XXI
Voici en définitive ce qui résulte pour nous de la comparaison de cet évangile avec ses prédécesseurs.
Le sol pour ainsi dire est le même chez les quatre, une fois du moins qu'on a débarrassé les trois premiers, et surtout Matthieu, des blocs erratiques qu'y ont déposés, en assez petite quantité, les croyances apocalyptiques des judéo-chrétiens.
Jean a cette supériorité d'avoir compris nettement et maintenu avec conséquence dans son récit le caractère tout spirituel de la messianité de Jésus. D'autre part, il nous donne beaucoup plus une formule abstraite, détachée de la réalité, qu'un tableau d'histoire. Ayant adopté un principe métaphysique qui reproduit vraiment les principaux traits de la pensée du Maître, mais en les grossissant et en les immobilisant, il refait les enseignements de Jésus d'après ce principe ; il se contente de le développer, et, soit qu'il le déroule avec une placide uniformité, soit qu'il le concentre quelquefois dans des expressions d'une beauté et d'une pureté étonnantes, il procède presque toujours (il y a cependant des exceptions) avec une excessive indépendance à l'endroit de la tradition ou de ses propres souvenirs. De la sorte, il conserve par-
Jésus LE MESSIE. 2ââ
faîtement intact ce qu'il y a d'anti-judaïque chez Jésus , et Ton peut même dire (.malgré l'infériorité de son point de vue dans la question des miracles, auxquels il accorde seul une valeur religieuse) , qu'il est le plus évangélique des évangiles, mais il perd ce qui est la vie, ce qui donne au Nazaréen un caractère unique à la fois de réalité et de grandeur, ce qui fait de lui la figure la plus originale du monde : la combinaison intime du caractère national et de l'esprit divin. Nous avons j'âme; nous n'avons plus le corps, ni, par conséquent, la physionomie.
D'après les synoptiques, personne n'est à la fois plus juif et moins ^uif que Jésus ; d'après le quatrième if
évangile, Jésus n'est d'aucun peuple. Il n'a pas d'histoire, pas de commencement, pas de développement ; !;|| il est accompli dès le premier jour, immuable comme une abstraction. Le portrait de Jésus tracé par les synoptiques, étant beaucoup plus vivant, çst aussi infiniment plus vrai. Si Luther préférait l'évangile « unique et délicat » de Jean aux trois autres parce que le Christ lui semblait y être mieux dépeint, nous avons le droit de préférer au contraire les synoptiques au quatrième, précisément en vertu du principe posé par Luther. Le grand réformateur cherchait dans les évangiles le. Christ du dogme, nous y cherchons le Christ de l'histoire.
L'étude historique que je termine ici m'a conduit à nier que les idées messianiques des Juifs aient exercé une influence marquée sur l'œuvre de Jésus. Il a emprunté à son peuple la notion d'un royaume de Dieu, mais en la spiritualisant, et le terme de Messie, mais en lui donnant un tout autre sens. Je nie particulièrement qu'il ait puisé dans les croyances de son temps l'espoir d'un avènement glorieux sur les nuées du ciel , et je le nie avec d'autant plus de certitude que de pareilles croyances n'existaient pas du temps de Jésus.
Si ces résultats de mon étude sortent intacts du creuset de la discussion, comme j'ose l'espérer, il restera démontré que la voie inaugurée par le docteur David Strauss, il y a une trentaine d'années, et celle qu'a suivie naguère M. Ernest Renan sont des impasses d'où la critique doit se hâter de revenir.
