LES COMMENCEMENTS DE LA VIE PUBLIQ^UE
Les commencements de la vie publique de Jésus embrassent une période de quatorze à quinze mois, depuis le jour où il quitta le désert, un peu avant la Pâque de l'an 28, jusqu'à l'emprisonnement de Jean-Baptiste (i), vers la fête des Purim de l'an 29. Les trois premiers Évangiles ont fait de ce dernier événement, qui achève la mission du Précurseur, le point de départ de l'apostolat de Jésus et de leur récit (2). Ils sont muets sur la phase initiale que leur narration suppose; elle nous serait totalement inconnue, si, complétant ses devanciers, l'auteur du quatrième Évangile ne nous avait raconté quelques faits saillants qui en marquent le caractère. Fidèle à sa méthode, il indique nettement les divers voyages de Jésus, précise l'heure et Les jours, rappelle longuement des entretiens intimes dont il semble avoir seul reçu la confidence, puisque seul il les a rapportés. Tout, dans ces pages, trahit le témoin; l'âme de Jésus transpire à travers la sienne; ce n'est pas lui, — il s'efface toujours, évitant même de se nommer, — c'est le Maître qu'on entend.
Jean-Baptiste rappelait, par son énergie et sa rudesse, le vent violent qui, dans la vision d'Élie, sur l'Horeb, précédait le passage de Jéhovah, déchirant les montagnes et brisant les rochers : Jésus est le murmure suave et léger, le souftle même de Dieu (^). Ses premières manifestations sont pleines de calme et de sérénité, de douceur et de réserve; une seule scène exceptée, rien de bruyant dans ses actes, rien de véhément.
(1) Voir l'Apptndice A. Chronologie gênerait de la vie de Jésus. II. L'inauguration du ministère public en Galilée.
[2) Matth., IV, 12; Marc, r, 14; Llc, iv, 14. - <j) 111 Rois, .\x, i 1 et suiv.
Après son jeûne et sa tentation au désert, il revient seul sur les bords du Jourdain, aux environs de Beth-A'barah, où Jean, depuis qu'il l'avait baptisé, ne cessait de lui rendre témoignage.
La rencontre de Jésus, la vue du ciel ouvert, la voix du Père, l'apparition de l'Esprit descendant visiblement sur le Messie, ont grandi le prophète : il n'est plus seulement le prédicateur austère de la pénitence, l'envoyé menaçant de la justice de Dieu, le Baptiste zélé, il est le premier Évangéliste des temps nouveaux. Ce que les prophètes, ses aïeux, avaient aperçu de loin, il le voit, le touche, le publie; la lumière de Dieu lui en a révélé le mystère, et il ne se lasse pas de le proclamer à la foule.
Cette évolution progressive dç l'action religieuse de Jean a été dénaturée, reléguée dans l'ombre ou supprimée par les historiens modernes qui ont récusé les documents si précieux du quatrième Évangile. Cette grande figure a perdu, sous leur plume, son trait le plus original : un mélange parfait de force et de douceur, de sévérité et d'onction, de sainte colère contre le mal et de tendresse émue, de justice indomptable et d'abnégation. Ce n'est pas Jésus, comme certains l'ont osé dire (i), qui a subi, au détriment de son propre génie, l'influence de Jean et de son ministère, c'est Jean qui a éprouvé l'influence de Jésus. La vue du Sauveur lui arrache des cris profonds qui ressemblent à des gémissements.
Un jour, au milieu de la foule qui passait, Jean l'aperçut venant vers lui. C'était après le jeûne au désert et la tentation ; peut-être Jésus paraissait-il accablé par la tristesse de sa mission héroïque. Le prophète, tout rempli de lui, s'écria, en le montrant à ceux qui étaient là : — Voici l'Agneau de Dieu, voici Celui qui ôte le péché du monde (2).
Tel est le premier nom donné à Jésus, à son entrée dans la vie publique. Aucun n'exprimait mieux la forme extérieure et le caractère intime de celui qui, voué par Dieu à l'immolation, avait dit à Jean : « Il nous faut accomplir toute justice. »
La vocation d'un homme modèle son âme, se grave dans ses traits et sa démarche, s'imprime profondément dans tout
(i; Renan, Vie de Jésus, p. 1 19. — {2) Jean, i, 36.
son être; celle de Jésus, douloureuse et sainte entre toutes, l'enveloppe d'humilité et de mansuétude, elle fait de lui le plus doux parmi les fils des hommes : il était vraiment l'Agneau de Dieu.
