‹ Jésus-ChristChapitre 18 sur 98 · JÉSUS CHEZ LES SAMARITAINS · texte numérisé non relu

JÉSUS CHEZ LES SAMARITAINS

La Samarie doit son nom à sa métropole, qui l'a emprunté à la colline « Chaméron », sur laquelle un roi d'Israël, Omri, neuf siècles avant Jésus, l'avait bâtie; la colline même fut ainsi appelée de « Chamor », l'un des fils de Chanaan (i).

On retrouve là un exemple de la perpétuité des noms et des traditions dans cet Orient immuable où l'homme, après avoir tant espéré, ne sait plus que se souvenir.

La Samarie, depuis la déposition et le bannissement d'Archélaùs, faisait partie de la province de Judée et relevait directement des procurateurs romains. Pays charmant, entrecoupé de vallées et de montagnes, formant une enclave entre la Judée et la Galilée, il s'étend de la plaine de Saaron à celle du Jourdain, a pour limites au nord la plaine de Jizréel, et au sud rOuady Lubban. Josèphe (2) vante sa fertilité, ses fruits, ses pâturages, le lait de ses troupeaux, l'abondance de ses sources exquises.

Aujourd'hui encore, malgré la désolation de toute la terre palestinienne , la Samarie garde un aspect moins sombre qui contraste avec la Judée, austère et dure comme son sol rocailleux. La ligne des montagnes est molle, les mamelons sont arrondis, les vallées larges, les eaux murmurantes. L'olivier, dont l'air souffreteux ajoute à la tristesse de la Judée, se transforme en Samarie, le tronc et les rameaux se redressent, le feuillage prend une teinte claire, argentée.

Les Samaritains étaient, de la part de tous les habitants de la Palestine, Galiléens et Judéens, l'objet d'une haine pro-

(i) Gen., X, 18. — (2) Antiq., viii, 12, 5.

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fonde qui remontait à plusieurs siècles; le temps, au lieu de l'assoupir, n'avait fait que l'envenimer. La première origine de cette haine fut le schisme des dix tribus, qui brisa l'unité du royaume de David ; puis vinrent l'exil et la chute du royaume d'Israël. La Samarie, que la déportation avait désolée, fut envahie par des colons étrangers venus des provinces de Babel, de Cuthra, d'Ava, de Hamat, de Sapharvaïm, pour repeupler le pays, par ordre de Salmanazar. Le sang d'Éphraïm se mêla au sang de ces païens, et, bien que la religion de Moïse restât souveraine chez les Samaritains, les Israélites, refusant de les reconnaître pour frères, ajoutèrent à leur vieille haine le mépris : ils les appelaient « Cuthéens », du nom d'une des tribus païennes avec lesquelles ils s'étaient mésalliés (i). Lorsque les colons judéens arrivèrent de Babylone, conduits par Zorobabel, et songèrent à reconstruire Jérusalem et le Temple, sous l'inspiration d'Esdras et de Néhémie, ils repoussèrent avec indignation le concours des Samaritains. L'injure fut cruelle; on s'en souvint en Samarie deux siècles plus tard. Manassé, le frère du grand prêtre Jaddua, exploita cette rancune et bâtit, avec la permission d'Alexandre, sur le Garizim , un temple rival de celui de Jérusalem (2). Cet attentat sacrilège redoubla l'animosité des vrais Juifs contre les hérétiques et les schismatiques. Le temple de Garizim fut détruit par l'Asmonéen Jean Hyrcan, l'an 129 avant Jésus Christ. Les ruines subsistent encore, et la montagne, découronnée de son sanctuaire, reste pour les vaincus un lieu d'adoration. Les rares survivants de la secte juive l'appellent, aujourd'hui même, du nom de sainte, de bénie; et comme les Juifs regardent vers Sion, à l'heure de la prière, les Samaritains tournent le visage vers le Garizim.

Au premier siècle, à l'époque de Jésus, les rapports entre les Juifs et les Samaritains n'avaient rien perdu de leur hostilité haineuse. Tout dure et se renforce dans cette race opiniâtre. Il n'était pas sans péril de traverser la Samarie en allant à Jérusalem ; beaucoup de Galiléens se détournaient pour l'éviter, et s'engageaient dans la vallée du Jourdain ou à travers la plaine de Saaron. Les Samaritains se vengeaient du mépris par la violence; ils refusaient l'hospitalité.