Strauss a prétendu expliquer toute l'histoire évangélique en prêtant aux disciples ce syllogisme : <( le
Messie, d'après les croyances de notre peuple, doit accomplir telle œuvre; or Jésus est le Messie; donc il a accompli telle œuvre ^. » Que les disciples aient pu raisonner ainsi dans bien des cas particuliers, je n'ai garde de le contester; mais si le type d'un Messie surnaturel aussi bien que d'un Messie purement religieux est postérieur au christianisme, si la glorification de Jésus par ses disciples dans le passé et dans l'avenir, dans ce qu'ils racontent de sa première vie et dans ce qu'ils attendent de son retour, n'a point en général d'analogues dans les croyances de leur temps, il faudra bien avouer que le christianisme n'est pas le résultat du syllogisme que leur a prêté le hardi et subtil critique. Il vient lui-même de le reconnaître implicitement dans un nouvel ouvrage fort remarquable 2; car il y fait très-grande la part de l'influence personnelle de Jésus, et il paraît rattacher les légendes dont a été entourée la figure du Nazaréen plutôt à des croyances chrétiennes qu'à des croyances juives, plutôt aux doctrines nouvelles qui commençaient à poindre dans l'Église, qu'aux traditions apocalyptiques dont elle aurait hérité.
1 Leben Jem, I, p. 94 (4« édit.).
^Das Lehen Jesu fur da$ deutsche Folk bearbeUet. Ce livre, qui n'est pas encore traduit en français, a paru quelques jours avant notre première édition (mars 4864).
M. Renan, qui est beaucoup moins rigoureux que le docteur Strauss en fait de méthode, a beaucoup plus que lui le sentiment des réalités historiques. Il n'aime pas les abstractions. Aussi représente-t-il Jésus comme l'auteur de sa propre légende. S'étant cru le Messie , Jésus a été entraîné à prendre peu à peu les attributs messianiques, à s'entourer d'une auréole de surnaturel. Je n'ai pas à montrer ici toutes les conséquences de ce rôle ; ce serait analyser presque en entier l'œuvre du savant orientaliste*. Voici ce qu'il y a de plus important. Jésus se supposa chargé de juger et de renouveler le monde. La qualité de^ président des assisses finales de l'humanité fut la fonction essentielle qu'il s'arrogea 2. Bientôt, sans doute, il comprit qu'il serait victime de sa hardiesse, mais il pensa qu'après sa mort il reviendrait subitement, accompagné de légions d'anges, juger les hommes et séparer les bons d'avec les méchants*. M. Renan ne dit pas clairement si Jésus puisa cette idée apocalyptique dans les illusions de son esprit ou dans les superstitions de son entourage. J'espère avoir montré, par les pages qui précèdent, l'impossibilité de l'une et de l'autre hypothèse : il n'y a dans les discours au-
^Qa'il me soit permis de renvoyer à mon Examen de la Vie de Jésm de M. Renan.
2 Vie de Jésus ^ p. 260 et ailleurs. — 3 Mi.^ p. 237.
thentiques de Jésus aucune notion qui, tenant au fond même de sa pensée, ait pu devenir le germe de pareilles rêveries ; il n'y a dans les documents antérieiirs ou luême postérieurs à Jésus aucune trace que les Juifs aient jamais attribué au Messie le rôle de préSH dent des assises finales de Thumanité.
Il est bon de le faire remarquer: si M. Renan a froissé les sentiments religieux de ses lecteurs c'est surtout parce qu'il n'a pas été assez fidèle aux principes de la critique,* parce qu'il est resté beaucoup trop conservateur. Ne croyant plus à la possibilité du miracle, il admet encore, par une étrange inconséquence, que le quatrième évangéliste est un témoin oculaire, et il se voit entraîné tout naturellement à écrire sur la résurrection de Lazare une page vraiment déplorable, qui a soulevé la conscience publique. Ne croyant plus que Jésus soit le Messie qu'attendaient les Juifs, il répète pourtant ce que la vieille théologie raconte au sujet des espérances messianiques et, comme elle, il ne doute point de l'authenticité des prédictions apocalyptiques attribuées à Jésus; c'est ainsi que libre penseur dans la question de dogme et pour les idées, mais disciple soumis de Técole traditionnelle dans les questions d'histoire et pour les faits matériels, il en vient à peindre ce Jésus qui, simple mortel, s'imagine appelé à broyer la terre et à rénou-
vêler les cieux, ce galiléen qui rêve de s'asseoir bientôt sur le trône du Créateur dans la terrible journée de Josaphat et qui, en attendant, cherche à faire croire à la foule qu'il sait ressusciter les morts, — le plus pur des hommes s'il ne jouait pas le rôle le plus faux, le plus sage des hommes si son rôle n'était pas le plus insensé. Avec un peu de hardiesse, avec un peu de sévérité dans la méthode, M. Renan aurait reconnu que ces traits apocalyptiques qui font grimacer chez lui la figure de Jésus appartiennent à la légende et non à l'histoire. C'est un sombre reflet rougeâtre dont les brûlantes espérances de la primitive Église ont coloré la statue du Nazaréen.
