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ESUS AU DESERT. — LA TENTATION

Quel est ce désert où l'Esprit "entraîna Jésus ?

Les documents évangéliques ne le déterminent pas expressément. Il est certain cependant que le mot £pr,u.o!; employé par eux avec l'article, au singulier et sans épithète, ne saurait convenir qu'au désert de Juda (i). La tradition la plus ancienne a toujours cherché et vénéré les traces de Jésus dans la région montagneuse et sauvage qui s'étend à l'ouest au-dessus de Jéricho jusque vers les hauteurs de Béthanie, limitée au sud par rOuady-el-Kelt, au nord par l'Ouady Neuahimeh.

Jésus, en quittant le Jourdain, a dû traverser la plaine de Jéricho, et, laissant la ville à gauche, gravir les pentes escarpées de la montagne, appelée aujourd'hui la « Quarantaine».

Ce massif rocheux est un bloc immense de calcaire rougeâtre qui semble avoir été calciné par un incendie. D'une fière architecture, il se découpe en cinq crêtes qui ressemblent à des pyramides. De profonds ravins les séparent. Les vents et les pluies ont rongé la pierre et creusé, en maint endroit, dans ses flancs, des excavations que la main des solitaires a élargies. Au milieu de la plus haute cime, les croyants vénèrent une grotte où Jésus se serait abrité pendant son séjour au désert. Un chemin taillé dans le roc y conduit. Quelques moines grecs vivent là, au-dessus de terre, avec les oiseaux du ciel, les ramiers et les aigles.

L'œil s'arrête ébloui devant le panorama qui se déroule en cercle, à l'horizon, du haut de la montagne. A l'est, au delà

(i) Matth., Ht, I ; !v, I ; xi, 7; xxiv, 26; Marc, i, 4, 12, 16; Luc, m, 2. — Cf. Luc, V, 76; vin, 29 ; Jean, xi, 54.

de la plaine du Jourdain, le mont Nébo et les plateaux de la Pérée; au nord, l'Hermon, la tête couverte de neiges dorées et perdue dans des profondeurs lumineuses; au sud, la mer Morte, luisante comme une plaque d'argent bruni; au couchant, la terre déserte de Juda soulevée en cônes innombrables, où les pluies d'hiver font pousser une herbe rare que brûlent les premiers soleils d'été. Jérusalem se cache derrière le mont des Oliviers qui arrête le regard et qu'une tour blanche domine, aujourd'hui, comme un signal élevé sur les écueilsde cet océan de pierre immobile et tourmenté.

C'est tout à la fois le désert et la montagne : deux grandeurs réunies, pleines d'austérité et de majesté.

Telle fut vraisemblablement la retraite de Jésus.

Le rocher lui servait de refuge. Il vivait au milieu des bêtes sauvages. Le ciel, sur sa tête, était rempli de clartés et de voix divines. Dans cette nature morte, les souvenirs parlent seuls au voyageur qui s'y égare; ils emplissent tout de leurs murmures. L'image du Christ vivant semble flotter sur ces collines. On assiste au drame intime de ses pensées, et l'on regarde avec respect ces débris de roche où peut-être il s'est reposé.

Lorsque, du haut de ces sommets, Jésus regardait la plaine du Jourdain qu'il venait de quitter, il pouvait observer la foule accourant par tous les sentiers vers celui qui lui préparait les voies; au point opposé de l'horizon, il avait sous les yeux ce chemin de Jéricho à Jérusalem qu'il devait suivre, un jour, avec ses disciples, pour aller à la mort.

Le séjour de Jésus au désert fut d'abord une prière, une contemplation, une absorption de toutes ses facultés humaines en Dieu, son Père. Ceux qui ont expérimenté les ravissements et les extases, bu à longs traits au torrent des joies divines, entendu comme saint Paul « les paroles, les arcanes du ciel, que l'homme retombé sur terre ne saurait dire (i) », — les saints, pourraient seuls entrevoir quelques rayons de l'âme de Jésus priant, adorant, contemplant. Il vit, dans la volonté de son Père, la grandeur et la beauté de sa mission future; il en mesura les difficultés, pressentit les douleurs et les sacrifices; à la veille d'agir, il entra dans tous les conseils de la sagesse, de la justice et de la miséricorde infmies pour sauver le monde

(l) // Cur., xii, 4.

perdu. L'agonie, le Calvaire et la mort se dévoilèrent devant ses yeux ouverts à l'éternelle lumière; il connut les tressaillements de l'ame débordante des joies de Dieu et les angoisses de l'âme accablée par la vue des luttes effrayantes qui l'attendaient.

Le désert a toujours eu pour les êtres religieux un attrait irrésistible, tous y ont passé, il est le seuil de la vie active.

Jésus conseillera souvent la solitude et la pratiquera luimême comme une condition de la prière, un moyen de reposer l'esprit, d'échapper aux embûches et à la persécution (i).

En s'y retirant aujourd'hui, après son baptême, il veut traverser, à sa manière, cette phase de recueillement total qui, dans la vie des hommes d'action, précède l'exécution de leur œuvre. Celui qui a pris conscience d'une grande mission, accablé par le poids de sa responsabilité, effrayé de sa propre faiblesse, aime à se replier sur lui-même, loin du bruit. La solitude rapproche de Dieu, épure le cœur et les pensées, trempe les résolutions viriles, enhardit les courages et prépare les forts (2).

Moïse vint chercher Dieu sur la cime solitaire d'Horeb (3); Élie demanda au désert un asile contre les hommes (4); Jean- Baptiste y vécut, grandissant et se fortifiant au contact de l'Esprit (s); Paul s'isola dans les plaines inhabitées de l'Arabie pour y méditer la voix de celui qui l'avait terrassé sur le chemin de Damas (6j; et les disciples du Crucifié, fuyant la corruption du monde, absorbés dans la contemplation, affamés de l'éternelle vie, s'enseveliront un jour en foule, dans les trous du rocher, au fond de la Thébaïde.