L'ostracisme dont ils étaient frappés, depuis plusieurs siècles, les avait tenus absolument étrangers à tout le déve-

(i) Ac\., IX, 14. — (1) Antiq., xi, 8, 2.

loppement religieux d'Israël. Ils se contentaient du Pentateuque et peut-être des anciens prophètes; mais rien de la doctrine pharisienne n'avait accès chez eux. Le seul point de contact avec les Juifs, en ces temps, c'est qu'ils attendaient, comme eux, le Messie, le grand prophète annoncé par Moïse (i).

Cette espérance était exclusivement religieuse; aucune ambition politique, aucun rêve terrestre, n'en altérait la pureté. Leur grand prophète n'était point, comme chez les Juifs, le Dominateur universel, mais un envoyé semblable à Moïse, un législateur, un réformateur, dont le rôle serait tout moral et spirituel.

Ils ne repoussaient pas seulement la tradition et les observances des docteurs, ils les ignoraient. Rien ne peut traduire le dédain que les maîtres, les orthodoxes rigides, avaient pour cette peuplade, abominable à leurs yeux; ils évitaient de la nommer; la dernière injure dans leur bouche n'était pas l'épithètede païen ou de publicain, c'était celle de Samaritain.

Elle ne fut pas épargnée à Jésus (2).

Loin de partager les sentiments et les préjugés de ses contemporains, Jésus aimait ces excommuniés de Samarie (3); et s'il voulut, en quittant la Judée, traverser leur territoire, c'est qu'il savait trouver là, dans ce milieu fermé à l'influence de ses ennemis, un sol préparé à recevoir sa parole.

Son attente ne fut point déçue.

Toute cette vieille terre de Kanaan est peuplée de souvenirs. Les plus sacrés se groupent autour de l'antique Sichem. Cette ville, qui tenait son nom d'un chef de la tribu des Hévéens, était située entre l'Ébal et le Garizim, au croisement des deux routes dont l'une mettait en communication la « grande mer (4) » avec le Jourdain et les pays d'au delà, l'autre, la Mésopotamie et les plaines de la Chaldée avec l'Egypte et l'Occident. Non loin se trouvait la forêt de chênes de Moreh où Abraham avait campé et où Dieu lui avait dit : « Je donnerai cette terre à ta race. » En mémoire de sa vision, le Père des croyants avait élevé en cet endroit une pierre à Jéhovah (5).

(i) Deut., xvm, 2$. — (2) Jean, vu, 42. — (3) Luc, x, xvii.

(4) Expression usitée chez les écrivains hébreux pour désigner la Méditerranée.

(s) Genèse, xii, 7.

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Jacob, à son retour de Mésopotamie, où il avait servi deux fois sept ans son oncle Laban, avait dressé là ses tentes, et lui aussi y avait élevé une pierre pour sacrifier au Tout-Puissant d'Israël. Le patriarche acheta un champ près de Moreh et y creusa, pour les besoins de sa famille et de ses troupeaux, un puits profond (i). C'est là que Joseph, mourant en Egypte, demanda d'être enseveli un jour. Moïse, fuyant la terre des Pharaons, se souvint des dernières volontés du grand homme; il emporta ses ossements jusqu'au seuil de Kanaan (2), et c'est Josué qui vint les déposer dans le champ acheté par Jacob aux fils de Chamor, l'Hévéen (3). Là encore, sur les pentes de l'Ébal et du Garizim, Josué disposa les douze tribus et fit proclamer les bénédictions et les malédictions qu'on lit dans le Deutéronome (4).

Sichem, grandie, était devenue la capitale du royaume d'Israël, mais sa splendeur s'évanouit bientôt.

Au temps de Jésus, la province de Samarie avait pour métropole une ville nouvelle, construite par Hérode à l'ouest de Tancienne capitale, sur la colline qui domine la plaine de Saaron, et nommée par lui Sébaste, du nom d'Auguste, son suzerain tout-puissant. Mais Sichem restait vénérable par ses souvenirs; sa situation privilégiée près des deux voies qui forment les principales lignes de communication entre Torient et l'occident, le nord et le midi, lui valut une grande importance commerciale; les Juifs l'appelaient dédaigneusement Sichar (^).