Que les défenseurs de la foi traditionnelle se rassurent donc au sujet de la critique : elle est si peu responsable du livre qui les a scandalisés que seule, je crois, elle peut le ï*éfuter complètement. Qu'est-ce, d'ailleurs, que la critique, dont on parle comme d'une sorte de science ou de méthode mystérieuse ? Appliquée à la vie de Jésus, elle consiste à en étudier les documents ainsi qu'on étudierait tout autre document de l'antiquité ; elle consiste àî se rendre compte du développement intérieur de Jésus, de ses actes, de son sort, ainsi qu'on se rendrait compte du développement^ des actes 5 du sort de tout personnage histo-
rique. En un mot, elle consiste à prendre les tels qu'ils se présentent humainement parlant, tels que les aurait vus et compris un observateur contemporain, impartial mais sympathique, ne sachant rien de la foi de l'Église ni de l'incrédulité moderne. Or un chrétien convaincu peut-il douter qu'ainsi étudiée la figure de son Maître doit nécessairement resplendir d'un éclat sans tache? Ce serait dire que la mémoire de Jésus ne supporte pas l'examen et qu'on ne saurait croire en lui qu'à la condition de fermer les yeux! Si l'Évangile ne se justifie pas au point de vue purement humain comme ce qu'il y a de plus beau et de plus admirable, il est impossible qu'il démontre jamais sa divinité. Les croyants donc qui condamnent la critique, non pas seulement dans les aberrations de tel ou tel historien, mais en principe, mais absolument, avouent, à leur insu, combien peu leur foi est sûre d'elle-même.
Mais, dit-on, ouvrir les portes à la critique, c'est pourtant sacrifier la Bible, c'est pourtant sacrifier la divinité de Jésus-Christ.
Non. — Quoique n'ayant pas la moindre prétention à l'orthodoxie, je l'estime assez pour affirmer que tout orthodoxe, catholique ou protestant, doit dire avec moi : non.
Et d'abord, la Bible, ou plutôt les évangiles, quand
donc l'Église a-t-elle déclaré qu'ils ne renferment point d'erreurs? Jamais aucun concile n'a énoncé une doctrine aussi exorbitante. Si cela était, songez-y, il serait nécessaire au salut de croire à chaque mot des évangiles, de croire, par exemple, que les pains qui ont servi au repas miraculeux étaient d'orge^ et non de froment, ou que c'est à la septième heure^ et non à la sixième que Jésus a guéri le fils d'un oflScier païen. Et, comme les Évangiles ne s'accordent pas toujours, il serait nécessaire au salut de croire, à la fois, que Jésus a défendu* aux apôtres de porter des bâtons de voyage, et que c'est la seule chose qu'il leur ait permis de» prendre ^ ; de croire, à la fois, que Jésus à dit à Pierre : « Tu me renieras avant que le coq ait chanté une fois ^ », et : « Tu me renieras avant que le coq ait chanté deux fois^. » Évidemment, rien de tout cela n'est nécessaire au salut, rien de tout cela ne touche à la religion. Un catholique rigide peut fort bien reconnaître des erreurs plus ou moins graves et plus ou moins nombreuses dans les évangiles : il les a reçus de l'Église comme des livres pleins du Saint-Esprit , non comme des procès-verbaux rédigés par des greffiers assermentés.