La destinée de Jésus ne l'appelait point à s'attarder longtemps au désert, il n'y fait qu'une halte. Il n'y vient pas comme nous chercher Dieu, car il le porte en lui ; ni recueillir

(i) Marc, i, 3^, 4s; vi, 37; Luc, vi, 12; Matth., xiv, 13.

(2) Çakya-Mouni y a fait de fréquentes stations dans les années de sa vie pénitente et dans son voyage à travers Mogadha. (Ryga, 364 ff. — Cf. Rudolf Seydel, Das Evangel. von Jesu, etc.) Zoroastre a vécu longtemps retiré sur une montagne, se nourrissant de laitage, d'après Pline, Plutarque et Dion Chrysostome. Mohammed a cherché un refuge, dans ses luttes intérieures, sur la montagne d'Hirâ, non loin de la Mecque. (Cf. Swegel, Uber dem Leben Zorothastros , Sprenger i, 997-)

(3) Exod., m, I. — (4) // Rois, xix. — (0 Matth., m et parall. — (6) Épît. aux Calâtes. 1. 17.

sa parole : il l'entend partout et toujours, à Nazareth comme au Jourdain, au milieu de la foule comme dans la nature silencieuse; ni mûrir son plan messianique : ce plan est tout entier dans l'Ksprit qui est sa lumière, son conseil, sa force d'impulsion toujours et pleinement obéie.

Les plus grands parmi les hommes religieux vont au désert prendre de l'énergie, Jésus s'y retire pour en montrer; ils recherchent la solitude et la paix, Jésus la lutte ; ils lui demandent un refuge contre le mal, Jésus vient y prier, recevoir les attaques de Satan et le vaincre.

Celui qui a été proclamé par Dieu même le Fils de Dieu ne se dérobera pas à la condition douloureuse de l'humanité : il a déjà fait, dans le baptême, profession publique d'expiation et de sacrifice, il va se soumettre à la loi de l'épreuve, sous une forme mystérieuse et hardie qui défie la raison humaine et dont l'historien doit chercher à pénétrer l'énigme.

Tenter et éprouver sont deux termes synonymes : appliqués aux êtres libres, ces actes ont pour effet d'en montrer la valeur et la vertu.

L'épreuve ou la tentation est un obstacle dressé devant eux entre leur volonté et le devoir : la volonté qui doit agir, le devoir qui est la règle et le but de l'action. L'obstacle peut venir tout d'abord de notre nature, qui répugne instinctivement à l'effort, à la douleur, au sacrifice et à la mort. Il n'est pas d'homme que le devoir ne condamne à souffrir et à s'immoler; à un grand nombre, il impose de longues douleurs; à quelques-uns, — les meilleurs et les plus vaillants, — il commande de mourir : voilà l'épreuve universelle de toute créature libre, elle cherche Dieu dans l'accomplissement de sa destinée, et pour atteindre Dieu, elle devra se sacrifier.

Quiconque a observé, analysé sa propre nature, y démêle aisément, au milieu de ses aspirations les plus nobles, de ses énergies les plus saines, des forces désordonnées qui constituent, pour lui et au dedans de lui, une tentation perpétuelle à s'écarter du devoir et de la destinée.

La sensualité et l'orgueil nous détournent de Dieu : l'une nous entraîne violemment à jouir sans mesure de tout ce qui flatte les passions terrestres; l'autre nous replie sur nousmêmes pour y chercher dans notre esprit et dans notre volonté la règle de nos pensées et la force de la vie.

Ce sont les deux formes de l'égoïsme qui fermente au plus

intime de notre double nature : l'une est l'égoïsme de la matière, refusant de se soumettre à l'esprit et à Dieu; l'autre, la sensualité de l'esprit, se complaisant en lui-même et résistant à Dieu, principe de la matière et de l'esprit.

Tout être humain que ces deux forces maîtrisent, devient, dans son milieu, ambitieux et oppresseur; il veut avidement le pouvoir, c'est-à-dire dominer et asservir, dominer pour asservir, et asservir pour dominer. Violence et ruse, homicide et mensonge, menace et flatterie : voilà son code et sa science pratique.

Tous les désordres des passions viennent de la sensualité; toutes les aberrations de l'esprit ont leur source dans l'orgueil; et la sensualité et l'orgueil tiennent à l'égoïsme ou à l'amour déréglé de soi qui pousse l'homme à se constituer le centre de tout : tel est le mal qui ronge l'humanité, entrave son développement et ne cesse de troubler sa paix.

L'ensemble des êtres vivant ainsi constitue l'empire du mal : ce que Jésus appelait le monde, le monde qui ne le connaît pas (i), dont il n'était pas (2), le monde qui le haïssait, lui et les siens (3), le monde qui devait être pour lui et pour eux l'agent de mille persécutions , mais dont il disait : « Ne le craignez pas, je l'ai vaincu (4). «

Ce milieu de corruption, en effet, ne supporte pas l'homme juste et saint dont la seule présence le condamne et l'irrite. Quiconque est envoyé de Dieu pour y accomplir son œuvre ameute toutes les forces de ce royaume où l'égoïsme fait loi et d'où s'élèvent les tentations qui, réservant leurs plus formidables assauts pour les parfaits et les forts, entravent les volontés les plus résolues.

On ne comprendrait pas l'étendue et la profondeur de l'épreuve humaine dont l'histoire de Jésus entr'ouvre le mystère douloureux, si l'on oubliait le monde des esprits supérieurs à l'homme et cependant mêlés à sa vie terrestre.

