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28 4% ‘INTRODUCTION. à du creuset brûlant de la critique. La sciènc à
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ne confirme mieux le mot de l’apôtre,: que pouvons rien contre la vérité : — rien n sa nie: par conséquent, pour nous donner “ dans la liberté de l'esprit humain.
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La question du ‘urnaturel se pose constamment à l’occasion de la vie de Jésus. Nous avons pu nous en convaincre dans ce rapide aperçu de la littérature christologique. Selon que le surnaturel est admis ou rejeté, toute l’histoire de Jésus se transforme du commencement à la fin. Dans le premier cas, les témoignages et les textes gardent leur valeur probante; dans le second, ils sont frappés d'avance de suspicion; car alors nous n'avons plus à constater des faits, mais simplement à interpréter des mythes. Aussi ne saurait-on éliminer un problème si vaste et si fécond en conséquences. C'est la base même de l'édifice qu'il s’agit de construire. Ce n’est pas dans cette Introduction que nous pouvons la discuter avec les développements nécessaires ‘. Nous nous contenterons de justifier notre ferme conviction que le surnaturel peut être solidement établi. Nous concentrerons cette rapide discussion sur deux assertions de
1 Voir mon livre sur les Origines, 3° édition. Paris, Fischbacher, | 1883. |
M. Renan qui résument parfaitement le point de vue contraire.
D'une part, il déclare que l’on ne discute plus avec ceux qui croient au surnaturel, et que les pays et les classes qui l’admettent sont d'importance secondaire. D'une autre part, il soutient que rien ne révèle dans le monde l’action d’une autre volonté que celle de l'homme. On ne peut s'empêcher de constater une étrange contradiction entre ces deux affirmations. Prétendre qu’il n’y à pas trace dans le monde d’une volonté supérieure à l’homme, c’est une pure et simple hypothèse; elle demande une démonstration, car elle n'a pas pour elle l'évidence immédiate, et on ne saurait la faire passer pour un axiome. Il est incontestable, en outre, que la première assertion de M. Renan sur la non-existence du surnaturel dépend de la seconde, car, si, contrairement à ce qu'il prétend, il y a trace d'une autre volonté dans le monde que celle de l’homme, le surnaturel devient possible par l'intervention d'une causalité supérieure. Il s’ensuit que la négation du surnaturel réclame la même démonstration que l'élimination de toute causalité supérieure dans le monde. Donc il n’est pas permis de mettre hors la loi de la pensée en quelque sorte ceux qui admettent le surnaturel. Ce serait chanter victoire avant la bataille, et, par conséquent, prendre une position contraire à toute saine philosophie. Si un acte de foi ne suifit pas pour établir le surnaturel, il ne suffit pas davantage pour l’éliminer. Rien'
n’est plus contraire à la vraie méthode de la recherche indépendante telle que Claude Bernard l’a définie dans son immorteile Zn{roduction à la médecine expérimentale, que de rendre ainsi des arrêts préliminaires et de faire d'avance la lecon à la nature; car, comme l’a très bien remarqué ce grand maître de la science contemporaine, « dès que la nature a parlé, l’expérimentateur doit se taire. Il ne doit jamais répondre pour elle, ni écouter incomplètement les réponses. Dans la nature, l'absurde, selon nos théories, n’est pas toujours impossible !.» Tout en revient donc à l'expérience, — qu'il s'agisse de l’histoire ou de la nature, peu importe. C’est la réalité constatée qui doit dominer la théorie. Claude Bernard reconnaît également que les procédés de l’expérimentation varient avec ses objets, « Pour l’expérimentation, dit-il, les procédés doivent varier à l'infini, suivant les diverses sciences et les cas plus ou moins complexes auxquels elle s'applique. » Clément d’Alexandrie avait formulé le même principe par ce mot de œénie : « Ze semblable se perçoit par le semblable. » Voilà pourquoi le surnaturel véritable, celui qui n’est pas la simple magie, mais la manifestation et le rayonnement de l’ordre moral et divin — à supposer que celui-ci existe, — ne se fera jamais patenter comme un marchand d'orviétan, en demandant des certificats à telle ou telle section de l'Institut, ainsi que le
1 Introduction à la médecine expérimentale, p. 6-7.
30 INTRCDUCTION.
voulait M. Renan. Sans doute les témoignages doivent être non seulement comptés, mais pesés, quand il s'agit de la constatation des miracles particuliers; mais pour saisir le principe du surnaturel, qui se .confond avec celui du théisme, il faut tout ensemble s'élever sur les hauteurs de la raison, où, de cause en cause, on atteint la cause première, et descendre dans les profondeurs de la conscience, où la liberté morale, inséparable de l'impératif catégorique, reporte à la liberté absolue qui l’a produite. La question du surnaturel devient la question même de la liberté en Dieu et dans l’homme. On voit s’il est possible de la confondre avec une basse superstition et de l’éconduire sans autre forme de procès. Il s'agit, au contraire, du procès le plus grand qui puisse être débattu, le plus digne d'occuper l'intelligence humaine. Lui interdire de l’aborder sous prétexte que les questions de cause et de principe appartiennent à cette région de l’inconnaissable, où l’on ne saisit que des fantômes et des nuages, C'est revenir aux thèses les plus usées de ce positivisme qui est de toute part dépassé comme une . étape à jamais franchie de la pensée contemporaine, La préoccupation métaphysique s'impose de plus en plus à toutes les écoles, même à celles qui sont le plus enfoncées dans le matérialisme, car elles veulent aussi traiter à leur manière la question des origines. Ce qui reste vrai du système positiviste, c’est que les sciences de la nature ont pour objet, non le principe des êtres, mais ieurs conditions d'existence, et que
ce n’est pas à elles de trancher les questions d'oriœine. Voilà pourquoi on peut. reconnaître, comme nous le faisons, leur indépendance absolue dans leur sphère, et s’applaudir de tous leurs progrès en gardant intacte la croyance au surnaturel, car celle-ci, comme la connaissance de tout ce qui touche aux causes et aux origines, s'obtient par d’autres procédés de connaissance, Aussi ne pouvons-nous voir que l'enfantillage de la libre pensée dans cette assertion si souvent répétée, que le progrès des sciences au dix-neuvième siècle suffit à lui tout seul pour ruiner le surnaturel. Il est remarquable, au contraire, que les plus puissants initiateurs de la science la plus étrangère à la philosophie et à la religion, ceux qui ont ouvert la voie aux plus admirables découvertes de la physique moderne, ont été des théistes et des chrétiens convaincus, comme l’a établi M. Ernest Naville lans son livre magistral sur les initiateurs de la physique moderne ‘. [ls n’ont point demandé aux sciences de la nature ce qu’elles ne pouvaient leur donner — le secret de son auteur, — mais leur croyance en un Dieu créateur et ordonnateur des choses les a poussés à chercher, dans ce monde qu’ils savaient bien ordonné, des lois toujours plus simples; et bien loin qu'il y ait eu contradiction entre le développement de la science et leurs croyances religieuses, celles-ci
1 La physique moderne, études historiques et philosophiques, par Ernest Naville, correspondant de l’Institut de France. Paris. Germer-Baillière, 1885.
