I.ES JUIFS
valeur les suppositions bizarres de certains Pères de l'Église, qui, après avoir puisé k pleines mains dans ses œuvres, ne jugèrent rien d’aussi convenable, pour mieux se prémunir sans doute contre toute espèce de récrimination , que d’attribuer les inspirations de son génie à des conférences secrètes qu’il aurait eues k Rome, dans sa dernière vieillesse, avec les premiers apôtres du christianisme ou avec quelques-uns de leurs sectateurs
Mais Philon lui-mème dissipe toute incertitude, et les détails qu'il nous transmet sfft le caractère et sur la direction continuelle de ses travaux, nous dévoilent le besoin de contemplation particulier k son siècle.
« Qu’est devenu le temps éloigné , s’ccriaitil lorsque les débats excités entre les Grecs et les Juifs alexandrins l’eurent forcé k s’oc-
‘ A part toutefois cette insinuation pieuse , consignée comme un bruit agréable à l’Eglise dans les écrits de saint Jérôme et d’Eusèbe, ces pères rendent une justice entière au Juif alexandrin : Sententiis locuples, in divinis scripturis explicandis altus , i tique sublimi se lollens , etc. (Eusèbe, But, ecclés. liv. u).
cupcr avec activité, et contre son goût, des affaires publiques de sa nation? qu’est devenu le temps éloigné où je me livrais tout entier à l’élude de la sagesse, à la contemplation du monde et de tout ce qu’il renferme? Je jouissais des plaisirs délicieux de l'esprit , j’examinais avec une satisfaction toujours nouvelle nos préceptes et nos oracles sacrés , m’appliquant à mettre en évidence les choses qui sont ignorées du plus grand nombre. Rien de vulgaire ne m’attachait ; la renommée , les richesses, les plaisirs extérieurs me trouvaient insensible. Transporte comme par un souille divin vers les régions supérieures, je suivais avec ma pensée le cours des sphères célestes, et lorsque nies yeux, ramenés vers la terre, considéraient, comme du haut d’une tour, les affaires si embrouillées de ce bas monde, je m’estimais heureux d’avoir échappé par hasard à tant de calamités Mais une puis-
sance envieuse et ennemie de toute vertu m a tendu des embûches jusqu’à ce qu’elle m’ait jeté dans un abîme de soins et de soucis publics ; j'y surnage à peine, et dès que, contre mon attente , quelques momeits de loisir viennent à luire, je revoie, comme avec des
..ES JUIFS. l3f)
ailes à la science qui rie cesse de me rap-
„sl
peler*. »
La félicite future des nations , selon la promesse d’ Abraham , et , pour y parvenir, la réformalion generale des mœurs , fondée sur les principes déjà établis du mosaïsme , sur le respect des droits et des jugemens , sur la bienveillance mutuelle ou la charité, sur l’illégitimité native des prétentions du sang, sur la supériorité de l’intelligence et d’une bonne conduite, donnent le point de vue dominant de l’examen très-long et très-varié auquel Pliilon soumet les saints livres. S’il reconnaît dans ces livres mêmes une forme extérieure et allégorique , et un sens intime , ce n’est point pour s’arrêter avec les Juifs spéculatifs à une théorie de la formation de l’uni-
* Fuit olim tempus quandô sapientirc vacàns contemplatinniqtic muntli, et corum qttte contincntur , frttebar optntis ne beatis mentis deliciis , semper conscctando dirina praeeepta et oracula, qttibus satiari prer aviditatc nimid non poteram.,. Et velut in sublimi raptus tlivino spiritu, lustrabam anima solis htnteque cursus, eœtcrvnwupic orbium eœlcftium.... Multum me judicans, qui fortiter evasisscm tôt calamitatcs mnrtalium , etc. ( Philo de Legibus 'pcciahb. bb. u, p. i ; edit. genre, et Int. it>4o, p. 776.)
l4o LIVRE I, CHAPITRE III.
