‹ Jésus-ChristChapitre 73 sur 98 · LA FEMME ADULTÈRE · texte numérisé non relu

LA FEMME ADULTÈRE

Le récit de la femme adultère (Jean, vu, 45 ; viii, 11) a été l'objet de grands débats critiques.

L'origine première de ces dissensions tient à un fait unique dans l'histoire du texte du Nouveau Testament, à savoir, l'omission du récit (vu, 45; VIII, II), dans un grand nombre des manuscrits grecs des plus autorisés.

Le Sinaïtique, l'Alexandrin, celui d'Éphrem, le Royal, etc., du quatrième au neuvième siècle, ne le rapportent pas. La Peschito du deuxième siècle et deux des meilleurs manuscrits de l'Itala l'omettent; le Vercellensis du quatrième et le Brixiensis du sixième, les manuscrits L et A laissent le passage en blanc. D'autres, et notamment le Sangermanensis du septième et le Vaticanus du dixième, le marquent de signes de doute. Il y a plus, parmi les manuscrits qui le contiennent, sa place varie : l'un le transcrit après le chap. vil, \ 36, de saint Jean; d'autres le relèguent à la fin de l'Évangile; quelques-uns le rattachent à l'Évangile de saint Luc, et l'interpolent après le chap. XXI.

A ce fait extraordinaire, il convient d'ajouter le silence de plusieurs Pères sur ce récit, qui semble avoir été totalement ignoré de Tertullien, de saint Cyprien, d'Origène et de saint Chrysostome.

A la vérité, dès le deuxième siècle, les harmonies des Évangiles de Tatien et la concordance d'Ammonius, au commencement du troisième siècle, prouvent que le passage faisait réellement partie du Nouveau Testament. Les Constitutions apostoliques (xxiv, 1), dès le troisième siècle, témoignent, elles aussi, de la présence du passage dans le Nouveau Testament. Les principaux manuscrits de l'Itala, du quatrième au onzième, la Vulgate, la traduction syriaque de Jérusalem du cinquième, le Codex de Bèze, le Boorel du neuvième, l'Harieianus, etc., et plus de trois cents manuscrits, au témoii^na^e de Tischendorf, le relatent tel

que nous le lisons aujourd'hui ; et les Pères du quatrième, saint Jérôme, saint Ambroise et saint Augustin, en soutiennent résolument l'authenticité, qui dans l'Église n'a jamais, depuis, fait un doute.

Si le passage est reconnu pour authentique, d'oii vient son omission? et s'il ne l'est pas, d'où vient l'interpolation?

L'omission peut s'expliquer et se justifier. L'interpolation ne s'explique ni ne se justifie. Sans invoquer l'autorité et la tradition de l'Église, qui garde comme un trésor sacré le livre où les faits et gestes de Jésus ont été consignés, la seule étude du fait discuté prouve l'omission et exclut l'interpolation. La miséricorde de Jésus envers la femme adultère, comme le remarque finement saint Augustin, a pu inquiéter les hommes de peu de foi, ou plutôt fournir un prétexte d'attaque aux ennemis de la vraie foi. Ils ont craint sans doute que l'indulgence du Maître n'autorisât le désordre et l'impunité de leurs femmes. (De conjiig. adiilt., I. II, vil.) Et ils ont retranché de leurs manuscrits ce trait de bonté envers l'adultère, comme si Celui qui disait : * Ne pèche plus -!> , pouvait encourager le mal.

Deux causes absolument contraires expliquent la fortune singulière de ce passage : d'une part, le montanisme, avec sa sévérité morale outrée; d'autre part, le relâchement des mœurs, à l'époque de Constantin, au moment où les païens en masse, embrassant la foi, apportaient dans l'Église leurs coutumes voluptueuses. (Cf. Salvien, De giibernat. Dei, II, 8, et VI.) Le récit de la femme adultère choqua la fausse austérité des montanistes, et il parut être un prétexte aux esprits légers prêts à abuser de l'indulgence. On voit ainsi comment, dès le deuxième et le troisième siècle, en pleine influence montaniste, quelques Églises jugèrent prudent d'omettre le récit dans les lectures publiques. On le marqua d'abord d'un signe dans le livre liturgique, ou même on l'omit tout à fait. Il existe encore des manuscrits grecs qui témoignent de cet usage.

La suppression une fois établie, elle devint de règle dans les Codex grecs, latins et syriaques du quatrième au huitième siècle.

Si l'omission s'explique ainsi et s'excuse par des motifs plausibles, l'interpolation ne saurait se soutenir.