En appelant de ce nom triste et mystérieux le Messie d'Israël, Jean s'-élève bien au-dessus des idées de son temps. Le second Isaïe parle comme le premier; le prophète de la pénitence rappelle le prophète qui, depuis plus de six siècles, avait été l'Évangéliste du Messie souffrant. (.< Nous l'avons vu : il était sans beauté; son visage était voilé; il a pris sur lui nos infirmités. Il a porté nos douleurs. Dieu a mis sur lui l'iniquité de tous. Il s'est offert, parce qu'il l'a voulu. Il n'a pas ouvert la bouche, pareil à l'agneau qu'on mène à la boucherie, muet devant celui qui le tond (i). »
La grande conscience de Jean, qui avait si fortement tonné contre la corruption du monde et invité au repentir d'une voix si pressante, comprenait maintenant où était la vraie justice, et le même homme qui, à la clarté de Dieu, avait entrevu les vérités terribles du jugement, voyait aujourd'hui, dans un surcroît de lumière, la victime innocente qui apaiserait et purifierait l'humanité.
Il détrompait les Pharisiens abusés sur les pratiques de leur loi et sur leur vaine justice. — Ce n'est pas le sang de votre agneau immolé deux fois par jour, au Temple, sur l'autel des holocaustes, devait-il leur dire; non, ce n'est pas lui qui purifiera le peuple : u l'Agneau vrai, le voici. »
Et, reprenant son thème favori, il répétait ses déclarations sur Jésus, sans se lasser jamais, comme ceux qu'absorbe une seule pensée, une conviction irrésistible. Il disait à la multitude, en montrant Jésus : — C'est celui sur lequel j'ai vu l'Esprit comme une colombe descendre du ciel et demeurer. Oui, je l'ai vu de mes yeux, et je suis son témoin : c'est lui, le Fils de Dieu (2).
Ces affirmations multipliées, pressantes, dévoilent toute l'ame du Précurseur et prouvent la résistance que rencontrait sa parole dans l'esprit endurci de son peuple.
Quel que fût l'ascendant de Jean-Baptiste, il ne semble pas que sa doctrine du Messie ait pénétré la conscience des masses juives, ni déraciné leurs préjugés messianiques; mais elle a du moins touché quelques âmes parmi les simples, et elle a fini
(i) ISAiE, LUI. - {2) Jean, i, 32-34.
oar attirer peu à peu l'attention de tous sur l'Élu de Dieu que rien, en apparence, ne désignait à l'admiration de la foule. La scène du baptême et les grandes choses que disait de Jésus le prophète ne faisaient que rendre le mystère du Royaume plus impénétrable. Comment cet humble ouvrier de Galilée, ce Nazaréen, pouvait-il être le Messie, l'espérance et le salut d'Israël : Jésus ne le laissait pas voir encore, et la foule passait près de lui, étonnée ou distraite, curieuse et ignorante; elle regardait peut-être, mais elle ne comprenait pas.
En attendant, Jésus ne quittait pas les bords du Jourdain.
Un autre jour, il s'en allait le long du fleuve; le soleil se couchait. La multitude s'était retirée. Jean était là avec deux de ses disciples, il regarda le Sauveur qui marchait; la même impression qui l'avait saisi la veille l'émut et lui arracha le même cri : Voici l'Agneau de Dieu.
La parole de Jean fut entendue par les deux disciples. L'accent de leur maître les remua, la vue de Jésus les entraîna ; ils quittèrent leur maître et suivirent Jésus
Or, s'étant retourné, Jésus les vit qui le suivaient.
— « Qui cherchez- vous .^ leur dit-il. — Maître, où tu demeures. — Venez et voyez »
Ils vinrent et ils virent où il habitait; ils passèrent auprès de lui ce jour. C'était le soir, vers la dixième heure (i).