vers. Le but qu’il se propose est de faire éclater, tant aux yeux des Juifs qu’aux yeux des Grecs, des Orientaux que des Occidentaux, et à l’aide d’une interprétation directe ou indirecte, naturelle ou forcée, sublime ou puérile, tout ce que chaque évènement , chaque précepte , chaque personnage peut offrir, de près ou de loin, de plus favorable à la moralité humaine; en même temps, Philon rappelle, de toutes les manières possibles, en politique, en morale, en religion, le principe fondamental de l’égalité hébraïque, duquel le christianisme devait retirer dans la suite tant d’honneur, quoiqu’il ne l’eût pas adopté sous toutes ses faces.
Ainsi, pour me réduire à un seul exemple, mais à un exemple remarquable , frappant , populaire, interrogeons son traité de la Noblesse. 11 repose sur la donnée que saint Jean - Baptiste poursuivit quelques années plus tard, en langage purement juif, aux bords du Jourdain; sa pensée est de réprimer la disposition orgueilleuse du peuple de Judée à se proclamer, par nature, la noblesse des nations ’. C’est pourquoi , à la faveur de
* « Faites des fruits convenables de repentance, »'é-
Ï.ES JUIFS
. son élocution brillante , qu’il déployait quelquefois jusqu’à l’emphase, comme pour montrer aux Grecs d’Alexandrie, éminemment rhéteurs, qu’une bouche hébraïque pouvait enfanter à son gré l’appareil de mots, presque toujours plus harmonieux que solide, qui les ravissait, Philon développe en ces termes les enseignemens austères de la loi ancienne : « Ceux qui exaltent la noblesse, dit -il, comme un grand bien et comme une cause de grands biens, sont fortement à reprendre, s’ils appellent nobles les hommes descendus
de parens ou très-illustres ou très-riches
La véritable distinction n’appartient qu’aux personnes douées d’intelligence et de justice, fussent-elles sorties de parens esclaves , nés dans nos maisons ou achetés argent comptant. L’homme privé de la vue, embarrassé de sa langue, desséché par une longue maladie,
criait saint Jean-Baptiste, et ne vous enorgueillissez pas dans votre cœur, en disant: ÎSf’avons-nous pas Abraham pour père? car je vous dis que Dieu peut faire naître de ces pierres mêmes desenfans à Abraham. » — Etnevelitis diccrc ultra vos : Patrem habemus Abraham. Dico enim vobis quoniam potens est Deus de lapidibits istis suscitare
Jilios Abraham (Matth- m, 9).
a-t*il jamais tiré parti dçsyeux perçansde sçs ancêtres , de leur éloquence ou de leur force athlétique? De même, de quoi la justice, la tempérance, les vertus publiques et privées de leurs aïeux serviraient-elles aux hommes qui ne sont ni tempérans , ni vertueux , ni justes?.., Ah! s’il plaisait à Dieu de donner à la vraie noblesse une forme et une voix humaines, quelles ne seraient point scs allocutions? Est-ce par le sang tout seul que la parenté s’établit? N’est-ce pas plutôt, s’écrierait-elle, par la ressemblance des actions et des pensées? Et cependant vous êtes dans une opposition constante avec moi; yous aimez co que je hais , vous réservez votre haine à ce que j’approuve. J’honore l’honnêteté, la vertu, la modération, la modestie, l’innocence, et vous n’en faites aucun cas. Je déteste l’impudence, le mensonge, l’énervement, l’orgueil, la malice, et rien ne vous est plus ordinaire. Quand nous sommes si étrangers par le fait, pourquoi donc osez-vous , au moyen de paroles tortueuses et feintes, vous insinuer dans mon amitié? Je ne me laisse pas aller à ces paroles trompeuses ; il est permis à chacun de prononcer des discours convenables en appa-
LES JUIFS
renco, mais transformer de méchantes mœurs en bonnes mœurs, voilà le difficile f. »
