U MORT DE L'HOMME-DIEU
Le même décret qui condamnait à la souffrance « l'Auteur du salut, » le faisait passer aussi par l'amertume de la mort et le sommeil de la tombe, crucifîxus, moi^luus et sepuUus, descendit ad inferos. Quatre phases nouvelles de l'expiation divine : quatre études ouvertes à nos contemplations et livrées à notre reconnaissance et à notre amour. Nous étudierons tour à tour les circonstances qui entourent la mort de l'Homme-Dieu Notre Seigneur, cette mort en elle-même, la sépulture qui la suit, et la descente aux enfers de l'âme sainte du Christ, avant le triomphe de la résurrection, terme de l'expiation et prémices de la vie glorieuse.
» Bossuet, t" Sirm. pour le Veacredi Saint.
l'expiation 187
I. — Le premier objet qui s'offre à nos méditations est cette « sagesse multiforme » de Dieu qui éclate dans l'œuvre de la Rédemption opérée par la mort du Christ Si Dieu est dit dans l'Écriture « opérer toutes choses avec poids et mesure »; si, dans la création, les êtres les plus faibles et, ce nous semble, les plus insignifiants, portent des traces si visibles de la sagesse qui a présidé à leur formation et à leur agencement, que dire de l'œuvre par excellence de la sagesse et de la puissance de Dieu ? Ah ! sans doute, rien n'y est laissé au caprice de l'homme, et encore bien moins à l'aveugle incohérence du hasard; tout au contraire y a été prévu, et disposé avec une divine sagesse ; tout obéit à un plan divinement combiné ; chaque circonstance de la passion et de la mort de l'Homme-Dieu est fondée sur les raisons les plus sages, et porte le sceau de Tintelligence infinie. Ce sont ces raisons profondes de chacune des circonstances de la mort de Jésus-Christ, qu'avec saint Thomas pour guide, nous allons scruter.
1. Cette « plénitude des temps » dont parle saint Paul, ce moment fixé pour la mort de l'Homme-Dieu, sont-ils choisis avec convenance et sagesse ? C'est la première question que se pose saint Thomas. Jésus-Christ, quand il daigna souffrir la mort pour nous racheter, était dans la force et l'entière plénitude de son âge. C'est ce moment qu'il choisit pour son immolation; et cela, pour trois raisons. C'était nous donner de sa charité envers nous une idée plus frappante, que de livrer sa vie au moment où elle atteignait son complet épanouissement, également éloignée des impuissances du premier âge et des infirmités douloureuses de la vieillesse. Jésus- Christ nous donne sa vie à cette heure où les puissances
IbO CHAPITRE SIXIEME
s'y accumulent; où le printemps étale toutes ses fleurs et commence à prodiguer tous ses fruits. C'eût été peu à la charité délicate et attentive de notre Sauveur de nous abandonner une vie amoindrie par l'âge et dévouée à un prochain trépas. De plus, Celui qui mourait était l'Homme-Uicu, le Fils du Très-Haut, et le Dominateur du ciel et de la terre ; s'il convenait à son infinie charité de prendre notre nature dans sa déchéance et sa mortalité, il ne convenait cependant pas de subir certaines de nos maladies et de nos décadences ; il devait souffrir et mourir dans la ro\'ale majesté d'un Fils de Dieu : ce sera donc dans la plénitude de son être, et dans la vigueur printanière de ses facultés que Jésus-Christ accomplira son sacrifice. Et s'il le faut pour sa propre dignité, il le faut plus encore pour celle de son Père, Ne l'oublions pas, Jésus-Christ est la victime d'un tout divin holocauste ; l'Holocauste qui remplace tous les sacrifices, la Victime dont le prix infini rachète le monde, dont la perfection infinie remplit à jamais les désirs et procure la gloire du Très-Haut. Or on sait avec quel soin jaloux Dieu choisissait et désignait les victimes figuratives : c'était montrer dt's lors quelle perfection aurait la véritable et divine Victime, seule digne de sa suprême Majesté : Jésus-Christ s'offre en victime à son Père en ce temps où son être jouit de toute sa force et de toute sa beauté. Enfin la mort de Jésus, en même temps qu'elle était la cause de notre résurrection, en devait être aussi l'image. Il fallait qu'au travers de la victime immolée, on pût entrevoir les qualités de la résurrection glorieuse. Mais la résurrection, sans tenir compte, ou du défaut, ou du trop plein de l'âge, nous rendra à l'immortalité dans l;i perfection de l'âge mûr, faisant de nous « l'homme
l'expiation 18(i
parfait, l'homme à l'âge de l'entière plénitude du Christ <. » Jésus-Christ, au moment où, par sa mort il nous mérite la résurrection, par son âge, nous indique l'âge dans lequel nous-mêmes tous nous ressusciterons '.
2. C'est à Jérusalem, c'est horsdelacité et du temple, c'est sur un lieu élevé que Jésus-Christ voulut mourir. Toutes ces circonstances sont pleines de mystères et d'enseignements. Jérusalem est le lieu choisi par Dieu pour les sacrifices : c'est à Jérusalem, c'est dans la cité sainte qu'il agréait les hommages figuratifs et les victimes d'attente, qui devaient trouver dans la mort de Jésus- Christ leur divine réalisation. Où se sont déroulées les figures, s'exposera dans toute sa magnificence la réalité qui les remplace ; où les victimes versaient leur sang figuratif et sans valeur, l'Agneau de Dieu répandra le îien d'où le monde entier doit tirer sa purification et ion salut. Circonstance touchante ! Six jours avant la Pâque judaïque, l'Agneau pascal était amené dans les familles où il devait être immolé : six jours avant son immolation, le véritable Agneau de la Pâque chrétienne se rapproche de Jérusalem et entre bientôt dans cette :ité sainte où doit se' consommer son sacrifice de délivrance et de salut. Du milieu du paradis terrestre, des fleuves jaillissaient qui, se répandant dans toutes ses parties, portaient partout la fraîcheur, la fécondité et la vie : nouvelle image de la Rédemption. Du milieu de la terre, devenue comme un autre paradis, « les fleuves J'eau vive devaient jaillir et inonder le monde pour le vivifier, le féconder et l'ennoblir; aussi est-ce du milieu
> Ephes. IV. 13. — î D. Thom. Suin. Iheolog. p. III, quccsl. xLVi, art. 9, ad quariura-
de la terre de Jérusalem que la grâce surgira du côté cntr'ouvert de la céleste Victime pour se répandre de là sur le monde entier. Le caractère de la Rédemption réclamait aussi pour la mort de l'Homme-Dieu le théâtre plus illustre d'une grande cité et d'un peuple immense ùe témoins et d'insulteurs. Ce caractère est celui de l'anéantissement et de la plus profonde humiliation ; c'est le Dieu « fait esclave, » c'est la grandeur « anéantie, » c'est la Majesté sous le voile le plus épais de la confusion et du mépris. L'humiliation n'eût pas atteint son degré le plus extrême, si l'ignominie du supplice n'eût pas été étalée sous les yeux de tout un peuple et n'eût pas été accrue de ses dérisions et de ses sifflets. A qui veut mourir dans la plus grande honte possible, l'écart et la solitude sont trop doux, il faut la foule, il faut l'enceinte illustre d'une grande cité. «Comme Jésus- Christ s'était choisi le genre de mort le plus ignominieux, il lui fallait poursuivre ce plan jusqu'au bout, souffrir cette confusion dans un lieu aussi fameux que Jérusalem ^ » et sous les regards d'aussi innombrables témoins. Enfin le crime des Juifs devait être dévoilé dans toute son épouvantable malice, et les vrais cou pables être désignés aux vengeances du ciel et à l'horreur de la terre. Or les vrais coupables furent les grands de la nation. La foule, aveugle, versatile et sanguinaire, en Judée comme ailleurs, trempa sans doute dans le crime ; c'est la foule qui finit par pousser le cri sinistre qui perdit Israël en sauvant le monde : toile ! crucifige ! 'Mais la foule, sans les chefs qui la pervertissent et la poussent, ne se porte pas à de si monstrueux
« D, Thom. Opuscul. LUI, art. 48; — Vid. eliam Sum. theolog. p. TIT, quœst. XLVii.art. tO
l'expiation lyi
excès. Capable des plus horribles crimes quand elle est soulevée et enivrée de haine parles meneurs qui l'exploitent, la foule laissée à elle-même n'est inaccessible ni à la droiture, ni à la pitié. Ce ne fut pas le menu peuple, ce furent les prêtres, les scribes, les princes du peuple, les pharisiens qui se chargèrent du poids mtolérable du sangde la Victime; aussi est-ce sur eux qu'il est avant tout retombé. Mourant à Jérusalem, la capitale qui rassemblait toute l'aristocratie de la nation, il devenait manifeste d'où partait le coup et quels étaient les coupables '.
Mais s'il mourait à Jérusalem, Jésus-Christ ne devait pourtant mourir ni dans ses murs ni dans son temple. Il était la réalité divine que les anciens sacrifices représentaient en figures. Or l'un des plus saisissants était l'immolation du veau et du bouc, qui, chassés du milieu du peuple et chargés des péchés de la multitude, étaient sacrifiés en expiation pour tout Israël et brûlés hors de l'enceinte du camp. « Leurs corps, dit saint Paul, étaient brûlés hors du camp. » La véritable Victime expiatrice était Jésus-Christ : il fallut donc, comme l'affirme saint Paul, qu'il fût lui aussi immolé et consumé par le feu des douleurs hors de Jérusalem, loin du peuple et du temple. « Aussi Jésus-Christ, pour sanctifier le peuple par l'effusion de son sang, dut-il souffrir hors de l'enceinte, » afin que la réalité correspondît à la figure. Une grande leçon se cachait sous cette mystérieuse circonstance. L'âme se perd dans l'enceinte de la vie mondaine; le séjour de la cité, du monde, de la vie des sens, des plaisirs, des honneurs, des cupidités terrestres l'empêchera à jamais de devenir « une hostie vivante,
* D. Thom. Stim. theoïog. p. TIf, quacst. xlvi, art. 10.
