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CHAPITRE II

L'origine de Jésus n'est point semblable à la nôtre.

Il n'est pas né comme nous, « du mélange des sangs, ni d'un instinct charnel, ni d'une volonté d'homme (i) »; apportant à l'humanité le secret et le pouvoir de renaître dans l'Esprit, il est né de la femme et de l'Esprit de Dieu.

L'Esprit de Dieu est la force souveraine. Il commande l'évolution générale et préside au mouvement ordonné, progressif, de l'univers. Or, comme il est intervenu dans le chaos et la matière pour produire l'être qui -sent, dans l'animalité pour produire l'être qui pense, il va intervenir dans l'être qui pense pour que « la Terre donne son fruit (2) » et que l'humanité voie « germer le Sauveur, le Saint, le Fils de Dieu (3) ».

Le résultat de l'intervention divine n'était qu'une créature; cette fois, le résultat est à la hauteur de l'Infini.

Dieu s'unit personnellement à son oeuvre; et comme il avait incarné la vie dans la matière, la sensation dans la vie, la pensée dans la sensation, il s'incarne lui-même aujourd'hui dans l'humanité. Les règnes se superposent et s'enveloppent : le règne de la vie s'ajoute au règne de la matière ; le règne animal au règne de la vie ; le règne humain au règne de l'animalité ; maintenant, c'est le Règne de Dieu, et des fils de Dieu dans l'humanité.

Toutes ces genèses successives constituent dans leur ensemble le drame grandiose de cette terre, elles sont toutes mystérieuses ; plus l'être créé est parfait, plus le mystère est profond.

(i) Jean, 1, 13- -(2) Ps. lxvi. - (3) Luc, i, 35.

La vie est plus cachée que la matière, ranimai plus énigmatique que la vie organique, l'homme plus insondable que l'animal, Jésus plus impénétrable que tout. Celui qui cherche à scruter les origines peut saisir les conditions matérielles dans lesquelles les êtres se produisent, la cause première échappe à ses expériences. D'où vient la matière.^ D'où la vie.^^ D'où l'être qui sent ? D'où l'être qui pense t D'où vient le génie ." D'où vient le Christ?

La science qui s'arrête aux phénomènes répond : Je ne sais. La raison qui perçoit les causes dit : De l'Esprit de Dieu.

Sous quelle forme sensible et historique l'action de l'Esprit s'est-elle manifestée dans la genèse de Jésus ': Il faut le demander aux documents évangéliques(i), les seuls de l'antiquité qui nous renseignent avec détails sur cet événement caché, presque inaperçu, et qui doit pourtant changer la face du monde.

La première scène se passe dans un pays obscur de Galilée. Son nom inconnu jusqu'alors est Nazareth. Il signifie fleur et rejeton. En venant de Jérusalem, on aperçoit des dernières cimes de la Samarie la petite ville, au loin, comme un point blanc, sur les hauteurs escarpées qui dominent la plaine de Jisréel. Ses maisons grises, carrées, à toits plats, s'étagent sur le versant oriental de deux collines séparées par un ravin qui dessine la grande rue montante de Nazareth. Là sont les bassins d'ablution, les ateliers, les boutiques, le marché, la synagogue. A l'est de la ville, se creuse une vallée où jaillit la source qu'on appelle aujourd'hui la fontaine de Marie.

Le ravin et la vallée se rejoignent au delà des dernières habitations, dans une petite plaine qui fait le fond verdovant de la coupe au dedans de laquelle Nazareth est assise. Gazonnée au printemps, cette plaine se dessèche en été, elle devient l'aire où les Nazaréens foulent aux pieds des bœufs le blé et l'orge, et vannent leur grain au vent du soir.

Oliviers et figuiers, nopals aux larges feuilles toujours vertes, grenadiers, amandiers et citronniers, parsemés de cyprès noirâtres, justifient le nom de la petite ville fertile et fleurie.

Les ruelles qui mènent à la source s'animent, le matin et le soir, par le va-et-vient des jeunes filles et des femmes. Elles marchent à pas lents, silencieuses et graves, l'urne penchée sur la tête, la main relevée pour la soutenir, le voile rejeté en

(1) Pour la valeur de ces documents, voir l'Introduction.

arrière et flottant : on dirait des statues grecques en mouvement.