Celui qui a dessiné ce tableau d'une touche si fine, d'un trait si sobre et d'une merveilleuse fraîcheur de coloris, était l'un des disciples qui reçurent l'hospitalité de Jésus; elle fut pour lui une date inoubliable; il s'est rappelé l'heure de la rencontre, — cette heure du soir où la lumière pâlit, où le silence et le calme favorisent l'intimité des entretiens. Il ne se nomme pas, mais on le devine dans sa réserve même : c'est Jean, le disciple le plus aimé, le premier choisi par Jésus. Il était de Galilée, lui aussi, un fils de pêcheur et pêcheur luimême. Ce qu'il entendit de la bouche du Maître, dans cette nuit et dans ce jour, est resté un mystère. Évidemment, il fut question du Royaume de Dieu, de l'attente d'Israël, du salut du peuple et de celui qui, apportant ce salut, répondrait à cette attente et fonderait ce royaume.
D'ailleurs, qu'importe la parole.' Souvent, la seule présence en dit plus que de longs discours : un être supérieur,
(ij Jean, i, 36 et saiv.
vivant, intelligent, aimant, ne peut-il pas, sans rien dire, exercer son prestige et captiver en silence ceux qui l'approchent ?
Un mot nous donne clairement à entendre que Jésus exerça un charme profond sur ses deux hôtes; sa parole les éclaira : ils crurent en sa personne et à sa mission. En effet, le matin venu, l'un d'eux, André, Galiléen lui aussi, et pêcheur du lac de Tibériade, courut à la recherche de son frère. Son enthousiasme débordait; il avait besoin de le communiquer. Dès qu'il eut rencontré Simon, — c'était le nom de son frère : — Nous avons trouvé le Messie, lui dit-il ; et il l'amena à Jésus (i).
Or, Jésus jeta sur lui un regard pénétrant :
— (( C'est toi, lui dit-il, Simon, fils de Jonas. Tu t'appelleras Céphas (Pierre). »
En donnant au nouveau venu ce nom qui présageait tant de choses, il voulut du premier coup se l'approprier, il le marqua d'un signe; il laissa voir au fils de Jonas à quelle profondeur il lisait dans sa conscience, mais sans lui révéler encore la destinée que couvrait cette appellation mystérieuse. Il suffisait à Pierre de se sentir lié à celui qui commençait à se montrer à eux comme le Christ (2).
La force de Dieu, obéissant aux lois qu'elle a posées et qui règlent dans l'ordre le mouvement de l'universelle création, ne brusque et ne violente rien. Tout est silencieux et voilé dans les premières manifestations d'un monde qui se forme, d'un être qui naît.
Nous assistons aux premiers tressaillements de l'esprit vivant de Jésus. Vivre, pour lui comme pour tout être, c'est
(i) Jean, i, 40 et suiv.
(2) Les critiques allemands qui n'ont cessé d'opposer les synoptiques au quatrième Évangile, sacrifiant les premiers au second, ou le second aux premiers, selon leur préférence, ont commis, à notre avis, une grave méprise. Ils ont confondu le récit de la vocation des disciples, tel que le racontent saint Matthieu, iv, 18-22, saint Marc, i, 16 et suiv., et saint Luc, v, 2-1 1, avec le récit de saint Jean, et ils n'ont voulu y voir qu'un même fait diversement raconté. Naturellement, il leur a été facile d'en signaler .les différences, les oppositions, l'incompatibilité. Une étude impartiale des deux textes ne permet pas de croire qu'ils se rapportent à un même fait. L'appel du premier disciple, tel que saint Jean le raconte, est absolument distinct, et par le temps, et par le lieu, et par les détails même, du second appel raconté par les synoptiques. Les deux faits se complètent et s'expliquent, ils ne se détruisent pas ; il ne faut pas sacrifier l'un à l'autre, il faut les rapprocher. Ici, comme en maintes circonstances, saint Jean complète les synoptiques.
attirer à soi et s'assimiler d'autres êtres. Le voilà qui exerce sa séduction et sa puissance attractive sur quelques âmes choisies, prédestinées; elles viennent se joindre à lui, l'une après l'autre, sans bruit : le grain de sénevé n'a pas une croissance plus tranquille.
C'est au fond de cette vallée du Jourdain, creusée comme un immense sillon, c'est là, sous ce ciel ardent, au point même où la parole de Jean-Baptiste a mis en fermentation la conscience d'Israël, que nous avons surpris la première lueur et la première éclosion de la force messianique de Jésus.
Il a maintenant trois néophytes.
Le lendemain du jour où il s'était attaché Pierre, il regarda vers la Galilée, qu'il n'avait pas revue depuis son baptême, et il voulut y revenir.