192 CHAPITRE SIxiÈME
sainte et agréable à Dieu » : il faut sortir, il faut ôtre immolé « hors de la porte, » hors du monde, gagner comme Jésus-Christ l'austère solitude du Golgotha. Enfin le nouveau et insolite sanctuaire choisi par Jésus- Christ pour son holocauste, apprend à la terre qu'un nouvel ordre de choses s'établit : la loi an-cienne s'abroge, le sacrifice figuratif prend fin, le sacerdoce aaronique na plus sa raison d'être et le temple est déserté. Désormais aucune enceinte ne contiendra plus l'holocauste des temps nouveaux; c'est un holocauste unique et universel, commun patrimoine de tous les peuples et nou plus le bien particulier du seul Israël; il s'offre donc non plus dans les murs d'une cité, mais à ciel ouver* dans l'immensité de la campagne, entre le ciel et la terre, « Ainsi apprenons-nous que c'est l'oblation de la terre entière, la commune purification de tous '. »
Et ce qui précise mieux encore cette solennelle signification, c'est le choix fait par Jésus-Clirist d'un lieu élevé pour y dresser sa croix et y mourir. Le prophète Habacuc l'avait vu comme un triomphateur s'arrêter sur le sommet de la montagne, et de ]h « mesurer la terre ^ pour en marquer les parties diverses à conquérir. Ce sommet mystérieux est le sommet du Calvaire, d'où le Dieu, qui devait triompher par la mort, engage contre toutes les forces de l'enfer et du monde une gigantesque bataille, et remporte un triomphe qui lui soumet l'univers.
Mais ce triomphe, par une antithèse divine, surgissait de l'infamie; cette gloire, de la plus prodigieuse flétrissure, et cette conquête, du plus complet anéantissemeni
• D. Thom. OpuscuL LUI, art. 18 ; — Vid. etiam Comment, in Mnlih. et Caten. aw. — ' Habac. m
l'expiation 193
Le sommet où Jésus-Christ meurt est le « Calvaire, » le charnier que les suppliciés déslionorent de leurs cendres rejetées et maudites. Nouvelle et toucliante harmonie! Le Sauveur qui remplaçait tous les criminels, le « pécheur • substitué à tous les pécheurs, voulut mourir 3ur un lieu d'exécutions et de supplices. Jcsus crucifigendus crat in loco commnni damnatorumK
3. Si le temps et le lieu du sacrifice de l'Homme-Dieu furent le choix d'une divine sagesse, combien plus encorde genre et l'instrument de cette mort. Deux spectacles également afTreux et terribles, pleins d'ignominies et de douleurs, nous frappent au Calvaire : la croix où le Sauveur du monde est suspendu; l'ignoble société des deux brigands qui meurent avec lui et du même supplice que lui. Pourquoi cette croix? Pourquoi cet infamant voisinage? Saint Thomas s'étend longuement sur les convenances du supplice de la croix; nous avons ailleurs développé sa doctrine, nous n'ajouterons ici qu'un mot, Jésus-Christ nous venait tout ensemble comme Expiateur et Docteur. Comme Expiateur, il devait choisir le supplice le plus en harmonie avec la malice du péché qu'il avait entrepris d'effacer par sa pénitence. Or ce fut un péché d'orgueil, et un péché commis par l'intermédiaire du bois chargé des fruits défendus. A l'orgueil Jésus-Christ oppose l'humilité; au I lus monstrueux des orgueils qui n'allait à rien moins qu'à usurper la gloire et les perfections de Dieu même, il oppose l'anéantissement qui le place au rang déshonoré des scélérats, et fait de lui moins qu'un homme, un objet de dégoût, de mépris et d'horreur. C'est par le bols
» D. Tliûiii. Si/m. iheolog. p. III, quœst. xi.vi, art. 10, ad tcrliura.
que le monde fut précipité du faîte de son élévation divine jusque dans Tabîme d'une irrémédiable perdition : c'est par le bois que Jésus-Christ le relève et le porte à des honneurs plus magnifiques que ceux dont il était déchu. Docteur du genre humain, Jésus-Christ devait lui enseigner à la fois toutes les vertus : or toutes brillent à la croix du plus vif éclat; toutes y sont enseignées avec la plus irrésistible persuasion et l'autorité la plus haute. A la croix, les mains s'étendent vers les œuvres saintes et prêchent l'héroïsme de toutes les perfections; le bois par sa longueur va du ciel à la terre et proclame la nécessité d'une vertu persévérante et d'une perfection non interrompue. La hauteur de la croix nous élève avec elle, nous franchissons l'espace, nous nous tenons droits et fermes fixés vers les cieux : c'est la sainte espérance, c'est la divine ambition, c'est la pensée qui prend son essor vers la patrie céleste, c'est le cœur qui renonce aux basses affections de la terre et s'abandonne aux saints désirs de l'éternité. La profondeur de la croix est la profondeur même de la charité divine qui nous sauve, et dont l'abîme nous restera insondable à jamais ^
La croix, supplice des esclaves et des criminels de la dernière condition, n'était pas la seule ignominie du Sauveur : la parole du prophète s'accomplissait sur lui: Il a été mêlé aux scélérats. Deux brigands abhorrés faisaient cortège à Celui dont le ciel et la terre adorent la grandeur et vénèrent la sainteté, à Celui dont il est dit qu'il est innocent, immaculé, sans rien de commun avec les pécheurs et plus élevé que les cieux. Pourquoi donc la divine Sagesse choisit-elle pour Jésus ce dernier genre
1 D. Thom. Opuscul. LUI art. 18.
~*- l'expiation ' VJ5
de flétrissure? Les raisons en sont toutes belles et profondes. La première se rattache au fond même du mystère de la Rédemption. Jésus-Christ venait sauver une humanité criminelle et condamnée aux supplices, et il la sauvait en partageant sa peine et en prenant sur lui son iniquité. Les pécheurs, les condamnés, les suppliciés, voilà, par l'effet même de son Incarnation, sa société naturelle et sa famille ; voilà « ceux qu'il ne rougit pas de nommer ses frères. » Il s'en entoura durant sa vie, et quand la malignité lui en faisait un crime, il répondait : Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pêcheurs. A la croix il proclame cette mission divine avec une force et une énergie nouvelles, en ne prenant pas pour sa société suprême des pécheurs vulgaires, mais des criminels décriés et le rebut du monde. Quelle âme souillée,quelle conscience torturée de ses remords, pourra succomber à ses désespoirs si elle jette un regard sur la scène du Calvaire, sur ces trois croix qui s'élèvent et qui portent le Sauveur avec des criminels rachetés par son sang et conviés à sa gloire ? Saint Thomas, résumant la tradition, dévoile un profond mystère caché sous cette dernière ignominie. La croix du Christ devient le tribunal du Christ; les deux criminels qui y comparaissent, sont les représentants de toutes les générations qui ont passé et passeront par l'épreuve pour so rendre aux grandes assises de la justice divine. L'un des coupables, converti et pardonné, entre dans la gloire ; l'autre, obstiné dans son crime, tombe des supplices de ce monde dans les horreurs de Féternelle expiation. C'est la prophétie du dernier jour. Jésus-Christ y apparaîtra avec son signe, avec sa croix, entouré comme au Calvaire à droite et à gauche des générations des hommes ; à droite les convertis et les prédestinés ; h
gauche, les pécheurs et les maudits. A cette dernière heure des temps, comme à la dernière heure de la vie mortelle du Christ, du haut des nuées lumineuses comme du haut de la croix, la même séparation s'opère, la même sentence produit le même effet, la même parole ouvre aux uns la gloire éternelle et précipite les autres dans l'éternel supplice : Venite, hcnedicti! ilc, maledicti! Autant cette signification est formidable, autant une troisième est touchante. Le^pectacle de Jésus entouré de criminels, crie avec plus d'énergie encore que ne le faisait la parole : Venite ad me omnes qui laboratis et onerati estis ! « Venez à moi, vous tous qui souffrez et êtes écrasés sous le fardeau de vos peines et de vos péchés. » Et les voici qui viennent! les voici qui se rendent à un si doux appel et à de si vivifiantes promesses; voici les plus misérables et jusqu'aux plus infâmes : tous également peuvent trouver dans le Sauveur qui expire, le pardon, la force et la vie : la croix se fait à toutes les douleurs comme à tous les crimes, un refuge assuré, et nul, s'il y apporte le repentir, la confession, la confiance et l'amour, ne peut plus périr. Mais la prophétie se mêle à la figure : tous ne trouveront pas le salut parmi ceux que le baptême et la profession du christianisme clouent à la croix du Sauveui et protègent sous l'effusion de son sang expiateur. La croix compte des disciples qui blasphèment, des criminels qui s'obstinent, des impiétés qui maudissent el renient. A ceux-là la croix cesse d'être un abri protecteur pour devenir, ce que nous l'avons vue plus haut; le tribunal d'un jug.e impitoyable parce qu'il a trop aimé. p]nfin, dans la pensée divine telle que nous la révèle la tradition, la présence des deux croix à droite et à gauche de celle de Jésus, était l'annonce laiDlusglo-
l'expiation 197
rîeuse du martyre et des héroïsmes de la vertu dans l'Eglise catholique. Du sang le plus pur et le plus généreux du Calvaire, des âmes d'élite devaient surgir, qui « se cloueraient >• elles-mêmes par le dévouement volontaire « à la croix de leur Sauveur ; » qui porteraient sur elles « la mortification du Christ, » qui se pareraient avec orgueil « de ses stigmates, » et le suivraient avec un invincible courage dans le chemin des plus durs sacrifices et des plus sublimes vertus. Mais hélas! là même, dans les plus héroïques phalanges des disciples du Dieu immolé, jusque sur les croix de la vie religieuse, de la perfection chrétienne et du martyre, la gauche funeste se doit retrouver; certaines de ces âmes héroïques se laissent prendre à la tentation de la vaine gloire, deviennent orgueilleuses de la perfection même de leur humilité, et se perdent entre les bras de la croix bienfaisante qui les portaitàune gloire et à unebéatitude assurées *.
II. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit précédemment des convenances de la mort de l'Homme-Dieu. Cette mort divine était le remède naturel et infiniment efficace du mal alîreux que le péché avait introduit dans l'humanité. Quel était ce mal? La double mort de l'âme et du corps. Par la mort de Jésus-Christ, l'âme retrouvait la vie de la grâce, et le corps l'espérance, le germe, le modèle de sa future résurrection 2. La mort de Jésus-Christ devenait l'objet et le soutien de notre foi; le fondement de notre espérance, l'excita-
* D. Thom. Sum. tlieolog. p.III,quaest. xlvi, art. IL — »D. Th. OpuRciU. un, art. 19.
tion de notre charité. Cette mort sacrée nous traçait avec une vivacité merveilleuse le devoir où se résume le christianisme entier ; mourir, mourir par avance, par avance quitter les affections terrestres, déserter l'exil et « fixer son existence dans les cieux. » Saint Thomas nous a déjà exposé ces belles et fortes doctrines, et telles ne sont plus les considérations qu'il développe ici. C'est la mort même du Fils de Dieu fait Homme qu'il étudie maintenant. Il contemple, descendu de la croix, le corps inanimé du Christ; il médite sur sa très -sainte âme, et la considère au moment où par l'effort du trépas elle se sépare du corps auquel la vie la tenait unie, et il se pose les questions suivantes :
La Divinité quitta-t-elle la chair, au moment où la mort ne fit plus d'elle qu'un cadavre inanimé? L'âme en était sortie : cette âme était-elle elle-même privée de la Divinité? Enfin, le corps de Jésus-Christ était-il soumis aux ravages ordinaires de la mort ?
IjBs dons de Dieu sont sans repentance, dit saint Thomas, rappelant un mot de l'Écriture : or de tous les dons, le plus magnifique est sans doute celui de l'union hypostatique telle que l'avait constituée le mystère du Verbe fait chair. Rien d'aussi glorieux et d'aussi grand ne se peut concevoir que cette élévation de la chair jusqu'à devenir, dans l'union hypostatique, la chair même d'un Dieu. Ce don merveilleux de sa munificence. Dieu ne le reprendra pas, et la mort, toute forte qu'elle puisse être, « ne séparera pas ce que Dieu a uni. » D'où cette conclusion de saint Thomas : « Bien que Jésus subit la mort commune et que son âme ait bien été séparée de son corps, la Divinité resta inséparablement unie à la chair du Sauveur. Pour le bien comprendre, il suffit de considérer que lorsque Dieu fait un don, une seule chose
l'expiation 199
au monde peut le lui faire reprendre : cette chose unique, c'est le péché'. » Une autre raison se tire de la dignité même du Verbe incarné. La mort ne devait pas diminuer la puissance de son œuvre la plus excellente qui est l'Incarnation, mais tout au contraire, à cette heure suprême où il subissait la mort par obéissance à son Père et par amour pour l'homme, le Christ devait trouver dans cette mort de nouvelles forces et de nouveaux honneurs ; la mort, loin d'ébranler son ouvrage» devait y concourir et le manifester dans son plus brillant éclat 2. De plus, la mort ne terminait pas entièrement l'œuvre de Jésus-Christ; dans cette mort toute vivante, le Verbe incarné allait avec une efficacité infinie achever son grand travail, et mettre à son divin chef-d'œuvre la dernière main. Or, dit saint Thomas, l'efficacité de ces travaux suprêmes du Christ descendu dans la mort, suppose la présence et l'union de la Divinité, Ea qusepost mortem ipsius circa ipsum acta simt, salutaria nobis non fuissent, nisi Deitas adjuncta esset^ .
Si la Divinité resta unie à la chair, bien plus nécessairement ne se sépara-t-elle pas de l'âme du Sauveur, La raison en est péremptoire, La Divinité s'était unie à lame plus étroitement et plus parfaitement qu'au corps ; l'union du Verbe avec la chair s'était faite par l'intermédiaire de l'âme, qui jouissait des premières et des plus larges effusians de la Divinité. La Divinité qui resta unie au corps très-saint du Rédempteur enseveli
1 D. Thom. Opmcul. LUI, art. 19, — ^ Per mortem quam ex ûbedienlia Palris sustinuit.non debuit suam dignitatemamittere, sud magis clarificari. (D, Thom. Sentent, lib. III, dist. XXI quœst. I, art. 1.) — ^ Sentent, lib. III, dist, XXI, quaest, i, art. l.
et mis au sépulcre, resta unie h son âme quand elle descendit aux enfers'.
Et pendant que l'âme du Sauveur visitait et consolait les limbes, son très-saint corps connaissait-il dans le Sépulcre la dissolution et les ravages de la mort ? A Dieu ne plaise! Le prophète avait dit : Vous ne laisserez pas votre Saint, 6 mon Dieu, connaître la pourriture du tombeau. Saint Thomas explique ainsi la glorieuse incorruptibilité de la chair immaculée de Jésus. Que Jésus-Christ ne méritât point cette peine infligée à la chair de l'homme, il est à peine utile de le montrer. La dissolution de nos corps dans la tombe est la suite et la solde du pé(^hé originel. Il fut dit au premier homme prévaricateur : Tu retourneras en poussière, et cette sentence frappe la race entière d'Adam parce que tout entière cette race contracte l'infection de sa faute, jjèche en lui, naît à la souillure et par conséquent au châtiment dont cette souillure est punie. Mais Jésus, la Sainteté par essence, n'était pas plus tributaire de la faute d'origine que des autres péchés, et la condamnation portée contre Adam et sa postérité ne le pouvait regarder. Objectera-t-on que Jésus ayant pris la nature dans son état de déchéance, devait parcourir jusqu'au bout le chemin de ses calamités et après être né dans les irapuissances et les larmes de l'enfance, devait mourir dans la dissolution dernière et les ravages du tombeau!' "lais supposer que Jésus a pris sur lui tous les défauts e*.
1 Anima unita est Verbo Del immediatius et per prius quann corpus; cum corpus unitum sit Verbo Dei mediante anima. Cum ergo Verbura Dei non sit separatum in morte a corpore, multo minus separatum est ab anima. (D. Thom. Sum. thcolog p. TU, quaest. l, art. 3.)
L'iiXl'iATION 201
tous les châtiments de la nature déchue, est entièrement inexact et erroné. Le Rédempteur adopta de notre nature déchue tout ce qu'il était nécessaire qu'il prît pour expier nos fautes, réparer notre être et nous mériter le salut. Certaines de nos infirmités, telles que la maladie par exemple, il ne les devait pas prendre et ne les prit pas en effet. La dissolution du tombeau, outre qu'elle répugnait à la dignité du Verbe fait chair, n'était point utile à notre Rédemption, elle venait après l'oblation qui nous rachetait, après la grande amnistie du Calvaire et l'holocauste qui, une fois offert^ nous faisait trouver une Rédemption éternelle ';le Consummatum est 2 avait retenti de la terre jusqu'au ciel, et l'expiation du péché par la dissolution de la tombe n'était plus qu'un inutile superflu 3.
La doctrine qui précède permet elle néanmoins de dire de Jésus-Christ au tombsau qu''il n'y était pas dans la mort ? Et ce grand mot : Cliristus mortuus est, « le Christ est morl, » n'est-ce qu'une figure et une formule de convention ? L'hérésie l'a prétendu, mais l'Église a foudroy ; cette hérésie comme toutes les autres qui dénouaient le Christ et son ouvrage : « Le Christ est mort. » « Il faut prêter à Jésus-Christ, dit le Docteur Angélique, ce qui
1 Hebr. — ^ MaUli. — ' Mors et incinoralio et luijusmodi defec-' lus suntpœnce originalis peccali : in Christo auteai nunquam fuit originale : undc Ghristus non contraxit hujus modi defectus ex necessitale suoe originis quia sine originali conceplus fuit.