ont été le meilleur stimulant de leurs recherches fécondes.
On le voit, l'élimination à priori du surnaturel ne se justifie d'aucune façon. La question doit être envisagée en face, directement. Il s’agit de savoir si vraiment il résulte d’un examen impartial et approfondi des choses qu'il n’y a pas d’autre volonté appréciable dans l'univers que celle de l’homme. Nous acceptons cette manière de poser le problème, car elle nous fournit le moyen le plus rapide et le plus sûr de le résoudre. Il nous suffit, en effet, de considérer cet être étrange, mélange de grandeur et de misère, en dehors duquel on prétend ne trouver aucune volonté consciente dans le monde, pour arriver | à la conclusion directement contraire, c’est-à-dire pour reconnaître d’abord une causalité première, intelligente et libre, qui implique la possibilité du surnaturel et ensuite pour trouver dans la condition morale de l’homme, tel qu'il se présente à nous aujourd'hui, la seule explication suffisante de la réalisation de cette possibilité.
Je prends donc l’homme comme objet de mon observation. [l est d'autant plus permis de tirer de cette étude des conséquences générales qu'il est vraiment un microcosme., l'abrégé et le couronnement du monde. Tout d’abord, je constate qu’il est soumis, comme tout dans l’univers, aux grandes lois physico chimiques, lois qui gouvernent aussi bien l'atome que la nébuleuse, lois dont la régularité est parfaite,
et qui maintiennent l'ordre et l'harmonie au sein de limmensité et dans la dispersion des êtres. D'où viennent ces lois qui font que tout est fait avec poids et mesure ? Elles ne peuvent provenir de la matière, car, comme le dit Flint, celle-ci, ne comprenant pas le calcul, ne peut l’inventer. Elles sont l'expression d'une pensée ordonnatrice. Voilà donc l'intelligence jetant ses clartés dans la sphère obscure du monde inorganique. Mais l'homme s'élève au-dessus de ce monde inorganique, 1l est un être vivant. Qu'est-ce qui a produit en lui la vie?
D'où vient ce je ne sais quoi qui fait que l'être se nourrit, se reproduit, se renouvelle en persistant dans sa forme ? Il n'y a pas de milieu : ou la vie sort par évolution du monde inorganique, ou elle est une création, une manifestation d’un pouvoir supérieur. Terlium non dalur. C'est le mot même de Virchow résistant au nom de la science indépendante aux téméraires assertions de Hæckel sur la génération spontanée. Jamais jusqu'ici on n’a vu la moindre parcelle de vie, pas même le moindre ferment sortir d’un agrégat chimique. Voilà donc la puissance après l'intelligence dans la cause suprême. C’est surtout dans l'homme qu'elle nous apparaît comme la puissance souverainement sage pour produire un tout harmo. nique avec &es éléments d’abord divers et discordants qu'il à fallu combiner et diriger en vue d’une fin. Rien. ne démontre mieux cette idée directrice que
Claude Bernard constate dans la vie embryonnaire, et
27 RE s INTRODUCTION.
qui seule explique que de sa confusion sortent des types vivants bien déterminés. Cette idée directrice, elle seule, ordonne le monde; seule, elle. fait sortir + l'harmonie du chaos de l'existence élémentaire, qui contient tous les possibles, entre lesquels l'intelligence souveraine fait son choix pour en tirer d’abord l’existence bien déterminée des êtres particuliers, puis pour établir entre eux une hiérarchie et une concordance, d'où résulte cet admirable cosmos où la puissance et la sagesse du premier principe se voient comme à l'œil. L'homme, étant son chef-d'œuvre, en est la plus éclatante démonstration, et il suffit de considérer son organisme pour être porté plus haut que lui.
Qu'est-ce donc quand nous étudions sa vie supérieure, sa vie intellectuelle et morale? Ici nous n’avons plus seulement la vie, mais l'esprit, la pensée, la raison qui conçoit l’universel et j’absolu. Si la vie était déjà un mystère inexplicable pour la causa- Hté inférieure, que dire de l'intelligence? @ De tous … les corps ensemble vous ne tirerez pas un esprit », a dit Pascal. De toutes les sensations, qui ellesimèmes ne peuvent s'expliquer par des chocs nerveux, É vous ne tirerez pas une pense, De toutes les vibra=
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tions de l’éther transformées en vision ou en audition, €
vous 2e tirerez pas l'infini, l'absolu, l’universel. « Je dé er MNT
SUIS une chose imyarfaite qui a l'idée de Ja per- A fection, une chose finie qui a l’idée de T'infini, - “de
l'absolu. » Ce mot de Descartes ne sera jamais réfuté.