Aux jours de fête et de sabbat, les sentiers des champs se remplissent. Des groupes d'hommes et de femmes, séparés, se voient au penchant des collines, sous les oliviers, auprès des tombeaux. On cause sans fin, assis à terre : les hommes revêtus de leurs manteaux, les femmes en robes bariolées, le front ceint du bandeau, enveloppées comme d'un linceul dans leurs grands châles de lin blanc.

Ce lieu est plein de douceur et de silence ; point d'âpreté dans ces collines dont les lignes ondulent , sans se briser. La chaîne du Djebel-es-Sikh s'arrondit en cercle et borne l'horizon. Aucun bruit ne trouble cette solitude fermée d'où le regard et la pensée montent d'eux-mêmes vers le ciel.

C'est là, dans une de ces maisons tranquilles, que vit, inconnue, la jeune fille qui va recevoir la plus haute révélation de Dieu.

Les espérances de la nation juive allaient donner leur fruit. Dieu n'a pas regardé les grands, les chefs religieux, les docteurs, les savants, ni les riches. Il a choisi dans la foule une humble créature. Il se garde comme une réserve, au cœur du peuple, des âmes qui en portent tout le génie, et il se plaît à tirer de ses rangs les élus qui doivent le sauver.

La jeune fille s'appelle Marie.

Elle n'a pas seize ans.

La tradition lui donne pour père Joachim et pour mère Anne. On croit que son père était mort quand elle était enfant. Elle est de descendance royale et du sang de David (i). Elle a été élevée dans le Temple. Chose étrange, chez un peuple où toutes les femmes pouvaient ambitionner d'être la mère du Messie, dans une race pour laquelle, à cause de cela, la stérilité est un opprobre, elle, obéissant à une inspiration divine, se voue à Dieu dans la virginité. Cependant, suivant la loi et la coutume juives, étant seule héritière, elle a été fiancée et promise depuis peu à un homme appelé Joseph, de sa propre tribu et de sa famille, à son plus proche parent qui devra recueillir son héritage (2). La cérémonie de l'entrée dans la maison de son mari n'est pas encore célébrée. Elle vit chez sa

(i) Voir l'Appendice C : Les deux généalogies de Jésus. (2) Voir l'Appendice C : Ibid.

lp:s origines de jésus. 109

mère, préparant son trousseau, comme toutes les jeunes mariées de son pays (i).

Or, un jour, elle vit apparaître, sous forme humaine, et entrer dans sa maison, Gabriel, Fange de Dieu.

L'ange lui dit : — Salut, pleine de grâce. Le Seigneur est avec toi. Tu es bénie entre les femmes.

Les fiancées juives vivent retirées et cachées avec leurs compagnes, loin du regard des hommes.

Aussi, à la vue de l'ange, et en entendant ses paroles, Marie se troubla. Elle cherchait ce que pouvait être un tel salut.

— Ne crains pas, Marie, lui dit l'ange, tu as trouvé grâce auprès de Dieu. Voici : tu concevras et tu enfanteras un fils, et tu le nommeras du nom de Jésus. Il sera grand. On l'appellera Fils de Dieu. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père; il régnera dans la maison de Jacob pour toujours; son règne sera sans fin (2).

La Vierge comprit alors qu'il s'agissait du Sauveur attendu, de Celui qui relèverait pour l'éternité le trône renversé de David, qui serait la gloire d'Israël, l'attente des nations, l'orgueil de sa mère. Comment était-elle appelée à ce rôle divin, elle qui avait résolu de ne devenir mère par aucun homme .^^

Dans sa surprise, elle demanda simplement : — De quelle manière cela s'accomplira-t-il? Je ne connais pas d'homme (3).

L'ange répondit :

— L'Esprit-Saint surviendra en toi, et la puissance du Très- Haut te couvrira de son ombre; et c'est pourquoi ce qui sera engendré saint sera appelé Fils de Dieu.

Et l'ange lui donna un signe : — Elisabeth, ta parente, a conçu, elle aussi, un fils dans sa vieillesse, et c'est aujourd'hui le sixième mois de celle qu'on appelait stérile.

Rien n'est impossible à Dieu.

