‹ Jésus-ChristChapitre 17 sur 98 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

JESUS A JERUSALEM, A LA P A QJL' E DE L AN 78I PREMIER APOSTOLAT EN JUDÉE.

Le voyage de Capharnaûm à Jérusalem est de quatre ou cinq étapes. Nous ne savons rien des incidents qui l'ont marqué, des haltes diverses de Jésus, de ses entretiens, de ses pensées intimes, de ses prières. Il ne passait plus inaperçu, comme autrefois, dans les caravanes galiléennes auxquelles il se joignait, pour aller célébrer la Pâque. Sa renommée se répandait de proche en proche. En le voyant, suivi de ses disciples, on disait : « C'est Jésus, le prophète de Nazareth (i). » L'attention de la foule s'éveillait sur son passage. De toutes les curiosités, celle qui tient au sentiment religieux est la plus vive, dans les pays d'Orient. Ainsi, avant même qu'il se fût révélé avec éclat, Jésus, signalé au peuple par la voix de Jean, marchait entouré d'une auréole.

L'affluence des pèlerins à Jérusalem pour la Pâque était telle que le plus grand nombre devait loger hors des murs, dans les faubourgs, les petits pays avoisinants, les villas, et jusque sous les tentes qui se dressaient innombrables pour recevoir les hôtes, les amis, les étrangers. Les Galiléens s'établissaient sur le mont des Oliviers, vers Bethphagé et Béthanie. On croit qu'ils avaient là un khan national. Ils venaient le matin au Temple, passaient la journée dans la ville, et rentraient le soir dans leur caravansérail ou dans les villages voisins. Il est probable que, suivant sa coutume, comme nous le verrons par le récit détaillé que les quatre Évangiles nous ont conservé de sa dernière Pâque, Jésus reçut l'hospitalité de

(l) MATTH., XXI, I I.

son ami Lazare, à Béthanie, et qu'il partit de là pour faire son entrée à la ville.

En suivant ce ctiemin qui traverse la montagne des Oliviers, dès qu'on arrive au sommet, Jérusalem apparaît tout à coup dans le ciel du couchant, par delà la vallée du Cédron, couvrant cinq collines de ses coupoles et de ses terrasses, de ses palais et de ses tours, les enveloppant de ses hautes murailles. A Tarrière-plan, l'Ophel et le Sion, l'Acra et le Bethzeta s'arrondissent en amphithéâtre autour du Moriah aplani que couronnent les immenses constructions du Temple (i).

L'ensemble des édifices sacrés dessine un quadrilatère régulier de cinq cents coudées de côté (2), investi de murs épais comme des remparts. Huit portes monumentales, surmontées de tours de défense, y donnent accès. Dans l'angle nord-ouest du quadrilatère, une masse de forme carrée, tout en marbre blanc, revêtue de plaques d'or, se détache du milieu des terrasses et des colonnades, et se dresse à cent coudées : c'est l'Hiéron, éblouissant comme la flamme et parfois étincelant comme la neige. Cet amas prodigieux d'édifices, vu de loin, était superbe; il avait l'aspect terrible d'une forteresse, l'air somptueux d'un palais.

Toute l'âme, tout le génie religieux et national d'Israël, était là. Rien pour lui n'était plus saint que ces murs et ce sol choisi par Dieu même, pour habiter avec son peuple; leur seule vue le transportait; il ne se résignait pas à mourir sans y avoir prié et sacrifié. Aujourd'hui même, oii il n'en reste que des débris, on voit, après deux mille ans, les Israélites accourir des quatre coins du monde pour les toucher et les baiser, pour gémir devant eux, pour les baigner de leurs larmes et retremper, à leur contact, l'ardeur inextinguible de leurs espérances.

En franchissant le seuil de l'une des huit portes extérieures, on entre dans le parvis et la vaste cour des païens. Deux portiques longent les murs d'enceinte à l'orient et au midi : le premier, à l'orient, appelé portique de Salomon; l'autre, au midi, portique royal. Celui de Salomon avait trois rangées de colonnes, en marbre blanc, de vingt-cinq coudées, qui reposaient sur un sol pavé de pierres multicolores et soutenaient une toiture en bois de cèdre sculpté.

(i) Voir le plan du Temple.

(2) La coudée, chez les Juifs, valait 0,45 centimètres.

Le parvis était ouvert à tous , aux païens comme aux Juifs, aux excommuniés et aux hérétiques comme aux orthodoxes, aux impurs comme aux purifiés.

Une balustrade en pierre richement travaillée, et, par derrière, à dix coudées, un grand mur, séparaient la cour des païens de celle réservée aux Juifs. La balustrade était percée de treize portes devant lesquelles on voyait treize stèles avec des inscriptions interdisant le seuil sous peine de mort à ceux que leur religion ou quelque impureté légale rendaient indignes de le franchir. Le mur en arrière de la balustrade avait vingt-cinq coudées, il était percé de neuf portes : quatre au nord, quatre au midi, une au levant qu'on appelait la Belle ou la Corinthienne. Chacune avait un perron de quatorze marches qu'il fallait gravir pour entrer dans le parvis des femmes. Un simple portique de plusieurs rangs de colonnes en faisait le tour; entre les colonnes, de distance en distance, étaient placés les treize troncs destinés à recevoir les offrandes des pieux Israélites (i).