Rien n'est isolé dans l'univers. Comme la planète dans ses origines, ses évolutions et ses moindres transformations, se rattache au ciel qui l'enveloppe, l'homme touche par sa pensée, sa liberté, ses passions, ses instincts et par tout son être,

(i) Jean, i, 10. — (2) Jean, xvii, 16. — (3) Jean, xv, 18. — (4) Jean, xvi,

JEAN LK PRÉCURSEUR ET l'aVÉNEMENT DE JÉSUS. 21 3

aux esprits dont la hiérarchie s'élève entre lui et Dieu. Mille suggestions secrètes viennent d'eux ; la doctrine religieuse de l'Ancien Testament a toujours cherché la genèse du mal dans ces phalanges invisibles. L'être spirituel en qui la perversité a atteint son expression la plus haute, a semé, dans l'homme né droit et pur, l'orgueil et la sensualité, l'égoïsme et la mort. Les Évangiles le nomment le Diable; Jésus l'appellera le Mauvais (i), Satan (2), l'Ennemi f^i, le prince de ce monde (4) et des démons (^), celui qui est homicide dès le principe (6). Tout homme en ressent avec plus ou moins de conscience les atteintes fatales; l'action secrète du démon met en mouvement nos instincts et nos inclinations désordonnées; il exerce dans le monde enclin à tous les vices une influence d'autant plus redoutable qu'elle est plus dissimulée; et, à l'opposé du Règne de Dieu, il travaille, invisible, à constituer son propre règne.

De toutes les épreuves, de toutes les tentations auxquelles l'humanité, dans son ensemble et dans chacun de ses membres, est sujette, il en est une, une seule, que Jésus ne pouvait connaître, c'est celle qui suppose une nature bouleversée par le péché.

Nul désordre en lui, nulle sensualité, nul orgueil, nul égoïsme, nulle faute : le mal ne l'a pas atteint. Il échappe à la loi commune; il l'a affirmé à plusieurs reprises, mais surtout dans ses derniers épanchements avec ses disciples, alors que, d'une voix pleine de tristesse et d'émotion, il leur dit : « Je ne vous parlerai plus beaucoup désormais, car le prince de ce monde vient... ; mais il n'a en moi quoi que ce soit 17). » C'est comme s'il disait : Il anime les Juifs, je les vois avancer par son instinct : il n'a aucun droit sur moi, parce que je suis sans péché (8).

Cependant, si Jésus n'a pu subir la tentation qui implique le mal dans l'être éprouvé; si, à cause même de sa sainteté absolue, il n'a point expérimenté les luttes intérieures de la chair et de l'esprit, les illusions, les incertitudes, les erreurs de la raison, les entraînements, les impuissances, les hésitations, les défaillances, les fautes de la volonté, il n'en reste pas moins un homme réel, vivant et éprouvé. La tentation n'a

( i)Matth.,xiii, 19. — (2)Matth.,iv, loet parall.; Luc, x, 18. — (3) Matth., XIII, 39. — (4) Jean, xh, ji ; xiv, 30; xvi, 11. — (5) Matth., ix, 34; xii, 24 et parall. — (6) Jean, viii, 44. — (7) Jean, xiv, 30. — (8j Bossuet, Méditations sur l'Évangile, ad h. I.

pu être pour lui un attrait mauvais, elle n'a été qu'une souffrance et une lutte, car il échappe au mal qui, loin de tenir à notre nature, la diminue plutôt et la mutile, la trouble et l'enlaidit. En revanche, il contracte avec elle des affinités plus profondes, en se courbant plus bas que tout être humain sous les épreuves et les tentations qui assaillent l'homme par le dehors.

A mesure que l'âme s'élève, s'affranchit du mal intérieur, contient mieux ses passions et refoule l'égoïsme originel par l'amour de Dieu, Torgueil par l'humilité, Tambition par le désintéressement, elle voit les luttes du dedans peu à peu s'apaiser. Mais, pour avoir grandi à l'image du Christ, elle n'est pas plus que lui arrivée au repos. C'est l'heure des combats violents du dehors; et pour Jésus, comme pour nous, i( la lutte n'est plus avec la chair et le sang, mais avec les princes et les pouvoirs et les gouverneurs de ce monde ténébreux, avec les esprits mauvais (ij », qui s'en vont, inspirant, soufflant, déchaînant les grandes tourmentes. Toutes les attaques fondront sur lui avec une véhémence qui le place hors de pair dans la race héroïque de ceux qui ont combattu, souffert, agonisé pour Dieu, résisté au monde, dompté sa corruption , refoulé le Mauvais , brisé en eux et autour d'eux son empire.

Une des plus grandes douleurs pour l'homme droit et bon, juste et saint, c'est la vue du mal, le contact avec l'esprit mauvais, — quelque forme qu'il revête; alors même que notre volonté lui reste fermée, sa seule présence est un supplice. Jésus a voulu la connaître, et en attendant que, pour obéir à son Père, il boive au torrent de toutes les douleurs et endure de la part des hommes la persécution jusqu'à la mort, le voilà qui livre son corps à la puissance de Satan et consent à être l'objet de ses suggestions.

Dès le début de sa carrière , il se trouve face à face avec le principe du mal ; cette lutte extérieure ouvre sa vie. La tradition universelle des chrétiens l'appelle « la Tentation » , par excellence; trois Évangélistes nous en ont conservé, l'un le récit sommaire, les deux autres le récit détaillé {2).

(i) Éphés., VI, 12.