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T4» . + 0 Si le parfait et l'absolu sont entrevus par l'être impar-
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INTRODUCTION. vs. *oR os fait et limité, c'est qu'ils existent en dehors et audessus de lui. Ces grandes intuitions ouvrent une brèche dans cette muraille chinoise où on voulait nous enfermer. En serrant de plus près le principe de causalité, cet axiome fondamental, ce grand moteur de la vie intellectuelle, nous sommes portés au même sommet, car, ne nous permettant jamais d'expliquer le plus par le moins, il nous reporte, de cause en cause, à celle qui les enferme et les surpasse toutes, à la cause suprème, c’est-à-dire à Dieu. Le cœur s'élance vers lui, car il est tourmenté de la soif du bien infini et éternel; aussi ne s’arrète-t-il à rien de créé. Enfin la conscience qui révèle la responsabi-lité en commandant le devoir, nous fait distinguer dès ses premières intuitions la loi morale librement exécutée de la loi naturelle qui est fatale. Elle nous reporte tout ensemble au type suprême ‘du bien inséparable de la bonté et à la liberté absolue, car il n’est pas admissible que l effet soit plus grand que sa cause . et que l’ homme qui a une volonté sorte d’un principe
qui n'en ait pas. D'ailleurs, l'obligation qui le domine, l'impératif catégorique qui lui ordonne l’accomplissecoment du devoir, Jui manifestent souverainement
PER ette volonté supérieure qu'il ne saurait confondre
à la sienne, puisqu'elle lui impose souvent ce ee, À il ne voudrait pas. Je sais que ces intuitions de la raison et de la conscience peuvent être niées. Je sais aussi que cette négation est une première déviation orale, parce que le premier devoir est de croire au
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devoir. Il suffit d'y croire pour reconnaître la suprème
liberté dans cette cause première qui nous est apparue déjà comme la suprême puissance et la suprême sa-
cesse.
Voilà ce que nous révèle précisément l'être au- .
dessus duquel on nous interdisait de chercher aucune volonté consciente. Tout en lui nous reporte en dehors et au-dessus de lui. Dans ces conditions, le surnaturel est du coup possible, s’il est vrai qu'on le reconnaisse dans tout fait nouveau qu'on ne peut expliquer par les antécédents naturels. La première manifestation de la vie le fait apparaître avec toute sa folie pour la spéculation matérialiste ou panthéiste, qui n’admet que l’évolution par la transformation de la force toujours identique à elle-même. Hæckel reconnaît explicitement que, si on ne lui donne pas la production spontanée de la vie du sein de la matière inorganique, il n’y a plus d'autre solution possible que le miracle, c’est-à-dire l'intervention d’une causalité libre, qui ne se contente pas de combiner les forces antécédentes, mais qui y ajoute un élément nouveau en le créant. Cette puissance morphologique sur
laquelle a tant insisté Claude Bernard, qui diver-. sifie par les qualités choisies par elle le monde
uniforme de la quantité, et sait, en multipliant les formes les plus diverses, ies harmoniser entre elles, c’est encore du surnaturel, c’est-à-dire un pouvoir disposant librement et à son gré des forces natu-
relles pour ies plier à ses fins et marquer ces combi-
naisons du sceau de sa pensée, et de sa volonté. La nature est tout entière façonnée par ce qui la surpasse, la domine et la dirige. Voilà pourquoi rien n’est plus naturel que le surnaturel largement compris dans son principe.
Chacun des développements de la nature a été un miracle, c’est-à-dire l'intervention d’un pouvoir supérieur à elle. Cette assertion ne nous contraint nullement à nous prononcer sur le système darwinien et à maintenir la séparation tranchée entre les espèces. Il s’agit uniquement de ce qu’on peut appeler les grandes catéœories de l’existence, comme le passage de l'inorganique à l’organique et de l’organique à l'esprit et à la vie morale ‘
Chaque progrès de la vie naturelle est donc surnaturel, dans ce sens qu’il implique qu’un élément supérieur à été superposé à l’ordre naturel antécédent. S'il en est ainsi, qui donc pourrait dire à la puissance créatrice et ordonnatrice : Jusqu'ici et pas plus loin? Désormais tu te borneras à dégager la résultante des forces antécédentes ? Tu n'y ajouteras rien de nouveau. — Cette restriction de son pouvoir paraîtra d’autant plus inadmissible qu’on reconnaîtra davantage
1 À supposer que l’on en vint à expliquer la production de la vie par l’évolution, il faudrait toujours admettre un principe différent de la simple matière inorganique qui y aurait été enfermé à l’état virtuel pour apparaître à son heure, et cela reporterait à l’acte créateur initial. Mais la science, jusqu'ici, conclut contre ce mode de production de la vie. En tout cas, jamais elle ne ferait sortir l'esprit de ce qui le précède dans le Cosmos.
