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LES QUESTIONS PRÉLIMINAIRES

L'histoire, d'après la donnée chrétienne, s'ouvre par un grand conflit entre l'homme et Dieu. L'être libre qui a été fait le roi de la création terrestre, et qui devait en devenir le prêtre, succombe dans la mystérieuse épreuve, par laquelle il lui fallait passer pour apprendre qu'il s’appartient à lui-même et qu’il est capable du bien comme du mal. Confondant la liberté avec la violation de la loi morale, oubliant que celle-ci est au fond'la loi de la vie supérieure, il manque à sa destinée et tombe sous le joug pesant et dégradant de la nature. Sa révolte l’a rendu esclave, ce qui est le sort de toute fausse émancipation, car la créature ne saurait se constituer dans l'indépendance absolue : ou elle reconnaît la loi morale, et alors elle est divinement libre, ou elle devient le jouet de ses bas instincts et de ses passions. En se séparant de son Créateur, l’homme s’est séparé du principe même de la vie; c’est dire quel sera son sort s'il est abandonné à lui-même. Le christianisme nous apprend que le libre amour qui l'avait appelé à l’existence, est intervenu souverainement une seconde fois pour le relever et le sauver.

Le pardon généreux qui couvre son offense et qui rompt l'enchaînement fatal et logique d'après lequel la mort sort du mal, voilà le surnaturel saisi dans le cœur même de Dieu, à son origine et dans son principe. | | Mais la vie morale ne peut être rendue, comme elle a été donnée, par un acte simple de la toute-puissance divine. Dieu a créé d’un mot un être libre, mais la liberté une fois donnée ne saurait être violentée, pas” mênie pour l’accomplissement de l’œuvre de restaura- = tion, sinon la restauration serait en réalité l’anéantis=s sement de la créature morale. Ils’agit donc-d’amener . progressivement un nouvel accord entre la volonté humaine et la volonté divine, et cet accord sera une réconciliation, non-seulement du côté de Dieu, mais du côté de l'homme. Dieu renonce à son droit de punir; mais il faut que l’homme renonce à sa volonté mauvaise de s’appartenir; il faut donc qu’il rétracte sa révolte, qu'il meure à lui-même pour se donner à Dieu. Ainsi la réconciliation sera un double sacrifice, le sacrifice divin de l'amour qui pardonne en abdiquant le droit du châtiment irrémissible et le sacrifice du cœur hu- “main qui renonce à lui-même, qui se brise ou qui s’im- .inole en répudiant ses rébellions passées et en acceptant toutes leurs amères conséquences dans le présent. Or, toujours d’après le christianisme, l'humanité à elle seule est incapable de ce retour douloureux et sant. Voilà pourquoi Dieu ne l’abandonne pas-plus à son impuissance qu'à sa condamnation; il agit sur elle >»

du dehors par les dures leçons de la vie et par les faits révélateurs; il agit sur elle du dedans par l'action mystérieuse de son Esprit; 1 la pénètre de plus en plus jusqu’à ce qu'enfin son Verbe éternel, vie et lumière du monde moral, descende en elle et se l’assimile au point de la représenter véritablement. Nous verrons plus tard ce qu’il faut entendre par cette assimilation, et par l’œuvre réparatrice dont elle est la condition. Bornons-nous à dire pour le moment que J'Homme-Dieu ne la représente pas seulement parce qu'il s’est fait semblable à elle, mais encore parce qu'il répond à ses intimes aspirations, confuses et souillées dans les masses humaines, elles apparaisseñt pures et lumineuses dans l'élite morale qui est pour nous à chaque époque l'humanité véritable, je veux dire celle qui répond à sa destination. De à une œuvre patiente de préparation précédant la venue du Christ. Elle se poursuit sur deux lignes parallèles, celle des révélations directes dans le judaïsme et celle des libres expériences dans le pag'anisme; le point de convergence est l’universelle attente du monde à l'époque de la naissance du Christ. C’est ainsi que le Rédempteur mérite de s'appeler le Désiré des nations, selon une sublime expression de l'Ecriture qui renferme la plus haute philosophie de . l’histoire. | Telle est la donnée chrétienne.