Il était en chemin, lorsqu'il rencontra un autre Galiléen, Philippe, un compatriote d'André et Pierre, habitant comme eux la petite bourgade de Bethsaïde, au bord du lac. Jésus i' attira par ce simple mot : c Suis-moi (1). » L'appel de Jésus a quelque chose de suave et d'irrésistible; il touche le cœur et il entraîne. Philippe partagea la foi naissante et l'enthousiasme de ses compagnons.
En effet, ayant rencontré lui-même un certain Nathanaël (2), le fils de Tolmée, il lui dit aussitôt : — Celui dont Moïse, dans le livre de la Loi, celui dont les Prophètes ont écrit, nous l'avons trouvé : c'est Jésus, le fils de Joseph, de Nazareth. Ce nom de Nazareth choqua Nathanaël. — Comment! s'écriat-il, dans sa rude franchise, est-ce que de Nazareth peut sortir quelque chose de bon ■:
La Galilée, à cause de sa population mélangée de païens, était dédaignée par les Pharisiens ardents. Un prophète ne vient pas de Galilée (3), disaient-ils. Le mot avait passé en proverbe; et Nazareth, ville obscure, inconnue dans l'Écriture, était plus particulièrement l'objet de ce pieux mépris des orthodoxes.
(i) Jean, i, 43 et suiv.
(2) La tradition universelle a toujours identifié Nathanaël et Barthélémy. Nathanaël est le nom propre, Barthélémy (Bar-Tolmai), le nom patronymique. Dans la nomenclature où les douze Apôtres (Mat th., x, 2, 3) sont nommés par couple, deux à deux, Philippe et Barthélémy sont toujours réunis. Les exégètes ont été presque unanimes à reconnaître le Nathanaël de saint Jean dans le Barthélémy de saint Matthieu et des synoptiques.
(3j JEAN, VII, $2.
Philippe, dans la première ardeur de sa foi et encore sous le charme de la parole de Jésus, n'essaya pas de réfuter Nathanaël. La réalité s'impose mieux que tous les discours : il se contenta de lui dire : — Viens et vois. Nathanaël vint à Jésus q^ui, le voyant, s'écria : « Voici un vrai Israélite, sans nul artifice.» — Comment me connaissez-vous.^ répondit Nathanaël étonné. — (^ Avant que Philippe t'appelât, reprit Jésus, lorsque tu étais sous le figuier, je t'ai vu. »
Le récit donne nettement à entendre que la faculté de connaître de Jésus n'était point liée aux conditions normales de la présence et de l'extériorité. Jésus a vu Nathanaël de loin et deviné ses pensées intimes. Il lisait, il priait peut-être, assis sous le figuier, suivant la coutume juive. Le Prophète lui laisse voir, — bien que le récit ne le dise pas, — qu'il' avait pénétré sa conscience. Dès lors, il ne discute plus; aussi grand dans la foi qu'il avait été sincère dans l'objection : — Rabbi, s'écria-t-il, vous êtes le Fils de Dieu, vous êtes le Roi d'Israël (i).
Jésus fut touché de cette droiture : - (^ Tu crois parce que je t'ai dit : Je t'ai vu sous le figuier. Tu verras de plus grandes choses. » Puis, se tournant vers Nathanaël, mais s'adressant à tous, sa voix devint solennelle; et, usant d'une formule qu'il aimait à employer, quand il voulait s'ouvrir l'âme de ses disciples et les instruire des choses divines :
— « En vérité, en vérité (2) », s'écria-t-il, « je vous le dis, ayez confiance au Fiis de l'homme. Vous verrez le ciel ouvert sur lui et les anges de Dieu monter et descendre sur sa tête (3). »
Paroles mystérieuses pleines d'une espérance infinie. Aucun être ne peut grandir sans l'espérance, Jésus le sait, et il la fait luire aux yeux de ses nouveaux disciples.
Qu'ils ne s'étonnent ni ne s'effrayent de la faiblesse du Fils
(i) Jean, i, 47 et suiv.
(2) Cette locution est constante dans la bouche de Jésus. Il est le seul maître qui s'en soit servi au début d'un discours ; c'est sa formule préférée ; elle implique la double idée de vérité et de fermeté. En la redoublant, saint Jean parait vouloir insinuer la plénitude de son sens. Aucune lèvre humaine n'a osé s'en servir. Les docteurs juifs, comme le remarque excellemment Lightfoot {Horce hebr. et talmud., p. 969), ces oracles de la tradition religieuse, disaient ; Je dis, en vérité, mais je ne dis pas, amen. On sait que l'Apocalypse, in, 14, donne au Christ le nom d'Amen, comme Isale, lxv, 16, lui-même, appelait Dieu du même nom : Eloi Amen.
