‹ Jésus-ChristChapitre 292 sur 376 · L'ENVOI DES SOIXANTE:-DIX DISCIPLES · texte numérisé non relu

L'ENVOI DES SOIXANTE:-DIX DISCIPLES

qui avaient limité la première au peuple juif. Saint Paul, qui représente à tant d'égards ce second apostolat, plus large que celui des douze, devait puiser plus tard un argument en faveur de l’universalisme chrétien dans ce choix des soixante-dix disciples, comme le prouve le soin qu'a mis Luc, son compagnon et son ami, à nous en conserver le souvenir.

Les soixante-dix disciples paraissent s’être contentés d'un voyage rapide ; ils revinrent dans une sorte d’exaltation, car ils avaient reconnu qu’un grand pouvoir leur avait été confié; les démons mêmes leur étaient assu-

jettis'. I] fallait les prémunir contre l’orgueil, car l’âme

humaine se laisse enivrer même par les dons divins, et confond facilement le faible instrument du miracle avec la main souveraine qui s'en est servie. Aussi Jésus rappelle-t-il à ses disciples que ce qui doit remplir leur cœur d’une joie pleine de confusion, ce n’est pas le fait de chasser des démons, c’est l'assurance que leurs noms sont écrits dans les cieux; ce n’est pas le prodige accompli, c’est le pardon obtenu*.

Chaque parole du Maître porte coup; c'est comme un mot d'ordre pour la grande lutte. On peut résumer ainsi ses exhortations : Ceignez vos reins, comme des voyageurs qui partent et relèvent leur robe flottante. Allégez-vous de tout souci terrestre, comptez sur celui qui pare les lis des champs et nourrit l’oi-

seau du ciel. Le caractère exceptionnel de la pre-

RCE 2 FETE Û r0.

926 LE DÉTACHEMENT DES BIENS DE LA TERRE. d

mière mission apostolique implique un détachement absolu des biens terrestres. Vendez vos biens et donnez- « les en aumônes. Que votre cœur et votre trésor soient « en haut’. Allumez vos lampes, car la veille solennelle «

va commencer; il faudra vivre dans une attente active,

comme des serviteurs dont le maître est absent, mais :

peut arriver à chaque instant*. Malheur à celui qui, ayant connu sa volonté, ne se sera pas tenu prêt à le recevoir. Ce retour du Messie, qui sera le dénoûment

de l’histoire, est dépeint en quelques traits rapides et |

effrayants; on dirait des éclairs traversant la sombre

étendue. Jésus présente dans une sorte de raccourci

terrible les jugements divins qui précéderont le jug'e- «

ment final. Les mêmes pensées recevront bientôt leur développement dans le grand discours prophétique pro-

noncé à Jérusalem.

Cette veille sainte, cette attente solennelle, il faut la

remplir de prières, car d'où viendrait la force pour de si périlleux devoirs? Imitez la veuve dont l’importunité

force le juge inique à lui faire droit. Si une sollicita-

tion persévérante triomphe de l'injustice, que n’obtien-

dra-t-elle pas du Dieu des miséricordes, alors qu’elle «

frappera à ces portes du ciel qui s'ouvrent toujours"? Si “le père de famille, qui s’est couché avec ses enfants, se relève pour donner du pain à son ami, qui le lui a demandé avec instance, que ne fera pas Celui qui veille L'EUCXDESS EST 8 Id. XII, 35, 56.

2 Ta XI ENVI 20-87.

* Id. XVII, 1-8

toujours sur son peuple sans s'endormir ‘? Les disciples se sentent bien faibles devant la grandeur de leur tâche, et ils s'écrient : « Augmente-nous la foi. » « Si vous en aviez aussi gros qu'un grain de moutarde, répond Jésus, vous diriez à cette montagne : Ote-toi de là, et elles’ôterait®. » Croire, en effet, c’est pouvoir, et qui croirait absolument participerait à la toute-puissance divine. Mais quelque grave que soit la crise du temps, ce qui doit prédominer dans le cœur du vrai croyant, c’est la bonté;

il faut savoir pardonner sept fois soixante-dix fois à son

frère *, c'est-à-dire pardonner toujours.