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dans la cause premiére, non seulement la volonté intellig'ente, mais la liberté absolue. Si l’ouvrier ne se confond pas avec son œuvre, il reste au-dessus de son œuvre, et celle-ci est organisée de manière à se prêter à ses desseins, car tout est contingent dans les lois naturelles ‘. Sans doute l’ouvrier connaît seul toutes les ressources de cette œuvre vivante qui s'appelle la nature, et il en tire des effets que nous ne saurions prévoir et qui.cependant résultent de la combinaison des forces antécédentes, mais nous ne savons pas de quel droit on lui interdirait de faire plus, d'agir dans la suite des temps comme il l’a fait dans le passé, d'accomplir un acte créateur, de poser un commencement nouveau qui ne saurait se résoudre dans les antécédents. C’est ce qui a eu lieu lorsque la vie apparut au sein du monde inorganique, ou quand l'esprit a jeté ses premières clartés dans le monde des êtres vivants. Ces grandes apparitions dans le monde n'étaient point
‘ide simples résultats de l'existence antécédente comme
les conclusions d’un syllogisme naturel. C'étaient des
* … commencements nouveaux non prévus. À supposer que des intelligences créées eussent pu d’une sphère supé-
rieure assister au développement de l'existence! sur notre planète, elles eussent été aussi bien confondues dans leurs prévisions en voyant la vie, puis l'esprit, y apparaître en dehors de la simple évolution natu-
1 Voir le beau livre de M. Boutroux : De la contingence des lois de la nature. Germer-Baillière.
Ha
» relle, et en brisant la logique d’un développement fatal, que nos libres penseurs prétendent l'être quand nous affirmons que le christianisme est une religion
surnaturélle, qui n’est pas le simple produit des époques antécédentes, car ce qui est vrai de la nature l'est aussi de l’histoire. Ces intelligences d’une autre sphère auraient pu dire également que la science était impossible dans un monde où il fallait s'attendre à cet imprévu d’une intervention créatrice. Et pourtant nous savons à quel point elles se seraient trompées, puisque chaque mode d’existence nouveau introduit
dans le Cosmos un tout bien lié, qui aura ses lois et son développement réguliers. Si le premier anneau
de la chaîne nouvelle ne se rattache pas aux enchaî-
nements antérieurs, tous les autres s’y engrèneront
avec une parfaite régularité. Aïnsi en est-il égale.
ment des commncements nouveaux dans l’histoire.
Eux aussi inaugurent une série nouvelle où tout se lie et s’enchaîne. Rien n’est livré à l’arbitraire et à la mobilité capricieuse. On a remarqué avec raison
que toute apparition d’un être nouveau dans ce monde
est entouré de circonstances particulières plus ou moins étranges, qui disparaissent dans la suite. Ainsi en? est-il de tous les commencements.
On voit à quel point nous étions fondés à fie découler la possibilité du surnaturel du principe fondamental de théisme qui statue une causalité puissante,
intelligente et libre à l’origine des choses. Je sais . bien que le plus souvent on s'arrête dans cette ques-
tion du surnaturel au côté inférieur, au simple prodige, =” mais c’est se rendre la tâche trop facile. Le miracle A particulier n’est qu’une manifestation partielle d’un fait plus général; il s'agit de savoir d’abord s'il est \ | réel et ensuite comment il se rattache à ce fait géné # ps ral, qui est précisément cette inauguration de ce que 5 k nous avons appelé un commencement nouveau dans sx l'histoire de l’humanité, comme il y en a eu dans celle de la planète. Si ce commencement est prouvé par l’impossibilité de l'expliquer par les antécédents, 1 s’il répond à un grand dessein, les manifestations isolées rentrent dans ce dessein. Nous ne sommes plus en présence de simples prodiges, fruits du caprice, mais de miracles partiels , rentrant dans une grande intervention de la liberté divine. Nier que celle:ci*soit. possible, c’est nier la causalité intelligente et libre. C’est nier Dieu. Le problème n'est donc pas si méprisable et si facile à résoudre qu’on l'avait prétendu. Reste la question de savoir si nous pouvons nous. expliquer, non pas le mode — ce qui serait contra- Jictoire avec l'idée du miracle, — mais le motif de cette ntervention surnaturelle qui, comme nous l’avons. cu, ne détruit pas la science, puisque, sans anéantir ‘ordre des choses préexistantes, elle se borne à ntroduire un principe nouveau qui sy superpose. On objecte à cette intervention qu’elle semble accuser la sagesse de la cause suprême qui aurait dû, du premier coup, faire une œuvre parfaite. Nous reconnaissons que si la création tout entière avait été achevée au sor-
Fa
tir des mains de Dieu, sans que rien ne pût troubler
de cours de la vie universelle, enfermée entre des rives infranchissables, une intervention nouvelle et extra-
RE ordinaire de la puissance divine ne se concevrait pas
. plus qu'un coup de ciseau au marbre taillé par Phi-
-dias. Mais la création n’était point achevée, dans
ce sens que la créature libre devait déterminer sa
propre destinée par un acte de sa volonté : ce qui implique qu’elle pouvait introduire le mal dans une œuvre parfaite. Or le divin poème de la création, pour employer l'image d'un Père de l'Église, a été interpolé ; la détermination de l'être libre a eu des conséquences fatales pour lui-même et pour la terre qui lui a été donnée comme le théâtre de son activité, et qui est devenue celui de son châtiment, jusqu’à ce qu’il mêle sa poudre à sa poussière. Ce n’est donc pas son œuvre que Dieu doit corriger comme si elle était originairement imparfaite et manquée; il s’agit de tendre une main secourable à une créature perdue et malheureuse par sa faute. La question se pose dans des termes fort différents ; la sagesse divine n’est pas en :
cause. : | Que si l’on conteste la chute de l'humanité, nous di-
ro 1$ qu à moins d'un optimisme aussi superficiel qu'insupportable, on ne saurait contester son malheur et sa dégradation. Pour qui ne se met pas un bandeau sur les
yeux, la race humaine est une race accablée et avilie. Elle ‘a ses joies, ses grandeurs et ses éclairs de ncblesse; ses misères sont des misères de grand seigneur.
et son Sent malgré ses courtes félicités. SE
rêves brillants, re -la haleter sous son SRE "
souffrances, jusqu’à ce que chacun de ses enfants rende son dernier souffle dans une dernière douleur. Pour la majorité des hommes, l'existence est une longue lutte.