Alors, Marie s'écria :

— Voici la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon ta parole.

L'ange s'éloigna (4).

Telle est la genèse de Jésus.

Il ne tient à l'humanité que par sa mère. Celui qui vient

(i) Voir l'Appendice B : Le mariage chez les Hébreux. — (2) Luc, i, 29-3 j.— (3) Luc, I, H- "(4) Luc, I, 35-38.

inaugurer la race nouvelle des fils de Dieu, échappe au torrent des générations terrestres : ce n'est pas l'homme qui l'engendre, c'est l'Esprit qui l'évoque des chastes entrailles de la Vierge.

Ainsi, une des plus grandes, des plus prodigieuses paroles qui soient tombées de la bouche des voyants, en Israël, une des plus mystérieuses, est accomplie désormais : « Une vierge concevra et enfantera un fils, et on l'appellera du nom d'Emmanuel, ce qui signifie Dieu avec nous (i). »

Près d'un siècle plus tard, un vieillard, un apôtre, celui qui a été le plus profondément initié aux secrets de l'âme de son Maître, — saint Jean, donnera l'interprétation de ce fait ; il empruntera la langue même de Platon, et dans une page qui dépasse tout ce que la philosophie grecque a dit sur Dieu de plus sublime, il enseignera qu'en Jésus « le Verbe s'est fait chair, et a habité parmi nous (2) ».

La plus haute aspiration de l'humanité a trouvé dans le Fils de l'homme une réalisation qui la dépasse. Dieu s'est fait homme; et la nature humaine, dans le Christ, est devenue la nature du Verbe de Dieu. Cet être sera le centre de tout le mouvement religieux. Quiconque voudra s'élever jusqu'à Dieu, viendra se rallier à Lui. Il est la pierre (3) dressée au milieu des temps. Ceux qui se heurtent contre elle seront brisés; ceux qui s'appuient sur elle ne seront plus ébranlés, ils formeront peu à peu l'édifice, la cité, le Royaume de Dieu, but suprême de toute la création et dans l'attente duquel toute chose languit, souffre et gémit.

Lorsque l'Esprit de Dieu agit dans certaines âmes élues pour accomplir une même oeuvre, il les pousse les unes vers les autres, et les rapproche par un mouvement irrésistible. Au lendemain du jour où Marie fut appelée à être la mère de Jésus, elle s'en alla en toute hâte vers une autre femme, sa parente, choisie pour être, malgré son âge et sa stérilité, la mère de Jean-Baptiste.

Elisabeth habitait avec le prêtre Zacharie, dans les montagnes de Juda, un petit pays, comme on les rencontre fréquemment en Palestine (4).

Le village appelé Karem, aujourd'hui Ain-Karim (^), est

(i) IsAiE, VII, 14. — (2) Jean, i, 14. — (j) Rom., ix, ^2. (4) Voir Appendice D : Le lieu de naissance de Jean- Baptiste. {)) Source des vignobles, en hébreu.

assis sur un mamelon que domine et enferme un cirque de collines. Les vignobles entremêlés d'oliviers et de figuiers abondent; la source qui jaillit près du village leur a emprunté son nom. Sur la ligne uniforme de l'horizon, quelques tours de garde, des castels, de rares bouquets de térébinthes et d'arbousiers au feuillage luisant.

La rencontre de ces deux femmes, longuement racontée par saint Luc, met en pleine lumière tout ce qui agitait divinement ce petit cercle intime où commençaient à se réaliser les grandes espérances d'Israël et où Dieu préparait, à l'insu du monde, le salut de l'humanité.

Ceux qu'un même sentiment remplit se devinent, sans même échanger une parole. En se voyant, dès le premier mot, les deux mères se comprirent.

Au salut de Marie, Elisabeth sentit son enfant tressaillir dans ses entrailles, et sous le coup d'une inspiration divine :

— Tu es bénie, s'écria-t-elle, entre les femmes; et béni le fruit de ton sein. Comment se fait-il que la mère de mon Dieu vienne à moL^^ Oui, à ta voix, l'enfant que je porte dans mes entrailles a tressailli de joie. Combien tu es heureuse, toi qui as cru! Ce que le Seigneur t'a dit s'accomplira (i).