Nec in eo fuerunt quia ipse esset débiter eorum. quia pecca» lum in eo nunquam fuit : sed voluntarie defectus hunaanas naturcc assumpsit ad complendum opus nostrse redemptionis et ut in lus nobis mereretur. Unde cum opus Redemplionis ess^H in passione complctuin... ideo corpus incincratuiu non fuit, (I). Thon. SaUcnt. lib. III, dist. XXI.qufest. i, art. 2.)
forme l'apanage général et commun da la nature déchue, la souffrance et la mort. Il faut donc dire de lui qu'il a souffert et qu'il est mort '. »
III. — Le symbole catholique ajoute : et sepuUus est, « et il fut enseveli ; » nouvel abîme dans l'immensité de la rédemption ; nouvelle et sublime étude oii le génie de saint Thomas nous convie et nous fait pénétrer. Gardons-nous d'abord, en voyant les humbles soins qu'on rend au corps de Jésus, ces linges qui l'enveloppent, ce linceul qui le renferme, ces parfums qui l'embaument, ce sépulcre qui le reçoit et pour ainsi dire l'engloutit, gardons-nous de nous demander si ces détails de la sépulture étaient dignes d'un Dieu : « Rien, nous répond un Père, n'est indigne de Dieu de ce qui coopère à notre salut '^. >» La seule question pieuse et raisonnable à poser est donc celle-ci : en quoi la sépulture de Jésus et les détails divers dont elle se compose, nous furent-ils de nécessaires et précieux secours pour le salut? Saint Thomas va jusqu'à dire : « La mort de Jésus-Christ coopéra activement à notre salut, il faut en dire autant de sa sépulture 3. » Et comment? Le grand Docteur explique ainsi sa pensée. La résurrection devait être, sur les lèvres des Apôtres et des prédicateurs de la foi, le plus puissant argument de la divinité de Jésus-Christ et de la vérité du christianisme. Mais quelle force eût eu cet argument, si la mort de Jésus-Christ était restée sans la plus publique et la plus
1 Sent. lib. III, dist. XXI, quaest. i, art. 3. — '- D. Tliom. Suni. Iheolog. p. III, quaest. u, ait. I. ad terlium. — ^ Suin. Iheolog. p. III, Quajsl. Li.art. 1, ad sccimiu n.
l'expiation 203
solennelle constatation ? Dieu donc devait entourer de la plus victorieuse publicité la mort de son Fils, et aucun moyen n'était plus efficace, aucune preuve plu? irréfragable que la sépulture et la mise au tombeau Une enquête juridique est faite par Pilate ; la plus diligente recherche amène la certitude absolue de lo mort du Christ, et ce n'est qu'après cette recherche que Pilate laisse emporter le corps sacré et le déposer dans le sépulcre. Les Juifs achèvent eux-mêmes de donner à l'argument sa dernière force en réclamant une garde au tombeau et en obtenant que le sceau inviolable de l'empire fût apposé sur la pierre sépulcrale : Tout dans la sépulture de Jésus concourt ainsi providentiellement à une immense et irrésistible puissance de crédibilité. Conveniens fuit Christum sepeliri, dit saint Thomas, ad comprobandum veritalem mortis '. Argument de notre foi, la sépulture de Jésus est encore le soutien de notre espérance. Quel éclair d'espérance brille pour nous au milieu des détresses de notre mort, quand nous voyons sortir glorieux et immortel de son sépulcre le corps bienheureux de notre Rédempteur ! A.h ! nous aussi, nous tous, nous connaissons la désolation de la tombe, et la muette horreur du sépulcre. Nos corps tombent inanimés ; on les couvre de leur linceul, on les enfouit dans la terre. Est-ce donc fini ?
pour jamais fini? En voyant cette affreuse caverne
où. le mort est gisant, on dirait qu'il n'y a point do
remède à un si grand mal : Voilà toat le genre
humain dans la mort. Il n'y a qu'à pleurer son sort : on n'y voit aucune ressource : tout est perdu, et l'humanilé pleure sur ses tombes des larmes désespérées.
« D.Thoai. Opuscul LUI, a/t. ;0.
Mais non ! Voici que Jésus-Clirist est déposé comme nous dans la tombe!: comme nous enseveli, comme nous recouvert de la pierre sépulcrale, et en proie au gouffre béant du tombeau : c'est de là qu'il va surgir dans l'éclat et la puissance de la résurrection : « ensevelis avec lui » avec lui, nous ressusciteroas ; sa sépulture annonce sa résurrection glorieuse, et sa résurrection entraîne la nôtre : tout se lie et s'enchaîne dans ce beau mystère. Pour que Jésus-Christ ressuscite, il faut qu'il soit auparavant descendu dans la tombe ; et pour que nous puissions ressusciter, il faut qu'avant nous et pour nous il ressuscite le premier, prémices de ceux qui se sont endormis ; et c'est ainsi que sa sépulture devient le fondement assuré de nos espérances. Elle est encore le touchant modèle de notre perfection chrétienne et de nos plus essentielles vertus. Saint Paul trace ainsi la saisissante esquisse de la perfection du chrétien : Ignorez-vous que nous tous qui avons été baptisés dans le Christ, c'est dans sa mort que nous avons clé baptisés : car par le baptême nous sommes enseielis dans ta mort avec lui? Donc, ô chrétiens^ ô morts, ô ensevelis, vous êtes morts et votre vie est cachée en Dieu ave:: Jésus-Christ , dans la même divine sépulture, sous U même linceul. Saint Thomas développa avec une profondeur et une sagacité admirables, tc-us les détail j de cette mystérieuse sépulture qui nous fait reproduire, dans notre vie de chrétiens, les détails de la sépulture du Christ notre modèle et notre chef. Le sépulcre cache et prépare. Il cache le cadavre, il propare la résurrection. Notre sépulture est celle qui, dans le tombeau de la pénitence, ensevelit et fait di.spiiraitre « le corps de péché, » « le vieil homme, » l'homnij de la dissolution et de la mort, et prépare « l'homnij
l'expiation 205
nouveau, » l'homme ressuscité, « créé à la justice et à la vérité'. •>
Trois choses, continue saint Thomas, sont essentielles à la sépulture spirituelle des âmes saintes^. Voyez comme les Justes de Jérusalem, Marie-Madeleine en tête, songent à se fournir de parfums ; le premier soin qui occupe les disciples de Jésus, le premier devoir qu'ils rendent à leur Maître, c'est d'oindre son corps et de l'embaumer avec une préparation d'aromates. Ainsi faut-il que l'âme que la pénitence et la conversion ont « ensevelie dans la mort du Christ, » travaille activement à recueillir des parfums, c'est-à-dire les vertus chrétiennes, et les délicieuses et pénétrantes senteurs de la perfection ; c'est ce que Job appelle mystiquement entrer dans l'abondance au sépulcre. Sancta anima débet prias per excrcltium virtutis inungi quse vult in divi^ia contemplatione sepeliri '. Dans la sépulture de Jésus, quand les parfums eurent embaumé le divin Corps, Joseph d'Arimathie prit soin« d'acheter un linceul » blanc et pur, et d'en envelopper le Corps sacré de Jésus. La blancheur du linceul marque la candeur de l'âme chrétienne, qui, purifiée de ses fautes, ornée des vertus, jouit de la béatitude promise : « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu. » Enfin l'embaumement et la sépulture de Jésus
1 Ad simililudiaemsepulturseejus baptizali sunt, utnonvideanlur quid fuerunt, scilicet^ veteres peccalores, sed novi Justi, sicut Christus ia sepulcro positus non videbatur. (D. Thom. Opuscul. LUI, art. 20.) — Vid. eliam Comment, in Mallh. et Calen. aur. — 2 Sunt autem tria necessaria ad liane sepulluram spiritua- ISbo. Dei: videlicet, ut mens virtuLibus exerceatur : ut tola iiiunda et candida efficiatur : ut huic mundo moriatur. (D. Thora Opusciil. un. art. 18.) — ^D. Thora. Opuscul. LUI, art. 20
206 CHAPIÏUE SIXIÈME
se terminent quand Nicodème « apporte environ cent livres d'un mélange de myrrhe et d'alocs. » C'est l'amertume, c'est la saveur âpre et mordante destinée à conserver les cadavres et à les soustraire à la corruption du tombeau. « La myrrhe et l'aloès » de l'âme c'est la mortification et la garde vigilante des sens. Impossible que la ferveur, l'innocence, la perfection, se conserve dans le tombeau sacré que leur creuse la vie intérieure, si la mortification ne les préserve des vices intimes comme des corruptions du dehors'." Il faut donc, conclut saint Thomas, que l'âme de l'homme commence par la mortification pour qu'elle s'élève après aux gloires de la contemplation et s'enferme dans le tombeau sacré de la vie divine-, »
Un dernier mot sur le sépulcre. Il est taillé dans le roc ; il est recouvert d'une énorme pierre ; il est gardé par des soldats, il porte le sceau de l'empire ; toutes ces circonstances sont ménagées providentiellement pour rendre toute accusation de supercherie absurde et impossible, et donner au fait divin de la résurrection sa plus haute puissance de crédibilité. Taillé dans le roc, le sépulcre n'aura pas de conduit souterrain dans la terre par où l'on puisse supposer que les disciples font disparaître le corps de leur maître. Recouvert d'une pierre énorme, impossible à manier sinon par
1 Libras cenLum myrrhse et aloes, quibus caro morLua incorrupta conservatur, perfecla morliQcalio sensuuni designalur exleriorum : quia mens mundo morlua conservatur ne a vitiiô corrumpatur. (D. Thoni. Opuscul. LUI, art. 20.) — Mysticc per hoc datur inlelligi quod Chrislum crucifixum debemus in cordo nostro rccondere cuin amaritudine pœnitentiae et compassionis. (D. Thora. Comment, in Joan. cap. xi.\, Icc. G.) — - D. Thoni. Opuscul. LUI, art. 20
l'expiation 207
beaucoup de bras et à grand bruit, le sépulcre ne permet plus l'autre supposition : celle que les disciples ouvrent secrètement le tombeau pour en retirer le corps du Sauveur. Enfin si l'on se résigne à ces absurdités, d'autres surgissent qui coupent la retraite à l'incrédule et le ramènent à la vérité seule admissible du récit évangélique. Une objection saugrenue veut que les disciples ou creusent le roc ou enlèvent la pierre : mais que fait-on de la garde romaine qui veiile, et des pharisiens plus infatigables qu'elle et plus attentifs ? Que fait-on du sceau de l'empire, que le moindre déplacement de la pierre eût infailliblement brisé ?