Lorsque Jésus, suivant la route même qui avait vu passer Abraham et Jacob, revenait de Judée en Galilée, il fit halte justement près de Sichem, la ville dédaignée, dans le champ que Jacob avait donné à Joseph, son fils, et au bord du puits creusé par le patriarche (6). Fatigué du voyage, il s'assit sur la margelle. C'était pendant la saison d'hiver, au milieu de décembre. Il était midi, la sixième heure du jour, suivant les

(i) Genèse, xxm, i — (2) Exod., xiii, 19. — (3) Josué, xxiv, 32. — (4) Deut., xxvii-xxx.

(î) Le nom de Sichar ou Sycar parait être en effet un sobriquet injurieux donné par les Juifs, à une certaine époque, à la ville de Sichem. On peut le dériver de l'hébreu seqer, mensonge, ou sicor, ivrogne. Dans le premier cas, les Juifs auraient fait allusion au culte, mêlé de paganisme, des Samaritains ; dans le second, ils auraient relevé un vice commun, semble-t-il, chez les habitants de la montagne d'Éphraïm. Plusieurs passages de l'histoire parlent des ivrognes d'Éphralm. (Isaie, xxviir, 1,3.)

(6) Jean, iv, i et suiv.

Orientaux. Les disciples étaient allés jusqu'à la ville acheter des vivres, le laissant seul.

Il paraissait attendre.

Une femme de Samarie vint puiser de l'eau.

Jésus lui dit : c Donne-moi à boire. »

Mais elle, à son langage, reconnaissant un Juif, s'en défendit. — Comment, lui dit-elle, étonnée, vous, Juif, me demandez-vous à boire, à moi, une Samaritaine .^^ Les Juifs dédaignent de rien demander aux Samaritains.

Jésus lui répondit : « Si tu connaissais le Don de Dieu, et quel est celui qui te dit : Donne-m.oi à boire, peut-être lui aurais-tu demandé toi-même, et il t'eût donné de l'eau vive. »

Cette parole énigmatique surprit la Samaritaine et éveilla sa curiosité. — Seigneur, lui dit-elle, vous n'avez pas avec quoi puiser, et le puits est profond. D'où auriez-vous donc de l'eau vive .? Y a-t-il une eau meilleure que celle-ci .? Êtes-vous plus grand que notre père Jacob, qui a donné ce puits et en a bu lui-même, et ses enfants et ses troupeaux ?

Jésus, suivant sa pensée et voulant élever celle de la femme, lui répondit : « Celui qui boit de cette eau aura soif encore ; mais qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura plus jamais soif. L'eau que je lui donnerai deviendra en lui une source jaillissante jusqu'à la vie éternelle. »

La femme, plus curieuse encore qu'éclairée, lui dit avec vivacité : — Seigneur, donnez-moi de cette eau, afin que je n'aie plus soif et que je ne vienne plus puiser ici.

Jésus vit bien que la Samaritaine ne saisissait pas le sens de ses paroles; afin d'ouvrir ses yeux à la vérité, il voulut pénétrer sa conscience : c'est là qu'il faut frapper pour que l'âme s'ouvre et comprenne Dieu.

— « Va », lui dit-il, « appelle ton mari et venez ici. »

Le mot avait porté; elle essaya de se dérober par une réponse ambiguë, ne voulant ni se livrer ni mentir : — Je n'ai pas de mari, dit-elle. Jésus reprit : « Tu as bien dit que tu n'as pas de mari. Tu as eu cinq hommes, et celui que tu as maintenant n'est pas ton mari. Tu as dit vrai en cela. »

— Seigneur, s'écria la femme, se sentant devinée, je vois que vous êtes un prophète.

Aussitôt sa pensée s'éleva. — Nos pères, ajouta-t-elle, en montrant le Garizim, ont adoré sur cette montagne, et vous, Juifs, vous dites que le lieu où il faut adorer, c'est Jérusalem.

— (( Femme, crois-moi, voici l'heure où, désormais, vous

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n'adorerez le Père ni sur cette montagne ni à Jérusalem. Vous autres, Samaritains, vous adorez ce que vous ne connaissez pas; nous, Juifs, nous adorons ce que nous savons, car le salut promis par Dieu vient des Juifs.

(( Mais voici Theure, — et elle est maintenant venue, — où les vrais adorateurs adoreront le Père en Esprit et en Vérité, car ce sont là ceux que cherche le Père. Dieu est Esprit, et ceux qui l'adorent le doivent adorer en Esprit et en Vérité. »

— Je sais, dit la femme, répétant une idée devenue populaire, je sais que le Messie va venir.

