LES TEMPS
La vie du Christ ne forme pas seulement la dernière scène d'un drame national qui occupe un espace de près de vingt siècles, — depuis Abraham jusqu'à la destruction du peuple juif, — elle remplit l'histoire universelle dont elle est le centre et le faîte.
C'est à Jésus que tout se termine et de Lui que tout dérive. Après deux mille ans, il reste la personnalité la plus vivante et la plus nécessaire, la plus contredite et la plus invincible.
Avant de raconter sa vie, il faut examiner l'état de l'humanité, au moment où va naître Celui qui aimait à s'appeler le « Fils de l'homme (i) ».
Chaque siècle contient un certain nombre de faits généraux qui le caractérisent et en résument la vie complexe. De même qu'on ne pourrait juger les temps modernes, sans signaler, dans l'ordre social, la Démocratie et le Socialisme ; dans l'ordre politique, le Militarisme et le Parlementarisme; dans l'ordre intellectuel, la Science expérimentale; dans l'ordre religieux, le Christianisme et l'Incrédulité; de même, en étudiant le siècle Messianique, il est impossible de ne pas relever quatre
(i) Matth., vm, 20; IX, 6; xi, 19; xii, 8, 32, 40 ; xin, 37, 41 ; xvi, 27, 28, etc. — Marc, ii, 10, 28; vm, 31; xiii, 26; xiv, 21, 62. — Luc, v, 24; VI, s, 22 ; IX, 22, 26, 44, s6, 58, etc. — Jean, i, s i ; m, ij, 14; vi, 27, 54, Sh etc.
grands faits : la Politique romaine, le Paganisme, la Philosophie grecque, le Judaïsme. Ils commandent et contiennent tout; profondément mêlés, ils réagissent les uns sur les autres, ils remuent, chacun à leur manière, les consciences et les peuples, et leur action providentielle explique seule le mouvement qui, depuis l'origine, emporte l'humanité vers sa destinée.
Qu'est-ce que l'Empire romain.? Le rassemblement sous un seul sceptre de presque tous les peuples d'Europe, d'Asie et d'Afrique, la plus grande force de conquête et d'organisation politique que le monde ait jamais vue.
La Grèce et l'Italie, les iles et les côtes de la Méditerranée, l'Asie Mineure et l'Asie intérieure, la Syrie et la Phénicie, l'Egypte et l'Afrique septentrionale, l'Espagne et les Gaules, la Germanie, du Danube au Rhin : Rome a tout vaincu et tout conquis. Ses légions, ses généraux et ses gouverneurs couvrent la terre. Les voies stratégiques partant du Forum rayonnent au nord jusqu'à l'Ecosse, à l'ouest jusqu'à la Lusitanie et l'Océan, au midi jusque par delà la Thébaïde, à l'est jusqu'au désert de l'Arabie.
Partout l'autorité du peuple romain, son droit, sa langue, ses mœurs. Le reste du monde, la Germanie du Nord, l'Arménie, le royaume des Parthes,' l'Inde et la Chine, l'Arabie et l'Ethiopie, voilà les frontières du colossal Empire.
Auguste règne. Il concentre dans sa main toutes les forces et tous les pouvoirs. Il est tribun et proconsul, préfet des mœurs et grand prêtre, « Imperator » enfin. Il porte un nom réservé aux dieux. Il envoie des géomètres pour mesurer le monde, des censeurs pour inventorier ses richesses et compter ses sujets. Il perce des routes, bâtit des aqueducs, des temples et des villes, donne à son peuple, à satiété, du pain, des jeux et des fêtes.
Après avoir tout abattu, brisé, dévoré, la bête prophétisée par Daniel repose. Autour d'elle, un moment, les nations non soumises se taisent. L'univers semble dormir sous l'aile de l'aigle romaine. La paix est universelle. Un grand historien raconte la gloire du plus puissant des peuples; deux grands poètes la célèbrent, l'un dans des odes immortelles, l'autre dans la plus harmonieuse des épopées.
Le temple de Janus est fermé; pendant douze ans, le dieu de la guerre ne sortira pas.
LES ORIGINES DE JÉSUS. 8l
C'est dans cette heure de silence où les épées sommeillent que naîtra Celui auquel les prophètes ont donné le nom de « Père des temps nouveaux » et de « Pacifique (i) ».
Grande date pour l'histoire humaine. Jamais la puissance politique n'avait réalisé une œuvre aussi vaste. Cette unité toute matérielle et administrative, cette fusion de presque tous les peuples de l'univers connu est un travail de géant. Quel art de vaincre et d'annexer, de coloniser et d'assimiler, de temporiser et d'oser, d'organiser la victoire et d'exercer la tolérance pour mieux asservir! Quand Rome ne peut faire d'un État conquis une province, elle lui impose une sorte de vasselage; à défaut de gouverneurs, elle se contente de rois indigènes habilement choisis, et ces rois ne régnent par sa grâce que pour être dans sa main des instruments de servitude, « ut lubcrct instrumenta servitutis et reges », dit Tacite. Du reste, elle exige partout le tribut forcé ou volontaire; et les souverains auxquels elle permet le pouvoir ne gardent ce simulacre d'indépendance qu'à la condition de l'acheter au poids de l'or, à force de présents. L'Iduméen Hérode, entre autres, le petit roi de Judée, connaissait l'avidité romaine et savait l'apaiser.
Ce que Rome ne peut supprimer, elle le subit, en le modifiant. Ne se croit-elle pas assez forte pour proscrire une religion chez ses vaincus, comme le druidisme des Gaules.- Elle « romanise » les dieux et leur dresse des autels qui portent un nom gallo-romain. Belen devient Belen-Apollon; Camul, Mars-Camul; Arduina, Diane-Arduina; et si elle-même se résout à sévir, si elle interdit les sacrifices humains, par exemple, elle dit à ceux qu'elle évite de froisser : A ce prix, vous pourrez devenir citoyens romains.
Grâce à ce génie politique et persévérant, au bout de sept siècles, elle parvient à édifier sa grandiose fortune devant laquelle tout pâlit : l'empire d'Alexandre, les monarchies de l'Orient, l'Egypte et ses Pharaons.
Une telle œuvre peut étonner l'esprit par ses résultats; elle inquiète et révolte la conscience par ses procédés.
A quoi répond-elle dans l'évolution humaine? A ce besoin d'unité qui est une des lois souveraines de tout être vivant, puisque rien, sans elle, ni dans l'humanité ni dans la nature, ne vit et ne grandit. Depuis des siècles, entraînés loin de leur
(l) ISAIE, IX, 6.
berceau commun , les races et les peuples se cherchent et s'appellent; désormais, quelque asservis qu'ils soient sous un pouvoir qui a poussé la centralisation à l'excès, les voilà rapprochés. L'esclavage est odieux , comme la conquête et la violence, car il trahit l'égoïsme et la férocité de l'animal humain; mais l'unité est divine, car elle répond à des desseins providentiels. Celle que Rome, après sept siècles de lutte, a su réaliser, va devenir la condition même d'une unité plus haute, l'unité du Règne de Dieu.
Les routes stratégiques seront désormais les chemins des apôtres, ces conquérants sans glaive auxquels Jésus dira : « Allez, enseignez toutes les nations (i). » La loi romaine s'humiliera devant la loi de l'Évangile, et à la paix qui n'est que la lassitude de l'oppression, succédera la paix qui est l'équilibre de la liberté docile à Dieu.
Ainsi va le monde. L'homme travaille, à son insu, à l'œuvre éternelle; qu'il obéisse à son meilleur génie ou se laisse entraîner par ses plus violents et ses plus mauvais instincts, il reste l'instrument de Dieu, et il exécute, sans les comprendre, les plans dont la Providence garde le secret et dont il n'aperçoit que bien après leur exécution, l'ordre puissant, la beauté et la sagesse profonde.
Au-dessus du fait politique, il faut signaler le fait religieux.