En avant du farvis des femmes, séparée de lui par une balustrade, était la cour d'Israël, réservée aux hommes; elle n'avait que cinq mètres de profondeur; une porte de bronze monumentale, appelée la porte de Nicanor, couronnée d'une tour puissante, y donnait accès. On y miontait par un perron de quinze marches sur lesquelles, à certains jours, les prêtres chantaient, au son des instruments, les fameux psaumes des « Degrés » .

Au delà de la cour d'Israël, et séparée par une nouvelle balustrade, s'élevait la cour des prêtres. Le grand autel des holocaustes en occupait le milieu; on y voyait la mer d'airain et les tables de marbre qui servaient à l'immolation des victimes.

Derrière l'autel se dresse l'Hiéron, la demeure de Jéhovah. Une porte à deux battants incrustés d'or et surmontés d'une vigne colossale en or en ferme l'entrée. L'intérieur se compose de deux grandes cellules carrées, divisées l'une de l'autre

(i) Les Talmuds les nomment Schouperot, en grec ra!!oç'j)àxia. L'expression talmudique signifie littéralement trompettes, et c'est évidemment parce que les troncs en avaient la forme qu'ils furent ainsi appelés. Chacun d'eux portait une inscription désignant son usage. Le premier était destiné aux sides de l'année, le deuxième aux sides anciens, le troisième aux offrandes des colombes et des pigeons, le quatrième à l'holocauste, le cinquième au bois du sacrifice, le sixième à l'encens, le septième à l'or ; les six autres étaient réservés aux sacrifices volontaires.

Cf. LiGHTFûOT, Hor^e hebraicce et taimud., in 4 Evang., Leipzig, 1684.

par un large rideau babylonien sur lequel se dessinent des chérubins aux grandes ailes : c'est le voile du Temple. La cellule qui le précède se nomme le Lieu saint : elle contient, près du mur septentrional, la table des pains de proposition; au sud, le chandelier d'or à sept branches; au milieu, un peu vers l'est, l'autel des parfums sur lequel, deux fois par jour, le matin et le soir, l'encens est brûlé en l'honneur de Jéhovah.

Derrière le voile, rien. Le Saint des Saints est vide. Depuis que l'arche d'alliance a disparu, la cellule ne renferme qu'une pierre appelée fondement (Schethiya), austère symbole de Celui qui porte tout (i).

Le Temple des Juifs rappelle ceux d'Egypte et de toute l'antiquité; une même idée inspire leur architecture : ils sont essentiellement la demeure de -la divinité. Dans les temples chrétiens, l'homme et Dieu habitent ensemble; les temples antiques sont réservés à Dieu : il y est seul. Le sanctuaire est sa cellule, c cella » : il est inaccessible à tous, sauf au grand prêtre, qui, à de rares intervalles, y peut entrer. Il est entouré partout de vestibules et de portiques ou de vastes salles hypostyles, dans lesquelles les diverses classes de la nation se réunissent, approchant de plus près, suivant leur dignité, le Dieu résidant au fond du sanctuaire mystérieux.

La classe sacerdotale entoure l'Hiéron.

Les Égyptiens avaient, de plus que les autres peuples, leur colossal pylône, muraille géante, dressée en plan incliné, comme un voile de pierre à l'entrée des salles, opposant aux profanes une infranchissable barrière.

Les Juifs avaient une barrière plus haute encore : la mort, dont la menace était gravée sur les colonnes, tout autour du parvis. Ainsi s'affirmait chez eux la m.ajesté terrible de Jéhovah. Dans le sanctuaire, le grand sacrificateur pénètre, seul, une fois l'an; les prêtres et les lévites ne peuvent qu'en toucher les murs; le peuple saint, lui-même, ne le regarde que de loin; et les profanes, les païens, du pied de la porte Corinthienne, devaient se résigner à l'entrevoir à peine à travers les nuages d'encens, la fumée et le feu de l'autel des holocaustes.

C'est là, dans la cour des païens et dans celle d'Israël, que se passeront un grand nombre des scènes de la vie publique de Jésus; il y va paraître aujourd'hui, provoquer l'attention

(i) Cf. Bell. Jud., V, s ; Antiq., 11, 8; i, 22.

du peuple, troubler le Sanhédrin et Tautorité religieuse par une initiative pleine d'énergie et de véhémence.

En arrivant à Jérusalem, il va droit au Temple (i). Il dut entrer par la porte de Suze, qui s'ouvrait sur la vallée du Cédron et s'offrait la première aux pèlerins venant du mont des Oliviers; elle introduisait dans le portique de Salomon et la cour des païens qu'on appelait le premier Temple.