^ Jean VI, 9. — « Jean IV, 52. — ' Matth. X, <0. - -«Marc VI, 8. — «MatUi. XXVI, 34 ; et surtout Luc XXII, 34, Jean XIII, 38. — «Marc XIV, 30-
Quant au [^notestant, je voudrais bien savoir de quel droit il réviserait de lire les évangiles ainsi qu'il lit tout autre document historique, en usant de son jugement. L'Église catholique, dès mains de laquelle il a reçu , sous bénéfice d'inventaire , le recueil des livres sacrés, n'a pu les lui transmettre revêtus d'une autorité qu'elle ne leur reconnaît pas; et les livres sacrés eux-mêmes, règle suprême de la foi religieuse du protestant, ne se disent nulle part infaillibles. Aussi Luther, qui le premier a professé le principe de l'autorité exclusive de la Bible, n'a-t-il rien eu de la timidité de nos modernes orthodoxes. Malgré bien des inconséquences, il croit à la critique comme j'y crois. En examinant les textes sacrés, j'ai montré une préférence décidée pour les synoptiques; Luther montre une préférence non moins décidée pour Jean*. Qui a raison ici? C'est une question à dâ)attre; mais, en vérité, le principe est le mên^e, et il n'y a pas plus de mal, je pense, à préférer trois évangiles qu'à en préférer un seul. J'ai signalé dans ces livres, à plus d'une reprise, des erreurs, des contradictions; Luther l'a fait également: «Les évangélistes, dit-il dans un sermon, ne suivent aucun ordre, plaçant souvent plus tôt ce qui est arrivé plus tard. Si nous
* Préface du Nouveau IJsstamenti
avons le véritable entendement de l'Écriture, le mal n'est pas grand. Quand on rencontre une contradiction dans l'Écriture sainte et xju'on ne peut la faire disparaître, eh bien qu'on la laisse ! Qu'il en soit ce qu'il voudra, cela n'enlève rien à notre foi^. » Qu'aije fait encore? J'ai déclaré inauthentique une apocalypse d'une trentaine de versets qui se trouve intercalée dans les discours du Seigneur, oii elle me paraît faire disparate. Luther déclare, lui, qu'il ne peut regarder l'apocalypse de Jean comme apostolique, parce qu'il eût été indigne d'un apôtre d'écrire un pareil livre^. Ce qui est indigne d'un apôtre,^ seraitil digne du Maître? Et qu'on n'aille pas prétendre que ce sont là des boutades, des propos en l'air, de déplorables incoïiséquences de la part du réformateur; ceux qui en jugent ainsi prouvent qu'ils ne le connaissent ni ne le^comprennent. Car cette haute et sainte liberté à l'égard de la lettre était un de ses principes les plus chers et les plus indissolublement liés à toute sa manière de sentir, de penser et d'agir^. Le jour où l'ÉgUse qui se dit luthérienne et
* yinfft sermons prêches en i530 sur les deux premiers cha^ pitres de saint Jean (Walch, Vïï, p. ^'TaO et suîv.). ^Préface du Nouveau Testament^ édit. de \^%%, ^Voy. Reuss, Histoire du canon des saintes Écritures (2« édit.), p. 340 et suiv. Ce livre a d'abord para dans la Reme dé théologie (voy. %^ série, vol. X, p. %t\ et suiv.)»
2&/i CONCLUSION.
que pour ma part je suis fier de servir, renoncerait à cette liberté, elle perdrait le droit de porter le nom du hardi Réformateur.
Mais la divinité de Jésus-Christ ! Que deviendratnelle si la critique peut porter une main téméraire sur la personne de notre Mattre et le montrer ignorant bien des choses, se frayant sa voie spirituelle, comme l'un de nous, à travers les répugnances et les obscurités de la conscience, progressant peu à peu, n'étant pas dès le premier jour de son ministère ce qu'il sera au dernier?