La politique se rattache à la force qui lie les peuples matériellement et par le dehors, la religion est la force qui les enchaîne spirituellement et par la conscience. Les Barbares, dans leurs forêts; de grandes nations, les Hindous et les Chinois, derrière leurs montagnes; les Parthes et les Arabes, dans leurs vastes plaines et leurs déserts; les Éthiopiens, sous leur ciel de feu, se dérobaient encore à l'une; mais nulle race, nul pays, nul État, — le Juif excepté, — n'échappait aux égarements de l'autre. Égyptiens et Syriens, Phéniciens et Carthaginois, Arméniens et Parthes, Grecs et Romains, Germains et Celtes, civilisés et sauvages. Aryens, Sémites et Touraniens, tous, sans exception, sont emportés comme par un torrent aux mêmes aberrations religieuses que la conscience chrétienne, quatre siècles plus tard, enveloppait dans la même flétrissure, sous le nom de Paganisme.
Malgré la diversité apparente des théogonies et des cosmo-
(ij Matth., XXVIII, 19.
gonies, des mythologies et des légendes, des symboles et des rites, des hiérarchies et des castes sacerdotales, les cultes païens, en effet, offrent à l'observateur une essence commune qui justifie une commune appellation. Un même sentiment confus, irréfléchi, du divin, un même fond de vérités à demi voilées, innées ou héréditaires : l'unité de Dieu, l'immortalité et la vie future, la loi et le besoin de l'expiation sanglante, les rattachent à l'éternelle religion ; mais partout les mêmes folies corrompent le sens divin, et partout les mêmes erreurs défigurent la vérité religieuse.
Tous, entraînés par un panthéisme plus ou moins conscient, identifient Dieu avec la nature et les confondent dans l'unité d'une même substance. Ils déifient la nature et matérialisent Dieu. Tous méconnaissent l'unité transcendante de Dieu, et, aveuglés par l'anthropomorphisme, ils personnifient les attributs divins comme les forces de l'univers. Tous ploient sous le même immuable fatalisme, ils oublient la loi morale et mettent le salut moins dans l'accomplissem.ent du devoir que dans des rites mystérieux, bizarres, immondes ou cruels. Tous rêvent d'une même immortalité misérable et vaine, de transmigrations et de métempsycose, avec évanouissement final dans le sein de la marâtre nature avide de créer et de détruire. Tous divinisent l'homme par l'apothéose. Tous sanctionnent le principe des castes et l'esclavage, l'homicide et la dépravation.
Vit-on jamais et peut-on concevoir une perversion plus radicale de l'essence même de la Religion ?
En effet, quel est son rôle dans la conscience et dans l'humanité 'i Révéler Dieu, relier l'homme à Dieu, l'arracher à l'étreinte des passions et des forces terrestres qui l'asservissent et le matérialisent, lui commander le devoir comme la loi même de Dieu, le soutenir dans la lutte contre le mal, le réconforter dans la douleur, l'abreuver d'espérance et de foi en l'éternelle justice ; et, — puisqu'il est coupable, — lui enseigner le repentir, l'expiation, et, — puisqu'il doit mourir, — le tenir en haleine devant l'immortalité, en lui apprenant à dominer la mort et à mourir en Dieu.
Or, tout le Paganisme, le fétichisme grossier des sauvages et les religions savantes de l'Egypte, les mythologies élégantes de la Grèce et le culte puissamment organisé de la Rome impériale, — tout le Paganisme n'est qu'un long outrage à ce rôle divin. Au lieu de révéler Dieu, il en obscurcit, altère et dégrade l'idée.
Cette puissance inexprimable, transcendante, supérieure à toute figure et à toute représentation, cette puissance qui seule pourrait, sans se rapetisser, se traduire elle-même, l'humanité, emportée par une imagination sans frein, en multiplie les signes. Enfiévrée par une sorte de sensuelle ivresse, elle l'identifie avec la nature, la décompose en mille personnalités, l'incarne dans la matière, la fait homme, mâle et femelle, lui donnant les symboles les plus étranges, les plus fantastiques, les plus grotesques et les plus cyniques, empruntés au ciel et à la terre, à la flore et à la laune et même à toutes nos passions et à tous nos vices. Pourquoi eût-elle reculé devant ce grossier réalisme ? Si l'univers est Dieu , tout dans l'univers n'est-il pas divin et sacré ^ Au lieu de relever l'âme vers Dieu, le Paganisme la ploie sous le joug de la nature, il lui fait adorer ce qu'elle devrait dominer, et méconnaître ce qu'elle devrait adorer. Il anéantit son commerce avec le divin et tarit, par là même, la seule source où l'homme puise sans fin la vérité et la justice, la force et l'espérance, la consolation et la vie.
La conscience n'a rien à espérer du vain culte de cet univers et des divinités qui l'emplissent. Quelque nom qu'elle invoque, n'est-ce pas toujours la grande Nature inconsciente qui la presse de toutes parts' sous le poids de ses énergies qu'on ne lui apprend pas à dompter.^ A quoi bon les eaux lustrales, les aspersions sanglantes des tauroboles ou des crioboles, les hécatombes et le sang des taureaux de la grande Déesse et des béliers d'Attis ? A quoi bon ces initiations aux mystères, quel que fût leur nom ou leur provenance t Ceux des Cabires, de Bacchus et de Cérès, d'Osiris ou de Mithra, à Philae, à Eleusis, à Samothrace, à Lesbos, en Crète ou à Rome.f* Quand les initiés revenaient de ces cérémonies secrètes, lorsque, conduits par l'hiérophante, la tête ceinte d'une couronne de myrte et purifiés par l'hydranus, ils avaient revêtu la nébride, regardé derrière le voile des temples et celui des mythologies, qu'avaient-ils vu, qu'avaient-iis senti dans ces nuits lumineuses i^ Ils connaissaient l'énigme sacerdotale, ils avaient pénétré la ciste sacrée, ils savaient que les dieux n'étaient que la nature et ses forces, et que la destinée humaine n'était aussi que cette nature infinie, impersonnelle, au sein de laquelle l'homme n'avait à espérer que l'absorption ou des migrations éternelles. Quel élan vers le bien pouvait sortir de ces jeûnes préparatoires qui se terminaient en orgies, de ces danses
sacrées qui avaient toujours pour but de représenter cyniquement et de fêter les principes mâle et femelle de la vivante nature, ou des pratiques d'une sensuelle théurgie qui prétendait s'approprier les forces mêmes de la création, et qui, — on le voit aujourd'hui encore chez les musulmans et les bouddhistes, — confondait l'ivresse épileptique du système nerveux avec l'extase divine?
Toutes les trinités, celles de l'Inde et de l'Assyrie, de l'Égypie et de la Phénicie, celle de la Grèce et de Rome, Brahma, Vichnou et Siva, Ahura-Mazda, Mithra et Çrraoska, Atoum, Ra et Khéper, Amon, Bel et Ao, Jupiter, Neptune et Pluton ; tous les couples divins Brahma et Maya, Kern et Moût, Baal et Astarté, Baal- A mon et Tanith. Is'is et Osiris, Moloch et Mylitta, Dionysios et Vénus, Amour et Psyché; tous les génies, les démons et les héros ; tous les mystères, les Orphiques, ceux de Bacchus et de Cérès, d'Isis et de Mythra, les Thesm.ophories d'Athènes, les Orgies de Samothrace, les Éleusinies et les Bacchanales; tous les olympes et tous les panthéons se valent : même fantaisie dans les spéculations théogoniques et cosmogoniques, même cruauté et même corruption dans les rites.
Quel ciel que celui qui pèse alors sur l'humanité ! Il verse sur elle à flots les ténèbres et la mort; et elle, craintive et folâtre, l'adore avec passion. Nul cri de révolte ne s'élève de cette masse ignorante, opprimée, abattue. L'esclavage et le vice lui plaisent. Les dieux se multiplient sans fin ; les cultes, comme autant de chaînes toujours plus pesantes, garrottent les âmes : on les aime. Ils demandent aux hommes de mourir et de tuer leurs enfants : les hommes meurent et immolent leurs enfants ; ils exigent des femmes le sacrifice de la pudeur : les femmes se prostituent.
