte le sceau de la perfection et de la grandeur, aussi bien dans la sphère de l'action que dans celle de l’art, a jailli de son cœurd'un seul jet. C’est bien plutôt une détermination de sa vo- lonté qu'une conception de son esprit. C’est un premier triomphe de l'amour sur l'esprit d’orgueil et d’égoïsme, car il l'apporte du désert comme un trophée de cette grande lutte. Ce plan, en effet, est précisément la contre-partie de tout ce que suggérait le tentateur; pour employer un mot barbare, mais précis, c’est le messianisme selon l'Esprit opposé au messianisme grossier et.ambitieux de la synagogue. Il s’agit pour nous simplement d’en marquer les grandes lignes, car c'est

à l'histoire même de son ministère de le dérouler sous nos yeux en en montrant l’accomplissement graduel.

On conteste tout d’abord que Jésus ait vraiment eu l’intention de se poser comme Messie dès le début de sa carrière publique. Il aurait été uniquement le plus pieux des Israélites de sa génération, l’âme ouverte à toutes les influences saintes, mais il n'aurait eu à l’origine d'autre dessein que de servir fidèlement son Dieu. Ce ne serait que plus tard que, entraîné par l’enthousiasme populaire et par l’ardeur d’un de ses compagnons, nous n’osons dire un de ses disciples, il se serait reconnu et proclamé le Messie à Césarée de Philippe. Cette hypothèse est entièrement démentie par l'Evangile, et, pour la soutenir, il faut soumettre les textes aux plus étranges manipulations, en n’acceptant dans ceux-mêmes que l'on conserve que ce qui convient à l'idée préconçue’. Non-seulement, comme nous l'avons déjà fait remarquer, il faut supprimer le récit du baptème de Jésus et celui de la tentation, mais encore on doit interpréter contre le sens naturel toute la première partie de son ministère. C’est ainsi que l’on réduit à une prédication édifiante la scène grandiose de la synagogue de Nazareth, où le jeune Maître s’appliqua directement un oracle d'Esaïe concernant le Messie?. Il n’y a plus

1 M. Schenkel a écrit toute la première partie de son dernier livre à ce point de vue (Charakterbild Jesu, pp. 56 et 80). Il fait de vrais tours de force pour tourner les textes dans son sens. La thèse récente de M. Colani (Jésus-Christ et les croyances messianiques de son temps) appartient à la même tendance.

2 Luc IV, 6.

qu'un entraînement d'amitié de la part de ces douze hommes, qui laissent leurs occupations et leurs pa- rents pour le suivre. Quand il modifie souverainement la loi mosaïque, comme dans le discours sur la montagne, il n’est qu’un interprète de l'Ancien Testament plus habile que ses devanciers'. S'il pardonne les péchés, ce n’est qu'une illusion; il se contente de. rappeler la bonté de Dieu; cet acte ne le distingue en rien des autres hommes malgré tout le scandale qu'il provoque. S'il réclame de ceux qui veulent le suivre un dévouement tellement absolu que toutes les affections naturelles doivent céder devant ce sentiment nouveau, il a agi comme tout champion d’une noble cause. Enfin, il a pu, sans se croire le Messie, se poser comme plus grand que Jonas et Salomon, plus grand que le temple, et condamner des villes entières pour le seul fait de ne lavoir pas reçu”. Ces explications ne tiennent pas un instant devant l'examen impartial des textes, lors même que l’on consentirait à n’emprunter ceux-ci qu'aux évangiles synoptiques et que l’on se priverait des premiers chapitres du quatrième évangile. Nous ne nous arrêterons donc pas à prouver que Jésus s’est regardé comme Messie dès l’entrée de son ministère. L'histoire de sa vie répondra suffisamment à cés objections. Nous admettons que s’il a agi avec la 1 Matth. V, 21, 22.

2 Voir la page 55 de la thèse de M. Colani sur Jésus-Christ et les ” croyances messianiques de son temps. Je ne connais pas de réfuta-

tion plus péremptoire de son opinion que les textes qu’il cite, malgré ses efforts pour en affaiblir la portée.

pleine conscience de sa mission il a rarement revendiqué le titre qui lui appartenait; parfois même il a recommandé une certaine réserve aux malades qu'il

- guérissait et à ses disciples, afin d'éviter de dan- .gereux malentendus. Mais du premier jour jusqu’au dernier, il a déployé une autorité qui n'avait d'autre " fondement et d'autre droit que sa qualité de Messie. sé = Quelques historiens de Jésus ne lui refusent pas d’avoir eu un plan, mais ils en contestent l'unité. Tandis que les uns l’accusent d’avoir débuté par des vues . théocratiques et politiques qui se seraient modifiées au rude contact des hommes, si bien que la spiritualité définitive serait le fruit amer de l'expérience, les autres admettent une certaine spiritualité à l'entrée de sa carrière et mettent l’exaltation du fanatique au terme?. Dans l’une et l’autre supposition, il aurait été le jouet des circonstances, il ne les aurait pas dominées,

il en aurait subi le contre-coup dans les portions les plus originales de sa doctrine. Il ne s’est modifié ni dans un sens ni dans l’autre. L'histoire de sa vie mous montrera le développement continu d'une seule pensée, sous des formes diverses et avec des applications variées. Où trouve-t-on la trace du théocrate voulant fonder un royaume matériel dans le divin prédicateur de Nazareth définissant sa mission par ces pa-

? Cette opinion, qui avait fait fortune dans l’école de Lessing au dix-huitième siècle, à été reproduite dans la théologie moderne par de Wette et Hase dans les premières éditions de sa Vie de Jésus.

? C'est la thèse fondamentale de la Vie de Jésus de M. Renan.

LE PLAN DE JÉSUS EN LULMËME. 339 roles d'Esaïe : « Il m'a envoyé pour annoncer l’Evangile aux pauvres, et pour guérir ceux qui ont le cœur brisé. » Dès ses premiers discours, il s'est posé | comme le roi des pauvres en esprit, des âmes altérées et gémissantes, des débonnaires et des persécutés. D’un autre côté, nous mettons au défi les exégètes scrupuleux de marquer une différence sensible entre le Christ galiléen et le Christ de Jérusalem. Si son fanatisme a consisté à réclamer la foi en sa personne et à combattre sans ménagements l'hypocrisie des pharisiens, il remonte à ce même discours sur la montagne et c’est près des flots paisibles du lac de Tibériade que le géant sombre a fait sa première apparition.

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