je
contre la faim dans une ignorance prolongée et un’ 3
labeur ingrat. Le pain est une conquête toujours chè- : rement achetée. Pour tous la mort est précédée d’un long cortége de maux physiques, et pour beaucoup elle paraît presque un remède, tant leur vie a été frappée
et mutilée. Un gémissement immensé s'élève depuis six mille ans de cette terre arrosée de sueurs et de lärmes. C’est, comme le dit le poëte, la voix des hommes qui pleurent; ils maudissent le jour où ils sont nés, toutes les fois qu'un coup nouveau de la destinée les a ramenés à la vérité poignante de leur Situation. Sans . doute, au milieu de tous ces maux, le char du progrès avance, mais j ai vu des traces de sang: à ses roues, et nous savons trop ce qu’il broie dans sa course. D'ail= leurs il a beau s’élancer sur une route plus unie, il n’en laisse pas moins chaque génération au champ funèbre dont les plus belles découvertes de la science ne ferment pas un seul sillon. À côté des malheurs il y a les cri mes, les actions basses, les explosions de la haine et la fièvre des voluptés. Îl n’est pas nécessaire de prodiguer les tableaux chargés de sombres couleurs, de remonter \
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de cours bourbeux et nplsat: de l'histoire. La puis- sance de destruction n'est-elle pas toujours de nouveau à ahatice parmi les hommes par les hommes euxmêmes, aussi redoutable sous la forme du plaisir qui tue que sous celle de la haine qui allume iles guerres fratricides? Sans étendre notre horizon, il suffit de nous représenter ce qu’enferme de crimes une seule de nos cités, la plus brillante, la pius parée, et ce qu'une seule nuit y couvre de ses voiles! Il suffit même de soulever cet autre voile non moins obscur qui recouvre la vie de chaque homme, de descendre au fond de soi-même et de reconnaître courageusement tout ce que nul ne confierait à son plus intime ami. ic est -là l'état normal de l'humanité, si c’est là l’œuvre primitive de Dieu, qu'est-ce donc que ce Dieu, et pourquoi prendre tant de souci d’une sagesse si cruellement démentie? La solution chrétienne qui place à l’origine de l'histoire un terrible écart de la créature morale nous paraît seule compatible, malgré son mystère, avec la notion d'un Dieu libre et saint. Le péché d’origine a ouvert le monde au mal et à la douleur : il n’est que trop certain qu'il s'est renouvelé sans cesse sous une influence héréditaire. C’est là un fait qu’on ne saurait nier qu’en niant le mal lui-même et avec lui le bien, Dieu et l’ordre moral. Toutes les explications du mal données par le déisme ne tiennent pas devant un examen rigoureux ; il est obligé de l’affaiblir, de le réduire à n être qu'une privation de l'être absolu qui tiendrait à la condition de la créature ; il finit toujours par en
faire quelque chose de naturel, de simpie, qu’il doit adoucir le plus possible et jette une teinte rosée sur nos lourdes ténèbres. Mais la puissance malfaisante n'en poursuit pas moins ses ravages au sein de l'humanité qui, incapable de la conjurer, ne cesse de la maudire. Quand toutes les afflictions extérieures auraient disparu, elle élèverait vers le ciel un cri plus désespéré encore, parce qu'elle serait tout entière livrée au tourment intérieur, dévorée par la soif de la justice et de l'infini; semblable à Rachel, elle ne veut pas être consolée, parce que son Dieu n'est plus, ou plutôt parce qu’elle n’est plus à son Dieu. Toute grande poésie est en définitive une poésie douloureuse.
On a beau faire, l’homme se souvient, selon la belle parole de Platon, du temps où dans la lumière il célébrait les mystères divins; il se souvient qu'il est de la race de Dieu et voilà pourquoi il est inconsolable. Cet | incurable regret, mêlé d’une aspiration brûlante, quoique confuse, est au fond de la religion comme de l’art. On en retrouve la trace dans les mythes de tous les anciens cultes. Tout proclame donc que l’ordre naturel primitif a été bouleversé, non du fait de Dieu, mais du fait de la créature morale égarée, et qu'il est devenu un ordre contre nature. Désormais, le surnaturel n’est plus qu'une restauration de la vraie nature, un retour à l’ordre vraiment naturel; 1l perd ainsi toute apparence d’arbitraire.