Notis n'avons pas à la justifier, mais simplement à la poser. On conviendra qu'elle ne manque ni de

grandeur, ni de respect pour l'humanité. Il n’est pas besoin de longs développements pour établir qu'elle explique mieux qu'aucune autre théorie l'histoire de notre race. Seule, elle nous donne raison des faits œénéraux vraiment universels et humains qui se retrouvent dans toutes les civilisations de l'antiquité et dont on reconnaît le rudiment jusque dans l'extrème barbarie.

La relision est un de ces faits universels; grossière ou épurée, elle domine partout la vie humaine; elle là façonne à son image et nulle empreinte n’est comparable à la sienne pour marquer les époques et les nations. Sous ce nom de religion nous n’entendons pas simplement un ensemble de eroyances ou d'idées sur la Divinité; lareligion estavant toutun instinct impérieux de l'âme, un besoin d'infini, de paix, de pardon, de consolation qui commence par être un tourment et une obsession avant de procurer l’apaisement. Elle naît non de la terreur physique, mais des épouvantes de la conscience et de l’effroi de l'inconnu; elle a pour inspiration première le sentiment de la culpabilité et de la souillure etaboutit aux sacrifices et aux purifications. Ainsi le fait universel et humain, ce n’est pas je ne sais quelle religion naturelle composée de deux ou trois dogmes, c'est la tentative passionnée de renouer le lien brisé entre l'humanité et la Divinité; c’est la recherche d’une expiation suffisante et d’une réconciliation certaine avec le ciel.

La succession où la transformation des religions

antiques démontre l'énergie du sentiment religieux; c’est une soif trop brûlante pour qu'elle soit étanchée par quelques gouttes d’une onde troublée. Chaque religion imparfaite n'est qu'une halte dans l'ardente poursuite d’un but qui fuit toujours, mais pour lequel l'homme montre bien qu’il est fait, par l'incapacité où il est de s'arrêter, avant de l'avoir atteint. L'appdrition de l’art, partout où une civilisation nouvelle se constitue, révèle la même inquiétude et la même aspiration. D’après la sublime et profonde interprétation de Platon, l’homme cherche à oublier la froide et mesquine réalité des choses pour retrouver l'idéale beauté dont 1l se souvient. Toute grande poésie est un arc-en-ciel formé des larmes que nous arrachent nos misères actuelles et des rayons de gloire qui rappellent nos ‘hautes origines. La philosophie, surtout sous la forme qu’elle a revêtue à ses grandes époques : dans l'antiquité, est la recherche du vrai absolu au delà des opinions trompeuses et mélangées; elle transporte dans un domaine plus sérieux les mêmes regrets et les mêmes aspirations qui ont donné‘naissance à l’art. La succession comme la multiplicité des écoles et des systèmes manifeste à sa manière cette même soif inassouvie que nous avons constatée dans le domaine de la religion.

Ainsi l'homme dès qu'il est dans les conditions favorables à son développement se montre à nous comme un être essentiellement religieux, mais qui n’est pas satisfait de sa condition, qui cherche mieux et veut retrou-