Aux approches des grandes fêtes et de la Pâque surtout, la foule se presse sous les vastes galeries : c'est un va-et-vient bruyant, tumultueux. Les changeurs ont installé là leur comptoir. Tout ce qui sert aux ablutions et aux sacrifices ne pouvant être acheté qu'avec la monnaie sacrée, ils échangent contre elle les monnaies profanes, et, au mépris de la loi, transforment cette opération en trafic. Les marchands occupent une partie de la cour où ils amènent, parqués comme dans un abattoir, de vrais troupeaux, des bœufs, des taureaux, des génisses, des brebis et des agneaux. Les vendeurs de colombes, de pigeons et de passereaux, ont leurs sièges élevés à côté des boutiques où l'on débite le sel, l'huile, l'encens et tout ce qui est nécessaire au service de l'autel. Le cri des animaux se mêle aux murmures de la foule, la voix des marchands aux discussions aigres des Pharisiens et des Sadducéens. L'intérêt, la vénalité, l'âpre désir du gain, corrompent les plus saintes choses, engendrent des abus révoltants, scandaleux, et trouvent souvent des complices dans ceux-là mêmes qui devraient en être les juges incorruptibles, les inexorables censeurs. Les maîtres, les Rabbis, avaient de belles paroles sur le respect dû au Temple : Que nul n'y pénètre, enseignaient -ils, avec ses bêtes et ses chaussures et sa bourse, et sans secouer la poussière de ses pieds. Que nul n'en fasse un chemin ni un lieu où l'on crache {2). En attendant, le change des monnaies, le choix et l'achat des bêtes destinées au sacrifice, qui devaient se faire aux portes, se pratiquaient dans l'enceinte sacrée, au lieu même de la prière.

Ce n'était plus un temple, mais un marché et un bazar.

Ce spectacle avait dû bien des fois indigner Jésus; il avait souffert en silence, mais aujourd'hui, l'heure d'agir a sonné. Il donna libre cours à son zèle, à son indignation, à sa sainte colère, et ramassant les cordes qui servaient à lier ou à par-

(i) Jean, 11, 14 et suiv. — (2) Talmud Babyi, Jevamoîh, fol. vi, 2.

quer les bêtes, il en fit un fouet et se mit à chasser hors du Temple tous les marchands avec leurs brebis et leurs bœufs; puis, il répandit l'argent des changeurs, renversa leurs tables, et dit à ceux qui vendaient des colombes au nom de la famille des grands prêtres : « Emportez -les d'ici, ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic (1). »

Sa puissance était irrésistible, tous la subissaient; ses disciples, en le voyant, se rappelèrent le mot d'un psaume populaire qui disait du Messie : « Le zèle de ta maison me dévore (2). » Il y a du divin, en effet, dans cet acte de sainte vigueur. Un homme seul, à peine connu, un fouet à la main, sans autorité officielle, qui chasse ainsi tous les marchands avec leurs bêtes, sans que nul ne résiste, ni la foule, ni les magistrats du Temple, ni leurs soldats, — un tel homme laisse éclater une grandeur, une énergie digne de Dieu; il n'accomplit pas un simple acte de police, il se pose en prophète, en réformateur et en Messie; il n'agit pas seulement en envoyé de Dieu, il agit en maître; il traite comme sienne la demeure de Jéhovah : c'est l'habitation de son Père; il a le droit d'en chasser ce qui la trouble et la déshonore.

La conscience humaine a applaudi et applaudit encore à la religieuse colère de Jésus. Il est probable que la foule ne vit pas sans sympathie le nouveau prophète sévir contre ceux qui trafiquaient des choses saintes, à l'ombre du Temple, et à son détriment. La justice et le courage de l'homme qui s'insurge contre les abus plaisent toujours à l'âme du peuple.

Le premier moment passé, Jésus fut signalé à ceux qui avaient la garde du Temple. On vint à lui et on lui dit : — De quel droit défends-tu ce que les chefs autorisent ? Quels signes peux-tu montrer pour légitimer ta violence (3) ? Jésus répondit une de ces paroles mystérieuses que ses interlocuteurs ne comprenaient pas toujours, mais qui révélaient son intuition prophétique et que l'avenir se chargeait de vérifier.

— « Détruisez ce Temple », leur dit-il, en désignant de la main sa poitrine, « et en trois jours je le relèverai. »

Saint Jean, témoin oculaire de la scène, dut remarquer le geste de Jésus, et il a soin d'ajouter, en la racontant, que le Maître parlait de son corps, — vrai temple où la Divinité en personnne habitait, — que les Juifs, en effet, devaient détruire, et lui-même réveiller de la mort. Les Juifs, se méprenant sur

(1) Jean, 11, 16. — (2) Ps. lxvhi, 10. — (3) Jean, u, 18 et suiv.

la réponse de Jésus, s'écrièrent : — Quoi, voilà quarante-six ans qu'on travaille à ce temple, et toi, en trois jours, tu le relèverais (i)?

Les abus contre lesquels Jésus venait de sévir au nom du droit souverain de sa rnessianité et de sa filiation divine, se perpétuèrent sous la connivence du pouvoir; au lieu de les proscrire, on les exploita. Deux ans plus tard, à la veille d'être livré, agissant encore en maître, dans la maison de son Père, il en chassera de nouveau les mêmes marchands, avec leurs bœufs et leurs brebis, il renversera les tables des changeurs avec leurs bourses et leurs sicles empilés. Mais si cet acte de zèle indigné ne réussissait pas, comme réforme matérielle, il avait obtenu un résultat supérieur et son etïet voulu : le Christ s'était affirmé, à la face de la multitude et des autorités juives, Maître du Temple et Fils de Dieu. La scène ne put manquer d'avoir un grand retentissement. L'attention publique se porta vivement vers le nouveau prophète ; il fut approuvé par le peuple, mais il choqua, heurta, blessa les chefs et les anciens, les prêtres et leurs fidèles, les indifférents et les satisfaits, toute cette classe que l'autorité ou le bienêtre affadit, les partisans des usages en vigueur et de la tranquillité à tout prix, tous ceux qui, de près ou de loin, tenaient au pouvoir.