Si la chute n’est qu'une illusion, si le mal n’est qu'une imperfection nécessaire à l'harmonie de l’en-
semble, je conçois les objections du déisme au miracle. Maïs s'il est vrai que la libre créature de Dieu soit malheureuse par sa faute et qu'elle se soit placée sous le coup d'une infortune aussi vaste que profonde, au nom de quel principe ceux qui admettent un Dieu libre écarteront-ils le surnaturel? Après tout, le miracle, qu'il ne faut pas prendre uniquement dans ses manifestations secondaires, n’est pas autre chose que l'intervention de la liberté divine pour sauver l’homme, conformément aux lois de l’ordre moral. Quoi! vous reconnaissez que Dieu est libre, maître de sa création tirée par lui du néant, et ce Dieu libre n’aurait pas le droit, d’après vous, de sortir de son repos pour relever sa créature déchue, parce qu'il lui faudrait pour cela rompre l'enchaînement des causes et des effets naturels et introduire un fait nouveau dans l’histoire! Mais s’il ne peut sauver, comment at-il pu créer? Cette création est apparemment un acte
d'amour qui révèle le fond de son être. Si vous lui,
contestez son droit de souveraineté pour sauver sa
créature devenue malheureuse, vous lui refusez ce
qui est l'essence même de’ son être; — vous portez ainsi atteinte à son immutabilité morale, qu’il ne faut point confondre avec, l'immobilité ou l’inertie. Le surnaturel, ce nest donc pas seulement la liberté de Dieu, c'est encore sa charité. Je n'en connais pas de définition plus rigoureusement exacte. À quoi servirait-il à Dieu d'être libre, comme le veut le théisme, s'il ne peut user de cette liberté pour le bien? Dieu ne
dépend pas de l’ordre naturel. Qu'on reconnaisse donc que rien n'est plus compréhensible que son intervention souveraine dans cet ordre, pour le restaurer quand il a été bouleversé. Quoi de plus insoutenable, en bonne logique, que le théisme inconséquent qui admet le Dieu libre pour lui interdire de faire usage de sa liberté et réduit sa sagesse à comprimer sa charité? Un tel système doit monter ou descendre; il n’a de refuge que plus haut, dans le christianisme, qui seul réalise pleinement ses grandes vues sur Dieu, ou plus bas dans le panthéisme, qui, supprimant l’ordre transcendant et divin, n’admet que la loi naturelle. Celle-ci, dans le déisme, devient une sorte de maire du palais qui æouverne sous le nom d’un roi fainéant et le gouverne lui-même. [l ne reste plus qu'à déposer un tel souverain. Dandum est Deo, disait saint Augustin, eye aliquid facere posse quod nos invesligare non poSsu-mus. « Il faut accorder à Dieu qu'il peut bien faire quelque chose qui nous dépasse. »
Il est une école plus inconséquente encore que l’école déiste : c'est celle qui prétend nous donner un christianisme sans miracles et qui soutient sérieusement que le surnaturel est un élément indifférent dans la religion de l'Evangile. La confusion des esprits est telle aujourd'hui, que l’on voit des théologiens qui repoussent ouvertement la notion du Dieu persounel, se réclamer du nom de Jésus-Christ. Quand l'Eglise aura élargi ses cadres au point de les ÿ en-
fermer, il n'y aura plus d'Eglise, car elle aura rejeté
alors ce qui en avait fait jusqu'ici la société des chrétiens. Les déistes qui se réclament d’elle,-et que nous sommes loin de confondre avec les panthéistes, n’en méconnaissent pas moins son caractère distinctif. De ce que le miracle, ou pour mieux dire le prodige a-cessé d'être notre preuve décisive pour céder le pas à la preuve morale, ils concluent que le surnaturel est de nulle. importance dans la croyance chrétienne. La conclusion est singulière, puisque le miracle, au lieu d'être simplement la preuve de la religion, en est l’objet même. Le christianisme repose tout entier sur l’idée ou plutôt sur le fait de l’intervention surnaturelle de l'amour divin pour sauver un monde perdu. Quand on en a retranché le dogme de la chute et celui de la rédemption pour leur substituer le système du simple développement de la nature humaine arrivant à sa perfection en Jésus-Christ, on l'a sapé par la base. Le christianisme s’est établi avec la folie du surnaturel, il vaincra ou périra avec elle. Prétendre le maintenir en lui enlevant ce trait vrainent caractéristique, c’est introduire la plus intolérable anarchie dans le monde de la pensée. Nos déistes chrétiens ne sont que des représentants timides de la tendance que nous avons combattue; ils ne sont rattachés à Jésus-Christ que par un souvenir respectable sans doute, mais qui ne saurait prévaloir sur le . fond même de leur pensée, laquelle est au pôle opposé de l'Evangile.
La conclusion de ce chapitre est donc que c’est bien
à tort que les modernes historiens de Jésus ont éliminé d'emblée la notion du surnaturel. Nous avons établi sa possibilité contre le panthéisme qui ne le repousse que parce qu’il nie Dieu, et contre le déisme qui ne l’écarte qu'en manquant à son propre principe sur la liberté divine. On n’est plus en droit de frapper d'avance d'interdiction le témoignage de nos évangiles. Nous pouvons aborder les origines du christianisme sans nous mettre en quête d'hypothèses compliquées pour le faire rentrer dans l’ordre naturel. Du reste, ce n’est pas seulement cette grande histoire qui est altérée par un tel parti pris; c’est l'histoire elle-même dans sa plus large acception. Qu'on en fasse disparaître la liberté, soit en Dieu, soit en l’homme, et l'on n’a plus que le choc de forces aveugles ou une sorte de géométrie qui se déroule toute seule en formules abstraites, ou bien encore une véritable histoire | naturelle où les conditions physiques jouent le premier rôle; le fatalisme est la loi universelle, et tout l'intérêt et toute la moralité du drame disparaissent. DOous l'influence de pareils principes, l’histoire du genre humain devient promptement une chronique confuse. ae | Le déisme s'élève plus haut sans doute, mais il ne met aux prises que de faibles créatures. Combien l’histoire n'est-elle pas plus belle, plus émouvante, quand elle nous présente les luttes fécondes de la liberté divie et de la liberté humaine, la première s’efforçant de s’assimiler la seconde et d'amener Ja ré-
INTRODUCTION. + ." 49 conciliation définitive qui, saisie dans toutes ses conséquences, sera le dénoûment de cette sublime action. Je n'en connais pas d'idée plus haute, plus satisfaisante. Dieu dans l’histoire, le Dieu libre, le Dieu d’amour, qui est celui de la conscience et de l'Evangile, Dieu poursuivant son plan de restauration, avec l'homme quand il se soumet à lui, maloré l’homme quand il se révolte, voilà la grande pensée qui doit inspirer ces belles études historiques, la meilleure gloire littéraire de notre siècle. La vie de Jésus y reprend sa place centrale comme l'événement capital auquel tout tendait dans les époques antérieures et duquel tout procède dans les âges modernes; c'est le nœud même de ce drame qui n’est ni une farce misérable ni une tragédie sans dénoûment, mais le développement grandiose d’une divine pensée de pardon et de salut, au travers des luttes et des réactions de la liberté humaine.