ver un Dieu apaisé. Il est si peu exact de dire que ces grands sentiments tiennent aux circonstances exté- ‘rieures, ou aux progrès de la civilisation, qu'on en reconnaît le reflet pâli jusque dans les conceptions religieuses les plus infimes. C’est donc bien dans l'âme qu’en est le foyer. L'homme ne s'élève point du sensualisme matérialiste à la notion de la Divinité, car jamais il ne tirerait cette notion de l’ensemble des phénomènes ; il n'y introduit une idée divine que parce qu'il l'avait en lui auparavant. On peut conclure de l’universalité de cette idée divine qu’elle faisait partie du trésor primitif de la race; n'étant pas empruntée au monde extérieur, elle descend de plus haut, elle vient de Dieu même et ramène à lui. Bien loin que les premières ébauches des cultes de la nature soient le commencement de la religion, elles ne doivent leur caractère sacré qu'à la préexistence de la religion dans le cœur humain. Certes quand l'homme est tombé assez bas pour se soumettre aux forces’de la nature, il ne songerait pas à les diviniser si l’idée divine n’était profondément enracinée en lui, si dans une période antérieure elle ne l'avait possédé tout entier. Ces religions ne sont possibles, dans l’abjection qu'elles supposent, que si l’homme a véeu au premier âge du monde d'une vie si profondément religieuse, que même dans l’excès de sa dégradation, il n’en peut rejeter le souvenir ou le besoin.

À côté de l'instinct religieux est l’instinet moral, le sentiment de l'obligation, de la dépendance vis-à-vis

d'une loi supérieure et divine, la conscience enfin qui, quelque ébranlée et obscurcie qu'elle paraisse souvent, n’en est pas moins le fondement même de la vie so£iale, car supposez-la totalement absente, ni la famille, ni l'Etat ne sont possibles un seul jour. Elle est au fond des législations les plus défectueuses; sans la notion et le sentiment de l'obligation morale, il n’y a plus dans les relations humaines qu'un conflit désordonné. Le sentiment moral uni au sentiment relicieux empêche l'humanité de vivre d'une existence bestiale, de s'endormir dans le repos ou la volupté; c’est un double aiguillon acéré qui ranime ses inquiétudes et. la pousse en avant, affamée de pardon et de justice. Elle est donc bien évidemment placée dans les conditions les plus favorables à une œuvre de restauration,*et pour. croire à la possibilité de son relèvement, il suffit d'entendre sa plainte et de recueillir son soupir au sein même de la prospérité extérieure.

Cette humanité ainsi religieusement organisée a une histoire; Dieu agit constamment sur elle pour la préparer à l'union parfaite avec lui. Un simple coup d'œil sur le développement des religions antiques révèle cette

préparation progressive, souvent retardée par les écarts de la créature libre, mais qui se poursuit tout autant par ses expériences et ses tâtonnements au sein du paganisme que par les révélations directes au sein du judaïsme.

Jer il faut bien s'entendre. L'école naturaliste prétend que le christianisme a été non pas préparé, mais en-

fanté par l’ancien monde, qu'il est le produit de ses divers éléments et comme le confluent de ses courants, si bien qu’on peut l’expliquer par le simple concours, ou la combinaison de causes naturelles. Le christianisme, au contraire, se donne comme une œuvre divine, comme une création surnaturelle. On lui oppose les idées et les sentiments qui dans l’ancien monde avaient quelque analogie avec sa doctrine; mais il est en droit de s’en emparer comme de son bien et d'y chercher une preuve en sa faveur, car S'il n’est pas le produit de l'humanité, il n’en est pas moins fait pour elle, il prétend répondre à ses besoins intimes. S'il est la religion définitive, il a dû être désiré, pressenti; ces analogies qu'on invoque contre lui sont des points de contact avec la race qu'il vient relever et sauver. Il en serait autrement sans doute, s’il y avait eu avant lui autre chose

qu'un pressentiment des biens qu'il apporte, s’il avait

existé une religion ou une philosophie qui eût donné: vraiment ce qu'il promet. Mais il n’en est rien; il se trouve précisément que l'époque des aspirations les plus hautes est celle de l'impuissance la plus radicale et la plus honteuse. Il est donc d'autant plus nécessaire à l'âme humaine que celle-ci le demande davantage par ses aspirations et ses pressentiments. Evoquer devant la race déchue un idéal élevé, mais irréalisable par ses seules forces, voilà toute l’œuvre de préparation, car c'est du moment où elle aura conscience tout ensemble de ses hautes destinées et de son incurable faiblesse qu'elle sera prête à recevoir le libérateur.

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