(2) Matth., IV, i-ii ; Marc, i, 12-1^; Luc, iv, 1-13. Le silence du quatrième Évangile ne saurait infirmer l'autorité du témoignage des synoptiques, ni

Jésus, au désert, vécut dans le jeûne. Pendant quarante jours et quarante nuits, à l'exemple de Moïse et d'Élie, il ne but ni ne mangea; il ne sentit pas Taiguillon de la faim. Les besoins, les nécessités de la vie se taisaient. Affranchi momentanément de cet esclavage, il ne tenait pas à la terre.

Qui peut dire à quel degré de liberté, d'indépendance et de spiritualité, une ame absorbée en Dieu ravit son propre corps.^^ Le temps n'existe plus pour l'esprit que Dieu arrache à tout le terrestre, le changeant, le périssable, et recueille dans son immuable lumière.

Cependant, après les quarante jours et les quarante nuits, Jésus retomba sous la loi normale de l'humanité : le Fils de Dieu laissa reparaître le Fils de l'homme; il sentit le besoin de réparer ses forces, il eut faim.

Le Tentateur s'approcha.

Quel était le nouveau prophète sur la tête duquel l'Esprit était descendu et que la voix du ciel avait appelé le Fils bienaimé du Père.^^ Il l'ignore; il soupçonne peut-être le Messie dans cet inconnu dont l'apparence ne trahit pas et couvre plutôt la grandeur.

Nulle créature ne connaît, sans la foi ou une révélation directe, le rapport ineffable qui relie, en Jésus, la nature humaine et la nature divine. L'esprit du mal, de négation et de calomnie, de violence et de ruse, de corruption et d'erreur, est réfractaire à toute foi, fermé à toute révélation; les signes éveillent ses soupçons, ils ne l'éclairent pas; mais il demeure l'antagoniste radical de quiconque veut la vérité et le bien, le salut et la régénération de l'homme, et par conséquent l'ennemi-né de celui qu'il suppose destiné à apporter à l'humanité la force, la lumière et la paix de Dieu; son vrai nom est l'Antéchrist.

Il saisit insidieusement l'heure où Jésus éprouve l'infirmité humaine, et, comme pour le forcer à se révéler : — Si tu es le Fils de Dieu, lui dit-il en lui montrant les pierres dont le désert est rempli, commande-leur de se changer en pains.

La suggestion était perfide. Quoi de plus légitime que de

ébranler l'historicité de leur récit ; ce silence s'explique suffisamment par le caractère du fait. La nature humaine de Jésus s'y laisse voir dans sa douleur et son humiliation, et, à ce titre, la tentation ne pouvait convenir au portrait de Jésus tel que t'Évangéliste a voulu le peindre. Il est à remarquer encore que saint Jean omet tout ce qui a été raconté par ses devanciers, lorsqu'il n'a rien à ajouter de complémentaire à leur narration.

2l6 JÉSUS CHRIST.

satisfaire ce premier besoin de l'être vivant? — Mais le désert est inculte. — Qu'importe! Si Jésus est le Fils de Dieu, Dieu n'a qu'à ordonner, les cailloux se transform.eront, à sa voix; Dieu écoutera le désir de son prophète, et le rocher métamorphosé deviendra du pain.

Le Tentateur, pressentant le Messie en Jésus, lui suggère d'user de sa toute-puissance pour suspendre, à son avantage et à sa satisfaction personnelle, les lois sages de la création; il le pousse dans la voie du merveilleux arbitraire et fantastique. Ses paroles, d'une candeur parfaite en apparence, révèlent tout le génie du mal : l'égoïsme, la sensualité, le désir de mettre Dieu à son service, au lieu de se mettre au service de Dieu.

Les faux prophètes suivent le .conseil satanique, ils subordonnent à leur intérêt propre la puissance divine dont ils se prévalent; au lieu d'être les serviteurs fidèles, ils aspirent, en secret, à commander à Dieu; et les miracles que leurs historiens leur attribuent portent tous le caractère magique.

Jésus, d'un mot souverain, repousse le Tentateur :

— (' L'homme, s'écrie-t-il, ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »

Il se nourrira comme il plaira à son Père; si sa volonté est qu'il endure la faim, il dominera les besoins de la vie inférieure; la parole vivifiante, créatrice, de Dieu ne peut-elle remplacer le pain et l'aliment créé pour entretenir la vie. ^^ S'il plaît à Dieu de le nourrir de sa parole, à quoi bon le pain et Taliment créé.^ En vrai Fils de Dieu, Jésus ne prévient pas l'initiative du Père; malgré le besoin qui le presse, il demeure soumis à l'ordre, à la sagesse, et il s'abandonne à Dieu, qui suffit à tout.

Il semble que, maîtrisant ses appétits, ne prenant aucun appui sur la matière fragile, raffermi dans l'invincible volonté qui règle et mène toutes choses, l'homme soit à l'abri de la suggestion satanique.

Il n'en est rien. Le mal peut se glisser là encore. L'âme la plus soumise à Dieu retombe sur elle-même, et, dans son égoïsme, elle est susceptible de doute et de témérité, de défaillance ou de confiance excessive; c'est l'écueil ordinaire des faux prophètes : ils aiment l'ostentation, recherchent les œuvres éclatantes; ils tentent Dieu, le mettant en quelque sorte en demeure d'intervenir pour eux, afin que cette inter-

vention leur prouve à eux-mêmes que Dieu les soutient. On retrouve encore là cette prétention superbe de mettre Dieu au service de leurs vaines pensées et de leurs faibles volontés. Cet égoisme mis à nu apparaît grossier; dissimulé dans le sentiment d'une confiance mal réglée, il semble une vertu, et affecte les airs d'une intimité, d'une familiarité plus grande avec Dieu : c'est un piège auquel n'échappent pas toujours les âmes les plus saintes.