Jésus joint l'exemple au précepte. Comme il traversait la Samarie, Jacques et Jean, n’écoutant que l’impétueux élan de leur cœur, demandèrent au Maître de faire descendre le feu du ciel sur une bourgade des Sa-

maritains qui avait refusé de le recevoir. Il les répri-

mande avec énergie‘. Ainsi, soit qu'il s'adresse au peuple, soit qu'il mstruise ses disciples, la charité occupe la première place dans son enseignement.

Les évangélistes ont recueilli plusieurs paroles de Jésus qui se rapportent à cette phase de sa vie et qui

nous font lire dans son cœur. Au retour des soixante-

dix disciples, il s’écrie : « J'ai vu Satan tombant du ciel comme un éclair®. » Comment douterait-il de son triomphe, puisque sa puissance se transmet à ses envoyés?

4 Luc XI, 5.

? Matth. XVII, 20.

Hd TeXNIIT,, 22.

& Luc IX, 51-56.

S Jd. X, 18.

Ils ont chassé les démons en son nom, ils sont donc revêtus de sa force; il peut mourir et remonter au ciel, il revit en eux; le royaume du mal est déjà vaincu. . Jésus frémit d'une joie sublime en voyant ces simples, ces ignorants dont il a fait ses disciples, commencer à comprendre la vérité qu'il apporte au monde, tandis qu’elle échappe aux hommes de science et de pouvoir : « Je te rends grâce, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, et que tu les as révélées aux enfants. Toutes choses m'ont été données par mon Père, et personne ne connaît qui est le Fils si ce n’est le Père, et qui est le Père, si ce n’est le Fils et celui à qui il aura voulu le révéler'. » Ce sentiment de bonheur est si vif qu'il veut le faire partager aux siens : « Heureux, dit-il, les yeux qui voient ce que vous voyez. Je vous le dis, que plusieurs prophètes et plusieurs rois ont voulu voir ce que vous voyez et ne l'ont pas vu, et entendre ce que vous entendez et ne l'ont pas entendu ?. » Jamais Jésus n'eut une foi plus entière et plus joyeuse dans son œuvie qu'à ce moment où il sait qu'il n’a plus de succès immédiat à attendre. Son âme sereine plane au-dessus de toutes les difficultés présentes. Cette confiance, persistant après tant d’amertumes, révèle bien plus de grandeur que l'enthousiasme pour une cause qui débute et qui réussit. Elle n’est accompagnée d'aucune fllusion ; bien loin de redouter ce qui se prépare, Jésus

4 Matth. XI, 25-27.

2'Luc’X, 23, 24

le devance par ses vœux : « Je suis venu jeter le feu sur la terre, et que puis-je désirer s’il est déjà allumé. Je dois être baptisé d’un baptême, et comment attendrai-je qu’il s’accomplisse!! » [I ne s’agit plus d’un baptême semblable à celui quil avait reçu dans les flots du Jourdain, sous les cieux ouverts pour le bénir. Ce baptême mystérieux, c’est un sanglant sacrifice; maintenant que l'heure marquée approche, il le désire avec une sainte ardeur, car c’est la consommation de son œuvre et la condition de la victoire.

C’est ainsi que dans ces plaines de la Samarie qui avoisinent la Judée, comme naguère sur la cime du mont de la transfiguration, son cœur se partage entre la perspective de la gloire et celle de l'immolation. Ces vifs mouvements de joie, ces élans vers la croix, tous ces sentiments qui se succèdent, montrent combien -nous sommes loin d'un Christ imaginaire, impassible et abstrait. C’est bien une âme vivante qui s’émeut et. treSSaille; mais elle nous apparaît toujours dominant … les circonstances, ne leur devant ni son calme auguste, ni son ardente charité, mais révélant simplement ce qui est en elle, et ce que les hommes ne sauraient ni lui donner ni lui ravir. :

On reconnaît par le récit des évangiles que ce dernier voyage en Galilée s’est accompli avec une certaine . solennité, au milieu d’un grand concours de peuple. Le Maître semble avoir parcouru de nouveau tout le champ de ses premières missions.

4 Luc XII, 49, 50.

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