C'est alors que Marie livra à Elisabeth le mystère de sa vocation et de sa maternité.

« Mon âme », dit-elle, « glorifie le Seigneur;

« Et mon esprit tressaille de joie, en Dieu, mon Sauveur.

« Parce qu'il a regardé l'humilité de sa servante, voilà que tous les siècles m'appelleront heureuse.

« li m'a fait de grandes choses, le Tout-Puissant; et son nom est saint.

« Et sa miséricorde, de race en race, est sur ceux qui le craignent.

« Il a agi dans la vertu de son bras et dispersé ceux qui s'exaltent dans la pensée de leurs cœurs.

« Il a déposé les forts de leurs trônes et exalté les petits.

c( Il a comblé de biens les affamés et renvoyé vides les riches.

« Il est venu en aide à Israël, son serviteur, se souvenant de sa miséricorde,

« Comme il l'avait promis à nos pères, à Abraham et à sa postérité pour toujours (2). »

(I) Luc, 1, 41-4). - [2) Luc, I, 46-J5.

La poésie est le langage des impressions véliémentes et des idées sublimes. Chez les Juifs, comme chez tous les peuples d'Orient, elle jaillit d'inspiration. Toute âme est poète, la joie ou la douleur la fait chanter (i).

Si jamais un cœur a dû faire explosion dans quelque hymne inspirée, c'est bien celui de la jeune fille élue de Dieu pour être la mère du Messie.

Elle emprunte à l'histoire biblique des femmes qui, avant elle, ont tressailli dans leur maternité, comme Lia (2) et la mère de Samuel (3), des expressions qu'elle élargit et transfigure. Les hymnes nationaux qui célèbrent la gloire de son peuple, la miséricorde, la puissance, la sagesse et la fidélité de Dieu, reviennent sur ses lèvres habituées à les chanter.

Quelle créature eut jamais conscience d'une destinée plus haute et resta, dans sa (grandeur, plus humble et plus effacée.'^ L'homme s'exalte en lui-même, il se prévaut souvent contre Dieu de sa force et de son génie; la servante de Dieu ne se prévaut que de sa bassesse et ne s'exalte qu'en Dieu. Elle prophétise sa gloire future, elle entend déjà l'immense acclamation qui la saluera tout le long des siècles; mais elle ne voit là que le triomphe de Celui qui a fait en elle de grandes choses.

Ce n'est pas ainsi que parle, une simple femme, une fille d'Eve. Ce cantique inspiré dépasse tous les horizons terrestres, et ferme le cycle des temps anciens; ce n'est plus l'espérance qui appelle Dieu, c'est la foi triomphante qui le voit et le possède; il est l'hymne des temps nouveaux, et le plus splendide cri d'allégresse qui soit sorti d'une poitrine humaine.

Le séjour de Marie à Karem, dans la maison de Zacharie, se prolongea près de trois mois. Il fut une longue prière, une confidence ininterrompue, une adoration des desseins de Dieu et l'attente religieuse de leur exécution. Les sentiments que trahit la grande hymne de la Vierge étaient trop profonds pour n'être pas exclusifs ; elle en vivait comme ceux que l'amour absorbe, mais à la différence de l'amour humain qui se concentre et s'isole, l'amour divin s'épanche et nourrit les autres;

(i) Entre la poésie et la prose, chez les Juifs, la différence est tout entière dans le parallélisme rythmé qui met en opposition deux idées contraires, ou qui balance deux idées harmoniques.

{2) Gin., XXX, 10-13. — (3J ^ ^ois, 11, 1-8.

Marie faisait rayonner Dieu dans la famille qui lui donnait l'hospitalité, dans l'âme de Zacharie, d'Elisabeth et de l'enfant qui allait venir.

Au jour attendu, Elisabeth mit au monde un fils, selon la promesse que Zacharie avait reçue, lorsqu'un matin, au temple de Jérusalem, au moment d'offrir l'encens, il aperçut, à droite de l'autel des parfums, l'ange de Dieu, et apprit de lui la haute et religieuse destinée de cet enfant (i).