Et, toute prête, dans la simplicité de sa foi, à l'écouter : — Quand il sera venu, ajouta-t-elle, il nous annoncera toutes choses.

Jésus, voyant cette âme ouverte, se dévoila.

■ — « Le Messie », lui dit-il, « c'est moi, moi qui te parle. »

Cette rencontre d'une femme au puits de Jacob, cette demande d'un verre d'eau, ce colloque, ces incidents si ordinaires de la vie, ont donné à Jésus l'occasion d'une manifestation de lui-même touchante et sublime dans son intimité.

Il est le Christ, celui qui vient et qu'on attend chez les Samaritains et chez les Juifs et dans l'humanité entière, il le dit à une pécheresse que sa présence a transformée, que sa parole a initiée à la vie éternelle ; il se nomme le Don de Dieu ; à quiconque le demande, il communique l'Esprit qu'il appelle l'eau vive, empruntant ce symbole à l'eau même qu'il demandait à la Samaritaine.

Qu'est-ce que cet Esprit .^^ D'où vient-il.? Où va-t-il .^^ Impénétrable en lui-même, il n'est connu que par ses effets, car il devient dans l'ame des croyants une source jaillissante qui, seule, apaise la soif de leurs aspirations infinies. Comme les sources terrestres dont le point d'arrivée est à la hauteur de l'origine, l'eau vive de l'Esprit sort des profondeurs de Dieu, jaillit dans la conscience et va se perdre en Dieu. Donner cette eau vive, voilà la fonction propre du Messie : il est le vrai puits de Jacob, creusé par Dieu même à l'entre-croisement des routes par lesquelles passe la caravane humaine; il fonde ainsi la Religion éternelle, le culte en esprit et en vérité. Désormais, plus de Jérusalem, plus de Garizim; il est le seul Temple, et ce Temple est dans toute âme où TEsprit habite et qui adore Dieu dans cet Esprit d'amour et de vérité : c'est son Église et son Royaume.

Pendant que Jésus évangélisait la Samaritaine, ses disciples revinrent de la ville. Ils s'étonnèrent de voir le Maître converser ainsi. La coutume juive traitait la femme avec un certain mépris, on ne la saluait pas, on ne causait pas en public même avec sa propre femme. Les rabbins, exagérant encore ces usages sévères (i), dédaignaient de l'instruire. — Jetez les paroles de la Loi au feu, disaient-ils avec un âpre orgueil, plutôt que de les lui communiquer. Les disciples de Jésus devaient être imbus de ces préjugés : de là leur étonnement. Mais tel était leur respect religieux pour le Maître, qu'aucun d'eux n'osa lui manifester sa surprise et ne se permit la moindre réflexion; ils n'eurent pas même la curiosité de lui demander ce qu'il disait avec cette femme de Samarie.

Jésus obéit à une loi plus haute; au grand scandale des Pharisiens, il n'a aucun souci des traditions humaines et n'hésite jamais à les fouler aux pieds, toutes les fois qu'il les trouve en travers de son œuvre. D'une initiative souveraine, soit qu'il parle, soit qu'il agisse, dans les circonstances les plus simples de la vie, il n'échappe pas seulement à son milieu, il domine les temps. Jamais on ne surprend en lui le Juif, avec ses étroitesses et son particularisme; c'est le Fils de l'homme qui se montre dans l'éternelle beauté et vérité; ses actes commandent des moeurs nouvelles, ses paroles enrichissent la raison de clartés surhumaines et l'initient aux secrets impénétrables de Dieu.

Cet entretien au bord du puits de Jacob avec une femme, et une femme déchue, reste un des témoignages les plus touchants de la bonté et de la miséricorde du Christ; il se montre déjà le bon berger qui ramène les brebis perdues. Tout ce qui est faible, errant, égaré, est destiné à être de son troupeau; pour lui appartenir, la misère est un titre. Qui dira ce que la femme doit d'élévation et d'honneur à cette Samaritaine à laquelle le Maître n'a pas dédaigné de demander à boire , et avec laquelle il a causé de cette eau mystérieuse qui désaltère ceux qui, comme la femme, ont senti dans la douleur une soif plus ardente de l'éternelle consolation !