N'avez-vous donc jamais lu, répondrai-je, le mot de l'évangéliste : « Il croissait en sagesse et en grâce^? » Ou bien pensez-vous que c'ait été précisément le privilège de Jésus de cesser de croître en sagesse à partir d'un certain âge? Il me semble plus respectueux de supposer que le progrès a eu lieu jusqu'à la fin, jusqu'à Gethsémané : « Je me sanctifie, » lui fait dire Jean quelques heures avant sa mort^. N'avez-vous jamais médité non plus cette grande parole ; « Le Fils ignore*?»
J'oublie que, lorsqu'il s'agit de la personne de Jésus, les théologiens qui se disent ses disciples, n'accordent à sa parole aucune autorité. Eh bien donc,
auc U, 68. — ajean XVU, 49. - ^Marc Xffl, 32.
GONGLGSION. 2&5
j'invoque le dogme de l'Église. Qu*0 me soit permis, à moi qui crois ce dogme très-mal formulé, de le défendre contre ses propres partisans. L'Église enseigne la divinité de J^nis, mais elle enseigne aussi son humanité, et voilà ce qu'on oublie étrange-* ment. Elle aflSrme qu'O y a en Jésus une humanité complète , qui ne se confond en rien avec la nature divine, et qui ne consiste pas seulement dans un corps humain, mais aussi dans une volonté humaine et une intelligence humaine. Sans doute cette nature humaine complète est unie à la nature divine, mais l'union n'est pas la confusion, dit l'Église, et la divinité de Jésus ne peut porter aucune atteinte à sa parfaite humanité. Quiconque n'admet pas l'absolue distinction des deux natures en Jésus-Christ est hérétique au premier chef: Hœc est fides CcUholica, quam nisi quisqUrC fidelUer firmiterque crediderit, sal- VILS esse non patent^.
Encore une fois, personne n'est moins partisan que moi de cette doctrine des deux natures, mais tout croyant orthodoxe est tenu de l'accepter, et je dis qu'elle ouvre largement la porte à la science historique. Celle-ci a le droit, de par les Conciles, d'étudier Jésus comme un homme et de lui prêter tout ce
' Voyez le Symbole d'Atbanase reçu dans l'Église catholique et dans les Églises protestantes.
qui fait essentiellement partie de la nature humaine.
L'avouerai-je? j'ai ressenti une Téritable humiliation de ce qu'aucun théologien orthodoxe protestant n'ait compris cette grande vérité lors des discussions soulevées par la Vie de Jésus de M. Renan. C'est un prêtre, le P. Gratry, qui a écrit sur cette question la seule page à la fois strictement orthodoxe et profondément sensée^. Seul il a osé dire qu'un portrait de Jésus qui le représente comme un homme à tous égards , sauf le péché , se concilie fort bien avec le dogme de l'Église. Je lui laisse, il est vrai , la responsabilité de l'explication qu'il donne de l'union (tes deux natures du Christ, union qu'il compare à. la manière dont notre âme et même la molécule physique sont unies à Dieu 2; mais j'affirme bien haut avec lui que l'intégrité de la nature humaine de Jésus est un point fondamental de la doctrine orthodoxe.
Les Pères de l'Église en parlent fort sérieusement. Puisque Jésus est homme et que par conséquent il a une intelligence humaine, 41 n'a pu savoir tout, disent-ils. Voici saint Athanase, le véhément adversaire d'Arius, qui déclare que Jésus, ayant pris notre
*Z€8 Sophistes ei la Critique, p. 283 et s. — a jbid^^p, 312-323.