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C'est en Jésus-Christ que se révèle Le plus clairement.le vrai caractère du surnaturel chrétien. Dès que nous considérons celui-ci dans sa manifestation la plus haute, nous reconnaissons qu'il n’est pas possible de le
amener aux simples proportions d'une combinaison des lois de la nature ou des forces physiques ou morales préexistantes. Le salut du monde dans son principe -comme dans son mode brise décidément la chaîne des causes et des effets qui constitue l’ordre naturel devenu, ilest vrai, contraire à la vraie nature des choses depuis l'invasion du mal. Quel est, en effet, le principe de ce salut, si ce n’est la libre détermination | de l'amour divin de pardonner à la race coupable et de la relever? Si l’ordre naturel des choses était maintenu depuis le péché, la perdition serait la conséquence logique de la révolte qui, en séparant la créature morale de Dieu, la conduit à la mort. Le salut est donc tout d’abord un acte de souveraine liberté de la part de Dieu, à moins que, le péché lui-même étant reconnu nécessaire, la rédemption ne soit plus qu'une
seconde étape dans la voie d’un progrès fatal. C'est à
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cette conciusion qu'est amenée toute théorie qui n’adme que l’évolution dans notre histoire religieuse. La libre détermination de Dieu de nous sauver et de nous relever, voilà le surnaturel dans son principe, arrêtant le cours de l’histoire pour inaugurer une histoire nouvelle.
Si nous le considérons maintenant dans son mode, il conservera, à nos yeux, le même caractère. Ce n'est pas assez que Dieu pardonne, dans sa souveraine liberté; le pardon est la première condition du salut, mais il n’est pas le salut. Car celui-ci n’est réel que quand l'humanité a retrouvé Dieu tout entier et participe à sa vie sainte, comme elle y avait étéoriginairement appelée. Ce n’est pas de sa flétrissure et de son impuissance qu’elle tirera la capacité de revenir à Dieu en rétractant sa révolte, et de s'unir à lui par le lien d’une obéissance et d’une sainteté parfaites. Là encore, il faut une intervention de l’amour divin qui pose un commencement nouveau. Le Sauveur ne peut être simplement le fils de l'histoire réduite aux éléments humaine, car si l'histoire n’est que le développement des forces morales préexistantes, elle ne donnera que la souillure et la révolte. Le salut, voulu en principe par Dieu, n’est rendu possible que par une communication directe de Dieu, une manifestation suprême de lui-. même pénétrant l'humanité, de façon à la replacer dans les conditions de l'obéissance parfaite, car c’est elle, elle seule, qui doit revenir à Dieu, lui rendre son cœur, effacer sa transgression et rentrer par la sainteté dans la communion parfaite de l'amour. Cette manifes-
tation suprême de Dieu dans l'humanité, c’est Jésus- Christ. Voilà poürquoi il est le miracle par excellence. C'est grâce à un acte vraiment créateur qu'il a été donné à l'humanité pur de toute atteinte de la tache originelle. Il s'appelle le second Adam, précisément parce que par son apparition il rompt la chaîne des générations issues du premier qui ont recueilli l'héritage fatal d’une nature viciée dans la mystérieuse épreuve qui a devancé notre histoire. Ce titre de second Adam, il le mérite encore pour un autre motif; c’est que, bien loin d’être placé en dehors de l'humanité par sa nature divine, il est par cela même son vrai représentant. Il la représente dans son idéal, c’est-à-dire dans son idée essentielle, puisque rien ne la caractérise davantage que d’avoir été faite à l’image de Dieu. « Zumani- Las est capax divinitatis », dit avec raison Thomasius : Cela suffit déjà pour écarter ce funeste dogme des deux natures qui nous met en pleine fiction et, aboutissant fatalement au docétisme, rend la rédemption | 1mpossible, car jamais, d’une part, il ne nous donnera l'unité de la personne, jamais, de l’autre; ilne conservera, — à l'épreuve de la liberté pour le second Adam RMS lité et le sérieux. Ni le développement lent et p progres- 4 sif, ni les crises de la lutte morale nesont ne. . M avec cette notion d’un Dieu invincible et impassible, | DE rs
caché sous une envelcppe humaire. Et pourtant si le Christ n’a pas été vraiment homme, 5 il n'a pas tra | versé les phases et les combats d'une. vie d homme, il ne nous est rien, non seulement comme exemple,
mais encore comme rédempteur. Aussi n’hésitons-nous pas à renvoyer aux subtilités de la métaphysique des conciles byzantins toutes ces distinctions qui n'aboutissent qu’au dualisme et au docétisme. L'incarnation, c’est essentiellement la plénitude de la vie de Dieu, possédée à la fois par droit de naissance et par droit de conquête morale par l’homme Jésus.