Mais passons avec saint Thomas aux diverses significations mystiques du tombeau de Jésus-Christ, et continuons à y voir la figure de la divine sépulture de l'âme ensevelie dans la vie intérieure et « cachée avec le Christ dans le sein de Dieu. » Quatre remarques sont faites dans l'Évangile surle sépulcre que Joseph d'Arimathieprépare pourJésus. Ce sépulcre lui appartient: il n'est pas à Jésus: Jésus n'avait rien en propre de ce qui fait le .'triste et douloureux patrimoine de notre déchéance : la mort et son lugubre attirail ne pouvaient appartenir à Celui qui est « la vie, » et puisque le sépulcre est, lui aussi, au même titre que la mort, « la solde du péché, » comment aurait-il possédé un sépulcre, Celui qui ne connaissait pas le péché ^ ? Saint Thomas nous fait aussi considérer dans cette sépulture étrangère la pauvreté persévérante du Dieu qui, « fait pauvre pour nous enrichir, » n'ayant pas eu de demeure à lui durant sa vie, ne voulait pas non plus posséder de tombeau à sa mort -. Ce tombeau
1 D. Thom. Comment, in Mailh. cap. xxvii. — « D. Thom. Sum. theolog. p. III, quses^,. li, art. % ad quarlum.
est ouvert dans un jardin. N'est-ce pas dans un jaidin de délices que s'ouvrit cette autre tonobe où s'abînna d'un coup l'innocence et la fortune divine du premier Adam? Le sépulcre de Jésus est un sépulcre neuf : c'est tout d'abord l'image vive de la virginité de Marie, dont le sein fut ce mystérieux et pur tombeau oiî s'ensevelit le Verbe fait chair, et où nul autre que lui ne fut jamais déposé. C'est aussi la figure de l'àme chrétienne, « qui rejette tout; qui regarde tout comme du fumier et de l'ordure pour conquérir Jésus-Christ ; » qui renonce au péché, à elle-même et au monde pour posséder Jésus- Christ seul, dans la sépulture fermée d'un cœur qui ne veut plus connaître d'autre amour, ni garder d'autre bien. Enfin le sépulcre est taillé dans le roc. C'est Ui fermeté inébranlable de l'âme chrétienne, qui, éprise de Jésus et le possédant au dedans d'elle-même, forte de toute la force que lui communique l'amour, pousse un cri magnanime : Qui me séparera de la charité de Jésus- Christ? Et encore .- Je le possède : jene le laisserai point aller*.
IV. — Descendit ad inferos. « Il descendit aux enfers. » Le Roi du ciel, de la terre et des enfers devait parcourir toute l'étendue de son domaine. Il avait réjoui les Gieux ; il avait sauvé la terre, il devait porter dans les prisons de sa justice l'espérance et la joie d'une divine amnistie Il avait terrassé son ennemi dans les luttes de la terre, il lui fallait le poursuivre jusqu'au cœur de son empire et au plus fort de sa terrible domination. Saint Thomas, comme il le fait d'habitude, étudie d'abord les raisons
t D. Thom. Suni. theolog. p. IlL quaest. u, art. 2, adquarlum.
l'expiation 209
de convenance de la descente de Jésus-Christ aux enfers, puis traite diverses questioas qui s'y rattachent.
1. Saint Paul parlant de ce nouveau mystère, s'exprime ainsi : descoidit ad inferiores partes. C'est la dernière œuvre et la démarche suprême de la Rédemption par laquelle le Sauveur nous suit jusqu'au fond de l'abîme où nous a précipités le péché. Nous fûmes exilés du ciel, descendit de cœliSy « il descendit des deux ; » nous fûmes jetés dans l'exil, il se fit notre compagnon d'exil : le péché poussant plus loin son terrible effort, nous précipita dans les horreurs de la mort et l'obscurité de la tombe; notre compatissant Sauveur nous suit jusque-là, nous va prendre dans ce double abîme : enfin, non content de ces immenses infortunes, le péché termine le drame sanglant de notre déchéance en nous enchaînant dans les prisons souterraines de la justice, en nous faisant descendre dans les profondeurs de la terre, dans les régions de la mort, dans les sombres et effrayants royaumes de l'expiation : Ah ! le Rédempteur ne passera pas outre ! il n'entendra pas d'une oreille insensible les cris de la douleur et les appels de respérance,qui s'échappent de ces douloureux cachots ; il termine l'œuvre de sa Rédemption en s'en allant visiter les captifs qui y gémissent et l'attendent '. De plus, le démon vient d'être terrassé par la mort du Christ : la grande bataille a été livrée, et une éclatante victoire remportée,qui a brisé pour jamais la puissance
1 Ex peccato homo incurrerat non solum mortem corporis, sed eliam descensum ad inferos. Et ideo sicut fuit convenieus eum mori utnos liberaret a morte, conveaiens fuiteum descendere ad inferos ut nos a descensu ad iuferos liberaret. CD. Thiom. Sum. tlieolog. p. III, quaost. ui, ori. 1.)
de l'ennemi. Que reste-t-il que de recueillir le butin et de délivrer les captifs ? Outre ceux de la terre, la déchéance en tient d'innombrables multitudes enfermées dans les prisons infernales : voilà les gémissantes victimes que le Christ vainqueur vient maintenant délivrer '. Il faut aussi, comme nous le disions plus haut, que le Roi fasse la visite et prenne possession de tous ses États. Or, • au ciel, sur la terre et dans les enfers, tout genou doit fléchir » devant le Verbe incarné, reconnaître sa Majesté divine et recevoir sa suprême domination. Au ciel la génuflexion solennelle était faite : le Très-Haut avait amené devant l'Homme-Dieu son Fils toute la multitude des anges, et leur avait commandé l'acte de foi, d'adoration et d'amour .• Cimi iterum introducit Primogenitum in orbem terrse dlcit : et adorent eum omnes angelî Dei. La terre venait de lui vouer ses hommages ; la nature, par les commotions et les déchirements avec lesquels elle avait accueilli son agonie et son dernier soupir, et l'homme en se frappant la poitrine et en descendant du Calvaire le repentir au cœur, et sur les lèvres l'acte solennel et décisif de la foi : Celui-ci était vraiment le Fils de Dieu ! Restait l'enfer. Le Roi y daigne descendre pour en accueillir les plaintives prières et en recevoir les adorations. Nul plus magnifiquement que saint Chrysostome n'a dépeint cette descente aux enfers de Jésus-Christ vainqueur du démon, du péché et de la mort. « Notre Roi parcourt toutes les régions infernales : il brise les portes d'airain ; il orce les verrous de fer. Prenez garde à la justesse de l'expression du Prophète. Il ne dit pas : « Il a ouvert m les portes d'airain 2; » mais : « il a. brisé les portes
1 D. Thom. lûc. cilat. — ^ Isaïe xlv,2.
l'expiation 211
« d'airain. » La prison devient ainsi désormais inutile. 11 n'a pas retiré les verrous, il les a brisés, afin que la garde des captifs devînt impossible dans un cachot sans portes ni serrures; afin que tousy entrassentàleui* gré. Et quand le Christ brise ces portes redoutables, qui les pourra rétablir? Ce que Dieu renverse, qui le restaure? Quand les rois délivrent des prisonniers, ils l3 font sans renverser la prison ni renvoyer les gardes, et montrent par là que les coupables délivrés peuvent rentrer dans leurs fers, ou d'autres à leurs places. Quant au Christ, afin de manifester le terme de la servitude et la destruction de la mort, il a brisé les portes des prisons infernales. Et combien ces portes étaient impitoyables et cette prison irrémissible, voyezle. Durant tant de siècles, l'enfer ne se laissa toucher ni ne renvoya un seul des captifs qu'il gardait enchaînés. Mais quand y descendit le Seigneur des anges, il força le tyran à les relâcher. Après l'avoir terrassé, il lui enleva son butin : aussi le texte sacré ajoute-t-il : « ses richesses ténébreuseSjSes obscurs et invisibles trésors '. » Il lui ravit tout. Oui vraiment, c'étaient de « ténébreuses richesses, » c'étaient « d'obscurs » royaumes que ces royaumes infernaux avant qu'y resplendit le Soleil do Justice. Mais à cette divine clarté l'enfer fut illuminé et devint comme un autre ciel. Où est le Christ, n'est-ce pas le Ciel? Le Prophète appelle donc l'enfer « les richesses ténébreuses. » Admirable appellation ! Tant était innombrable la multitude enfermée dans ces cachots. La nature humaine tout entière, trésor de la couronne de Dieu, depuis que le premier homme trompé par Satan eut trahi et prévariqué, était là entassée
' Isaïe, XLV, 3.