Les poètes chantent les dieux et racontent leurs odyssées fabuleuses. Les philosophes cherchent un sens caché sous les mythes et pactisent avec ces cultes révoltants. Les politiques font du polythéisme et de ses apothéoses un instrument de règne. La foule viciée applaudit. Entraînée par ses pontifes, elle se rue aux fêtes, consulte les oracles, s'accroupit devant ses idoles ; et, fouettée par ses instincts, tantôt épouvantée, tantôt exaltée par ses dieux, elle reprend, haletante, sa course vers la mort.
Trente siècles, le Paganisme a régné sur la race humaine.
Ce joug terrible n'a fait que s'aggraver. Il est aussi lourd sous le grand pontife Auguste, à Rome, que sous les Pharaons de l'Égvpte et les rois d'Assyrie ; son fatal génie empire avec le temps.
Le panthéisme se raffine, le nombre des divinités s'accroît sans fm. Rome, la dernière venue des nations païennes, les dépasse par la fécondité avec laquelle elle peuple son Panthéon; elle compte ses dieux par milliers. Les symboles se voilent au fond des temples, réservés aux initiés; mais ils restent obscènes. Les mythologies continuent à inspirer le génie des sculpteurs ou des poètes. Les dieux se groupent sous un Jupiter souverain. En cherchant l'unité dans cette foule toujours grossissante de divinités, les philosophes ne la retrouvent que dans le « Fatum » qui enveloppe, comme le serpent symbolique, dans un cercle inflexible, la nature entière, l'homme, l'univers et les dieux.
La superstition grandit, les astrologues interprètent la destinée, les devins de la Chaldée et de l'Orient envahissent Rome. Le cortège des pontifes se complète comme une caste dominante dont l'Empereur déifié est le chef. Les Saturnales et les Bacchanales sont plus immondes que jamais : la sécurité de l'État les fait proscrire. Si la cruauté des rites semble fléchir devant l'adoucissement des moeurs, si le sang humain coule à flots moins pressés, la corruption, en revanche, s'est empirée. Histoire lugubre : on dirait une marée qui oscille entre deux rivages maudits, l'homicide et la volupté, ballottant la -pauvre race humaine au gré de Melkart et de Mylitta.
Et cependant, tel est Tattrait de l'âme humaine pour le Vrai et le Bien, qu'on voit surnager, jusque dans ce déluge, quelques vérités et quelques vertus. Le sentiment religieux, tout égaré qu'il est, subsiste. L'idée de Dieu, défigurée et travestie, n'est pas sans rayonnement. La conscience ne peut se défaire de la pensée ni échapper à l'action de cette force mystérieuse partout présente, au sein de laquelle tout l'univers est porté, qui épouvante et attire toute créature. La loi morale résiste, en certains points, à tous les débordements. Le serment, la justice, l'humanité, gouvernent plus d'une volonté et honorent plus d'une vie. Dans l'universelle perdition, Dieu se garde des élus. Il a ses prédestinés qui l'attendent : esprits sincères, cœurs blessés appelant et priant le Dieu inconnu. Le mal n'est qu'un accident : il ne saurait
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détruire les essences ; or, Tessence de Tctre humain est, toujours et partout, avide de Dieu.
Mais ces élus sont comme des perles dans la fange. Dieu seul les connaît. L'œil divin de Jésus a deviné de loin tous les élus de Tavenir. C'est à eux, à ces païens de bonne foi, qu'il songe, dans ces paroles profondes : « Beaucoup viendront d'Orient et d'Occident et s'assoiront comme convives à la même table avec Abraham, Isaac et Jacob, tandis que les fils du royaume seront rejetés au dehors, dans la nuit, loin de la lumière et du festin (i). »
Oue représente donc le Paganisme dans l'histoire de l'humanité.^ La force politique, concentrée dans Rome, a réalisé l'unité matérielle des peuples ; mais la force religieuse qui s'est exprimée si désordonnément dans les cultes polythéistes et idolâtriques, qu'a-t-elle produit c Un mouvement en avant ou en arrière, un progrès ou un déclin f
Une science arbitraire et préconçue de l'histoire des religions a voulu y voir une phase régulière, tenant le milieu entre le fétichisme et le monothéisme : le fétichisme qui, d'après sa théorie, est le point de départ, et le monothéisme qui est le terme de l'évolution religieuse. Je ne crois pas qu'il v ait lieu de distinguer, au point de vue religieux, entre le fétichisme ou l'animisme et les cultes polythéistes. Ils sont, au fond, de même essence, puisque tous, adorant et déifiant la nature, sont également physiolâtriques. Le fétichisme n'est pas une religion, c'est un des éléments universels et essentiels des religions païennes. Tout païen, le Grec et le Romain aussi bien que le nègre de Tombouctou, a ses fétiches. Le Palladium de Troie, les trente pierres carrées qui, au temps de Pausanias, entouraient la statue d'Hermès et que le peuple adorait, en donnant à chacune le nom d'un Dieu ; la lance de Mars à Rome, et toutes les amulettes chez tous les peuples que le venin du Paganisme travaille, même en plein monothéisme, n'étaient que des objets visibles et merveilleux dans lesquels on incarnait Dieu ou une vertu divine.
L'humanité ne se développe point sur le même plan que la nature inintelligente, selon la loi de continuité, et sous l'impulsion de Dieu toujours obéi ; elle a ses écarts et ses crises qui tiennent à la liberté.
Si le Paganisme était une loi de notre évolution spécifique,
(i) Matth., VIII, 12, et parai!.
il serait aussi une loi de notre évolution individuelle, car l'individu, en se développant, reproduit les lois de l'espèce; et dès lors, à l'exemple de l'humanité, l'homme passerait par le fétichisme et le Paganisme; chaque individu commencerait par avoir ses manitous, puis il s'élèverait à la phase où l'on divinise la nature et multiplie les dieux. L'expérience démontre la fausseté d'une telle conclusion.
Le Paganisme n'est pas un âge normal de l'humanité, c'est une maladie, une crise mortelle, un vice de jeunesse, une contagion qui, pendant des siècles, a infesté toute la race, — la petite tribu sémite d'Abraham exceptée. Tous les peuples qui en ont été atteints en sont morts. Toutes les formes qu'il a revêtues se sont épuisées. Le passé humain n'est qu'une immense nécropole dans laquelle le Paganisme a couché les nations et s'est couché lui-même, avec ses victimes et la tourbe de ses faux dieux.
Pourquoi l'homme a-t-il été pris par l'ivresse de la nature.'^ Pourquoi son imagination a-t-elle usurpé sur les droits de la raison et sur la révélation primitive? Pourquoi, au lieu de discerner l'Être infini, l'a-t-il méconnu.^ Pourquoi s'est-il asservi à ce qu'il fallait maîtriser, et révolté contre ce qu'il devait adorer .^^ Pourquoi le mal a-t-il prévalu.'^ Graves questions, aussi mystérieuses dans l'Individu que dans l'humanité entière. Mais, quelque solution qu'on leur donne, le fait s'impose. Le monde en proie au Paganisme est un grand malade, condamné à mort; celui qui le guérira, en lui rendant avec le monothéisme l'idée vivifiante de Dieu, l'empire de la nature et de lui-même, celui-là, et celui-là seul, sera vraiment son libérateur.
Jésus l'a affranchi, et il s'est conquis par là une place hors de pair entre les plus grands des hommes.
Rien d'humain ne pouvait briser cette fatalité qui tenait l'humanité captive et dégradée, « peuple marchant dans les ténèbres », suivant l'expression d'un prophète (i), s'y égarant et s'y enfonçant. Que ceux qui en doutent, regardent à deux siècles plus tard : les idoles se brisent, les temples se lézardent, la foi aux dieux se meurt; poètes et philosophes, politiques et prêtres s'allient : que vont faire ces sages pour conjurer la victoire du Christ 'f Us auront à peine un mot de blâme pour ces cultes dégradants, une protestation contre cette fureur
(l) ISAIE, IX, 2.
mythologique qui, en multipliant les symboles, a voilé Dieu; désespérément païens jusque dans leur syncrétique philosophie, leur pythagorisme, leur platonisme, leur évhémérisme, ils s'évertuent à chercher le sens caché des légendes et des symboles, et, courbés sous le vieux panthéisme, le vieux fatalisme, le vieux matérialisme, la vaine théurgie, ils s'obstinent en vain contre la Lumière qui se lève d'en haut pour éclairer et sauver, malgré eux, l'humanité perdue.