Les sociétés et les hommes se ressemblent toujours et partout.

Cette scène marque dans la vie publique de Jésus la date de la première opposition qu'il souleva. Entre lui et l'autorité nationale et religieuse, le conflit est désormais ouvert, il était inévitable, il sera poussé jusqu'à la dernière violence. L'expulsion des vendeurs laissa une impression telle, que la parole énigmatique de Jésus, dite à cette occasion, servira à sa condamnation ; ses ennemis la fausseront et essayeront d'en faire un grief digne de la mort; on l'accusera d'avoir voulu détruire le Temple, lui qui se donnait comme ayant la puissance de le rebâtir en trois jours.

Cependant, la présence de Jésus à Jérusalem ne fut pas autrement inquiétée. Il s'y trouvait pour la Paque, au jour même de la solennité, il fit de nombreux miracles, mais

(i) Voir, pour la valeur chronologique de cette parole, l'Appendice A. Chronologie générale de la vie de Jésus.

2<jO JESUS CHRIST.

l'historien de cette époque de sa vie ne nous en donne pas le détail. C'étaient, comme nous le verrons plus tard, des guérisons de toute nature, car Jésus aimait à révéler sa mission par ses bienfaits. La multitude se pressait autour de lui, et un grand nombre, témoin de ses prodiges, le regardaient comme le Messie; mais il se tenait en réserve à leur égard (i), suivant la remarque expresse de l'Évangéliste.

L'homme est ordinairement emporté par l'opinion qu'il a soulevée et qui l'acclame. La faveur publique l'entraîne plus loin qu'il ne veut; au lieu de la maîtriser, il la subit et il la suit ; il se prétend le maître de la foule, il n'en est que l'esclave ; il la croit subjuguée, elle n'est qu'éblouie; convaincue, elle n'est que curieuse ; dévouée à sa personne, à sa cause, elle n'obéit qu'à ses intérêts, à son igoïsme. Dès qu'il lui demande le sacrifice, elle recule, elle trahit, elle se révolte et, dans sa colère, elle brise celui qui s'en croyait l'idole.

Jamais Jésus ne l'a subie un instant; il connaissait l'homme dans son essence, il n'avait nul besoin qu'on lui apprît ce qu'il était (2). Dès la première rencontre, il juge cette multitude : il la sait inconstante et légère, avide de nouveauté et de bienêtre, facile à intimider et à séduire, toujours prête à s'émouvoir, quand on l'étonné ou qu'on flatte ses préjugés, plus prompte à se retourner, lorsqu'on veut lui imposer les leçons de la vérité et le frein de la justice; il prévoit qu'elle sera le jouet des maîtres auxquels elle est asservie. Ce n'était pas là le terrain approprié pour la semence divine; Jérusalem, malgré l'amour qu'il avait pour elle, lui inspirait de la défiance.

L'action de Jésus, dans ce premier voyage, ne fut pas limitée à la classe populaire, elle fit son chemin parmi les riches, les docteurs et les prêtres; son nom, sa conduite, ses paroles durent être l'objet de discussions vives et d'ardents commentaires.

Rarement ceux qui passionnent la multitude laissent indifférents ses maîtres. Dieu a ses élus partout; mais ceux que la vérité éclaire dans le monde officiel n'ont pas toujours la même franchise ni le même élan que les âmes simples du peuple : leur situation les enchaîne, ils ont mille intérêts à ménager, et ils ne répondent qu'avec circonspection à l'appel de leur conscience.

(ij Jean, h, 24. — (2) Jean, ii, 25.

JEAN LE PRÉCURSEUR ET l'aVÉNEMENT DE JÉSUS. 2^1

De ce nombre était un certain Nicodème.

Pharisien influent, il paraît avoir appartenu au grand Conseil (i). D'après le Talmud (2), son nom vrai était Bonaï. Il était prêtre, exerçait une fonction publique et était chargé de la surveillance des eaux et des puits, afin de pourvoir aux besoins des étrangers qui affluaient à la ville, aux grands jours de fête. Il vivait encore lors du siège de Jérusalem par Titus, et il appartenait à l'une des trois familles juives les plus opulentes de la métropole. Lorsque la persécution sévit contre les disciples de Jésus, ses biens auraient été confisqués, et sa famille réduite à l'indigence.

Nicodème avait été frappé par l'enseignement et surtout par les miracles de Jésus. Dans la sincérité de sa foi naissante, il voulut s'éclairer et s'instruire de la bouche même du Maître. Il lui fit demander un entretien secret (^) et vint le trouver, la nuit, remarque l'historien, sans doute afin de ne point éveiller contre lui les soupçons. Approcher Jésus, dès ce moment, c'était se compromettre. Malgré sa réserve, une telle démarche dénote un cœur droit. Chercher la lumière, même avec timidité, est toujours digne d'éloge et de respect.