SOUS la domination de la mort. Mais vint le Roi qui s'empara du tyran qui lui-même avait couru tout l'empire, forcé les villes, pillé, dévasté toutes les contrées ; il s'en empare, il l'enchaîne, il pénètre au fond de son repaire ; et tandis qu'il le livre aux rigueurs de la justice, il prend ses richesses, et en grossit le trésor royal. Telle est l'œuvre du Christ. Après avoir par sa mort vaincu les deux chefs, coupables de tous les brigandages, le démon et la mort, il fit passer dans son trésor toutes les richesses qu'ils tenaient enfermées. C'est ce que dit saint Paul : « Il nous a retirés de la puissance des ténèbres et nous a placés dans le royaume de sa dilection ', » Mais voici certes le plus merveilleux mystère : c'est que le Roi vienne lui-même, en personne. Jamais roi ne daigne en agir ainsi : ce sont les ministres qui délivrent les prisonniers de leurs fers : ici c'est le roi qui le fait lui-même. Il ne rougit pas de pénétrer dans les cachots, il n'a pas honte d'en ramener les captifs. Mais quoi ! Comment rougirait-il des créatures qu'il a daigné tirer du néant? Il vint donc, il força la prison ; il brisa les portes , il arracha les verrous, il terrassa l'enfer, il vida ces immenses royaumes, et il nous revint ramenant enchaîné le gardien des prisons infernales. Le tyran était traîné captif, le Fort était chargé de chaînes, la Mort, abandonnant ses armes, se jetait nue et tremblante aux pieds de son vainqueur. Voyez-vous cette admirable victoire ? Apercevez-vous les merveilleux exploits de la croix ? « Qui racontera les puissances du Seigneur '? > C'est par la mort que nous sommes devenus immortels. Comprenez-vous tout le prix de ce triomphe "> Apprenez
1 C0I033.1, 13. - »Psal. CV.2.
l'expiation 213
donc comment, sans un moment de travail, et sans une goutte de sueur, nous obtenons cette immense victoire Nous n'avons pas ensanglanté nos armes ; nous n'avons pas paru au cliamp de bataille, ni reçu une blessure, ni même suivi du regard le combat qui s'engageait, et nousgagnons la victoire! la latte est à Dieu, la couronne à nous. Puis donc que nous sommes victorieux, imitons les soldats dans l'ivresse du triomphe, faisons retentir nos chants et nos cris d'allégresse. La mort est dévorée dans le triomphe. « 0 mort, où est ta victoire? Cù est, ô enfer, ton aiguillon *? »
2. L'enfer avait plusieurs régions, il comptait des habitants et des prisons très-divers : la région à jamais maudite des damnés, la région expiatrice du purgatoire, la région de l'espérance où les justes attendaient, pour jouir de la gloire, que l'holocauste du Calvaire eût été ofifert et la Rédemption effectuée^. Où se rendit le Christ? En personne il ne se rendit que dans la région des justes qui soupiraient après sa venue et l'appelaient « de leurs prières pleines de gémissements et de larmes.» II fit sentir aux âmes du purgatoire les douces et rafraîchissantes influences de sa grâce et de ses consolations divines. Quant aux damnés, sans leur montrer sa terrible et foudroyante face, il convainquit leur incrédulité, terrassa leur orgueil et terrifia leurs audacieux blasphèmes ".
Jésus-Christ descendit aux enfers tout entici\ son âme ne s'étantà aucu-n instant séparée de la Divinité. Dicenium est quod totus Christus fuit in sepulcro, quia tota per-
1 S. Chrysostom. ïïoinil. De cœmet. et crue. — * D. Th. Svm. Iheolog. p. III. quaest. lu, art. 2, passira. — ^ D. Thom. 6'«;u. theolog. p. lit, qucpst. lu, art. 2.
sona fuit ibi per corpus sibi unitum, et similiter totus fuit in infenio quia tota persona Christi fuit ibi ratione animx sibi unitœ : totus etiam Chrisius tum erat ubique ratione divinœ nalurœ.
Quant au temps que Jésus-Christ passa dans les enfers, voici le sentiment de saint Thomas : « On doit croire, dit-il, que l'âme du Christ resta dans les enfers le temps que son corps demeura dans le sépulcre, afin qu'en un même moment, son âme sortît de l'enfer et son corps de la tombe pour la résurrection *. >
Quelle fut l'œuvre de Jésus-Christ dans [les enfers ? Quels furent sur les justes jles effets de sa présence ? Quels furent-ils sur les damnés ? Quels sur les enfants morts dans le péché originel ? Quels sur les âmes du purgatoire ?
Jésus-Christ seul pouvait effacer le péché originel, et quant à sa souillure et quant à sa peine ; et comme cette peine consiste essentiellement dans l'exclusion delà vue et de la possession de Dieu, Jésus-Christ seul, par son holocauste consommé, pouvait ouvrir l'entrée de la gloire. C'est cette entrée dont les Saints de l'ancienne loi étaient privés, et dont Jésus-Christ vint combler leur longue attente. « Les saints Pères étaient détenus dans les enfers en ce sens que le péché originel leur interdisait encore l'entrée de la gloire. Et c'est en leur procurant cette gloire que Jésus-Christ est dit les avoir délivrés de l'enfer. C'est le sens de cette parole de Zacharie : « Vous, ô Seigneur, dans le sang de votre Testament, vous avez retiré les captifs du lac sans eau » et de l'aride et brûlante caverne 2. Sans doute, dès leur vie, les
1 D. Thom.SuJU. (heolog.p. III,qua3St. ui,art.4 — 'D.Tiiom. S'i.'oi. iheoloq. p. III, ni'fost. Lii,arL. 5.
l'expiation 21c
justes de l'ancienne loi avaient reçu la grâce qui les purifiait de toutes leurs fautes, tant la faute originelle que les fautes actuelles, mais jusqu'au moment où la Rédemption du monde, par la mort de l'Homme-Dieu, fut consommée, la peine du péché originel les excluait de la gloire : A reatu pœnx originalis peccati... excludehantur a gloria, nondum soluto pretio redemptionis humanœ <. »
Jésus descendait aux enfers comme Rédempteur, mais ceux-là seuls peuvent participer à sa rédemption qui, par la foi informée dans la charité, effacent leurs péchés, reçoivent l'infusion de la grâce et sont incorporés à Jésus-Christ ; tout membre séparé du corps reste en dehors des influences de vie qui se répandent du corps. C'est la situation des damnés; c'est l'état où les trouva tous Jésus-Christ, séparés de lui par le défaut de foi et de charité. Les uns n'avaient pas cru en lui, les autres., croyant en lui, avaient, par leurs œuvres, contredit et renié leur foi, membres séparés, âmes blasphémantes et maudites qui n'accueillaient la rédemption qu'avec les transports de la rage et les grincements du désespoir : la grâce de la délivrance n'avait plus aucune prise sureux^. « Assurément ce ne fut pas par l'impuissance de Jésus-Christ que certains condamnés des prisons infernales ne furent pas délivrés, comme le sont sur la terre toutes les catégories de criminels et de condamnés que la grâce peut toujours visiter, convertir et pardonner. La situation respective du damné dans l'enfer st du pécheur sur la terre amène cette différence dans les effets sur chacun d'eux de la grâce et de la rédemp-
• D. 1\\Q-[a.Sum,lheolog. p. III, quœst. ui, art. 5,adsecuadum. — ' D. Thom. Sum. Iheolog. p. III, quocsU lu, art ô.
21li CHAPITIIK SIXIÈME
lion. Tant que l'homme vit, il est susceptible de recevoii l'influence divine de la grâce ; il n'est pas encore fixi\ soit dans le bien, soit dans le mal. En enfer, la confirmation dans le mal rend tout changement éternellement impossible, •> et par conséquent nul tout efl'ort que la grâce voudrait tentera
Mais que dire des enfants morts dans le péché originel ? De quel elfet fut pour eux la présence du Rédempteur dans les limbes ? Rappelons-nous, pour résoudre cette question, le plan absolu de Dieu dans la rédemption du genre humain, coupable et condamné en Adam, relevé et réhabilité en Jésus-Christ. De même que nul n'est compris dans la faute et la peine d'Adam, s'il ne tient à Adam par la communauté d'origine; de même nul n'est compris dans la Rédemption de Jésus-Christ s'il n'est rattaché à Jésus- Christ, pour ne faire plus « qu'un avec lui. » Or c'est par la foi et la grâce que s'opère notre incorporation en Jésus-Christ. Impossible sans la foi, au moins infuse, de lui appartenir ; impossible, sans la pureté de la conscience et l'exemption des souillures du péché, d'être à lui. Or tels sont les deux obstacles qui empérhùrent ces enfants de participer à la délivrance des âmes justes. Ils n'avaient pas la foi, ils étaient morts souillés de la faute originelle, et, éternisés qu'ils étaient, ils n'étaient plus susceptibles de recevoir la foi et d'être vivifiés divinement par la grâce 2.
» D. Thom. Sum. iheôlog. p. Ilf, quaest. ui, art. 6 ad tsrtium. — 2D. Thom. Sum. theolog. p. III, quaest. tu, art. 7. — On sait que saiat Thomas enseigne, au sujet de ces enfants, que sans voir Dieu et sans en jouir surnaturellement dans la vision héatilique, ils ont cependant une existence sans torture qu'ils profôront Je beaucoup au uéaul.
l'expiation 21 1
Pour lésâmes que Jésus-Christ trouva dans le purgatoire, sa Rédemption eut l'effet qu'elle a maintenant sur les âmes qui y sont actuellement enfermées. Il en est qu'il put délivrer, il yen eut d'autres qui durent attendre encore leur entière purification. D'après une opinion émise par quelques théologiens plus hardis que profonds, opinion que combat le Docteur Angélique, Jésus-Christ aurait, d'un coup et sans distinction, délivré toutes les âmes du purgatoire. Le sentiment si sage et appuyé de raisons si plausibles qu'émet saint Thomas, sur cettequestion obscure et difficile du reste, nous semble devoir être préféré.