Cette naissance fit grand bruit dans les villages voisins et dans la parenté de Zacharie. L'âge avancé d'Elisabeth était connu ; cet enfantement, qui dépassait les espérances humaines, prouvait que le doigt de Dieu était là. De tous les côtés on félicitait la mère.

Le huitième jour, il fallut circoncire l'enfant : ce fut l'occasion d'incidents nouveaux et extraordinaires. Les parents et les amis voulaient, selon la coutume, donner au premier-né le nom de son père, Zacharie. — Jamais! s'écria la mère. C'était, chez les Juifs, un privilège réservé à la femme, d'imposer le nom à l'enfant (2). Qui le connaît mieux qu'elle.'* Qui le devine mieux .^^ Si le nom doit peindre celui qui le porte, le génie maternel saura toujours trouver le plus expressif. Sachant bien qu'elle devait ce fils à Dieu, Elisabeth, n'écoutant que son cœur et sa foi, voulut que le nom de l'enfant exprimât la grâce faite à la mère. — Il s'appellera Jean (3), dit-elle. On objectait la coutume. — Mais personne dans ta famille, lui disait-on, n'a porté ce nom-là. On fit signe au père pour savoir sa volonté. Zacharie, resté muet depuis qu'il avait eu sa vision au Temple , demanda des tablettes et écrivit : Il s'appellera Jean.

A l'instant même, il recouvra la parole et se mit à louer Dieu. Tout le voisinage s'émut. On commentait ce qui s'était passé dans la maison du vieux prêtre, et, par toutes les montagnes de Judée où le bruit de ces événements s'était répandu, on s'émerveillait. Les espérances messianiques étaient vives, alors, dans le peuple, on attendait le grand Envoyé. Le fils de Zacharie ne serait-il pas cet envoyé ou quelque prophète .f^ On pronostiquait sur son avenir; on s'abordait en se demandant : — Que sera cet enfant.^ La main de Dieu est avec lui, disait-on, suivant la formule chère aux Hébreux (4).

[\) Luc, I, 1-23. — (2) Chez les anciens Hébreux, la mère donnait le nom à l'enfant, en le mettant au monde. Gen., xxix, 32; xxxv, 18; / Rois, i, 20. (3) Johana, don de Dieu. — (4) Luc, i, 66.

Pendant que ces rumeurs confuses courent de village en village, l'œuvre de Dieu se continue autour du berceau de Jean. Son père est envahi aussi par l'antique esprit des prophètes : il entrevoit le mystère dont Marie de Nazareth portait dans ses entrailles le secret ineffable; il a la conscience précise de la vocation de son fils, il comprend que tout ce que Dieu avait annoncé par la bouche des saints et des prophètes, dès l'éternité, s'accomplit enfin, et, emporté par l'Esprit, il le chante dans une prophétie sublime :

(( Béni soit le Seigneur, le Dieu d'Israël !

(( !l a visité et racheté son peuple,

« Il a fait lever pour nous le Sauveur puissant dans la maison de David, son serviteur,

(' Il nous délivre de nos ennemis et de la main de ceux qui nous haïssent.

« Il a été miséricordieux avec nos pères, et s'est souvenu de son alliance sainte,

(' De la promesse qu'il avait jurée à Abraham, notre père, de se donner à nous,

« Afin que, sans crainte, libres de nos ennemis, nous le servions,

« Dans la sainteté et la justice, devant lui, tous les jours de notre vie. »

Et, regardant son fils, il s'écria :

« Et toi, enfant, tu seras prophète du Très-Haut.

« Tu marcheras devant la face du Seigneur, préparant ses voies.

« Tu donneras à son peuple la science du salut et de la rémission de ses péchés,

i< Par les entrailles de la miséricorde de notre Dieu dans lesquelles nous a visités Celui qui se lève des hauteurs,

« Pour illuminer ceux qui sont assis dans les ténèbres et dans l'ombre de la mort, pour diriger nos pieds dans la voie de la paix (i). »

La science des pharisiens de l'école d'Hillel ou de Schammaï, la piété toute rituelle du sacerdoce, ne connaissaient pas un tel langage. Un esprit nouveau tressaille dans l'humanité.

Avant même de naître, à peine conçu, et dès le sein de sa mère, Jésus déjà rayonne- il sanctifie et il inspire, il sanctifie

(Il Luc, 1, 67-79.