En dehors de la force politique et de la force religieuse, il y a la force rationnelle.
La première, d'ordre social et pratique, tend à la civilisation et au rapprochement matérit.'l des hommes; la seconde, appuyée sur le sentiment du divin et la tradition, cherche à unir l'homme à Dieu ; la troisième, d'ordre intime et personnel, n'est que l'effort de l'être intelligent et libre, pour expliquer le principe des choses et diriger la vie ; elle a son expression dans la science et la philosophie. Tout peuple, toute race, toute civilisation, arrivés à un certain degré de développement, ont une philosophie, une politique et une religion hiérarchisée.
Au temps où Rome maîtrisait le monde, et le Paganisme l'humanité, une philosophie régnait, la philosophie hellénique.
Dans l'immense évolution humaine, les peuples ont reçu de Dieu une destinée privilégiée qui répond à leur génie. L'Orient inspiré est le berceau ardent et ensoleillé des religions; Rome éminemment pratique a la science du droit et du gouvernement, de la politique et de l'action ; la Grèce artiste et curieuse a le génie des formes, de l'esthétique et de la philosophie. Aussi, tous les cultes viennent de l'Orient, comme la science du droit sort de Rome, et la philosophie, de la Grèce.
Cette dernière puissance, — la philosophie, — qui, dans la vie humaine, le mouvement des opinions et la direction des esprits, tient un rôle si prépondérant, a pris naissance en plein monde hellénique, six ou sept siècles avant Jésus Christ, sur les rives et dans les îles de la Méditerranée, à Milet, à Smyrne, à Éphèse, à Lampsaque, à Clazomènes, à Syros, à Apollonie, à Samos, à Agrigente, à Élée, à Abdère, à Athènes, à Cyrène, à Stagyre, à Élis, à Citium, qui revendiquent l'honneur d'avoir donné le jour à quelqu'un des maîtres des grandes écoles philosophiques.
Tous les systèmes que peut construire la raison de l'homme, dans sa recherche inquiète, laborieuse et souvent vaine, de la vérité, — le dogmatisme et le scepticisme, le matérialisme et Tidéalisme, le sensualisme et le spiritualisme, le panthéisme et le dualisme, le naturalisme et le fatalisme, l'optimisme et le pessimisme, le nihilisme lui-même, — tous ont trouvé dans cette terre de Grèce leur expression définitive.
La Grèce, en philosophie comme dans les lettres, la poésie et les arts, a donné les formes typiques et réalisé l'Idéal. On peut égaler ses maîtres, mais non les dépasser. Empédocle et Pythagore, Socrate, Aristote et Platon, Zenon et Épicure, en leur genre, sont aussi achevés que Praxitèle et Phidias, Homère ou Pindare, Euripide ou Sophocle, Eschyle ou Démosthène. Quiconque, après cet âge créateur, a voulu philosopher, c'està-dire résoudre le problème de la valeur de la raison, du principe des choses, de la destinée de l'homme et de la conduite de la vie, a dû reconnaître un aïeul et un maître chez les Ioniens ou les Italiques, chez les Éléates ou les Sophistes, dans le Portique ou l'Académie.
Durant cette période active, si tourmentée, mais si féconde, les systèmes succèdent aux systèmes, les écoles renversent les écoles; le dynamisme de Thaïes et de Phérécyde fait place à l'atomisme de Démocrite; le positivisme de Parménide aux abstractions de Pvthagore; le dogmatisme se voit battu en brèche par le nihilisme des sophistes tels que Protagoras et Gorgias; Socrate triomphe des sophistes et prépare le règne de Platon et d'Aristote; enfin, Pyrrhon renaît, et Épicure et Zenon se disputent l'empire des consciences. Pas une erreur qui n'ait ses apôtres, pas une vérité rationnelle qui n'ait ses fidèles.
Mais, en dépit de ses efforts, la raison s'est montrée toujours faible et hésitante devant certaines vérités essentielles : le pur théisme, la création de la matière, l'immortalité et la vie future.
Le génie grec n'a échappé au panthéisme que pour aboutir au dualisme de l'Intelligence et de la Matière éternelle; il n'a jamais su démontrer que l'anéantissement n'était pas le dernier mot de l'être humain, ni offrir à la conscience une sanction extérieure et inébranlable. La foi seule enseigne efficacement ces vérités nécessaires, et elles ne sont devenues le patrimoine de tous que par le témoignage de Jésus. La raison les démontre, quand la voix de Dieu les affirme; la raison
en a le pressentiment, mais elle ne les découvre que lentement, avec peine, et elle ne réussit pas à en donner la formule parfaite.
En émigrant à Rome, la philosophie hellénique subit, comme toutes choses, l'influence du milieu. Le génie positif de la race conquérante, fille de Cérès et de Mars, agricole et guerrière, ne se perd pas en vaines spéculations, il se contente de reproduire dans un langage éloquent et dans d'immortels poèmes les plus grands systèmes des maîtres. Cicéron, Lucrèce, Varron, Horace et Virgile n'inventent rien, ils répètent les doctrines des Grecs. Plus préoccupés de moraliser que de dogmatiser, de vivre et d'agir que de rêver et de contempler, ils s'attaquent au problème qui domine toute la vie : En quoi consiste le bonheur et le souverain bien: Quel chemin peut nous y conduire.^
De telles questions ne se posaient guère au fond des temples, dans la célébration des mystères et la science ésotérique des castes sacerdotales. Le Paganisme se contentait de bercer l'âme des foules avec les rêveries d'une chimérique immortalité et de la courber devant ses dieux dont les légendes et les scandaleux symboles stimulaient au besoin et même divinisaient tous les vices.
La conscience philosophique a été plus haute que la conscience religieuse du Paganisme.
Ce sera l'honneur de la raison d'avoir du moins soulevé ces nobles problèmes, négligés par les cultes, et d'avoir parlé souvent à l'homme le fier langage du devoir et de la vertu. Elle est loin de toucher les solutions, elle mêle à des préceptes sublimes des erreurs graves et nombreuses; mais il serait injuste de méconnaître les efforts qu'elle a tentés et le succès qui a plus d'une fois récompensé sa persévérance.
Au temps d'Auguste, les philosophes moralistes qui écrivent sont rares. Sénèque, Épictète et Marc-.Aurèle ne viennent que plus tard; ces génies qui, entre tous les païens, ont le mieux enseigné les devoirs, semblaient attendre, pour s'épanouir, les premiers rayons de la lumière évangélique. Mais si les écrivains sont rares, les hommes faisant profession de philosophie morale et pratique sont nombreux. L'action vaut mieux que la parole; or, jamais, au témoignage des auteurs contemporains, la philosophie ne fut plus agissante, elle entre dans sa période de prosélytisme et d'organisation; la Grèce a eu la gloire de créer la philosophie, Rome aura celle de l'organiser et de l'appliquer à l'amélioration de la vie.
D'où vient, en ce siècle, à la philosophie ce caractère nouveau? Pourquoi, d'ordinaire si personnelle et intime, confinée dans des écoles, réservée aux disciples, à une élite triée, va-t-elle maintenant à la fouler Le génie de Rome peut expliquer sa tendance pratique, il ne suffit pas à rendre compte de cette allure conquérante, apostolique, presque religieuse; il y a là un indice profond de la décadence des religions païennes et de l'insuffisance morale de leurs prêtres. Les prêtres, en effet, sont muets; ils n'ont pas de réponse au grand problème de la vie, pas de baume à verser sur les plaies de ceux qui souffrent; ils vivent satisfaits dans les observances stériles de leurs cultes et leurs cérémonies pompeuses, exploitant la superstition du peuple, cachant mal leur scepticisme à l'égard de leurs prétendus mystères.
Les sages ont pris la place des pontifes, et la philosophie a essayé de tenir le rôle que la religion trahissait.