A l'arrivée des disciples, la Samaritaine s'éloigna, laissant, pour le repas des voyageurs, son urne remplie; tout émue de ce qu'elle venait d'apprendre, elle s'en alla dans la ville. La femme a besoin de communiquer ce qui l'agite et de le dire à

(i) loma, fol. 240, 2.

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tous. Jésus savait bien que ses paroles seraient répétées à Sichem .

— Venez et voyez, dit-elle à tous ceux qu'elle rencontra, j'ai trouvé au puits de Jacob un homme qui m'a dit tout ce que j'ai fait ; c'est peut-être le Messie.

L'idée que le grand Prophète pouvait être là mit la ville en émoi; qui connaît l'Orient, toujours si mobile, si curieux de nouveautés et de religion , ne s'étonnera pas de l'effet produit par la simple parole d'une femme. Les habitants de Sichem sortirent et s'acheminèrent vers le puits du patriarche.

Pendant ce temps -là, Jésus, toujours assis, paraissait absorbé, moins par la fatigue du voyage que par la pensée de l'œuvre qui allait s'accomplir et que la providence de son Père venait d'inaugurer en Samarie.

Il ne mangeait pas.

— Maître, lui dirent ses disciples, mangez, nous vous en prions.

Il refusa.

— « Pour moi, dit-il, j'ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas. »>

Ils n'osèrent insister, et, ne soupçonnant pas la pensée intime de Jésus, ils se disaient silencieusement l'un à l'autre : — Est-ce que quelqu'un lui a apporté à manger '::

Jésus les détrompa.

— « Ma nourriture, ajouta-t-il, est de faire la volonté de Celui qui m'a envoyé, et d'accomplir son œuvre. »

Plus l'homme s'élève, plus il échappe à la tyrannie des besoins. Le corps vit de la terre, mais l'àme se nourrit de Dieu ; rassasiée de lui, elle soutient et relève le corps défaillant. Le sentiment du devoir, sous sa forme la plus haute et la plus pure, était en Jésus dans toute son énergie. La voix de son Père parlant au dedans, c'était sa conscience ; lui obéir, c'était sa vie. L'homme défaille à toute heure, distrait, incertain, inconstant, cédant à la pente de ses instincts et ployant sous le sacrifice; la volonté de Dieu en a demandé à Jésus d'héroïques, il en a fait sa nourriture. Mais, en ce moment, la volonté du Père est pleine de douceur ; après les premières difficultés contre lesquelles il s'est heurté à Jérusalem et en Judée, voilà, dans la Samarie, une terre délaissée, toute une ville qui s'émeut et qui vient à lui.

En effet, comme il parlait de ce qui le faisait vivre, il se tourna vers Sichem. Les habitants s'approchaient.

Il interpella ses disciples :

— « Ne dites-vous pas que, dans quatre mois, ce sera la moisson? Eh bien, moi, je vous dis : Levez les yeux et voyez les champs qui blanchissent déjà pour la moisson. »

Cette foule de Samaritains lui paraissait comme un champ mûr; il eut, en les voyant venir, un tressaillement de joie.

— « Le moissonneur est heureux «, ajouta-t-il. Les épis sont sa récompense, « il les recueille pour la vie éternelle. Ainsi, le semeur et le moissonneur peuvent se réjouir ensemble. » Car, il faut le reconnaître, « autre est celui qui sème, autre celui qui moissonne » . Le Père a divisé la tâche. « Je vous envoie moissonner ce que vous n'avez pas semé. D'autres ont travaillé, et vous, vous entrez dans leurs travaux. »

Jésus faisait allusion aux patriarches et aux prophètes, dont la parole, jetée en terre comme une semence divine, avait dormi là de longs siècles, et qui, tout à coup, à sa voix et sous son action, devenait une moisson mûre prête à tomber sous la faucille des disciples.

Les Sichémites lui firent un accueil enthousiaste et le prièrent de demeurer auprès d'eux. Leurs préjugés hostiles ne tardèrent pas à s'évanouir. Jésus céda à leurs instances, il vint à Sichem et y demeura deux jours.