chair, ne devait pas avoir honte d'avouer son ignorance en sa qualité d'homme*. Comment Athanase se repr^entait une personne qui, à la fois, sait en tant qu'infinie, et ignore en tant que finie, je ne me charge pas de l'expliquer; mais il n'en enseigne pas moins très-positivement que Jésus a ignoré. — Aux protestants je citerai cette page de Calvin^ : « Si on ne veut nier (pie Christ ait été fait vrai homme, il ne faut point aussi avoir honte de confesser qu'il s'est volontairement soumis à toutes les choses qui ne peuvent être séparées de la nature humaine. C'est une folle objection d'alléguer contre ceci qu'ignorance ne convient point à Jésus-Christ pour ce que c'est une peine envoyée pour punir les péchés. Car on pourrait bien autant en dire de la mort*... D'avantage c'est bien mal entendu de dire qu'ignorance soit donnée pour peine de péché.... Il y en a qui disent qu'il n'y a point eu d'ignorance en Jésus-Christ pour ce qu'ignorance est vice. Mais encore ceux-ci se fondent sur un principe faux et frivole. Vrai est que l'aveuglement de l'esprit humain est vicieux....» Ainsi, suivant Calvin, l'hérésie ne commence que lorsqu'on attribue à Jfeus non plus l'ignorance qui se dissipe peu à peu, mais l'aveuglement volontaire. Or je ne
^ Atban. contra AHanos^ orat. lU, 43.
3 Commentaire sur ï'harmonie évangêlique^ Luc H, 40.
pense pas que, touchant le dogme de la divinité du Christ, un seul protestant moderne de France ait la prétention d'être plus strict et plus zélé que le terrible accusateur de Servet.
Il est donc bien démontré qu'une orthodoxie sé- • vère ne peut blâmer les efforts de la critique , lorsque celle-ci, étudiant les évangiles avec une impartiale liberté, essaie d'en tirer l'image d'un Jésus parfaitement humain, d'un Jésus qui ignore et qui apprend, d'un Jésus qui arrive peu à peu à la pleine conscience de lui-même, d'un Jésus qui progresse non sans lutte et sans déchirement; car l'ignorance et la lutte et le progrès sont inséparables de la nature humaine la plus pure et la plus sainte. Il y aurait de la part des représentants de l'orthodoxie ou manque d'intelligence ou hypocrisie à ne pas reconnaître la légitimité de cette entreprise; comme l'a dit le P. Gratry, celle-ci fût-elle accompagnée de la négation de la divinité du Christ , l'adorable beauté humaine effacerait absolument cette négation. A leur prppTie point de vue, ils n'ont le droit de protester que si la critique porte atteinte au caractère moral de J^us; * car alors tout le système du dogme chrétien s'écrcwïle assurément, puisque la divinité ne peut s'unir à un homme pécheur.
Mais ici je supplie les personnes sérieuses dans l'Église catholique et dans les Églises protestantes de se demander comment un écrivain du mérite de M. Renan a pu en venir précisément à porter atteinte au caractère moral de Jésus, à nous peindre un Jésus d'une sincérité douteuse, indiffèrent au choix des moyens, se prêtant à des scènes de jonglerie; et pourquoi le public, tout en blâmant beaucoup, a lu avec avidité tout le livre et, avec une vive et sympathique admiration, les pages où apparaît la grandeur du Nazaréen. D'où vient cette grave erreur de M. Renan, et d'où vient cette émotion d'un public que tous les ouvrages et tous les discours sur Jésus-Christ avaient jusque-là profondément ennuyé?
La réponse à cette seconde question n'est pas difficile à trouver : M. Renan a retracé une vie humaine, tandis que jusque-là on avait raconté une vie qui se perdait dans le merveilleux. Sans doute le dogme orthodoxe prétend que Jésus est tout à fait homme aussi bien que tout à fait Dieu, de sorte que la partie visible de son existence doit être d'un bout à l'autre l'existence d'un homme, quoique d'un homme
uni invisiblement à la divinité. Mais si tdle est, on peut le croire, l'intention du dogme orthodoxe, il faut avouer que tel n'est pas en réalité le Christ traditionnel : sa vie est un drame où le héros passe brusque-
ment et à plusieurs reprises de la condition de serviteur à celle de roi; c*est la vie d'un être qui tour à tour oublie et se souvient qu'U est le maître du monde, parfois homme et parfois Dieu, au lieu d'être continuellement Tun et l'autre d'une manière indivisible. L'unité morale, l'unité de conscience manque entièrement. Voilà pourquoi on a prière à cette insaisissable apparition la figure qu'a dessinée M. Renan, là du moins oii elle est noble et belle, car c'est une figure humaine; et voilà pourquoi aussi M. Renan, ayant accepté malheureusement comme un fait historique ce double aspect traditionnel de Jésus, en est venu à supposer que tantôt Jésus était lui-même, le plus admirable des hommes, et que tantôt il prenait un masque, pour jouer devant la foule le rôle d'un être surnaturel.