1 Avant d’émettre, à propos de ce passage de Phiton , une observation générale qui me touche de près , je dois prouver qtie je n’ai rien ajouté ni à sa pensée ni k ses eapressions. Je cite son texte : Qui laudibtts extollunt nobiütatem ut bonum maximum et causam magnorum bottorum , ipsi reprehendendi sunt , vel ob hoc, quod Habites cernent nntos è familiis jamdudum Claris et die^bus.... Mobiles dicendi sunt sali prudentes et justi, t mtn si c vernis aut emptitiis nati sint.... Ideo puto nobilitatem ip-m sam , si ficus ei formant voeemque daret humanam , sic aUocuturam istos contumaces posteros : Gentilitas non snn guine solo mstimatur apud veritatem judicem , sed factis stutliisque similibus : ut vos in contrarium tenditis ; quœ odi
amatis, qute probo improbatis et aversamini Cur igitur
factis atienissimi, vci bis fucatis fictisquc vultis obripere et insinuare vos fst amicitiam ? Mec moror, nec fera t'est ras fraudes ne offucins.... Facile est cnivis comminisci sermnnes bonus in specicm ; sed pro mulis moribns bonns ndscicere, difficile (Philo, de. Mobilitnte , p. i, et seq.)
La note H, h la lin du volume, outre l'cnoncé des principaux traités de Philon , renferme quelques autres fragmeus de cet écrivain sur le même sujet , sur la nature du droit d’égalité. Us m’offrent l’avantage de faire remonter à dix-huit siècles le reproche trop absolu qui m’a été adressé A l’occasion de mon Histoire des Institutions de Motse. Je tne serais servi de certains mots, j’aurais mis sur le compte de ce législateur certain*
i44 livre i, chapitre m.
J’aurai trop souvent à rapprocher les principes moraux et thcosophiqucs de Philon des principes de l’école chrétienne , pour m’y arrêter plus long-temps. Le succès du sage Juif
principes qui appartiendraient sans réserve au génie politique et novateur de notre temps. <■ La vérité des considérations essentielles que j’expose, disais-je toutefois dans l’avant-propos de cet ouvrage, en prévoyant l’objection et en demandant au lecteur de ne pas s'y abandonner trop vite, îk indépendante de ma manière de les traiter, des ^erreurs et des illusions particulières dont personne n’est exempt. Après cela, s’il se trouve que les plus grands principes de politique et de morale aient germé dans la tète du législateur hébreu, ou soient consignés en son nom dans le Pentateuque; si, en proportion des temps et des circonstances, il a jalonné mieux que personne le vaste champ de la législation ; s'il a réuni à un plus haut degré qu'aucun autre chef de peuple la puissance de conception à la puissance pratique; si -sa philosophie enfin marche encore en avant du siècle où nous vivons, on sera libre d’en faire honneur à l’influence divine ou à son génie... et loin de m’accuser avec trop de précipitation d’une partialité exagérée en sa faveur, ou même d’un entraînement que pourraient justifier au besoin tous les abus qui se sont couverts de sa parole , on s’apercevra que les progrès de l’esprit humain , dans quelques branches de ses connaissances, consistent moins en découvertes réelles que dans la propagation, et dans une application plus large de vérités déjà établies. JSous oublions les évènemens
tes juifs.
surpassa son attente : ses œuvres, où sont retracées en beau langage, et malgré les inconvéniens nombreux inhérens à sa position privée'et au goût de son siècle, les idées de Pythagore, de Platon et des autres philosophes grecs, revues en partie dans leurs sources orientales, excitèrent au plus haut degré l’intérêt des classes éclairées de l’Egypte et des contrées environnantes ; elles servirent comme d’introduction générale aux livres sacrés des Hébreux, et elles disposèrent toutes les doctrines du temps à adopter l’espèce de rendezvous et d’alliance que Philon leur avait individuellement assigné sur le propre terrain du judaïsme.