Jean dans les entrailles d'Elisabeth, il inspire à Zacharie des accents qui rappellent et égalent les anciens prophètes. Ce vieux prêtre transfiguré par lui est aussi grand qu'eux.

Il ne suffit pas de relever les faits matériels et palpables, il faut signaler encore les faits psychologiques, les sentiments, les idées, les inspirations; l'intérêt de l'histoire est dans ces ressorts cachés qui impriment le mouvement et qui commandent à la réalité. Rien, ici-bas, ne s'accomplit visiblement qui n'ait dans l'âme et en Dieu sa cause invisible.

Ce petit coin silencieux des montagnes de Judée, où Marie, Elisabeth et le prêtre Zacharie se trouvent réunis, est comme un cénacle, une Église. Le Christianisme est déjà là tout entier. Dieu est présent, quoique invisible. Il exalte ces deux mères, il remplit ces consciences de sa parole et de son feu. Ces créatures, sans ressource humaine, dénuées de tout ce qui peut remuer le monde, à un point de vue terrestre, sont les agents de la force naissante qui va l'envahir, le bouleverser, le transformer. Elles annoncent que l'idéal entrevu de loin par les prophètes est à la veille de s'accomplir; les espérances nationales trouvent en elles un foyer ardent et épuré ; la grande œuvre de Dieu, tout ce plan d'ineffable miséricorde, qui a pour objet le salut d'Israël et de l'humanité, pour condition l'abnégation et l'effacement de l'homme, est conçu par elles dans une clairvoyance absolue, et elles le publient.

A l'origine du Christianisme, avant le triomphe éclatant de l'Esprit de Jésus, on pouvait peut-être dédaigner ces êtres obscurs et leurs chants prophétiques; mais en face de l'œuvre adulte et toujours victorieuse, on doit reconnaître en eux un esprit supérieur à l'homme; ce sont des êtres de première grandeur. Dieu seul peut les produire, la fantaisie des poètes elle-même ne peut pas les rêver.

Marie a-t-elle assisté à la naissance de Jean et aux fêtes de sa circoncision.^ Les documents évangéliques insinuent plutôt le contraire. Ce n'est qu'après avoir mentionné son retour à Nazareth que saint Luc raconte la suite des événements dont la maison de Zacharie fut le théâtre et dans lesquels, d'ailleurs, rien ne trahit ou ne laisse soupçonner sa présence (i).

(i) Luc, I, $6.

I l6 JÉSUS CHRIST.

La Vierge n'était que fiancée; la cérémonie de la réception dans la demeure de son mari n'avait pas encore été célébrée, le terme fixé pour cette fête de famille devait approcher; elle revint à Nazareth.

Après les jours tranquilles d'Aïn-Karim, une épreuve l'attendait.

Les signes de sa maternité devenaient visibles. Comment Dieu sauverait-il l'honneur de sa virginité devant les hommes et aux yeux du fiancé à qui elle était promise.^ Cette pensée dut traverser l'âme de Marie; mais ce qui eût été une angoisse pour une nature vulgaire, préoccupée d'elle-même, ne pouvait troubler la sérénité de celle qui avait dit : «Je suis la servante du Seigneur; qu'il me soit fait selon sa parole. »

Tous ceux qui se sentent, à quelque degré, les instruments de Dieu, se livrent à lui dans la plénitude de la foi ; il saura écarter ou briser les obstacles. Marie, dit Bossuet, dans son grand langage, abandonna tout à Dieu, et elle demeura dans la paix.

Or, voici ce qui se passa à Nazareth.

Joseph, qui n'avait pas été initié au mystère dont Marie, par réserve et humilité, gardait le secret, s'aperçut de son état. Les apparences laissaient. croire à l'infidélité de sa fiancée, et le respect de sa vertu lui défendait tout soupçon. Ne pouvant deviner les desseins impénétrables de Dieu, il hésitait. Dans sa justice humaine, il se résout à un parti qui semble tout sauver : au lieu de dénoncer sa fiancée publiquement, comme adultère, il la renverra sans bruit.

Les pensées de l'homme le plus modéré et le plus sage sont loin de la vérité et de la justice de Dieu. Si la résolution de Joseph eût été tenue, elle sauvait sa conscience, mais elle perdait l'honneur de la mère et celui de l'enfant.