Si l'Église chrétienne avait été fidèle à son dogme de la parfaite humanité de Jésus, M. Renan ne serait pas tombé dans cette déplorable erreur, et d'un autre côté les bonnes parties de son livre n'auraient eu pour personne l'attrait de la nouveauté.
Il faut que l'Église se mette à approfondir le cœur humain et l'intelligence humaine de Jésus. II faut qu'elle retranche résolument de la figure du Christ les traits qui sont incompatibles avec cette humanité, prise enfin au sérieux.
Et pour citer comme exemple une question spéciale que nous avons traitée dans ce volume , qu'on .me dise, sans se payer de mots, si l'on croit — sérieusement et au sens littéral — à un retour de Jésus sur les nuages pour juger les vivants et les morts; si l'on peut se figurer dans (juelle contrée aura lieu ce retour, comment les habitants du globe l'apprendront instantanément, comment ils abandonneront soudain leurs foyers pour accourir et se faire juger à ces assises finales ? Une pareille imagination est-elle conciliable avec nos idées modernes? Et puis, un homme (et Jésus était honmie) qui s'attribue légitimement ce rôle, est-il encore notre frère, soumis aux mêmes tentations que nous, notre modèle dans les combats ? Prenez-y garde ! si vous parvenez à convaincre qu'il était bien notre frère, on ne voudra pas, on ne pourra pas croire à la légitimité de ses prétentions, et Ton raisonnera comme l'a fait M. Renan, si ce n'est pis encore. D'ailleurs n'est-il pas temps d'imposer silence aux sophismes de l'exégèse et d'avouer ce qui saute aux yeux ? Jésus, dans les discours qui lui sont attribués, n'annonce pas seulement en général qu'il reviendra sur les nuées du ciel — un jour, dans deux mille ans peut-être ou dans cent mille; il annonce qu'il reviendra avant la mort des personnes présentes, qu'il reviendra aussitôt après que Jérusalem
aura été profané. Si les mots qu'on place dans sa bouche ont un sens, ils ont ce sens-là; et s'ils ne l'ont pas, c'est que pour les théologiens blanc signifie noir et que noir signifie blanc. Mais pour quiconque n'est pas un sophiste ce dilenune se pose catégoriquement : ou Jésus s'est trompé, ou ces discours ne sont pas de lui. L'Église chrétienne ne peut sans déloyauté échapper à ce dilemme.
En tout cas, il nous faut un Christ vivant, réel, humain. Cette génération qui — ne l'oubliez pas — est l'enfant de dix-huit siècles de civilisation chrétienne, cette génération qui comprend un peu mieux que les sujets de Constantin ou que les hommes du moyen âge le culte en esprit et en vérité, cette génération veut pour Maître une personne appartenant à l'histoire positive, et non plus au domaine nébuleux de l'abstraction théologique. Nos contemporains veulent pour Sauveur un héros qui n'ait point vaincu sans combattre. Ils ne croiront en lui que lorsqu'ils auront mis, comme Thomas, le doigt dans la marque des clous et la main dans la plaie de son cœur, je veux dire, lorsqu'ils auront senti les cicatrices qu'ont laissées sur l'âme du Fils de l'homme les luttes journalières de la vie spirituelle.