Le récit sommaire de saint Jean ne nous donne aucun détail sur cette évangélisation de la ville de Sichem. Le succès fut extraordinaire. Au seul témoignage de la femme, beaucoup croyaient déjà en Jésus; mais lorsqu'ils l'eurent entendu luimême, un plus grand nombre encore reconnut en lui le Messie attendu. Il n'est pas question de signes et de miracles, comme à Jérusalem et en Judée. Cette race méprisée, ces excommuniés des Juifs, semblent n'avoir eu besoin, pour adhérer à Jésus, que de l'entendre. Il est probable qu'il leur révéla, comme à la Samaritaine, le mystère de sa messianité et de son royaume où tout homme est appelé, sans distinction de race, à la seule condition de croire en sa parole. Il les releva du dédain séculaire dont les Juifs les accablaient; comme ils croyaient en Moïse, ils crurent au Prophète dont Moïse avait annoncé la venue, et ils virent en lui le Sauveur du monde.

Cet apostolat en Samarie remplit Jésus d'une joie sainte. Il ne rencontra aucune opposition, ne se heurta à aucune barrière de préjugés ou de vaines doctrines, de curiosité humaine ou de légalité; nulle autorité ombrageuse pour lui demander

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les titres de sa mission; nul Pharisien pour opposer à sa parole les arguties de sa science superbe; nulle foule exaltée et exigeante pour réclamer des miracles.

Il dut y voir un présage de l'avenir réservé à sa doctrine, lorsqu'un jour, franchissant les étroites limites de la Judée, elle envahirait le monde païen tout entier. Cette petite moisson était le prélude de la grande, car il savait que son royaume était le royaume des humbles et des déshérités, des petits et des pauvres, des affamés et des altérés. Plus on souffre, plus son accès est facile.

Il en fera l'épreuve dans sa courte carrière. La Samarie le reçoit mieux que la Galilée, la Galilée mieux que la Judée, la campagne judéenne mieux que la métropole, le peuple mieux que les docteurs, les docteurs mieux que la hiérarchie, les ignorants mieux que les lettrés, les pécheurs mieux que les soi-disant justes, les païens mieux que les Juifs. C'est une loi dans la grande œuvre du salut par le Christ, elle se perpétue et se vérifie toujours, à travers l'histoire : à mesure que l'homme grandi se complaît en lui-même, dans sa force, dans sa science, dans ses fausses vertus, il devient plus réfractaire à l'action de Jésus; il faut qu'il soit brisé par la douleur, accablé du sentiment de sa misère, pour qu'il la subisse et reconnaisse en lui, comme les Samaritains, le vrai Sauveur du monde.

De la ville évangélisée par Jésus, il ne reste qu'un misérable village du nom de Balata. Dès Vespasien, Sichem s'était portée plus à l'ouest et était devenue la ville « Flavia », aujourd'hui « Naplous )). Mais une tradition ininterrompue et universelle a conservé le souvenir du tombeau de Joseph, du cham.p de Jacob. Le puits auquel l'entretien de Jésus a donné plus de célébrité que le patriarche, existe toujours profond, et à la saison d'hiver, à demi rempli d'eau. Une voûte presque effondrée le recouvre et en laisse voir l'orifice primitif; un monceau de ruines Tentoure; cinq colonnes de granit mutilées, éparses, ensevelies sous les décombres, masquées par les hautes herbes, attestent seules la foi et la piété des premiers chrétiens qui ont voulu honorer le lieu où Jésus dit : « Le temps vient : on n'adorera plus à Garizim ni à Jérusalem, mais en Esprit et en Vérité. »

Le coin de terre où ces paroles furent prononcées ne les a point gardées. Le Garizim ni l'Ébal n'en renvoient plus l'écho

dans cette nature morte et inondée de lumière; les musulmanes qui passent près du puits desséché ne connaissent pas celui qui s'assit là un jour et qui a relevé leurs aïeules d'Orient et leurs compagnes d'Occident de la servitude où elles-mêmes gémissent encore. Pour retrouver là les paroles de Jésus, il faut les y rapporter dans une âme croyante, de l'Occident où elles se sont envolées.

Les paroles du Maître sont Esprit et Vie, elles ne peuvent être limitées ni par le temps ni par l'espace; l'univers les a entendues et les entend encore, mieux que la Samaritaine et les Sichémites; elles ont franchi l'étroite vallée resserrée entre l'Ébal et le Garizim et envahi la terre; c'est par millions qu'elles ont suscité les adorateurs du Père en Esprit et en Vérité, tels que le Père les veut.