Les sages- font profession de philosophie, com.me les prêtres de religion, ils se séparent de la foule par le costume; on les voit se promener dans les rues, revêtus du manteau, la barbe longue, un bâton à la main. Un poète a écrit d'eux : « Il semble que leur tête domine de haut les vices et les lieux où s'agitent les hommes (i). »
Ils ont des entretiens quotidiens , des prédications familières ; iis moralisent et consolent; ils exhortent et réprimandent. Les villes importantes ont des docteurs de philosophie, largement payés par le fisc, attachés comme chapelains à la maison des grands. Ceux qu'un malheur a frappés appellent la consolation d'un sage (2). Auguste a son philosophe, Aréos, auquel il remet Livie pour la consoler de la mort de Drusus.
Ils font des prosélytes à la façon des croyants. Le philosophe Stertinius rencontre', au bord de la rivière, un malheureux qui, poussé par le désespoir, va s'y jeter; il l'arrête, le touche par ses exhortations, le ranime et lui redonne le goût à la vie. Le converti laisse pousser sa barbe : le voilà philosophe, il suit son sauveur et son maître.
Ils ont leurs pratiques, leurs superstitions et leurs bigoteries. — Es-tu sous le coup d'un désir dangereux.? Il y a, disent-ils, des paroles qui peuvent soulager ton mal et en grande partie t'en délivrer. — L'amour de la louange te
(i) Credibile est illos pariter vitiisque locisque
Altius humanis exeruisse caput.
(2) Senec, De ccnsolat. Ad Marciam.
Lt;S ORIGINES DE JESUS. 93
monte au cerveau? Telle pratique salutaire, tel livre lu par trois fois, suivant les rites, accomplira ta guérison.
A quelle doctrine obéissent ces sages, et quelle est leur philosophie?
Si on met de côté le scepticisme pyrrhonien qui, au déclin de toute civilisation, entraine les découragés; les Cyniques, à l'exemple de Diogène, érigeant en loi la nature avec tous ses instincts et se vengeant, par le mépris, des vices qu'ils ne peuvent guérir; si on excepte la nouvelle Académie dont les rares disciples perpétuent la tradition de Pythagore, de Platon et d'Aristote, on ne voit plus que deux grandes écoles : celle d'Épicure et celle de Zenon. Toutes les deux cherchent le bonheur : l'une dans la jouissance, l'autre dans la vertu; l'une dans le « sentir », l'autre dans le « vouloir ».
Les Épicuriens disent : Toute la science d'être heureux consiste à se m.énager des sensations agréables; tout excès implique ou cause de la douleur; il faut apprendre à se modérer en tout, même dans le plaisir.
Pour les vrais disciples d'Épicure, la vertu même ou la modération n'est plus la fin de l'homme, mais le moyen parfait de jouir; tout se termine au « moi », et au « moi » satisfait. C'est le raffinement dans la corruption et dans l'égoïsme.
Les Stoïciens prennent l'homme par ce qu'il a de plus grand. — Tu es libre, lui disent-ils, tu es donc ton maître, ton seul maître. Quêta volonté t'appartienne et apprenne à se dominer : le bonheur est dans la souveraineté de toi-même. — Mais la douleur? — Elle n'est pas. — Mais la persécution? Mais la mort? — Qu'importe! Tu es : personne ne peut te ravir à toi-même. Cela suffit au sage. — Et ils s'en allaient, ces stoïques, superbes et indomptés, dans ce monde pourri, défiant l'oppression et crachant leur langue aux tyrans qui ne parvenaient pas à les réduire.
A la clarté de l'Évangile, on voit ce qu'une telle doctrine, sous ses airs fastueux, recouvre de vanité, d'illusion et d'impuissance; mais, il faut le reconnaître, tant de fierté ne manque pas d'allure, et on aime à rencontrer, au sein de l'effroyable despotisme de Rome et de la corruption païenne, ces volontés d'airain, debout, inflexibles.
L'école d'Épicure n'a pas produit un héros, ni en Grèce, ni à Pvome. L'héroïsme qui commande si impérieusement le sacrifice personnel de l'individu, jusqu'à la mort souvent, ne pouvait guère fleurir dans ces consciences pour lesquelles le « jouir >
était le souverain bien. Elles en tarissent d'ailleurs une des sources vives, en se désintéressant du mouvement de la chose publique, selon le précepte du maître : « Cache ta vie (i). » Elles ne le comprennent même pas, tém.oin ce jugement étrange de la secte épicurienne sur Épaminondas : « Qu'avait -il à s'aller promenant avec son armée par tout le Péloponèse, et pourquoi il ne se tenait plutôt quoy en sa maison, avec un petit chapellet en la tête, entendant à faire bonne chère et à se bien traiter (2) ? »
L'école de Zenon arme l'homme contre lui-même, le pousse à dédaigner la douleur et à sauvegarder, au mépris de tout et de la mort même, son indépendance et sa liberté, jetant ainsi dans les consciences le germe des mâles vertus. Les plus grands hommes d'action de l'antiquité, Caton, Brutus et Marc-Aurèle, sont des stoïques.
Qu'on cherche maintenant chez les Épicuriens et les Stoïciens, on y trouvera de belles maximes : de modération chez les premiers et de force chez les seconds; on en composerait un manuel édifiant de presque toutes les vertus privées et publiques : la conscience pure, la tempérance, la douceur, la justice, la prudence, le mépris des richesses, la sérénité, la paix, l'inflexibilité de caractère, l'amitié, le dévouement, la clémence. Tous ces préceptes ojit été formulés dans un langage immortel; on dirait des diamants de la plus belle eau, taillés et ciselés : ce sont les joyaux de la philosophie.
Si les préceptes sauvaient la conscience, l'école d'Épicure et celle de Zenon auraient pu guérir l'humanité. Mais autre est le bien dire, autre le bien faire. La philosophie a souvent excellé dans l'un et toujours faibli dans l'autre. Cette impuissance, qui est un vice commun aux deux sectes rivales, explique la stérilité de leur prosélytisme.
Épicuriens et Stoïciens se confondent, après tout, dans le culte d'eux-mêmes. Le « moi », voilà le dernier mot des uns et des autres. La satisfaction du « moi », voilà la fin de tout. Mais, le « moi » ici-bas, — qu'on le place avec Épicure dans le « sentir », ou avec Zenon dans le « vouloir », — est en proie à la douleur. Comment vaincre la douleur, puisqu'on ne peut la supprimer.?
Ils n'ont plus qu'une ressource : l'indifférence, la voluptueuse indifférence; c'est là, en effet, qu'ils trouvent, l'un par
(i) Plutarque, Œuvres morales. Si ce mot cache ta vie, est bien dit. (2) Plutarque, Hommes illustres. (Traduct. d'Amyot.j
la « tension », tôvoç, l'autre par le « relâchement », avcci;;, leur suprême refuge.
Une immense tristesse est au fond de toutes les âmes en quête de sagesse philosophique, on la sent inexorable sous l'indifférence dont elles s'enveloppent; les âmes succombent sous son étreinte, et restent seules avec leur « moi » qui, finalement, leur échappe.
A les entendre, l'homme s'appartient, il est son maître; sa vie est dans ses mains, et, s'il lui plaît de la supprimer, il n'a de compte à rendre à personne; le suicide est un droit, il est même un devoir, et il peut, en tous cas, être une nécessité. L'homme a un avantage sur les dieux, disaient les Stoïciens, il peut mourir. Le saint de la secte, Caton, est un suicidé.
Ils manquent de divin. Le dieu qu'ils appellent Nature ne vaut pas mieux que celui des religions et des mythologies. Ce n'est pas le Dieu vivant et personnel, c'est le « Fatum », aveugle, muet, inaccessible; il faut le subir, écrasé et vaincu, accablé et désespéré.