Telle est la nouvelle agression de Satan contre Jésus.- Il va se servir contre lui de la puissance surhumaine des esprits. Dégagé des liens de la matérialité, maître de la pesanteur et de l'espace, il emporte Jésus au sommet du Temple, sur le faîte de quelque portique, peut-être au-dessus des parvis, d'où le regard plonge dans la vallée du Cédron, ou sur l'Hiéron, d'où les prêtres annoncent, chaque matin, le lever du soleil, dès que le ciel blanchit derrière les montagnes d'Hébron.

— Si tu es le Fils de Dieu, lui dit-il, jette-toi du haut en bas. Il est écrit : Dieu a ordonné à ses anges de te prendre en leurs mains, afin que ton pied ne heurte pas contre la pierre.

Cette sollicitation étrange eût pu avoir prise sur une volonté défiante ou téméraire, car il se cache toujours dans les derniers replis de l'âme un secret égoïsme qui, la trompant sur ses propres forces, la pousse à des démarches inconsidérées; mais la confiance de Jésus en son Père est absolue; il n'agit que sous son impulsion et il ne saurait poser un acte qui impliquerait un doute à l'égard de Dieu ou une confiance déréglée en ses énergies humaines.

A l'invitation perverse de Satan il répond d'un mot :

— « Tu ne tenteras pas le Seigneur, ton Dieu. » Peut-être aussi la suggestion de Satan s'accordait-elle avec

les pensées de Jésus, relatives à Toeuvre messianique et aux difficultés de son exécution. Toute nature, même ordonnée, répugne d'instinct à l'obstacle, à la douleur, au sacrifice. Souvent, dans sa vie, Jésus a laissé voir l'accablement où le jetait la vue seule du calice qu'il devait boire. Comme sa mission serait allégée si, usant de sa puissance, il se révélait par un signe extraordinaire! Avec quelle joie le peuple ne saluerair-il pas le Messie, en le voyant tomber du haut du Temple, au milieu de la foule ébahie, tout à coup, comme s'il descendait du ciel, plein de force et de majesté! Satan l'insinuait. — La chose était facile, ajoutait-il : Dieu n'a-t-il

2l8 JÉSUS CHRIST.

pas ordonné à ses anges de te porter dans leurs mains? Si tu es le Messie, n'hésite donc pas, facilite ton œuvre, éblouis le peuple par un signe éclatant.

La réponse de Jésus tranche le mal dans sa racine et démasque l'interprétation perfide de ce grand mot de l'Écriture qui traduit si bien la confiance absolue en Dieu.

Quelque rude, en effet, que soit le chemin où il ordonne de marcher, nous sommes sûrs d'y trouver ses anges pour nous soutenir et écarter les obstacles; mais compter sur son intervention pour nous sauver, dans les conjonctures où notre témérité nous engage, c'est tenter sa Providence. Un tel acte est mauvais, car il est inspiré toujours par un sentiment de défiance à l'égard de Dieu ou de confiance téméraire en soi.

La tentation du Christ se déroule comme un drame. Après la scène du désert et du Temple, c'est la montagne. Jésus se livre encore à la merci de la force spirituelle du Tentateur, et il est emporté sur une haute cime d'où le diable lui montre aux quatre coins de l'horizon les royaumes, les empires de ce monde, déroulant à ses yeux leur gloire terrestre.

Tout homme doué de quelque activité regarde le milieu humain où il doit agir, avec l'ambition d'y établir son règne. Le désir de la puissance est inné, il s'entle et s'étend avec le génie; plus un être est fort, plus il est emporté par cette tendance impérieuse. Contenue et ordonnée, une telle aspiration est légitime; excessive et tyrannique, elle est un vice.

On méconnaîtrait la vocation du Messie, en lui refusant la volonté ferme et sage de conquérir le monde entier à sa foi, et de ramener l'humanité sous le joug de Dieu; mais ce n'est pas un glaive matériel qu'il tient en main, c'est le glaive de l'Esprit; ce n'est point un empire, comme ceux de la terre, — œuvre d'asservissement, de violence et de ruse, — qu'il doit fonder, c'est un royaume céleste, — œuvre d'affranchissement, de douceur et de droiture.

Lorsque Satan déploya devant Jésus ce qu'il appelait son empire, il essayait de le flatter et de le terroriser; il le flattait par l'ambition malsaine; il le terrorisait, en découvrant l'ensemble des forces que le Christ aurait contre lui, s'il ne les avait pour lui. Il agitait à ses yeux le rêve du faux messianisme qui obsédait l'imagination juive, et aux séductions duquel, alors, très peu d'esprits, même parmi les plus élevés, les plus cultivés, les plus actifs et les plus religieux, savaient

échapper. Satan régnait en eux par ce rêve, et il tentait de s'ouvrir accès par lui dans l'âme de Jésus.

— Regarde, lui dit-il, je suis le maître, « je donne tout cela à qui je veux »>. Mais pour posséder un tel pouvoir, il faut avoir l'esprit du mal, de ruse, de violence, d'égoïsme. Faisons alliance, adore cet esprit; et « tout sera à toi ».

Jésus ne subit ni l'attrait de l'ambition ni la crainte de l'adversaire, il repoussa d'un mot véhément le conseil sacrilège :

— « Arrière, Satan! Il est écrit : Tu n'adoreras que Dieu seul. »

Il n'a qu'un maître, il n'est à genoux que devant un seul Seigneur, il ne connaît d'autre alliance que l'union avec son Père. Le moindre compromis avec l'esprit mauvais est la négation même de l'œuvre messianique, dont le but suprême est d'arracher toute créature libre à l'esclavage du mal , pour la soumettre, dans la sainteté, à la volonté de Dieu.