Qui a inventé ce récit d'un caractère si audacieux? Qui a imaginé ce trait où la sagesse le dispute à la sainteté, et la bonté à la justice, où l'âme de Jésus se trahit avec une telle plénitude? Comment aurait-il été accueilli sans protestation dans un temps où les chrétiens vivaient de la lecture des Évangiles? Qu'on cite la moindre réclamation. Et toutefois, il n'en était pas un qui fût plus propre à les soulever.

Les Pères, qui le lisaient dans leurs exemplaires, avaient peine à en faire la lecture au peuple, et il y aurait eu accord commun pour l'introduire en fraude dans le Nouveau Testament, pour en faire la lecture et le commentaire?

De telles impossibilités tranchent la question. Si le récit de la femme adultère a été ainsi traité, c'est qu'il se trouvait dans les manuscrits

anciens, et s'il se trouvait dans les manuscrits anciens, c'est qu'il avait une origine apostolique.

La foi de l'Église catholique sur ce point est formelle. Elle a, comme on le voit, en sa faveur, les raisons décisives d'une critique impartiale.

Certains auteurs, tout en admettant l'authenticité apostolique du récit, se sont demandé si saint Jean en était l'auteur.

La critique protestante, notamment, s'e^t évertuée à démontrer qu'il ne portait pas le cachet johannique, ni dans le style, ni dans le caractère moral.

On a relevé certaines expressions qui ne sont nulle part employées par saint Jean, et notamment le mot ).aô; que le quatrième Évangile remplace toujours par le mot ô/>.or, et la présence des Scribes, yç,y.[).[).y.-:il:,^ qui ne se trouve nulle part ailleurs dans le quatrième Evangile.

Mais, en revanche, d'autres expressions sont pleinement johanniques, comme le remarque Ebrard. {Wissenschaftliche Kritik, ad. h. I.)

Le î'iTTs du ^ II est placé avant le xai rà/tv, S; 2 et 8 ; le tù ouv •ri )iY2i;, ^ 5 ; le toOto oè è/.syov Tîtpàrov-s; aÙTÔv, \ 6. {Comp. XII, 6.)

On ne peut donc rien légitimement induire de ces indices contradictoires.

Ceux qui s'appuient sur le caractère moral de l'anecdote, prétendant que de tels récits sont étrangers au quatrième Évangile, oublient que le fait rapporté a aussi un caractère historique qui aide à comprendre la situation de Jésus, dans ces jours mouvementés où son enseignement soulève de si violentes haines. Or, c'est le propre de saint Jean de marquer d'un trait précis, au milieu même des discours du Maître, les incidents qui les interrompent et les provoquent ou en expliquent la portée.

Du reste, parmi les protestants eux-mêmes, un certain nombre n'hésitent pas à se prononcer nettement en faveur de la tradition catholique. Cf. Michaëlis, Lange, Ébrard, Wieseler, Schuitz et Berger de Xivry.

APPENDICE P EXÉGÈSE DU {'" tV otpyr.v » (jEAN, VIII, 2^).

L'exégèse a suivi deux directions différentes dans l'interprétation de ce passage. Ces deux directions ont été déterminées par la façon d'entendre le ^. -rr.v àp/y;/ ' . Les Pères latins, en général, et à leur tète saint Ambroise et saint Augustin, l'ont pris dans le sens transcendantal; et la réponse de Jésus, malgré les variantes, revient toujours à celle-ci : u Je suis dès le principe, moi qui aussi vous

parle, ou ce qu'aussi je vous déclare, r' C'est une affirmation de sa divinité.

Les Grecs, et saint Chrysostome en particulier, comprennent le a Tr;v àf-y/iV 7' , au sens relatif, comme un simple adverbe d'un usage fréquent en grec, avec la préposition v.a-à sous-entendue; et la réponse de Jésus peut se traduire ainsi : u Je suis absolument, ou avant toutes choses, ce que j(? vous déclare. ^

La divergence des deux interprétations importe peu, en réalité. L'affirmation de la divinité messianique de Jésus ressort de l'une comme de l'autre : expressément, il est vrai, de la première, implicitement de la seconde.

En rappelant à ses interlocuteurs tout ce qu'il avait affirmé solennellement de lui, dès le jour où il s'était manifesté à eux, il se donnait à nouveau comme la lumière du monde, le rocher d'oij jaillit l'eau vive, le pain descendu du ciel pour donner la vie au monde, toutes fonctions d'ordre divin qui ne laissaient aucun doute sur sa nature. Au point de vue grammatical du texte original, il est juste de soutenir que la seconde interprétation est plus satisfaisante. Les moindres détails de la phrase sont expliqués naturellement, comme le remarque très bien J. Godet, Comment, sur l'Évangile selon saint Jean, ad h. I. : a Triv àp/riv = absolument, o ri = ce que, vcal = aussi, XaÀw Oatv := je vous énonce. -

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