Reste la question très difficile, très ardue, du rapport qui existe entre le Christ historique et le Verbe éternel. Ce rapport est affirmé de la manière la plus catégorique, non seulement par saint Paul et saint Jean, dans le prologue de son Évangile, mais il ressort ég'alement des déclarations du Christ, les plus authentiques. Il ne nous paraît pas possible, sous peine de tomber dans l'arbitraire, de se débarrasser de ces affirmations, en n° y voyant que de simples explications métaphysiques empruntées au milieu juif ou alexandrin, qui seraient désormais sans importance, parce qu’elles ne seraient que l'enveloppe imparfaite du fait divin, lequel seul a une valeur absolue. C'est ou- | blier que la métaphysique se mêle nécessairement à. nos conceptions religieuses dans ce qu’elles ont ds plus élémentaire, à commencer par l’idée de Dieu. En effet, on n'admet pas sa personnalité sans faire de la métaphysique, et, si on voulait entièrement faire abstraction de celle-ci, on en arriverait à substituer à la foi au Dieu vivant une vague adoration du divin. Pour ceux qui restent convaincus que la notion du Christ qui résulte, non pas de textes isolés, mais de l’ensemble
54 NTRODUCTION..
du témoignage apostolique, répond à la réalité, il n’est pas possible d’écarter la préexistence comme un horsd'œuvre philosophique ‘. Je reconnais donc pour ma part que la vie terrestre de Jésus-Christ se rattache à l’éternelle vie divine, et qu’il a le droit de s'appeler le: Fils de Dieu dans un sens unique. Je ne vais pas plus loin, car je suis toujours frappé de l'impossibilité où. la pauvre pensée humaine se trouve de pénétrer le myStère de l'essence divine, et de s'expliquer ce que peut signifier la diversité des personnes dans l’unité de l'être. C’est bien devant cet impénétrable problème que nous disons, avec saint Paul, « que nous ne voyons ces. choses qu'au travers d’un miroir, et que nous ne connaissons qu'imparfaitement. » Ce que l’on entrevoit au travers de ces grandes ombres, c'est que Dieu s’est
- pleinement révélé, et que cette révélation, qui est
d'abord en quelque sorte de .ui-même à .ui-même
| su
“est sa parole, son Verbe, manifestation éternelle et réalisation de l'amour infini. Nous discernons ensuite
LR R
., que ce pouvoir essentiellement révélateur s’est mani«
festé partiellement dans la création et absolument au ne Voir le très remarquable livre sur ce sujet publié par M. F. Lobs-
tein : La notion de la préexistence du Fils de Dieu, fragment de | Christologie expérimentale. Paris, Fischbacher, 1883. — Tout en
faisant les réserves indiquées sur les conclusions de M. Lobstein,.
nous rendons le plus sincere hommage à l'élévation morale, à la ri chesse d’idées, au talent original et vigoureux d'exposition que l’on remarque dans cet ouvrage. — On lira avec grand intérêt la réponse de M. le pasteur R. Wennagel à M. Lobstein : La Logique des dis-
…ciples de M. Ritschl. Strasbourg Freiesleben, 1$83. Nous aurions.
plus d'une réserve à faire sur sa partie dogmatique, mais ces pages.
distinguées méritent la plus sérieuse considération,
À z INTRODUCTION Pa 55
point de vue moral dans le Christ, qui a été sur la . terre l’image empreinte de la perfection divine. Je ne vois pas plus loin, car toutes les théories essayées jusqu'ici pour expliquer son apparition soulèvent d'insurmontables difficultés. Ce qu'il importe pardessus tout de maintenir, c'est que si Jésus est né pur et possédant en lui-même les trésors de la vie divine à l'état virtuel, il a dù néanmoins se les approprier moralement d'une manière progressive dans la lutte et la prière. Ce progrès, dans cette appropriation morale, est prouvé par le fait significatif qu’à son baptème il a reçu une nouvelle effusion de l'Esprit divin, selon la déclaration explicite de nos Évangiles. Ce qui nous importe, c'est de savoir qu’il a vraiment possédé la sainteté parfaite et la plénitude de la divinité. S'il a pu dire déjà ici-bas : Moi et le Père, nous sommes un, nous sommes en droit d'attendre du glorieux Ressuscité toute l’effusion des grâces promises, de telle sorte que nous ne nous trompons pas, quand, en nous jetant à ses pieds, nous nous écrions : « Mon Seigneur et mon Dieu! » Sans cette foi à sa divinité, toute la mystique chrétienne s'effondre, et nous ne savons plus ce que c’est que de demeurer en lui. Mais il n'en a pas moins été le fils de l'homme, chair de notre chair, pleurant de nos larmes, combattant nos combats. Il nous a bien réellement représentés à l'heure du sacrifice et de la lutte suprême dont il est sorti victorieux, « après avoir appris l'obéissance au milieu de beaucoup de larmes. » Xrat homo pro patribus certans. « Il était un
56 | INTRODUCTION. : TÆ d *
homme combattant pour ses foyers », a dit Irénée‘. Je m'en tiens à ces considérations générales, pensant,
comme Bernard Weiss, que nous devons-nous garder :
avec le plus grand soin de plier la vie de Jésus à nos COnceptions dogmatiques. Il importe, avant tout, de la re-
produire dans ses diverses phases, telle qu'elle se dégage:
des documents primitifs authentiques, sans qu'ils nous :
donnent jamais cette certitude patentée qui réclame
l'infaillibilité de la lettre et écarterait toute discussion
de critique. Nos documents ne la fournissent pas; il.
faut un acte de foi et d'amour pour rejoindre le Christ et le pos:éder, comme cet acte était nécessaire pour le connaître vraiment pendant son passage sur la terre.
Ces documents suffisent pour nous conduire auprès
du Christ historique, mais à ce témoignage évangélique lui-même, nous devons redire ce mot des hommes de Sichem à la Samaritaine : « Nous croyons en lui, non seulement par ce que tu nous as dit, mais parce que nous l’avons vu et entendu lui-même. » C’est là la
preuve décisive du Zestimonium Spiritus sancti, que la:
Réforme mettait au-dessus de toutes les autres dans sa période créatrice. Il est temps de rompre ouvertement avec le dangereux système de l'autorité extérieure qui met la foi à la merci d’une contradiction entre deux. textes, aussi bien au sein de l’étroite orthodoxie protestante qu'au séminaire de Saint-Sulpice.
1 Voir l’article très important publié par M. Astié sur le problème christologique : Revue de théologie et de philosophie. Lausanne, 1874, 2° cahier.