En dehors de Jésus et de ceux que son Esprit conduit et garde, pas un homme qui n'ait sacrifié au faux dieu de ce monde, à l'esprit de mensonge et de cruauté, d'égoïsme et de ruse. La conquête matérielle de cette terre est presque partout une œuvre homicide, marquée du signe de la Bête, de ce pouvoir ténébreux qui la mène et la tyrannise. Satan se donne ici comme Dieu, et il fait croire à ceux qui l'adorent que, comme lui, ils seront des Dieux.

Devenir Dieu est Je grand rêve qui hante, et le mirage qui fascine l'humanité, depuis le premier homme. Étrange et misérable divinité que nous sommes, lorsque nous obéissons à l'esprit du mal, au lieu de lui répondre comme Jésus : « Tu n'adoreras que Dieu seul. » Notre « moi » superbe s'évanouit, notre sagesse n'est que démence, notre puissance que ruse et tyrannie, notre gloire que vanité; et notre règne est éphémère et décevant, car nous succombons bientôt sous la revendication terrible de tout ce que nous avions un moment, dans notre égoïsme et notre violence, subjugué et asservi.

Telle est l'histoire de l'humanité aux ordres de Satan ; elle continue de se dérouler depuis des siècles, impuissante à ébranler l'œuvre de Jésus qui, seul, donne la divinité à ses fidèles, s'ils sacrifient le mal et n'adorent que Dieu.

\'ictorieux des trois tentations, Jésus apparaît dans la beauté morale qui enveloppera d'une auréole sa vie rapide et

sa mission. Les résolutions qu'il a opposées à l'esprit du mal sont immuables; ce qu'il a écarté d'une volonté absolue sera pour toujours écarté; les trois foyers de concupiscence qui ne sont jamais éteints dans les meilleures natures, ne jetteront pas en lui la moindre étincelle. Fils de Dieu, il ne subira jamais dans son humanité les désirs de la matière, et n'emploiera jamais sa vertu divine à les satisfaire; il saura endurer la faim, la fatigue, la douleur et la mort; il ne suppliera jamais son Père d'alléger le poids de sa destinée; il ne le tentera jamais; on ne remarquera jamais en lui aucun acte dont le but unique serait d'étaler aux yeux du peuple sa filiation divine. Le peuple demandera ce signe du ciel; il le lui refusera comme une inspiration de Satan, le renvoyant d'un mot plein de fermeté et de- mystère au signe de sa mort et de sa résurrection future. Jusque-là, il acceptera plutôt la condition commune, et, s'il s'en affranchit, ce ne sera jamais pour se donner à lui-même la satisfaction de sentir sur lui la protection de son Père, mais pour amener les hommes à la foi, pour les instruire, les guérir et les sauver. Il ne risquera point sa vie dans la témérité, il la conduira suivant les lois d'une irréprochable sagesse; humble et doux, il ne s'exaltera pas dans la confiance, il fuira le danger et échappera par la fuite à ses ennemis, ne se livrant à eux qu'au jour où la volonté de son Père lui en imposera le devoir; il foulera aux pieds sans merci toute ambition terrestre , n'écoutant ni les préjugés de son peuple, ni les timidités de ses disciples, ni les conseils de la sagesse humaine, pour fonder son Royaume et accomplir son œuvre; et, puisqu'il travaille à établir le Règne de Dieu, il n'adorera que Dieu.

Toute la nature, tout le génie du mal, éclate dans cette page douloureuse de la vie de Jésus. L'homme peut y apprendre à quelle force redoutable il doit se mesurer pour remplir ici-bas son devoir et sa destinée.

Le mal est en lui, inhérent à son être même, à ses facultés, à ses instincts, à la matière dont il est pétri, à cette faim qui le dévore dès le premier souffle de sa vie, et dont les passions traduisent les appels tyranniques; il est dans cet orgueil indéracinable qui le sépare de Dieu, l'invite à la vanité, à l'ostentation, à tout ce qui peut nourrir son amour-propre; il est dans cette ambition de dominer et d'asservir, de se constituer le centre d'un royaume où il sera tout-puissant, dans cette

négation pratique de Dieu dont il veut usurper la place, dans cette idolâtrie qui a pour but la déification de lui-même, de ses erreurs, de ses passions et de ses vices.

Tous les procédés de l'esprit du mal se décèlent. Les assauts que Jésus a voulu soutenir se renouvellent dans la vie de chaque homme et dans l'humanité entière. L'homme est aux prises avec Satan dont les suggestions enveloppent la terre, — ce désert où nous avons été livrés à l'épreuve. La même ruse, la même fausse sagesse nous éblouit par ses sortilèges, caresse notre nature inférieure et cherche à l'asservir. Le Mauvais s'insinue jusque chez les plus parfaits, ceux qui vivent confiants dans la Providence du Père; il usurpe pour les séduire les paroles de Dieu dont il altère la vérité, il cherche à endormir leur courage, en leur persuadant que Dieu fera tout, et qu'ils peuvent affronter tout péril; il nous fascine par les rêves de l'ambition, nous exalte en nous-mêmes, comme il ravit le Christ sur le sommet de la montagne, et nous promet gloire et pouvoir, toujours à la même condition : lui obéir et l'adorer.