Ce qui étonna les Pharisiens et tous les lettrés de bonne foi., dès la première manifestation de Jésus, c'était le retour, le réveil de l'esprit prophétique. Jésus ne leur faisait l'impression ni d'un scribe, ni d'un docteur, ni d'un haggadiste, mais d'un prophète; sa parole ne s'appuyait point, comme celle de tous les maîtres qui, depuis quatre siècles, enseignaient le peuple, sur la lettre de la Loi et sur des traditions humaines, elle était d'inspiration directe. Prophète : nul nom, dans la bouche d'un Pharisien, n'était plus flatteur ni plus grand.

Nicodème le donna à Jésus, et c'est par lui qu'il ouvrit l'entretien :

— Nous savons, dit-il, que vous êtes un Maître envoyé de Dieu; car nul ne peut faire les signes que vous accomplissez, si Dieu n'est avec lui.

Jésus, dont le regard lisait jusqu'au fond dans cette âme indécise, alla droit à la question qui l'agitait et qui préoccupait tous les esprits religieux, tous les contemporains de Nicodème :

(i) Jean, vu, 47. — (2) Ttianith, fol. 20. i; Sanhédrin, tb!. 4^, i. — Cf. LiGHTFOOT, Hor<£ hebraic<£ et talmud., in Evangd. Joan. — (3^ Jlan, m, i et suiv.

— « En vérité, en vérité », lui dit-il, « personne, s'il ne naît de nouveau, ne peut voir le Royaume de Dieu. »

Rénaître, ce mot profond, qui cache toute la doctrine de Jésus sur le Royaume spirituel et la fonction du Messie, déconcerta Nicodème, heurta de front tous ses préjugés. Il était de ceux qui croyaient qu'on peut parler de renaissance à un païen, à un pécheur; mais un vrai fils d'Abraham, un Israélite de race pure, un Pharisien zélé, qu'a-t-il besoin d'une transformation .f^ N'est-il pas digne, par son sang même et sa fidélité, du Royaume des cieux-f^ Affectant alors de donner au mot de Jésus un sens tout matériel, il répondit, non sans quelque artifice et une pointe d'ironie qui couvrait mal son embarras : — Comment un homme déjà vieux peut-il naître .^^ Peut-il rentrer dans le sein -de sa mère et naître de nouveau 'f

Jésus renouvela son affirmation, en l'expliquant :

— <( En vérité, en vérité, je te le dis, nul, s'il ne renaît de l'eau et de l'Esprit-Saint, ne peut entrer dans le Royaume de Dieu. » Le baptême de l'eau, tel que Jean le donne, prépare la régénération, mais l'effusion de l'Esprit promise au temps messianique peut seule l'accomplir.

Pour renverser d'un coup ses préjugés de race, Jésus enveloppe et confond sous la même infériorité, dans la même indignité et la même impuissance, tout ce qui n'est pas Dieu et son Royaume :

— (' Ce qui est né de la chair «, dit-il, « est chair », quels que soient le nom, le privilège et la race. « Ce qui est né de l'Esprit est esprit. »

Entre la chair et l'Esprit, il y a un abîme. L'Esprit peut être répandu sur la chair, la chair ne saurait d'elle-même s'élever vers l'Esprit. Quiconque veut entrer dans le Royaume de l'Esprit doit naître de l'Esprit.

— « Ne t'étonne donc pas », ajouta Jésus, « de ce que je t'ai dit : qu'il vous faut naître de nouveau. » L'Esprit est mystérieux et libre comme le vent. « Il souffle où il veut. Tu entends sa voix, et tu ne sais ni d'où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de tout homme qui est né de l'Esprit. » Il est impénétrable comme Dieu d'où il vient, comme Dieu où il retourne.

Nicodème étonné, ébloui, cherchait à comprendre ce mystère dont la science pharisaïque ne lui donnait pas la clef.

— Comment, répondiî-il, cela peut-il se faire .f^

— « Tu es maître en Israël », répliqua Jésus, « et tu ignores ces choses r »

Les prophètes, en effet, ont partout annoncé l'effusion de l'Esprit pour l'époque messianique, effusion qui ferait d'Israël un peuple saint et créerait en lui cette vie nouvelle dont Jésus pariait à Nicodème : c'était l'âme de leur doctrine et de leurs espérances. Mais une condition s'imposait : l'obéissance de la foi en la parole des envoyés de Dieu. Cette docilité, Jésus la demande à son interlocuteur; celui qui croit comprend, celui qui se retranche derrière sa science humaine et littérale reste dans les ténèbres.

Alors, s'unissant à tout le corps des prophètes dont Nicodème ne pouvait méconnaître l'autorité :

— « En vérité, en vérité », s'écria Jésus, « je te le dis, croyez en notre parole, ce que nous avons vu, nous le disons; ce que nous avons entendu, nous l'attestons. Mais, en dépit de nos titres, vous n'acceptez pas notre témoignage. Même, si je vous parle des choses terrestres )>, c'est-à-dire des conditions qui s'imposent à l'homme pour entrer dans le Royaume, (' vous ne croyez pas : comment donc croirez-vous, lorsque je vous dirai les choses du ciel » et les mystères du Royaume de Dieu .^

Nicodème était devenu silencieux.