Après cette halte de deux jours, Jésus continua son voyage vers la Galilée. L'accueil si plein de foi qu'il avait reçu de ces étrangers, de ces demi-païens, ne laissait pas que de l'attendrir et de l'émouvoir; en revenant dans son pays, parmi les siens, où sa destinée messianique lui commandait d'agir, il songeait naturellement aux difficultés qui l'attendaient, aux répulsions qu'il provoquerait et dont il avait déjà expérimenté, à Jérusalem, la dureté et la violence. Dans sa tristesse, il comparait les Samaritains aux Juifs, ceux qu'il quittait à ceux qu'il allait chercher, et il disait à ses disciples un mot qui revenait souvent sur ses lèvres : « Ce n'est que dans son pays qu'un prophète est sans honneur (i). »

Cependant, la Galilée n'était pas restée étrangère ni indifférente à la renommée croissante de Jésus. L'éclat de sa manifestation à la métropole, le succès de son apostolat dans les campagnes de Judée auprès du peuple, les signes extraordinaires qui appuyaient son influence et son action, tout contribuait à le rendre célèbre chez ses compatriotes. Un grand nombre, du reste, avaient pu voir de leurs yeux, à Jérusalem même et sur les bords du Jourdain, sa puissance de thaumaturge (2) : c'était là surtout ce qui frappait ces esprits avides de merveilleux. Jésus souffrait de cette disposition d'âme, il réprouvait ce penchant, cet attrait véhément pour le miracle, il y voyait un secret égoïsme, une exigence déplacée, un manque de confiance, une curiosité coupable.

(i) Jean, iv, 44 ; cf. Matth., xiii, 57 ; Marc, vi, 4 ; Luc, m, 24. — (2) Jean, iv, 45.

— « Si VOUS ne voyez pas », leur disait-il d'un ton de reproche, « des signes et des prodiges, vous ne croyez pas (i). »

Cependant, à cause de la renommée qui le précédait, il fut accueilli avec faveur par les Galiléens.

La petite caravane se sépara. Les disciples revinrent chacun dans leur pays, les uns à Cana, les autres à Bethsaïde et à Capharnaùm. Pour lui, il ne paraît pas être rentré à Nazareth ; il l'évita comme à son premier retour et pour des motifs que nous ignorons, et il se retira à Cana, où sa mère devait habiter encore, chez des parents ou des amis.

Grâce à la dispersion des disciples, le bruit de la venue de Jésus ne tarda pas à se répandre dans toutes les provinces et dans la ville de Capharnaùm en particulier, où Pierre demeurait. Un fait éclatant accrut la gloire du prophète de Galilée, et porta son nom jusqu'à la cour d'Hérode Antipas (2).

Un des officiers du tétrarque avait son fils malade, à Capharnaùm. Ayant appris que Jésus était de retour en Galilée, à Cana, il vint chez lui et le pria de descendre à Capharnaùm, afin de guérir son fils qui agonisait.

Les messages, les visites, les ambassades, en Orient, ont toujours une certaine solennité, le haut personnage qui se présentait à Jésus dut avoir son escorte, et c'est avec elle qu'il entra dans la demeure du Prophète.

Jésus ne parut pas d'abord accueillir sa prière. Il sentait bien que ce n'était pas le Messie qu'on venait chercher en lui, mais l'homme aux miracles et le guérisseur des misères matérielles. Cette foi ne le touchait guère. Sans regarder d'abord à la douleur du père suppliant, mais en vrai Sauveur toujours plus préoccupé de guérir l'âme que le corps :

— Quelle foi est la vôtre! s'écria-t-il, « il vous faut toujours des signes et des prodiges, sinon, vous ne croyez pas en ma mission ».

Ce ton de reproche accrut la douleur du père. — Maître, lui dit-il avec instance, descendez avec moi avant que mon fils meure.

JésL:s se laissa émouvoir.

— « Va, dit-il, retourne en ta maison, ton fils est guéri. » La parole de Jésus finissait toujours par pénétrer l'âme. On constate ici, d'une manière frappante, avec quel art il

(1) Jean, iv, 48. — (2) Jean, iv, 47 et suiv.

sait provoquer la confiance totale. Il aime les simples qui, même avant d'avoir vu ses signes, vont à lui d'un mouvement spontané et lui font crédit d'une foi naissante; c'est à cette condition qu'il laisse agir ses vertus divines. Afm d'amener à la confiance le conseiller d'Hérode, il lui affirma que son fils était guéri, et celui-ci, avant même de l'avoir constaté, sans hésitation et sans réserve, crut à ce que Jésus disait, il eut foi, une foi pleine, et s'en alla.