C'est de là pourtant qu'on a voulu tirer le Christianisme! Comme si la religion pouvait sortir de la philosophie, la béatitude évangélique de la béatitude d'Épicure ou de Zenon, la loi du sacrifice de la loi del'égoisme, le Dieu-Père du Fatum, la force de l'impuissance, l'inépuisable et divine espérance de rinditïérence et du désespoir; comme si Jésus, qui apportait ces biens, ces lumières, cette vie, n'était qu'un philosophe, un descendant de quelque secte romaine. Non, m.algré la philosophie et ses perles, le monde avant Lui n'était qu'un fumier; et Lui, le grand semeur, y a jeté sa parole, comme un ferment qui devait tout transformer et dont l'intarissable vitalité travaille toujours dans le paganisme persistant de la pauvre humanité.
De quel peuple devait sortir Jésus Christ .?
Du peuple juif. C'est la nation humble entre toutes; mais elle a produit le Christ, et elle prend place, à ce titre, malgré sa petitesse, à côté et au-dessus de l'Empire romain, des religions païennes, de la culture hellénique, et des plus grandes puissances de l'histoire. Les autres nations semblent livrées à l'initiative de leur propre génie et à la merci de leurs vices, Israël grandit sous la haute tutelle de Dieu. Séparé de tous et gardé par Lui, il paraît au milieu des flots humains comme Tarche qui tient en réserve le salut et l'avenir. Le développe-
ment du règne humain, ses transformations religieuses, ne s'expliquent pas sans le judaïsme. Jéhovah, son Dieu, est devenu le Dieu de l'humanité, et son Messie, toujours attendu et finalement méconnu par lui, le Sauveur et le régénérateur du monde.
Rien de plus prodigieux que cette petite tribu sémite. Elle part, sur un ordre divin, des plaines de la Chaldée, avec sa foi en un seul Dieu, avec l'espérance de devenir un peuple innombrable comme les étoiles, et de voir « bénies» en Abraham son chef « toutes les races de la terre (i) » ; elle campe sous la tente, en Chanaan, y dresse des autels à Jéhovah dont elle invoque le nom ; elle émigré en Egypte, au pays de Goschen, pour y travailler et grandir. La dure hospitalité des Pharaons se change bientôt pour elle en servitude; elle brise, sous l'inspiration de Moïse, le joug qui l'écrase, se retire au désert, redevient nomade et pastorale. Loin de toute civilisation, elle reçoit sur le Sinaï la loi qui doit l'isoler du monde païen. A force de patience, de bravoure et de foi, elle conquiert la terre que Dieu lui a promise, se constitue en petit royaume indépendant, jusqu'au jour 011, subissant sa destinée, elle sera jetée, à travers les peuples, comme une poussière.
A l'époque dont j'esquisse à grands traits le tableau, Israël touche au dernier âge de sa vie nationale, et va perdre pour jamais son indépendance politique.
Après avoir résisté aux plus mortelles divisions intestines, à l'exil, à la domination étrangère des Perses et des Grecs, après avoir su reconquérir avec une poignée de braves, au bout de quatre siècles d'asservissement, son ancienne autonomie, la Judée est aujourd'hui gouvernée par Hérode, un Iduméen, créature de César et du Sénat; elle n'est plus qu'une vassale de l'Empire, et ne tardera pas à être absorbée par lui. Alors, comme en nos temps, les petits États ne pouvaient se promettre un lendemain.
A part les Sadducéens, conservateurs étroits et courtisans du pouvoir antinational, amis de la paix avant tout et lui sacrifiant jusqu'à l'indépendance du pays, tous, parmi les docteurs, les scribes, les prêtres et la masse du peuple, comprennent la crise que traverse la nation; ils voient l'abîme, mais ils ne croient pas, ils ne peuvent croire à la catastrophe.
Cette race vigoureuse avait une telle volonté de vivre et de
(i) Gen., XII, 3.
devenir un grand État, que ni les revers, ni les désastres, ni les siècles, n'ont abattu ses espérances et dissipé les illusions de son patriotisme.
N'est-elle pas le peuple élu? N'a-t-elle pas les promesses de son Dieu P Le trône de David n'est-il pas inébranlable? Le sang des Macchabées est-il donc tari? Plus l'horizon s'assombrit, plus l'image idéale de son Messie ressort lumineuse. La mauvaise fortune ne la réduit pas, elle l'exaspère. En approchant du gouffre où elle va disparaître, sa foi au triomphe final grandit et s'exalte. La masse de ses docteurs n'a cessé, par une fausse interprétation des Écritures et par les diverses apocalypses des derniers temps, celles d'Hénoch notamment, d'entretenir les aberrations les plus funestes sur l'avenir et la grandeur politique d'Israël. Ils matérialisent les prophéties relatives à l'ère messianique et à l'Envoyé de Dieu qui doit l'inaugurer ; ils s'obstinent à ne voir dans cette ère que le rétablissement de leur royaume détruit; ils rêvent d'une restauration qui leur donnera l'empire universel et se fabriquent un Messie de fantaisie, sorte de César divin, étendant sur le monde vaincu un sceptre plus glorieux que celui de Salomon.
La fidélité à la loi religieuse trouvait, il est vrai, dans cette erreur un point d'appui énergique, car cette fidélité, d'après eux, était la condition même de la réalisation de leurs folles espérances. — Dieu est véridique, disaient les maîtres; sa parole ne peut tromper ni faillir : « Observe sa loi, et il accomplira ses promesses, que nos péchés et nos apostasies tiennent en suspens. »
Le plus grand péril pour un peuple est de se méprendre sur sa destinée. La déviation de la conscience nationale dans le peuple juif a été la première cause de sa ruine. Autre était sa destinée, comme race et religion, autre sa destinée, comme État. Il ne faut pas confondre le judaïsme avec la nation juive : l'un est une race et une religion, l'autre une forme politique, un mode d'être variable de la race et de la religion. Le judaïsme subsiste encore après cinq mille ans; la nation juive n'a vécu que quelques siècles, depuis Saùl jusqu'à Texil de Babylone, de l'an 1000, à peu près, à l'an ^88. Exilée soixante-dix ans, asservie deux siècles sous les rois perses, un siècle et demi sous la domination gréco-macédonienne, elle recouvre le libre gouvernement sous les princes de la famille des Macchabées, mais cette résurrection ne dure qu'un siècle. Dès l'an 63,
98 JÉSL'S CHRIST.
Pompée s'empare de Jérusalem. Toujours circonspects, les Romains donnent à la Judée un roi iduméen; mais ils n'attendent que l'occasion pour en faire une simple province de l'Empire, et, afin d'anéantir plus sûrement toute velléité d'indépendance chez ce peuple incoercible, dans cette race au « cou raide comme une barre de fer ^), suivant le mot énergique d'un de ses prophètes (i), ils détruiront bientôt, pour jamais, sa capitale et son temple.
La nationalité n'est qu'une phase relativement courte dans les cinquante siècles de l'histoire d'Israël, elle n'a d'autre but que de donner une consistance plus ferme à la race, de permettre une organisation plus complète de la religion. Le résultat obtenu, Israël peut disparaître comme royaume; même dispersé, il vivra comme race et comme Église.
Chez les autres peuples de l'antiquité, l'État et la Religion confondus vivent, se développent, meurent ensemble; lorsque la nationalité tombe, les dieux s'en vont. Chez celui-là tout est étrange; la nationalité peut périr, la race et la religion grandiront encore, et, loin d'entraver leur destinée providentielle, cette destruction ne fera que la servir.
Le rôle du judaïsme n'est point la conquête du monde; tout est religieux, sacerdotal en lui'. Il ne se distingue de ce qui l'entoure ni par ses arts, ni par ses armes, ni par le nombre, ni par la science; sa gloire est dans un dogme, dans une loi morale, dans une espérance.
Dieu l'a élevé au milieu des païens pour être son témoin, l'apôtre de son unité, le héraut de sa justice et de sa miséricorde, le gardien de son décalogue, le foyer des espérances messianiques. Partout à travers le monde, le Juif emportera le Livre qui renferme ses trésors divins, publiera ce dogme, pratiquera cette loi, affirmera cette espérance; il bâtira des synagogues comme un temple à son livre; il viendra s'asseoir devant l'armoire sainte où est déposé le rouleau sacré; il le lira, l'étudiera, le commentera.