Jésus sentit que le reproche l'avait amené à la confiance; il lui entr'ouvrit alors ce monde divin que nul ne saurait connaître en dehors du Fils de l'homme, car « personne n'a pénétré le ciel » et la volonté de Dieu, « si ce n'est celui qui en est descendu, le Fils de l'homme ».

— Tu sais que « Moïse », dit-il, <' a élevé le serpent dans le désert (i), à la face du peuple, et que ceux qui le regardaient étaient guéris; ainsi faut-il que le Fils de l'homme soit élevé à la face du monde, afin qu'on le regarde et qu'on croie en lui. Celui qui croira ne périra point : il aura la vie éternelle, la vie même de Dieu. »

Jésus laisse entrevoir dans un même rayon où la gloire et le supplice du Fils de l'homme se confondent, et où le supplice se dissimule sous la gloire, l'immense destinée du Messie. Tout le mystère de cette destinée a sa source insondable dans l'amour de Dieu. C'est par amour que « Dieu a envoyé son Fils dans le monde; il ne veut pas juger le monde par lui,

(i) Nombres, xxi, 9.

il veut le sauver par lui. Quiconque croit en lui est sauvé, quiconque ne croit pas est jugé » : il se condamne lui-même. Aujourd'hui, c'est l'heure du salut et de « la crise » ; il faut qu'elle ait son cours.

Une question surgit à la vue de ce triage de l'humanité autour du Fils de l'homme. Les uns croient et viennent, les autres ne croient pas et sont repoussés ; pourquoi t'

— « La Lumière est venue dans le monde », dit Jésus. « Si les hommes ont préféré les ténèbres, c'est que leurs cœurs étaient mauvais. Quiconque fait le mal hait la lumière, et de peur que ses œuvres ne soient arguées, il ne vient pas à la lumière. Celui qui fait la vérité vient à la lumière, afin que ses œuvres scient manifestées, car elles sont faites en Dieu. » Ce qui vient de Dieu retourne à Dieu.

Cet entretien de Jésus et du Pharisien Nicodème est la première révélation écrite de l'enseignement du Maître; elle nous a été conservée par le quatrième Évangile, dans quelques sentences qui la résument et en font ressortir les grandes lignes et la profondeur.

On voit ce qu'est le Royaume de Dieu : la participation de l'homme à la vie même de Dieu; on voit comment on y arrive : par une seconde naissance qui fait de l'homme un être nouveau, non plus charnel, mais spirituel; on apprend quelle est la condition de cette naissance : le baptême de l'eau et de l'Esprit; et on sait désormais que, pour entendre ce mystère, il faut la foi à la parole des envoyés de Dieu et de celui qui les domine tous, le Fils de Dieu. Jésus se dessine lui-même dans une pénombre que les événements ultérieurs transformeront en clarté : il est le grand signe dressé au milieu des siècles et des peuples, — signe douloureux et éclatant, comme la croix par laquelle il triomphe et sur laquelle il mourra supplicié.

Ce qu'il a dit à l'oreille de quelques Juifs dans cette nuit mémorable d'avril, entre les murs d'un petit cénacle, a éclairé le monde entier. L'Esprit souffle toujours où il veut. Les âmes touchées par lui renaissent, et ce qui était chair devient Esprit : c'est le grand fait de la vie des consciences. Le Fils de l'homme, alors inconnu, est élevé désormais dans le ciel ouvert qui éclaire l'humanité; tous les yeux le voient et le verront. Ceux qui le regardent avec foi sont incorporés à lui dans l'éternelle vie, les autres roulent dans la chair et le sang,

JEAN LE PRÉCURSEUR ET l'aVÉNEMENT DE JÉSUS. 2^$

abîmés dans les ténèbres et la mortalité. Chaque mot de Jésus a un rayonnement sans fin, ses paroles ne passent pas. Les vérités qu'il a dites restent immuables comme le firmament, le temps les commente au lieu de les effacer, elles nous emportent dans un monde nouveau. Nul maître, avant lui ni après lui, n'a parlé une telle langue : ni les moralistes grecs ou romains, ni les rabbis de la Judée, aucun philosophe, aucun réformateur. Ce ne sont pas là des abstractions vides et de rigides préceptes, mais des paroles vivifiantes qui traduisent les faits les plus profonds de la conscience et que la conscience seule peut vérifier, — si elle a le courage d'expérimenter Dieu dans la foi et dans le sacrifice.

Quel en a été l'effet sur Nicodème.^ L'Évangéliste ne le dit pas. On peut soupçonner que de telles révélations, sorties d'une telle bouche, portèrent la lumière au fond de l'âme du Pharisien. Il devint le disciple du Maître, un de ses disciples cachés, mais toujours prêts à le défendre. Nous l'entendrons plus tard, dans une scène tumultueuse du Sanhédrin et des docteurs, ses collègues, résolus à se saisir de Jésus, élever la voix de la justice et s'écrier : Est-ce que notre loi permet de condamner un homme sans l'avoir entendu (i}l Et, lorsque la haine juive aura réussi à se défaire du Christ, sa fidélité suivra le Maître jusque dans la mort; il se joindra à Joseph d'Arimathie et aux autres disciples pour rendre au Crucifié honni les devoirs de la sépulture, et il viendra embaumer son corps, portant une riche provision d'aromates, « un mélange de myrrhe et d'aloès, environ cent livres (2) ».