Ces trois tentations embrassent le cercle total de notre activité dans ses rapports avec la matière, avec Dieu, avec le milieu humain; Jésus a voulu les connaître toutes et les vaincre. C'est par là surtout qu'il nous ressemble, qu'il réalise, dans sa plénitude, notre véritable nature d'homme, et demeure le type éternel des éprouvés. « Nous avons désormais » , dira, en parlant de lui, un des Apôtres qui ont le mieux pénétré son rôle messianique, « nous avons un Pontife suprême qui, pour être notre modèle, a connu, sans le péché, l'universelle tentation (i). »

L'esprit du mal n'a pas pénétré en lui, il se retire pour toujours. La lutte personnelle ne se renouvellera plus (2). Nulle puissance directe ne sera donnée désormais au diable sur Jésus (3). Il tremblera devant lui , et il s'écriera à son approche : — Fils de David, pourquoi es-tu venu, avant le temps, nous tourmenter (4), en nous arrachant le corps et l'âme des hommes t

Jésus, après ces heures douloureuses, goûta sensiblement toutes les joies divines. Les anges vinrent auprès de lui, disent les Évangiles, et ils le servaient. Les esprits de Dieu étaient toujours à ses ordres. Au moment de la tentation, et sur la

(i) Hébr., IV, ij. — (2j Matth., iv, ii. - (3) Luc, iv, 13. — (4) Matth., viii, 29.

volonté de leur Maître, ils voilent leur présence; Satan repoussé, ils reparaissent. Intermédiaires entre l'homme et Dieu, ces messagers célestes nous apportent la force et la joie de Dieu, comme l'éther transmet dans l'espace la lumière et le feu des soleils.

Jésus vivait escorté de leur phalange invisible, il les voyait veillant d'en haut sur les enfants, sur les petits (i), les sentait prêts à le servir (2), exerçait par eux les œuvres de sa bonté et de sa puissance, guérissant les infirmes, chassant les démons, convertissant les pécheurs, rassasiant la foule; et cependant, alors même qu'il le pouvait, il n'a pas demandé à son Père d'envoyer à son secours leurs légions fidèles (3); il a vécu, s'oubliant lui-même, sans jamais alléger la charge de cette nature humaine dont ri avait épousé les misères. Pour lui comme pour nous, la vie est faite d'afflictions et de jouissances, d'épreuves accablantes et de triomphes enivrants. La joie y est courte, — trêve rapide entre des guerres sans cesse renouvelées, — mais elle suffit à tenir la volonté en haleine. Née de l'épreuve, elle grandit avec l'épreuve; elle est le baume et l'huile; elle cicatrise les plaies de l'âme blessée et sert d'onction à l'athlète, pour préparer ses membres à de meilleurs combats. Ceux qui ont expérimenté ce que Dieu a mis de consolation, de sérénité et de saints tressaillements dans l'âme de ses serviteurs martyrisés, comprendront le sens profond du dénouement de la tentation de Jésus.

Ce fait, d'un caractère si mystérieux dans son ensemble et dans ses détails, a été profondément méconnu par tous les historiens modernes qui ont considéré la négation du surnaturel comme le principe fondamental de leur critique.

L'apparition du mal comme être personnel, la puissance magique dont il se sert, le caractère prodigieux des ravissements de Jésus par le Tentateur au sommet du Temple et sur la cime d'une montagne, les anges accourant pour l'entourer et le servir, après que le diable eut été vaincu : c'était trop pour une philosophie sans Dieu et une science matérialisée.

Et cependant, l'exégèse ne permet pas de donner au récit de la Tentation une autre explication que celle dont on vient de lire l'exposé fidèle. C'est le fausser à plaisir que de nier la réalité objective des scènes qui le composent , et de ne

(i) Matth., VIII, 29. — (2) Matth., XVIII, 10. -- (■}) cf. Chrysost., Homil. in opère imp. super Matth.

voir en elles qu'une vision intérieure dont l'imagination de Jésus aurait été le théâtre 1 1). Il y aurait une invraisemblance puérile à supposer, comme l'a tenté le vieux rationalisme allemand, que le diable n'était qu'un envoyé perfide du Sanhédrin, quelque pharisien rusé et puissant, chargé de détourner Jésus de sa mission, et jouant avec lui le rôle de Satan (2).

D'autres n'ont vu là qu'une parabole destinée à enseigner à l'homme l'art de vaincre la tentation; Jésus l'aurait racontée aux disciples, qui, par méprise, font transformée en histoire. Mais Jésus ne s'est en aucun cas donné lui-même en sujet de parabole; et, s'il ne s'est pas mis en scène, lorsqu'il en a fait le récit, on ne s'explique point comment ils ont substitué leur Maître au personnage fictif du récit original (5).

L'école mythique (4! n'a voulu reconnaître là qu'une légende ; elle a multiplié vainement ses efforts et fouillé fAncien Testament pour montrer de quelle manière les premiers chrétiens avaient conçu et bâti cette histoire. Elle a évoqué la tentation du prem.ier couple humain à TÉden, celle d'Abraham, celle du peuple d'Israël au désert, afin d'y trouver le modèle de celle de Jésus. Elle a fait appel aux idées abstraites de l'opposition entre le Messie et son adversaire, opposition qui devait engendrer l'image d'une lutte entre les deux et d'une défaite du dernier. Elle n'a pas manqué de rappeler, afin d'expliquer le théâtre de la lutte, que le désert passait pour le séjour des démons. Mais il y a une impossibilité manifeste à construire, à l'aide du procédé mythique, le drame des trois tentations, avec ses hautes idées morales.

L'école critique française s'est donné moins de peine : elle a bien voulu reconnaître l'historicité du séjour de Jésus au désert et son jeûne rigoureux; mais l'imagination des disciples a seule inventé les épreuves qu'il endura dans cet affreux pays : c'est elle qui créa la légende (V).

Hypothèse arbitraire qu'aucun document n'appuie et qui n'a, dès lors, d'autre valeur que celle d'un expédient pour écarter des faits en opposition avec la philosophie de l'écrivain. L'histoire ainsi traitée n'est plus qu'un terrain mobile qui se dérobe; il ne restera des événements dont elle se compose,

(i) Saint Cyprien et Théod. de Mopsueste. — (2)Pai;lus, ad h. 1.; Herder, Christ. Schrift. B. 2. — (?) Balmgarten-Curcils, Bibl. théoL, % 40. Schleier- MACHER, Schrift. des Luk., p. $4. — (4) Strauss, Dus Lcbcn Jcsa, t. I. — (S) Renan, Vie de Jésus.

que ceux qui auront trouvé grâce devant le caprice des jugements et des systèmes personnels.