{i) Jean, i, si.
de rhomme, du charpentier de Nazareth : c'est lui le vrai patriarche; le ciel, fermé partout ailleurs, est ouvert sur sa tête; les anges lui apportent les forces et les lumières de Dieu. La communication est constante et totale; toute son humanité est en ascension vers Dieu, et la divinité en effusion sur lui. Cette formule énigmatique , ces termes voilés, traduisent aux disciples le rapport ineffable qui rattache leur Maître au monde divin; ils leur promettent qu'ils seront les témoins de cette vie dont la parole humaine, — fut-elle inspirée, — ne réussira jamais à sonder les profondeurs.
La foi de ces premiers néophytes en la messianité de Jésus était assurément, malgré sa sincérité et malgré son élan, bien éloignée de la perfection. Ces enfants du peuple n'étaient pas affranchis des préjugés de leur temps et de leur nation; en s'attachant à Jésus par un mouvement de sympathie et de joveuse confiance, ils aimaient sans doute à voir en lui le Messie de leurs rêves. L'idéal de l'homme est loin des pensées de Dieu, mais les illusions se dissipent à mesure que l'âme grandit. Ces simples Galiléens comprendront un jour, à l'école du Maître, mieux que tous les sages et les docteurs d'Israël, le mystère du Christ, la nature de son Royaume, la nécessité de ses douleurs, le secret de ses abaissements, l'éternité de son triomphe.
Aujourd'hui, ils s'en vont radieux d'avoir trouvé le Messie, comme ils disent, et on ne peut se défendre d'admirer la jeunesse et l'intrépidité joyeuse de ces natures sans calcul qui ne se sont pas fermées à son attrait, et qui ont la gloire de se dire sa première conquête.
Depuis que Jésus avait quitté Nazareth pour aller recevoir le baptême de Jean, des événements graves s'étaient produits : Dieu même s'était manifesté sur lui , et l'avait consacré son élu à la face du peuple. Le nouveau prophète qui ébranlait le pays, et dont tous subissaient l'action, le désignait publiquement comme le Messie et le Fils de Dieu. Bien qu'il parût fuir, en se retirant au désert, les regards et l'empressement de la multitude, il n'est pas possible que son nom n'ait rempli la Palestine et volé de bouche en bouche dans cette société juive qui tressaillait à la seule idée de la venue du Messie.
Lorsque Jésus revint en Galilée, suivi de quelques disciples inconnus, sa réputation l'avait précédé; mais la petite ville
de Nazareth n'accueillit pas ces rumeurs populaires, si flatteuses pour le fils du charpentier, comme on l'appelait. Même plus tard, lorsque Jésus aura justifié sa mission par des signes éclatants, son obscure origine, sa profession d'ouvrier, sa condition d'illettré, resteront un scandale aux Na-^^iréens. L'envie, la jalousie, les mesquines passions, les petits préjugés de village, les aveugleront jusqu'au bout : tout ce qui rétrécit le cœur ferme l'esprit.
Mais si Jésus fut incompris dans ces lieux où s'étaient écoulées son enfance et son adolescence, avec quelle émotion ne dut-il pas être accueilli par sa mère, revoyant celui qu'elle avait engendré et nourri, au moment même où il allait enfin réaliser toutes les espérances maternelles, depuis de longues années ensevelies dans son cœur! Personne mieux qu'elle n'en pénétrait le mystère. A la vérité, elle n'aura d'autre rôle que de suivre son fils, avec les femmes qui doivent le servir et l'accompagner dans ses voyages; mais malgré l'ombre où elle s'etTacera, les paroles, les œ^uvres, les desseins, la vie entière de Jésus, ses douleurs et ses triomphes, ne trouveront dans aucune créature un accueil plus ardent , un écho plus fidèle.