Jésus ne prolongea pas son séjour à Jérusalem. Les fêtes finies, il quitta la ville avec ses disciples, et vint se fixer dans la campagne de Judée (5). Cette expression vague ne nous permet pas de déterminer le lieu choisi. Il parcourut en divers sens cette terre qui reçut ainsi, avant la Samarie et la Galilée, les prémices de son apostolat. Nul souvenir n'est resté de son passage; on n'en retrouve aucune trace ni à Bethléhem, ni à Karim, ni à Hébron, ni à Engaddi, ni sur les confins de l'Idumée. Saint Jean rapporte seulement que la Judée. entière fut remplie de sa voix, et que de tous les villages et de toutes les villes, la foule accourait pour le suivre et l'entendre.

(i) Jean, vir, W- — (2) Jean, xix, ^q. — (?) Jean, m, 22.

En évangélisant la Judée, il obéissait aux exigences de son rôle, caria Judée était le centre obligé de toute action prophétique et messianique. Un envoyé de Dieu pouvait-il ne pas se fixer dans ce sol sacré entre tous, qui portait le Temple, nourrissait la tribu la plus illustre, et conservait plus ardente, plus pure, la vie nationale et religieuse? La Providence y avait fait naître Jésus; la terre de Juda était à ce titre sa vraie patrie; c'est dans son désert que Jean avait annoncé sa venue ; c'est à son peuple que Jésus devait se montrer.

Ce séjour en Judée dura plusieurs mois. Il la quitta pour revenir en Galilée par la Samarie, quatre mois avant la moisson, c'est-à-dire en décembre de l'année 781 de Rome (1). Un mot du quatrième Évangile nous fournit une indication précieuse, malgré son laconisme, pour caractériser cette période de l'évangélisation judéenne. « Il baptisait, non pas lui, mais ses disciples (2); il faisait des prosélytes, et tous allaient à lui (5). « Il paraît évident que Jésus a voulu consacrer les premiers temps de sa vie publique à préparer lui-même le peuple à recevoir sa parole et à subir son action. Ce que Jean- Baptiste avait si péniblement tenté, il ne le recommence pas, il le complète, il le confirme. Toute sa prédication semble avoir été résumée en deux lignes que l'Évangile de saint Marc nous a gardées fidèlement (4); il ne dit plus comme Jean : « Les temps sont proches »; il dit : « Les temps sont accomplis. » S'il proclame, comme son Précurseur, la loi nécessaire de la transformation et de la pénitence, il ajoute que « le Royaume des cieux vient », et il demande la « Foi à l'Évangile », à la nouvelle dont il est le porteur et la réalisation; il laisse ses disciples baptiser comme Jean , et il prélude à l'institution du baptême chrétien qui sera le signe efficace de la régénération spirituelle de l'humanité. L'attrait de sa parole et de sa personne est puissant; toute la campagne de Judée est remuée de nouveau, et la foule accourt vers lui, attirée par le prestige de sa vertu et de ses miracles.

Une des idées dominantes qui, à ce moment, passionnent la multitude et ses docteurs, les nombreux disciples de Jean et ceux de Jésus, c'est la purification nécessaire pour être digne du Royaume.

(i) Jean, iv, î^ — (2) Jean, m, 22,26. — (j) Jean, iv, 12. — (4) Marc, i, m.

JEAN LE PRÉCURSEUR ET L'aVÉNEMENT DE JÉSUS. 2^7

Un fait significatif révèle cet état de l'opinion publique (i) : il s'agit d'une controverse entre un ou plusieurs j'uifs et les disciples du Baptiste, précisément au sujet de la purification.

Quel était le fond du litige? S'agissait -il de la valeur relative des ablutions prescrites par la loi, du rite nouveau institué par Jean, du baptême tel que le pratiquaient les disciples de Jésus? Rien dans le récit du quatrième Évangile n'autorise à trancher ces doutes. Le détail saillant relevé par l'historien, -et qui seul importe, c'est l'ombrage que prennent les sectateurs du Baptiste du succès croissant de Jésus.

A la suite du débat qu'ils avaient soulevé, ils vinrent trou- Ver leur maître, qui continuait de baptiser la foule et dont le rôle ne devait prendre fin qu'un peu plus tard. Il était alors à Énon, petite localité renommée par l'abondance de ses sources et dont le nom et la trace se sont perdus. Saint Jérôme, suivant Eusèbe, la place près de Salem, dans la vallée du Jourdain, sur la rive droite, à huit milles au sud de Scythopolis. Peutêtre, alors, appartenait-elle au territoire de la province de Judée; — Maître, dirent à Jean ses disciples, celui qui était avec toi au delà du Jourdain, celui à qui tu as rendu témoignage, le voilà qui baptise; et tous viennent à lui.