Mais la doctrine de l'Ange de l'Ecole va s'étendre et nous dérouler de plus vastes perspectives. Ce ne sont plus les effets particuliers et, s'il est permis de s'exprimer ainsi, les influences locales, c'est la Rédemption dans son magnifique ensemble, ce sont toutes les délivrances qu'elle opère, toutes les grâces qu'elle obtient, tous les maux qu'elle écarte, dont nous allons faire maintenant l'objet d'une nouvelle et profonde étude.
ni
La puissance de la croix
I. — Quatre différentes puissances sont renfermées dans la passion et la mort de Jésus-Christ : une puissance de mérite, une puissance de satisfaction, une puissance d'holocauste, une puissance de rédemption.
Jésus-Christ nous sauve d'abord par une puissance de mérite. Jésus-Christ ne souffrait pas isolément et pour
218 CHAPITRE SIMÈME
lui seul, il était dans sa passion et dans sa mort le chef, le Premier-Né entre une multitude de frères ; » il était « la tête de toute l'Eglise, » « qui est son corps, » « sa plénitude, » comme il est lui-même « la plénitude de tout. » Il souffrait « comme prémices » de tout le genre humain ; sa souffrance est donc en un sens une souffrance collective, elle devient le commun patrimoine de l'humanité et le trésor universel où ont puisé et puiseront tous les siècles. « La grâce, dit saint Thomas, ne fut pas donnée au Christ seulement en tant que personne particulière, mais encore comme chef de toute l'Église et à charge de s'épancher sur tous les membres. D'où il suit que tout ce que la souffrance produit pour le juste lui-même, de mérite, de grâce et de gloire, elle le produisait pour Jésus-Christ et son corps mystique tout entier. Par la souffrance, l'homme constitué dans la grâce mérite la béatitude; par la souffrance, Jésus- Christ méritait à tous les élus, membres de son corps mystique, le salut éternel*. Si, pénétrant plus avant dans cette question, nous nous demandons comment il put se faire que l'Homme-Dieu méritât, saint Thomas va nous répondre. Trois choses constituent le mérite : l'agent, l'action, la récompense. L'agent doit être en état de mériter, il doit être juste, il doit être libre. Sans la justice qui le fait agréer, que pourrait-il dans l'ordre de la gloire éternelle? Constitué dans le péch.î, il est mort; il est, comme le dit le prophète, « devenu inutile. » A ce compte, Jésus-Christ, la sainteté même, la justice infinie, devenait donc infiniment « utile, » il pouvait mériter infiniment. De plus, il était libre ; c'est de plein gré,
1 D. Tliom. Sum. Iheolog. p. III, quBcst. xlyiii, art, 1; — Chiistus clarilicdtus est non solum in seipso.
L'iiXriATION 219
dans la plénitude de la volonté, qu'il dépose son âme qu'il sacrifie sa vie, qu'il se voue à une souirrance qui devait glorifier son Père infiniment, et procurer aux liorames une rédemption surabondante. Du côté de l'action, il faut quelque proportion entre elle et la récompense qu'elle est destinée à obtenir. L'action et la récompense doivent être du même ordre et de la même dignité : si un acte purement naturel n'entraîne qu'à une récompense naturelle, il faudra l'action surnaturelle, faite dans la grâce, transfigurée divinement par la charité, pour devenir le germe d'une gloire et d'une béatitude éternelles. Là encore Jésus-Christ remplit éminemment les conditions du mérite '. Bien que jouissant de la vision intuitive, il est in via, il peut travailler, il peut souffrir, il a des œuvres et des souffrances à offrir à Dieu; et comme ces œuvres et ces souffrances sont faites dans une grâce et avec une sainteté suréminentes, elles sont susceptibles d'une gloire infinie. Le Dieu «qui met en ce Fils bien-aimé toutes ses complaisances,» lui donne en retour de son sacrifice et de ses ver» tus divines tous les trésors de sa gloire et de sa félicité. Tel estjComme nous l'avons dit, le fonds mfini de notre fortune et le magnifique patrimoine de notre éternité.
1 Haec tria in Christo reperiuntur. Ipse enim quamvis quanluia ûd aliquid ia termino perfectionis fuerit, sciliceL quanluni ad operationes anima? quibus erat beatus et couipreheasor, laraeu quantum ad aliqaid defectum patiebatur eoram quae ad gloriam pertinent, in quantum scilicet erat passibilis anima et corpore et in quantum erat corpore mortalis ; et ideo secundum hoc erat viator in statu acquirendl. Similiter et omnis actus ejus informatus erat caritate : et iterum actus sui Dominus erat per ILbortatem voluntatis; et ideo omni actu suo meruit. (D. Tliom. Sentent, lib. III, dist. XVIII, quœst. i, art. 2.)
De la croix de Jésus-Christ jaillit en second lieu une puissance de satisfaction. Qu'est-ce à dire? Le Très-Haut a été indignement outragé par l'homme; sa gloire lui a été ravie, ses ordres méprisés, ses bienfaits rejetés, sa bonté méconnue, sa puissance et sa justice audacieusement jouées. Qui rendra au Très-Haut sa gloire ? Qui pourra compenser par un honneur infini une injure infinie? Qui apaisera ainsi la justice irritée, et fera tomber des mains divines des foudres trop méritées et trop certaines? Cette œuvre immense, impossible à l'homme et à toute créature, quelle qu'elle puisse être, est l'œuvre de la satisfaction divine de Jésus-Christ et la grande puissance de sa croix. Satisfaire, dit saint Thomas, pour une injure, c'est rendre à l'offensé quelque chose qui lui restitue autant ou plus d'honneur, excite en lui plug d'amour,que l'ofïense ne lui avait ravi de gloire et excité de répulsion et de haine. A cette définition, compre* nons dans quelle plénitude et quelle perfection Jésus- Christ satisfit à son Père pour l'offense du genre humain. L'offenseur était une chétive créature, le réparateur n'est rien moins qu'un Homme-Dieu. La voix de l'un a pu se perdre dans l'éloignement de son néant, la voix du Dieu fait homme a un retentissement infini et s'en va remuer le cœur de Dieu jusqu'en ses dernières profondeurs. L'un ne méritait que le mépris, l'autre est exaucé à cause de sa dignité infinie. Trois choses, dit saint Thomas, ont relevé jusqu'à la hauteur de Dieu même la satisfaction de Jésus-Christ < : l'immensité de
1 Christus ex charitate et obedientia paliendo. maju4 aliquid Deo exhibuitquam exigeret recompensatio lolius ofTcnsae hiimani goneris : primo quidem propter magniludinem charilalis ex qua paliebatur ; secundo propter digailalem vila) suœ, quam pro
l'expiation 221
son amour, la dignité de sa personne, l'universalité de sa souffrance. L'immensité de son amour: aucune intelligence créée ne comprendra jamais l'excellence d'une prière de Jésus-Christ, d'un élan de son cœur, d'une larme de ses yeux, d'une plainte de son âme, d'un cri de sa componction et de sa douleur. Nul que Dieu ne peut pénétrer dans le secret de ces nuits solitaires, où le Christ, « durant le temps de sa chair, ofïrait des supplications et des prières avec un grand cri et des torrents de larmes. » Il implorait son pardon pour le genre humain dont il s'était fait la caution, il pleurait ses crimes, il répandait sur l'offense de son Père les pleurs les plus amers ; de son âme s'échappaient des actes d'adoration, de louange, d'eucharistie, de contrition; de son cœur jaillissaient des torrents d'amour, et l'œil paternel se reposait délicieusement sur ce « Fils de l'homme, > sur ce « second Adam, » plus ardent à réparer sa gloire que le premier ne l'avait été à la lui ravir, plus humble que l'autre n'avait été orgueilleux, plus brisé de repentir et de douleur que l'homme de la prévarication n'avait goûté dans son crime de joies coupables et de plaisirs défendus. A l'immensité de l'amour, se joignait, dans la satisfaction de Jésus-Christ, la dignité infinie du réparateur et la grandeur de l'hommage qu'il offrait en la place de l'injure. Jésus-Christ donnait sa vie pour réparer l'injure faite à son Père. La vie d'un Dieu! la vie d'un Dieu-Homme ! Erat vita Dei et hominis. Quel don plus
satisfaelione ponebat, quse erat vita Dei et hominis; tertio propter generalitatem passionis et magaitudinem doloris assumpti. Et ideo passio Christi nou solum sufficiens, sed etiam superabundans satisfactio fuit pro peccatis humani geneiia. (D. Thom. 6'»»i. tluolog. p. III, qua?st. xlviu, art. 2.)