î'ar quel chemin Jésus, accompagné de ses premiers disciples, est-il remonté de la vallée du Jourdain en Galilée.^ p]st-il venu d'abord à Nazareth par Scythopolis .f' p]st-il allé directement à Cana.'^ L'Évangile nous donne à ce sujet quelques indications. La distance entre Beth-A'barah et Cana est de plus de vingt-cinq lieues. Le voyage de Jésus dut être rapide, car le troisième jour qui suivit l'appel de Philippe (i), nous le voyons dans la petite ville de Cana. Sa mère l'y avait devancé. Klle était là, chez des parents ou des amis. Peut-être, après le départ de son fils pour le baptême, avait-elle quitté Nazareth et reçu chez eux l'hospitalité. On peut augurer du silence gardé sur Joseph, son mari, qu'elle était devenue veuve et qu'elle vivait, depuis ce deuil, seule avec Jésus (2). Elle avait, du côté de Joseph, une parenté nombreuse : il est très vraisemblable que, pour la soustraire à l'isolement, elle ait été recueillie par une famille alliée.
(i) Jean, 11, i .
(2) La mort do Joseph et ses funérnilles sont longuement rncontées dans les Apocryplics (Hist. de Joseph le charpentier, c. xxviii-xxix). trotte légende pieuse, qui ne manque pas de grandeur, ne peut néanmoins s'impcser à une saine critique.
Le nom de la petite ville a été soigneusement indiqué par le quatrième Évangile, qui l'appelle Cana, en Galilée, pour la distinguer d'une autre Kana, appartenant au territoire de Tyr. On ne s'explique pas la méprise d'Eusèbe qui les a confondues (1). Elle était située à deux heures de Nazareth (2), sur le chemin de Tibériade, non loin de la grande voie qui mettait en communication Ptolémaïs et les cités du lac de Génézareth. Elle n'était pas sans importance, à en juger par l'étendue des ruines qui couvrent le mamelon sur la pente duquel elle s'élevait. Elle n'est aujourd'hui qu'un misérable village, un amas de pauvres maisons orientales; mais le passage de Jésus l'a immortalisée. Son souvenir a survécu à toutes les destructions. Là, comme ailleurs, une humble église, élevée sur les débris de la basilique d'Hélène, témoigne, après dix-neuf siècles, de la vitalité impérissable des paroles et des actes de Jésus.
Voici ce qui se passa dans l'une des maisons de Cana, le soir même où le Maître y arriva.
On y célébrait un mariage; et, suivant la coutume juive, même chez les gens du peuple, les festins duraient plusieurs jours. Jésus fut invité avec ses disciples; la maison était remplie de convives : l'hospitalité orientale ne connaît pas de limites. Il n'est point dans l'usage cependant que les femmes prennent place à la table des hôtes; elles restent séparées des hommes, préparant les mets, veillant au service, mais elles vont et viennent dans la salle du festin. Un incident troubla la fin du repas. Il n'y avait plus de vin, — le vin, dit Bossuet, que les délicats appellent l'âme des banquets. Peut-être Marie l'avait-elle offert elle-même, car c'était la coutume chez les Juifs d'offrir en cadeaux, lorsqu'on était invité à une fête
(i) EusÈBE, Onomasticon, Kana.
(2) On a essayé de mettre en doute l'authenticité de Kefr-Cana comme lieu de l'ancienne petite ville où Jésus changea l'eau en vin, et l'on a essayé de retrouver la vraie Cana dans Kana el-Djelil, située à neuf milles au nord de Nazareth, et à cinq milles et demi de Sephoris N. N. S. C'est l'opinion de Robinson, Biblical Rcsearches in Palest., t. Il, p. 347. L'examen attentif des témoignages presque unanimes des anciens pèlerins, depuis le sixième jusqu'au quatorzième siècle, depuis Antonin de Plaisance jusqu'au Dominicain Ricold, du Mont-de-la-Croix, ne permet pas d'y souscrire. Et d'ailleurs, tandis que rien dans les ruines informes de Kana el-Djelil ne porte la trace du fait évangélique, les fouilles pratiquées à Kefr-Cana ont mis à nu les fondements d'une église du temps de Constantin, comme le prouvent les monnaies qu'on y a découvertes ; et tous les chrétiens de Palestine, schismatiques et catholiques, la vénèrent comme étant celle qu'Hélène construisit sur le lieu et en mémoire du miracle de Cana. Cf. V. Guérin, Description de la Palestine. — Galilée, t. I, p. 175. — De Saulcy, Voyage autour de la mer Morte, t. II.
nuptiale, les viandes, la provision de vin et d'huile ou les fruits. Les convives étant nombreux, la provision s'épuisait. Marie vit l'embarras des époux, et, dans son empressement, dans son inquiétude, elle n'eut qu'une pensée : son fils. Elle s'approcha et lui dit : — Ils n'ont plus de vin.