Le dépit et l'humeur jalouse transpirent dans ces paroles. Le succès de Jésus affectait ceux qui s'étaient ralliés au Baptiste; il leur semblait que la gloire de leur maître était en déclin, qu'il allait être éclipsé par un autre, un nouveau venu ; ils ne se résignaient pas à cette défaite dans laquelle ils se voyaient entraînés.

L'abnégation est une vertu rare, l'une des plus difficiles; l'individu la pratique quelquefois; les partis, les écoles, jamais. On voit des chefs s'honorer par elle, mais ils ne réus-sissent pas à l'inspirer en masse à leurs disciples. La grande âme de Jean en fit l'épreuve. Malgré son ascendant, son héroïque oubli de lui-même devant le Christ, ses efforts répétés pour lui rallier les esprits, il ne parviendra pas à donner à Jésus tous ceux qui l'appelaient maître, et les Johannites deviendront, sous le nom de Mendaïtes, une secte qui se perpétuera de longs siècles.

La plainte de ses disciples provoqua de la part de Jean un témoignage nouveau sur le Messie. Le renoncement personnel

(i) Jean, m, z^ et suiv.

a rarement tenu un langage plus sincère et plus digne, plus humble et plus délicat; jamais, à coup sûr, il n'a inspiré un pareil éloge de celui-là même devant qui il était accompli.

— Pourquoi ce trouble et ces vaines discussions ? dit Jean- Baptiste. (' L'homme ne peut rien recevoir, s'il ne lui a été donné du ciel (i). » Si j'ai été la voix du désert, c'est Dieu qui l'a mise en moi. Je ne suis que ce que Dieu m'a fait. Du reste, « vous êtes vous-mêmes témoins que j'ai dit et répété : Je ne suis point le Christ, mais envoyé devant Lui ».

« L'époux est celui qui a l'épouse; mais l'ami de l'époux qui se tient debout et l'écoute, se réjouit d'une grande joie, à la voix de l'époux. Cette joie a été pleinement mienne. »

Il comprenait que sa destinée s'achevait, et s'y résignant d'une âme douce et ferme : — Il Faut, ajouta-t-il, qu'il croisse et que je diminue.

La pensée du Messie dans lequel il vit absorbé , depuis sa première rencontre avec Jésus, au delà du Jourdain, l'enveloppe tout entier; il le regarde, il le contemple. Nos vulgaires distinctions humaines ne suffisent plus à le peindre, comme il le voit; et, pour en parler, il invente un langage nouveau.

— « Il est celui qui vient d'en haut », dit-il, rappelant les paroles de Zacharie, son père, qui nommait le Christ : « Celui qui se lève ou qui germe dans les hauteurs (2). Il est au-dessus de tous », car tous les autres procèdent de la terre; or, « quiconque sort de la terre est fait de terre et parle de terre ». L'origine détermine la nature, et la nature détermine et limite nos paroles et notre activité. Mais lui, « il vient du ciel; ce qu'il dit, c'est ce qu'il a vu et entendu » dans le ciel, où la Vérité est comme la lumière, immuable, infinie. Il rend témoignage de ce qu'il a vu et entendu; mais, ajouta-t-il en regardant ses disciples, « on ne reçoit pas son témoignage »; et pourtant, recevoir son témoignage, « c'est attester que Dieu est véritable » .

« Ses paroles sont des paroles de Dieu » ; il ne peut errer, « Dieu lui a donné l'Esprit sans mesure ». La vision du Baptême repasse devant ses yeux.

— (( Le Père w, dit-il, « aime le Fils, il a tout remis entre ses mains. Croyez en lui. Celui qui croit au Fils a la vie éternelle, celui qui ne croit pas ne verra pas la vie, mais l'ire de Dieu demeure sur lui. »

(i) Jean, m, 27. — (2) Luc, i, 78.

Ce mot, — le dernier par lequel il adjure ses disciples de se rallier à Jésus, — est le testament du grand prophète.

La colère de Dieu revient sur les lèvres de Jean comme au début de son ministère; alors, c'était la colère de la justice dont il menaçait les obstinés réfractaires au repentir; aujourd'hui, il épouvante les aveugles qui résistent à l'appel du Messie, par la colère de l'amour méconnu.

Il se taira désormais.

Il n'a plus rien à dire de son Maître. Mais nous le verrons plus tard tenter un effort suprême, du fond de sa prison, pour obliger le Maître lui-même à parler et à convaincre ses disciples récalcitrants.

Le bruit des succès de Jésus dans les campagnes de Judée vint aux oreilles des Pharisiens, qui s'en émurent. La rivalité jalouse des Johannites dut renforcer l'opposition naissante qui s'était déjà révélée à la métropole. Jésus en fut averti; ses disciples, dont plusieurs avaient été les disciples de Jean et qui formaient entre Jean et lui un lien constant, lui transmettaient les incidents qui se produisaient; il ne voulut point donner une impulsion trop forte à l'hostilité de ses ennemis. Son œuvre commençait à peine, il était sage de se retirer de la lutte : l'éloignement apaise les conflits.

Jésus quitta la Judée, emmenant ses disciples, et se mit en marche pour la Galilée, en prenant la route de la Samarie,

Page 1