Sa science théologique multiplie ses foyers; elle fleurit aussi bien à Babylone, en plein milieu persan, qu'à Alexandrie, en pleine philosophie hellénique, et à Jérusalem, où les docteurs parlent la langue maternelle et conservent sans mélange la tradition des aïeux. Tandis que les païens en
(i) Durus es tu, et nervus ferreus cervix tua. Isaie, xlviii, 4.
foule courent à leurs idoles, le Juif reste fidèle au seul Dieu qui gouverne le monde, à la loi qui régit les consciences et à son espoir indomptable dans le héros prédit par ses prophètes.
Ainsi, à l'heure même où la nation touche à sa fin, la race s'est propagée; sous le coup d'événements divers, conduits par la Providence, tels que la guerre et le mouvement colonial, l'exil et l'émigration spontanée, la faveur même de ses conquérants, elle est dispersée aux quatre coins du monde. Les colonies juives sont partout, au sud de l'Asie et de l'Arabie, sur toutes les côtes de l'Asie Mineure, en Egypte, en Europe, en Grèce, en Italie. Ce mouvement d'expansion qui a commencé, dès le sixième siècle avant Jésus Christ, par la déportation et qui a eu pour théâtre l'empire d'Assyrie, se continue, sous Alexandre, dans l'immense empire du Macédonien; il se développe sous ses successeurs, en Syrie, sous les Séleucides, et en Egypte, sous les Lagides ; il reçoit de Rome une impulsion nouvelle : pas une ville importante désormais qui ne possède sa colonie et sa communauté juives.
(' Il serait difficile, dit Strabon, de trouver un lieu, en toute la terre, qui n'ait reçu les Juifs, et où ils ne soient puissamment établis. » Ils sont sur tous les rivages de la Méditerranée, à l'embouchure de tous les grands fleuves : le Nil, le Danube, le Tigre et l'Euphrate, et, sans doute aussi, le Gange, car dans leurs émigrations vers l'Orient, ils ont dépassé les provinces de la haute Asie et atteint la Chine et le Petchili. Ce qu'ils occupent, ils ne le quittent plus, s'y enracinant avec opiniâtreté. Babylone reste le centre de la période d'exil assyrien, Alexandrie, celui de la colonisation grecque, Jérusalem, le foyer ardent qu'attise l'espoir de la résurrection nationale.
En s'établissant au milieu des peuples étrangers et païens, le Juif ne leur est pas incorporé; il vit isolé, conserve le libre exercice de son culte, et garde souvent une sorte de nationalité religieuse; il paye le tribut, mais il est exempt du service militaire ; il a S2s chefs propres pour le juger et le régir. Quelquesuns prennent part au gouvernement des villes, des armées ou des États; mais c'est une exception : les Juifs se confinent plus volontiers dans le trafic, le commerce, le négoce. Groupés dans des quartiers réservés, ils bâtissent des synagogues et des proseuques, à l'entrée des villes, près des ruisseaux où ils peuvent se livrer à leurs ablutions. Loin de gêner cet isolement, les Romains, à l'exemple des Lagides^ le favorisent.
\jn'Vers.-t3^
BIBLIOTHECA /i
Auguste mande aux gouverneurs d'Asie de ne point appliquer aux Juifs les lois sévères de l'Empire sur les réunions et les associations. Il leur est permis de recueillir Timpôt du temple et de renvoyer à Jérusalem, comme contribution volontaire. Ils ont la faculté de juger leurs débats devant un tribunal juif, plutôt que romain. Quant au service militaire, un moment exigé sous Tibère, il n'en est plus question pour eux dans l'Occident.
Cette large tolérance a beaucoup favorisé le développement et l'accroissement de cette race dont il est difficile de méconnaître l'intelligence pratique, la fermeté, la souplesse, la sobriété, et, au témoignage de Tacite, l'amour de donner la vie et le mépris de la mort(i). Nulle n'a mieux connu l'art de s'enrichir, car nulle n'a montré un sens pratique plus fin, une frugalité plus austère, un travail plus infatigable et une volonté plus persévérante.
Les préoccupations du gain qui, dans d'autres races, étouffent les idées supérieures et tarissent la source du divin, ne réussissent pas, dans celle-là, à dominer ou à détruire la religion.
Ces trafiquants et ces commerçants, depuis les plus infimes colporteurs et brocanteurs jusqu'aux banquiers et aux grands négociants, restent les membres de la communauté dont le centre est à Jérusalem, et les ravons partout où s'élève une synagogue; ils se sentent les fils d'Abraham et portent ce titre dans le monde des « goym » avec une morgue aristocratique, comme les musulmans portent le leur au milieu des chrétiens, des infidèles, des « giaour » ; ils gardent un attachement inviolable à la Loi et au Livre qui la contient; ils chôment le jour du sabbat, célèbrent leurs rites loin des regards païens, sous leurs proseuques, à l'ombre de leurs jardins consacrés. Ils n'acceptent pas de partager la table des gens du pays. Fiers de leur sang, ils se marient entre eux et n'épousent que des femmes de leur race. Ils ont coutume de visiter, chaque année, surtout aux grandes fêtes, à la Pâque, à la fête des Tabernacles et de la Dédicace, la Palestine et la ville sainte; tous doivent, au moins une fois dans la vie, sacrifier en personne à Jéhovah dans le seul lieu qui lui soit agréable, et ils envoient un tribut, appelé « prémices » ou offrandes, afin d'enrichir le trésor du Temple et de pourvoir aux besoins des frères nécessiteux.
(i; Huic generandi amor et moriendi contemptus. Tacite, Hist., 1. V.
LES ORIGINES DE JESUS. lOI
Les autres races se fondent dans le milieu où elles émigrent, le Juif n'a qu'une patrie, la sainte Sion : le reste du monde n'est jamais pour lui que la terre étrangère; il va, il vient, il passe, il séjourne, mais sans s'attacher par des liens trop étroits à ce sol profané qu'il dédaigne; et s'il accepte ou achète le titre de citoyen romain, c'est pour donner une garantie plus haute à son indépendance, comme Juif.
Le Temple est son palladium sacré, et la sainte Salem, l'étoile vers laquelle il s'oriente pour prier, comme le musulman vers la Mecque et la Kaaba.
C'est ainsi que, par son Livre et ses synagogues, son culte et ses mœurs, son exclusivisme et son attachement indestructible à la patrie absente, sa fidélité aux traditions des aïeux, sa fraternité et son organisation puissante, à travers le mépris dont il est l'objet et les persécutions qui l'assaillent, en dépit d'un milieu qui aurait séduit et corrompu toute autre race moins bien trempée, le Juif dispersé reste une communauté religieuse, une Église; il défie le paganisme, méprise les dieux, résiste à la culture hellénique et aux mœurs romaines, et, toujours inébranlable dans sa foi, il persiste à se croire destiné à dominer le monde, dès que son Messie apparaîtra.
Cependant, bien qu'il dédaigne le monde païen et soit plus préoccupé de se défendre contre ses influences que de le convertir à son culte, le Juif n'exerce pas moins sur lui un vrai prosélytisme. Il s'y applique avec zèle, persévérance et habileté. On retrouve dans son apostolat toutes les qualités et les défauts de sa race : souplesse et art de s'insinuer, ruse et cupidité, orgueil du sang et intrigue (i). Par les esclaves et les affranchis, il se glisse chez les plus hauts personnages et jusque dans le palais des Césars. Sur les vaisseaux des trafiquants, il fait le tour des mers et du bassin méditerranéen. Par le brocanteur qui, avec son éventaire, parcourt les rues et les sentiers des faubourgs, il agit sur le menu peuple. « Nos lois, disait Philon, non sans quelque emphase, attirent à elles tout le monde, les barbares, les étrangers, les Grecs, ceux qui habitent les continents et ceux qui habitent les îles, en Orient, en Occident, en Europe, o
Les femmes se convertissent plus facilement que les hommes (2). Toutes celles de Damas, s'il faut en croire Josèphe(3), avaient
(1) Matth., XXIII, 15. — (2) Ait., XIII, jo; xvi, 14. - (3) Antiq.,xvni, 3, 5.
embrassé le judaïsme. Les hommes, et principalement les étrangers, cédaient aussi, entraînés par les avantages d'une conversion qui leur valait le droit de bourgeoisie, l'exemption du service militaire et la faculté de se marier avec les femmes du pays. Le besoin d'une foi positive, d'une doctrine élevée, a dû attirer ceux que le paganisme avait dégoiàtés et le scepticisme découragés.