D'autres sentiments agitaient-ils son cœur.' Songeait-elle à tout ce qui se disait de glorieux sur Jésus .' Désirait-elle qu'il saisît cette occasion pour manifester sa puissance.' Laissa-t-elle voir toute son âme dans son regard et son attitude .' La réponse de Jésus porte à le croire. Toujours maître de lui et d'un calme que rien d'humain ne trouble, il repoussa doucement sa mère, modéra l'impétuosité de sa charité, et, avec la gravité de celui qui, dans sa mission divine, ne saurait obéir à aucun mobile ou sentiment terrestre, mais à son Père seul :
— « Femme *>, s'écria-t-il, «qu'y a-t-il entre toi et moi .^ » Pourquoi me presses -tu? « Mon heure n'est pas venue encore (i). » Ces mots rappellent ceux de la douzième année, lorsqu'il disait à sa mère, attristée de l'avoir perdu et lui reprochant de Tavcir quittée : « Ne saviez-vous pas que je dois être aux affaires de mon Père {2) i )>
Le cœ r maternel est d'une pénétration exquise; malgré la plainte affectueuse de son fils, Marie ne perdit pas confiance, elle comprit que son désir serait exaucé, s'abandonna sans trouble à la bonté de celui qui ne pouvait rien lui refuser, et, sûre de lui comme d'elle, elle courut aux serviteurs : — Faites, leur dit-elle, tout ce qu'il vous dira.
Or, il y avait là six urnes de pierre pour servir aux ablutions, et qui contenaient chacune deux ou trois amphores. Jésus dit aux serviteurs : « Remplissez les urnes d'eau. » Ils les remplirent jusqu'au bord. — « Puisez maintenant et portez-en au maître du festin. » Ils en portèrent : l'eau était changée en vin.
( I ) La locution usuelle mah-li valeka est un pur hébrafsme qui correspond à la locution grecque xi saoi xai <70t. Elle revient fréquemment dans l'Écriture, dans l'Ancien Testament (Jug., xi, 12; // Rois, xvi, 10; xvn, 18; xix, 22), et quelquefois dans le Nouveau (Jeas, ii, 14; Matth., viii, 29). Elle exprime toujours un certain déplaisir. C'est la formule consacrée pour traduire la peine qu'on éprouve d'une parole ou d'un fait. La traduction littérale latine ou française n'en rend pas le sens. Jésus s'est servi de cette formule de plainte affectueuse pour modérer l'empressement de sa mère. Saint Chrysostome (Homii., 20. In Joan.) l'a traduite et 1 explique par ces mots : Quid me molestas?
Quant à l'expression : femme, elle est dans l'usage juif et oriental, même lorsqu'on parle à sa mère, et n'a rien que de respectueux et de noble.
(2) Luc, II, 49.
Le maître du festin (i) ignorait ce qui s'était passé, mais les serviteurs, ceux qui avaient puisé l'eau, le savaient. A peine en eut-il goûté qu'il appela l'époux et lui dit ce mot qui caractérise bien les mœurs orientales : — On sert toujours d'abord le bon vin, et quand les convives ont beaucoup bu, on verse celui qui vaut moins; mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu'à présent.
Les disciples de Jésus furent frappés de ce prodige. C'était la première fois que le Maître leur révélait sa puissance. Ils songèrent à la parole mystérieuse que peu de jours auparavant il leur disait, faisant allusion aux miracles dont sa vie serait pleine, et ils sentirent s'accroître leur foi en lui.
J'ai gardé à ce récit la simplicité, la vivacité et la richesse de détails que la plume fidèle de saint Jean lui a données. Rien de plus ordinaire en apparence que ce repas nuptial dans une petite ville galiléenne, mais la présence de Jésus l'a transfiguré, et il est resté dans la mémoire des chrétiens comme un symbole, un hiéroglyphe, qui traduit et laisse entrevoir aux croyants d'ineiïables m.ystères. Jésus grandit et immortalise tout ce qu'il touche; ses moindres actes sont une parole vivante que les siècles gardent et répercutent.