Or, comme il était en chemin vers Capharnaûm, il vit venir au-devant de lui ses serviteurs, impatients de lui annoncer l'heureuse nouvelle : son fils vivait. Il voulut savoir à quelle heure il avait été guéri.

— La fièvre Ta quitté à la septième heure, lui répondirent ses gens.

Le père remarqua la coïncidence ; c'était précisément l'heure à laquelle Jésus lui avait dit : « Va, ton fils est vivant. »

La famille entière de l'officier du tétrarque crut au nouveau prophète. Le miracle ne put manquer d'avoir beaucoup de retentissement; ce qui se passe dans la foule n'arrive pas toujours chez les grands et se perd dans l'obscurité du peuple, ce qui touche les grands participe à la considération et au respect qui les environnent.

Cette guérison à distance est une impossibilité humaine, mais un fait divin (i). L'homme qui juge l'histoire à la mesure des énergies constatées, la repousse ; celui qui la juge ce qu'elle est, à la mesure de Dieu, la reçoit comme un témoignage de sa vertu infinie; le premier la restreint et la mutile, le second,

(i)Ce miracle, qui suppose dans le thaumaturge une connaissance et un pouvoir surhumains, a été, naturellement, rejeté comme tous les faits de ce genre.par l'école rationaliste. La négation est facile ; mais la négation n'explique point le récit que les documents nous ont conservé. La théorie mythique de Strauss n'a rien su trouver de vraisemblable pour donner corps à cette légende par quelque récit analogue de l'Ancien Testament. Elle a rappelé à ce propos qu'Élie avait guéri, à distance et sans quitter sa demeure, un certain Naaman, un lépreux, en lui ordonnant d'aller se plonger sept fois dans le Jourdain. C'est abuser de la simplicité du lecteur et lui demander plus de foi que n'en exige le miracle.

Weisse a voulu voir dans ce récit une parabole. Les documents s'y opposent. Rien ne peut légitimer une pareille interprétation. Ce qui est vrai, c'est que le fait raconté a un caractère typique comme tous les faits évangéliques. Ce païen de Capharnaûm est l'image du monde des gentils qui, n'ayant point vu le Christ comme les Juifs, a pourtant senti l'action souveraine de sa vertu divine.

JEAN LE PRÉCURSEUR ET l'aVÉNEMENT DE JÉSUS. 273

en s'effaçant lui-même devant la toute-puissance qui règle tout, la grandit. Ce prodige n'est que le premier de ceux que Jésus multipliera dans cette terre de Galilée, lorsqu'il y viendra fixer sa demeure; autant celui de Cana avait été accompli avec réserve et mystère, autant celui de la guérison du fils de cet officier d'Antipas est accompli avec éclat. Il importe, en effet, que l'opinion soit préparée peu à peu à l'action que Jésus va exercer sur elle. Rien n'y contribuait plus efficacement que ces œuvres divines dans lesquelles apparaissait l'union étroite, absolue, de Jésus et de son Père. Il promet l'impossible, au sens humain du mot, et il réalise l'impossible pour ceux qui, à l'exemple du Capharnaite, ajoutent foi à sa parole.

Le séjour de Jésus en Galilée, dans ce second voyage, se prolongea du mois de décembre 781 jusqu'à une fête dont le quatrième Évangile ne donne pas le nom, mais que nous supposons avoir été celle des Purim ou des Sorts (i); elle se célébrait au mois d'Adar, qui correspond à notre mois de février, deux mois avant la Pâque. Jésus, dont le centre d'activité était encore à Jérusalem et en Judée, se rendit à l'occasion de cette solennité à la métropole. Nous ignorons absolument le détail de ses œuvres avant ce voyage. Il est vraisemblable qu'alors il visita plus d'une fois ses disciples de Bethsaïde et de Capharnaùm, et se révéla par plus d'un signe; mais il y a là une page blanche qu'à défaut de documents nous ne devons point remplir avec des hypothèses. Nous ne savons pas non plus qui l'accompagna à Jérusalem. Tout ce qu'on peut dire, d'après le témoignage de saint Jean (2), c'est que la nouvelle venue de Jésus dans la ville sainte eut une importance décisive dans le développement de sa mission.

(i) Voir Appendice A. Chronologie générale de la vie de Jésus, 11. L'inauguration du ministère public en Galilée. .

(2) Jean, v.

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