Lorsque l'homme a tout fait pour connaître son devoir, il peut s'égarer encore; mais il mérite que Dieu l'assiste, et Dieu intervient pour le sauver. Joseph fut éclairé de la lumière divine et associé directement à l'œuvre qui s'accomplissait près de lui et qu'il ne soupçonnait pas.

Au milieu de ses doutes, de ses angoisses, au moment où il allait accomplir ce qu'il croyait être la justice, il eut, une nuit, un songe.

L'ange de Dieu lui apparut et lui dit : — Joseph, fils de David, ne crains pas de recevoir dans ta maison, Marie, ta femme. Ce qui est né d'elle est de l'Esprit-Saint. Elle enfantera

un fils, et tu l'appelleras du nom de Jésus (i), car il sauvera son peuple de ses péchés (2).

Les lumières de Dieu, quel que soit le chemin qu'elles prennent pour pénétrer dans la conscience, — qu'elles viennent par des visions extérieures ou des songes, dans la veille ou le sommeil, par des inspirations subites et directes, des voix intérieures ou des voix du dehors, par celles de la nature ou de l'homme, — les lumières de Dieu éclairent jusqu'au fond. L'esprit sait, la volonté se résout, et l'homme agit.

Joseph s'éveilla, se leva, et, sans hésiter, il obéit à la parole de Dieu qui commandait à sa conscience.

La réception de Marie dans la maison de son fiancé fut célébrée sans retard, suivant la loi de Moïse, selon les coutumes juives et galiléennes (3). Il y eut les sept jours de fête, les agneaux immolés, le cortège des jeunes filles avec les lampes allumées et les branches de myrte.

Le type de la Vierge est fait de pureté et de grâce, de douceur et de force, d'humilité et de majesté; il a inspiré les plus grands artistes et défié leur génie, la piété des chrétiens le contemple, et l'humble Nazaréenne plane au-dessus de ce monde, comme l'incarnation de la femme idéale.

Ce mariage n'eut rien, si ce n'est la perfection des deux époux, qui le distinguât des autres. En dehors de Joseph et de Marie, on ne se doutait pas que, dans les desseins de Dieu, il avait pour but de préparer le berceau du Messie, et de donner au Messie et à sa mère l'appui d'un homme qui serait, selon la loi, le mari de l'une et le père de l'autre.

Les époux réunis vécurent comme frère et sœur, selon le mot discret, mais formel, de l'Évangile, « et il ne la connaissait pas (4) » .

Joseph com.prit quel rôle lui était réservé dans la genèse de Jésus; il se sentit le gardien de deux faiblesses sacrées, la virginité de sa femme et l'enfance de Celui qui allait naître d'elle.

Honnête et douce figure, ce simple ouvrier aura la gloire de passer parmi les Juifs pour le père du Nazaréen, il restera le modèle de l'abnégation, du dévouement et de la fidélité. Son

(i) Jeschouah, Jéhovah-Sauveur.

(2) Matth., I, 20, 27.

(3) Voir l'Appendice B : Le mariage chez les Hébreux.

(4) Matth., i, 25.

1 lô JESUS CHRIST.

nom s'ajoutera aux deux noms les plus aimés de cette terre, le nom de Marie et le nom de Jésus. L'Église chrétienne ne les séparera pas dans son culte; au milieu de ses épreuves, à travers les âges, accablée par sa faiblesse humaine, — héritage des infirmités du Christ, dont Dieu lui laisse le poids, — elle lèvera les yeux vers ce prédestiné, et elle l'appellera son protecteur invisible.

Les jours s'écoulaient; l'attente était grande à Nazareth dans la maison de Joseph, le charpentier. La sobriété des Évangiles ne nous donne pas le moindre détail; mais ceux qui connaissent le cœur ^des mères soupçonnent les émotions divines de la Vierge, à la veille d'enfanter le Christ. Les mères terrestres s'agitent dans le vague de leurs rêves, interrogeant avec anxiété l'avenir mystérieux. La mère de Jésus avait des espérances infinies dont rien ne pouvait diminuer la plénitude ni troubler la sérénité.

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