Le Royaume de Dieu qu'il vient fonder est un festin nuptial entre Dieu et l'humanité; le Christ est l'époux éternel qui appelle toute âme humaine à ses fiançailles divines; l'eau changée en vin est l'image de cette transformation de notre nature par la vertu et la force enivrante de l'Esprit; cette femme, cette mère qui s'écrie : « Le vin manque », et qui se remet avec confiance à Jésus, e^t la voix de tous ceux qui ont senti les insuffisances de la vie, l'épuisement de l'humanité et de l'universelle création, de ceux qui ont gémi devant Dieu, et dont Dieu, à l'heure choisie, mais souvent trop lente au gré de leurs désirs, a toujours entendu la prière.
Ce fait extraordinaire s'est accompli dans la pénombre; celui qui préside le festin ne s'est pas même douté du prodige. Jésus, dans toute la période initiale de sa vie publique, évite
(i) L'àp/iT&îx/'.vo: était celui qui, dans les banquets, veillait à l'ordonnance du festin et donnait les ordres aux serviteurs ; c'était un invité, un ami de l'époux. Dans les festins de mariage, il accueillait les convives, rendait grâces avant et après le repas, bénissait les mets divers; voilà pourquoi c'est à lui que Jésus ordonne d'apporter l'eau changée en vin ; ainsi s'explique encore ce ton d'égalité familière avec lequel il parie à l'époux.
l'éclat, se soustrait à la foule, reste réservé, dans le cercle intime des siens, de sa mère et de ses proches. Il a surtout en vue ses disciples, c'est pour eux, les premiers admis dans sa familiarité, qu'il agit, c'est à eux qu'il se révèle. Rien ne montre mieux à quel point il est en pleine possession de ses forces divines que cette suavité, ce calme infini avec lequel il exécute, sans hésitation comme sans précipitation, la volonté de son Père. A voir un tel début pareil à l'aube tranquille d'une journée orientale, on ne soupçonnerait jamais l'orage terrible qui en assombrira la fin.
Jésus ne s'arrêta que peu de temps à Cana, il ne revint pas à Nazareth, il descendit à Capharnaùm, accompagné de sa mère, de ses frères et de ses disciples. On aurait tort de confondre ce voyage avec celui qu'il fera plus tard, pour y fixer sa demeure (i). La distance de Cana à Capharnaùm est d'une journée de marche. Le chemin serpente à travers les collines, en s'abaissant toujours, et vient s'engager entre deux masses rocheuses dont les flancs escarpés, pareils à des murailles gigantesques, percées d'innombrables cavernes, forment l'Ouady el- Hamam. Ces cavernes inaccessibles, peuplées aujourd'hui d'une nuée de colombes, servaient, au temps d'Herode, de refuge à des bandes de brigands (2). Cette gorge sauvage s'ouvre sur le lac et la riche plaine verdoyante de Gennesar. La petite caravane traversa la bourgade de Magdala, de Bethsaïde, et atteignit vers le soir Capharnaùm. Jésus se trouvait dans le pays de ses disciples; la famille de Jean, celle d'André et de Simon, celle de Philippe, habitaient Bethsaïde; mais Simon, déjà marié, avait une maison à Capharnaùm, qui paraît avoir été le lieu de naissance de sa belle-mère. Nul détail sur ce premier séjour de Jésus; il n'avait d'autre but que de resserrer les liens entre le Maître et ses jeunes disciples, et de préparer de loin son futur établissement; aucune rumeur ne s'éleva dans la ville, à l'occasion de sa présence.
Jésus avait une autre pensée : il regardait vers Jérusalem, vers le Temple. C'était là, au centre de la nation, dans la métropole, à la face du peuple et de la hiérarchie, qu'il allait se produire avec éclat. Un prophète parlant des temps messianiques avait dit • « Voici, j'enverrai mon messager, il préparera le chemin devant moi; et soudain, entrera dans son
(i) Voir livre m, ch. 11. — (2) Antiq., xii, ii, i.
Temple le Seigneur que vous cherchez, et le messager de l'alliance que vous désirez. Voici : il vient; qui pourra soutenir le jour de sa venue .f^ Il sera comme le feu du fondeur (i). »
Jean, le messager, a ouvert les chemins : le Christ, le Seigneur, peut paraître. L'occasion s'offrait d'elle-même; la Paque de l'an 28 était proche, et les pèlerins s'organisaient en caravanes sur tous les points de la Galilée.
Jésus, suivant la route de la vallée du Jourdain (2), partit pour Jérusalem. Ses disciples l'accompagnèrent.