On distinguait deux classes de convertis : les « prosélytes de la porte » et ceux de « la justice ». Les premiers, — espèce de classe intermédiaire entre les païens et les Juifs, im.pure encore, mais dont le contact ne souillait pas le vrai fils d'Abraham, — n'étaient tenus qu'à adorer le vrai Dieu et à observer les sept préceptes noachides (i). Les seconds devenaient de vrais Juifs par la circoncision, le baptême d'immersion et le sacrifice; soumis à tous les usages et à toutes les lois de l'alliance divine, ils étaient solennellement admis dans la théocratie; ils s'appelaient les parfaits.
Malgré le zèle de son prosélytisme, le Juif ne réussit pas à entamer le monde païen. Paganisme et Judaïsme représentent deux forces hostiles, réfractaires l'une à l'autre.
Le pharisien dévot, intransigeant, a le Gentil en horreur, et le Gentil tient le Juif en mépris. L'un secoue la poussière de ses pieds, comme une souillure, quand il a foulé une terre païenne; l'autre prodigue au circoncis le ridicule et l'avilissement. Cicéron déjà ne voyait dans le judaïsme qu' « un peuple né pour la servitude » . Sénèque le regarde comme (( une nation misérable et criminelle » . Plus amer et plus âpre, Tacite juge c son culte insensé et méprisable », et il l'appelle i< la lie de l'esclavage ». Entre Israël et le paganisme, il y a plus qu'une barrière, il y a un abîme béant, infranchissable. Depuis plus de six siècles, disséminé à travers les peuples, il n'en a rallié aucun à sa foi; il l'a imposée seulement à deux peuplades voisines : aux Iduméens sous Jean Hyrcan(2), aux Ituréens sous Aristobule (3). Son Dieu effraye plus qu'il n'attire, et sa loi, avec ses rites minutieux, est un joug plus qu'un appui : elle enchaîne et accable la conscience, elle ne la soutient pas.
Évidemment, cette race religieuse est mieux douée pour la défensive que pour l'attaque et la conquête; elle a plus de
Ci) Exod., XII, 19; Lévit.,xvn, 12 ; xxiv, 16 ; F.zéch., xiv, 16. — {2) Antiq., xm, 9,7; XV, 7, 9- - (3) li^i(^-, xiii, 11, 3, M, 4.
cohésion que d'expansion, de raideur que de souplesse; elle est plus résistante que pénétrante; elle a la force, elle n'a pas la sympathie; c'est un granit : elle en a la dureté; mais elle manque de l'énergie souveraine qui s'assimile et transforme un milieu. Sa stérilité, comme puissance conquérante, n'a d'égale que sa merveilleuse indestructibilité.
Rien, dans l'histoire, ne prouve mieux l'action divine que ce petit peuple, pressé de toutes parts par le paganisme universel et ne le subissant jamais. Au cours de ses pérégrinations à travers les civilisations les plus diverses, il fait parfois des emprunts aux traditions chaldéennes et assyriennes, aux doctrines et au culte de TÉgypte, à la théologie persane et à la philosophie grecque, mais il épure tout et il reste luimême.
Tout est panthéiste, il ne l'est pas ; tout est idolâtrique, il ne l'est pas ; tout adore la nature, il ne l'adore pas ; tout est fétichiste, il ne Test pas. Autour de lui, on divinise les chefs et les rois, lui ne reconnaît en Abraham qu'un père, et cache avec soin le tombeau de Moïse qui reste simplement son suprême législateur. Il tue ses prophètes ; mais leur parole le dompte, et la voix de ces morts n'en devient que plus éloquente sur ceux qui l'ont méconnue.
Il résiste à tout : à l'idolâtrie, à la philosophie, à la culture hellénique, aux persécutions, à la force plus terrible que les autres, le temps, et même à son propre Messie. On peut dire de lui que, s'il n'a été ni converti ni perverti, et s'il n'a rien transformé, il a du moins tout conservé.
C'était son rôle providentiel.
Au sein de cette lassitude, de ce dégoût qui énervait le monde antique, une immense espérance a toujours gonflé la poitrine de ce peuple ; seul, il a cru à la rédemption humaine, seul, par un prodige rationnellement inexplicable, il a placé en avant l'âge d'or que tous les peuples rejetaient en arrière. Grâce au judaïsme, Tidée de Dieu a toujours lui sur la terre enténébrée, et son action a toujours été visible à travers les extravagances de Thomme. C'est d'un sang juif, fécondé par l'Esprit , qu'est né l'être dont le nom est Sauveur, l'être qui a réalisé l'idéal des prophètes et arraché l'âme humaine à l'abîme sans fond d'erreurs et de vices où, depuis des siècles, elle roulait vaincue, désespérée.
L'imperfection et les fautes de l'homme, ses illusions et son
étroitesse d'esprit , laissent toujours leur empreinte dans l'œuvre grandiose de Dieu.
Les Juifs, en masse, ont trahi leur destinée : ils mêlent à la grande idée du Dieu unique l'exclusivisme le plus farouche ; ils étouffent la haute morale mosaïque sous des observances et des rites tout matériels ; ils abaissent les espérances messianiques au niveau de leurs préjugés de race, de nationalité et de religion. Il semble que Jéhovah, le seul, le vrai Dieu, soit leur Dieu à eux ; la loi rituelle et cérémonielle, la condition nécessaire, universelle, du salut ; et leur Messie espéré, le grand conquérant qui va les venger enfin de leur longue oppression.
Ces préjugés avaient tellement aveuglé et endurci la conscience populaire, que le judaïsme, destiné par la Providence à préparer les voies au Messie , est devenu le plus grand obstacle à l'œuvre messianique. Mais, comme le paganisme a ses élus qui ont échappé à la contagion universelle , le judaïsme a ses fidèles, — petit troupeau inconnu, étranger aux aberrations des docteurs, des prêtres et du peuple, gardant en silence les espérances de Dieu.
Les documents évangéliques ouvrent un jour plein de lumière sur cette portion réservée de la nation, sur ces « vrais Israélites sans ruse (i) », parmi ksquels Dieu devait choisir les instruments de son œuvre. Plusieurs types empruntés à des groupes différents sont dessinés d'un trait sobre, mais précis, ferme et profond. Le vieux prêtre Zacharie, les bergers de Beit-Saour, le vieillard Siméon, Anne la prophétesse, nous laissent deviner que, dans le milieu sacerdotal , toutes les consciences n'étaient pas faussées et pétrifiées par la casuistique des scribes, que, dans la société élevée et instruite de Jérusalem, et même dans la classe populaire, chez les femmes surtout, la piété animait le culte et inspirait à plus d'un cœur des prières ardentes, implorant à grands cris la miséricorde de Dieu sur son peuple et la venue du vrai libérateur.
Tels étaient les éléments en fusion dans l'humanité, vers le huitième siècle de Rome, au milieu de la 192" Olympiade et, d'après les Juifs, à la fin du quatrième millénaire de la création.
(I) Jean, 1,47.
C'était, suivant le premier mot tombé des lèvres de Jésus (i), « la plénitude des temps ». L'Empire, le Paganisme, la Philosophie, le Judaïsme officiel, toutes les forces humaines ont accompli leur évolution. Le monde se meurt, asservi par la politique romaine, dégradé et désespéré par les fausses religions, demandant vainement aux philosophes le secret de la vie et de la vertu; le Judaïsme, lui-même, agonise, infidèle à sa destinée.
Jamais il n'y eut un moment plus critique. Mais Dieu veille, et dans son peuple élu les humbles prient, ils espèrent.
En dehors du Judaïsme, une vague attente dont témoignent les poètes, les historiens, les livres sibyllins, palpite et tient le monde en haleine : c'est le pressentiment qui annonce tous les grands événements de l'histoire.
Jésus va naître.
(ij Marc, i, i).