Par quelle étrange aberration les Apôtres se seraient -ils permis de rêver ainsi de leur Maître l N'était-il pas répugnant pour eux, et presque sacrilège, d'admettre que le Fils de Dieu eût été assujetti à la puissance du Tentateur ? La réalité seule a pu s'imposer à eux; et si de telles scènes ont été crues, racontées et écrites, on ne l'expliquera jamais, à moins de dire que de telles scènes se sont vraiment passées. Tout ce qui forme, dans la vie de Jésus, le côté sombre et douloureux, n'a été que difficilement et lentement compris par ses disciples; il a fallu l'éducation même de l'Esprit de Dieu pour leur donner l'intelligence du Messie souffrant; or, le Messie tenté est une des premières, une des plus profondes manifestations du mystère de ses douleurs.

Les derniers représentants de l'école critique allemande (i) ont rejeté, eux aussi, la lettre de cette histoire, la jugeant indigne du Christ et inacceptable dans ses détails pour une raison éclairée, affranchie de la superstition. Ils l'ont traitée de fiction populaire, essayant gauchement et sous une forme grossière la peinture des luttes que Jésus a endurées soit au début, soit dans le cours de sa carrière. Deux questions, d'après eux, durent agiter l'âme de Jésus : le devoir de remplir le rôle de Messie, le choix des moyens nécessaires à ce rôle. Ils ont voulu voir dans ces deux questions le sujet des combats intérieurs par lesquels Jésus serait arrivé laborieusement à la connaissance totale et à l'accomplissement de sa destinée. Mais les documents évangéliques n'offrent pas la moindre trace de ces infirmités humaines. Le Christ qu'ils peignent ainsi n'est plus celui de l'histoire, il appartient aux fantaisies de la critique; il peut ressembler à l'homme tel que nous le connaissons en nous-mêmes, fragile d'esprit et plus fragile encore de volonté, il n'est pas l'homme-type que l'Évangile a révélé et que Jésus a réalisé.

Le témoignage formel, détaillé, et au fond si concordant, de saint Matthieu et de saint Luc ne permet pas de récuser la réalité d'un récit dont l'origine ne peut être rapportée qu'à Jésus lui-même. A quel moment de sa vie a-t-il confié à ses disciples ce qu'il souffrit au désert, au début de sa carrière, dans la solitude qui fut pour lui sa première tentation .f' Il est

(i) Keim, G&schichte Jcsus von Nazara. B. i, ad h 1. — Schenkel, Das Characterbild Jesu, p. jo.

difficile de le dire, à défaut d'indications précises; peut-être à cette Pâque d'adieu où tant de tristesse et d'amour envahissait son âme et l'ouvrait à ses disciples dans de suprêmes confidences. — « Vous m'appelez Maître et Seigneur » , leur disait-il, entre autres choses émouvantes; « je le suis en effet». Et maintenant, si jamais je n'ai dévié de la voie qui m'était marquée, malgré la tentation et les épreuves, vous ne devez pas non plus en sortir. « Je vous ai donné l'exemple (i). » Et, à cette même heure, lorsque, songeant aux épreuves terribles qui allaient fondre sur ses disciples, il les rassurait et leur disait : « Ayez foi, j'ai vaincu le monde (2) », n'était-ce pas une allusion à son séjour au désert où il avait, en effet, vaincu le prince de ce monde, — celui qui met en branle toutes les haines dont l'homme mauvais persécutera sans trêve l'œuvre et les disciples de Jésus i'

Le baptême et la tentation se succèdent l'un à l'autre dans la réalité de l'histoire, comme dans le récit des Évangélistes. Ces deux faits inséparables, qui s'éclairent en s'opposant dans un contraste vigoureux, sont le vrai prélude de la vie du Christ.

L'un est la manifestation de l'Esprit de Dieu, l'autre, celle de l'esprit du mal; l'un nous montre la filiation divine de Jésus, l'autre, sa nature humaine vouée à la lutte et à l'épreuve ; l'un nous révèle la force infinie avec laquelle il agira, l'autre, l'obstacle qu'il saura renverser; l'un nous enseigne sa vie intime, l'autre, la loi de son action.

Ces deux esprits qui s'agitent dans chaque homme et dans l'humanité entière forment, par leurs luttes incessantes, le grand tumulte de l'histoire. Jésus possède l'un dans sa plénitude, il est l'ennemi absolu de l'autre. Tout son but est d'assurer dans l'homme le triomphe de l'un et la défaite de l'autre. Quiconque voudra obéir au premier devra le recevoir du Christ, et quiconque voudra vaincre le second devra lui en demander la force.

Telle est la grandeur de Jésus, d'après les témoins de sa vie, d'après ceux qui Tont dessinée au seuil de sa carrière en ces deux tableaux d'un style hiératique.

Jésus est sans égal parmi les êtres humains; car nul n'est (' le Fils de Dieu » et nul n'échappe sans lui aux atteintes du

(ij Jean, xiii, 13. — (2) Jkan, xvi, jj.

mal. Il est le type et il est la force; il faut lutter comme lui, et on ne peut vaincre que par lui.

Sa filiation divine et sa sainteté absolue resplendissent ainsi à rentrée de sa carrière, éclairant jusqu'au fond le mystère de son œuvre, profonde comme les desseins de Dieu, vaste comme l'humanité, austère, héroïque comme le sacrifice qu'elle exige de son auteur.

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