* Telles étaient donc, au sein de la nation où Jésus-Christ va en6n nous apparaître en personne, les diverses écoles qui, pendant sa vie, curent des points de contact perpétuels avec
passés, s’écriait, il y a près de trente siècles, VEcclcsiaste ou le prêcheur ; nos descendons perdront aussi le souvenir des choses qui arriveront après nous,... Ce qui a été sera , ce qui a été fait se fera encore. Où est la chose dont on puisse dire : Regarde, cela est tout nouveau sous le soleil? » ( Hist . des Instit. de Moïse ; avantpropos.)
lai, tant sous les rapports dogmatiques et moraux que sous les rapports civils et politiques.
Tels sont les motifs qui laissent déjà entrevoir combien elle a été systématique l’exagération commune à des hommes, d’ailleurs très-divisés de principes et de sentimens, lorsqu'ils ont rabaissé autant que possible, et sans aucune distinction de personnes, d’œuvres et de circonstances, tout le peuple juif de celte époque ; les uns , pour mieux attaquer par une voie indirecte l’institution chrétienne, qui reconnaissait lui devoir presque toutes ses bases et sa vraie substance; les autres, au contraire, pour mieux faire ressortir sur ce fond incroyablement obscurci , le üls de Marie , comme une étoile spontanée, unique, et sé- "i » parée par un abime du monde qui l’entourait. Telles sont aussi les principales causes qui imposèrent au christianisme de naître et de se constituer parmi ces Juifs eux-mêmes, de les choisir pour les organes fondamentaux * de sa parole, et de recevoir, sous leurs auspices, son premier essor.
Qu’on récapitule, en effet, ce qui a été dit des peuples contemporains les plus élevés dans la sphère de l’intelligence morale et de •
LES FS.
ia religion. Après avoir rapidement épuisé ses sensations nationales, la Grèce, aussi fatiguée de ses dieux que de ses philosophes , alliait d’une manière fâcheuse les signes d’une décrépitude anticipée aux fleurs immortelles et à toute la parure de ses beaux jours. I)e leur côte, l’Asie et l’Égypte, privées d’énergie intérieure, enveloppées «le mystères, toujours prêtes h diviser les peuples en castes dominantes et dominées , n’offraient aux masses occidentales qu’un symbolisme religieux, impudique et incohérent. Entre les uns cl les » autres, le peuple hébreu, plein de vigueur, malgré son âge, ses méfaits et ses vicissitudes, orgueilleux de son passé, confiant dans son avénir excitait, à l’examen solennel des princi-' • pes qui faisaient sa force, toutes les populations de la terre , chez, lesquelles des révolutions grandes et successives l’avaient répandu.
A cette situatiortùles peuples les plus mnrqtians par leurs doctrines, si l’on ajoute les » malheurs communs cl le poids universel du-» joug étranger que les Juifs supportaient avec plus d’impatience et plus d’irritation que personne , et si l’on sé, rappelle, en dernier lieu, que, sur l’autorité des prévisions de leurs pro»
pigitiz®Ji>y GoogIe
phètes, l’espoir d’un vaillant libérateur soutenait laine des Juifs nationaux, tandis que cette rédemption frappait, sous d’autres aspects, ' leurs écoles spéculatives et morales, on ne croira plus nécessaire de chercher en dehors des lois naturelles de l’espèce humaine, les causes immédiates des événemens qui ont rempli le premier siècle de l’église. Mais on comprendra sans effort que la Judée renfermait en ses propres limites la raison d’un double mouvement : réaction à main armée contre la puissance usurpatrice des Romains, dans laquelle il n'était permis aux Juifs de ne s’attendre à aucun succès durable; réaction rcli- „ gicuse et morale qu'ils avaient commencée dc- * puis long-temps, où la plupart des élémens de victoire se réunissaient de leur côté, et qui, tout en se modifiant au point de vouloir anéantir un jour son principe originel, devait entraîner après elle la généralité des esprits, et présider, pendant une suite de siècles,» leurs destinées.