précieux se peut-il concevoir? Quel plus infini hommage pouvait recevoir le Très-Haut? et par conséquent quelle plus surabondante satisfaction pour l'injure reçue? Ajoutons, en troisième lieu, qu'en même temps que cette satisfaction était d'une dignité infinie, elle était d'une universalité sans limite. La passion et la mort de l'Homme-Dieu s'étendent à toutes les parties de l'injure faite à Dieu par l'homme prévaricateur, en expient les différentes malices, et en réparent les diverses désastreuses influences. Le crime de l'homme fut un crime d'orgueil ; Jésus-Christ qui y satisfait doit passer par l'humiliation. L'homme eut l'audace de se comparer à Dieu : Jésus-Christ « est mis en parallèle avec les scélérats. » L'homme, comme Lucifer qui le tente, dit en luimême : « Je m'élèverai et je serai semblable au Très- Haut. >» L'Homme-Dieu s'abaisse ; « prend la forme de l'esclave, » « descend jusqu'aux plus basses régions de la terre, » se dissimule sous les obscurs dehors du pauvre, sous les ignominieux dehors du criminel et du condamné, se fait «< péché, »> se fait « malédiction, » et, comme s'il n'avait plus sa place parmi les êtres raisonnables et dans la création spirituelle, il se range « parmi les animaux sansraison,» à rencontre du premier homme qui se faisait Dieu, il dit de lui-même, dans l'incompréhensible profondeur de son humilité ; Je suis un ver de terre, je ne suis plus un homme ! L'humanité avait osé la revendication sacrilège d'une indépendance qui est l'inaliénable patrimoine de l'Etre souverain ; dans le délire de l'orgueil, elle avait, comme Satan, crié à Dieu : ^^on serviam! L'Homme-Dieu est « esclave, » venu au monde, sa première parole est celle-ci : « Me voici, ô Dieu, pour accomplir votre volonté; » vivant sur la terre, il dit : « Ce qui plaît à mon Père, je le fais tou-
^?ïf^ . « ..> l'expiation 223
jours;» et encore: t Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père. » Et ainsi, du berceau à la tombe, le Christ je fait « obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la jroix. » L'homme se perdit par la volupté, il regarda d'un œil de convoitise et d'un cœur amolli le fruit qui lô fascinait par sa beauté et lui promettait les plus délicieuses jouissances : le Christ n'a devant son regard que l'austère vision de la souffrance et la sanglante image de la croix, « toute la vie du Christ ne fut qu'une croix et qu'un perpétuel raartyj-e. » L'homme se plongea sans frein ni pudeur dans les voluptés des sens; il porta dans sa poitrine déshonorée un cœur impudique, plein do honteux désirs et d'immondes tressaillements; il imprima sur sa chair la flétrissure de la débauche et les cicatrices des plus mortelles voluptés : le Christ appa« raît aux regards de son Père, meurtri, déchiré, sanglant, couvert de plaies livides, « comme le lépreux » qu'un terrible ulcère enveloppe de la tète jusqu'aux pieds, et que les meurtrissures rendent méconnaissable. « 0 Jésus, qui vous pourrait reconnaître ? » « Nous l'avons vu, dit le prophète, et il n'était plus reconnaissable. » Bien loin de paraître Dieu, il avait même perdu l'appa* rence d'homme, et « nous l'avons cherché, même en sa présence. » Est-ce lui? Est-ce lui? Est-ce là cet homme qui nous est promis, « cet homme de la droite de Dieu et ce fils de l'homme sur lequel Dieu s'est arrêté? » C'est lui, n'en doutez pas : Voilà l'homme, voilà l'homme qu'il nous fallait pour expier nos iniquités; il nous fallait un homme défiguré, pour reformer en nous l'image de Dieu que nos crimes avaient effacée; il nous fallait cet homme couvert de plaies, pour guérir les nôtres < ; »
i Bossuet, le' Sermon pour le Vendredi Saint.
il nous fallait ce Jésus plongé dans d'universelles souffrances,pour satisfaire à nos universelles prévarications. Propler generalitatem passionis et magnitudincm doloris assumpti, Christus patiendo majus aliquid Deo exhibuit quam exigerez rccompensatio totius offenssc humani gèneris^. » Dieu « regardait la face de son Christ, » de ce Fils de Dieu et aussi de ce Fils de l'homme : aspice faciem Christi tui! Il avait contemplé avec indignation l'homme révolté : il regardait avec émotion et amour l'Homme soumis à ses volontés, obéissant à ses ordres « jusqu'à mourir, et mourir sur une croix. » Il avait détourné avec un dégoût immense de l'homme « devenu chair » ses regards purs à l'infini : il contemplait avec admiration et complaisance « son Verbe fait chair, » lavant dans son sang d'antiques souillures, et purifiant dans l'immolation une chair qui s'était flétrie dans la volupté. Il avait maudii l'homme impie qui lui osait résister en face, il bénissait l'homme qui pliait sous sa main redoutable, et brisait sous son joug l'obstination d'autrefois. Il avait chassé l'homme ingrat et insulteur, il accueillait l'homme humble et suppliant qui chantait ses louanges, bénissait sa miséricorde, apaisait sa justice et faisait un ardent appel à son cœur. Yidetur quod Christus patiendo perfecte satisfecerit propeccatis nostris 2,
A la croix, Jésus-Christ offrait un sacrifice dont la vertu infinie opérait notre rédemption. Pour le comprendre, écoutons saint Thomas nous expliquer le rôle de l'holocauste dans l'économie générale de la Rédemption,et comment il entre comme élément essentiel dan.s l'amnistie qui nous sauve, la grâce qui nous élève, et la
» D. Thom. loc. citât. — « D Tliom. Sxim. theolog p. III, qusest.xLViir, art 2.
l'expiation 225
gloire qui consomme cette divine élévation. « Le sacrifice, dit saint Thomas, est ce qui rend à Dieu l'honneur qui lui est proprement dû, dans le but de l'apaiser, » Sacrificium propj'ie dicitur aliquid factum in honorcm oroprie Deo debitum^ad eum placandum *. Développant cette définition dans l'un de ses Opuscules 2, le Docteur Angélique nous dit comment trois choses rendaient pour nous l'holocauste nécessaire ^ L'influence divine de l'holocauste s'étend à la fois au passé, au présent, à l'avenir de l'humanité. Dans le passé, l'homme a des crimes à effacer : dans le présent, des dangers à éviter et des obstacles à franchir; dans l'avenir, la gloire et la béatitude à posséder. Ce triple besoin de notre destinée l'holocauste y pourvoit avec une efficacité victorieuse ; l'holocauste efface les crimes de l'homme, en apaisant la justice divine par l'effusion du sang de la Victime immaculée : Qucm proposuit deus propiliationemper fidemin sanguine ejus*. S'il est écrit que « sans l'effusion du sang » impossible est le pardon, quel pardon ne devienjra possible et facile quand l'holocauste aura fait couler un sang divin ? C'est là le fondement de l'espérance du chrétien ; c'est du sang de la Victime immolée que le monde pécheur attend son pardon, sa rentrée en grâce, l'adoption de la gloire et le retour dans la Patrie. C'est, dit l'Apôtre, dans le sang du Christ que nous avons confiance pour obtenir l'entrée du Saint des
1 D. Thom. Sum. theolog. p. III, quaest. xlviii, art. 3. — * Opuscul. un, art. 18. — ' Homo Indigel sacrificio propter tria : uno lîioJo quidem ad remissionem peccati : secundo ut homo in statu gralito conservetur.semper Deo inhaerens : tertio ad hoc ul spirilus hominis perfecte Deo uniatur, quod maxime erit iu gloria. (D. Thom. Opuscul. LUI, art. 18.)— *Rom.
saints *. » Aussi, dans toute sa sublime EpUre aux Hébreux, saint Paul nous montre-t-il l'holocauste de Jésus-Christ comme la cause unique de notre justification et de notre salut. Mais il nous faut plus encore quun sang qui nous purifie, il nous faut un sang qui nous protège, il nous faut un sacrifice d'où jaillisse perpétuellement sur nous l'effusion de la grâce, il nous faut un prêtre « qui intercède toujours » et une Victime « dont le sang parle en notre faveur plus éloquemment et plus fort que le sang d'Abel » ; nos défaillances réclament ce quotidien secours; notre malice perpétuelle, cette perpétuelle défense. « Que nous dit saint Paul de ce Jésus considéré dans le Ciel? « Qu'il paraît pour nous devant la face de Dieu, qu'il est dans le Ciel toujours vivant afin d'intercéder pour nous, » qu'il intercède pour nous par sa présence. Et que dironsnous, à son exemple, de ce Jésus posé sur le saint autel, sinon que sa seule présence et la représentation de sa mort est une intercession perpétuelle pour le genre humain ? Agneau sans tache. Agneau qui ôtez les péchés du monde, détournez les yeux de votre Père de dessus mes péchés. Je comparais devant son trône et j'en vois sortir « des éclairs, des tonnerres et des voix » fulminantes contre moi, contre mes crimes. Où me cacherai-je ? je suis perdu, je suis foudroyé. Mais je vous vois entre deux, Agneau sans tache. « Vous arrêtez ces foudres et le feu de la justice divine s'amortit devant vous. Je respire, j'espère, je vis ^. » Le troisième effet du sacrifice correspondant à un troisième besoin est ainsi formulé par saint Thomas : Homo iîidiget sacri/îcio ad hoc ut spirilits hominis pcrfecte Dec
1 Tîp.br. — s Cûssueti Méditât.
t'EXPlATION 227
imîatiir, quod maxime erît in glorîa, l'iiomme a besoin du sacrifice, afin que son âme s'unisse parfaitement à Dieu d'une union qui aura sa consommation dernière dans la gloire K Telle est la glorieuse destinée de i'homme, « porter Dieu » en lui-même, s'unir à Dieu, « ne plus faire qu'un même esprit avec Dieu; « vivre de la vie de Dieu, « vivre par Dieu, » et, dans cette transfiguration raagnifique,trouver la puissance de jouir de Dieu selon ce qu'il est en lui-même, de le voir te qu'il est, de posséder sa gloire et d'être heureux de son bonheur. C'est là ce que la théologie catholique, avec sa langue si sublime dans sa simplicité, appelle la vie éternelle. D'où vient à l'homme cette vie ? Qui la lui communique ? Qui l'entretient, la développe et la fait s'épanouir enfin dans la révélation de la gloire ? Ecoutez Jésus -Christ : Celui qui me mange aura la vie en lui; et encore : Comme moi-même je vis par mon Père, celui-là vivra par moi; je serai sa vie, il pourra dire : « Je vis, mais ce n'est plus moi, c'est Jésus-Christ qui vit en moi. » « Celui qui me mange.... » c'est donc le moyen merveilleux proposé à l'homme par la sagesse, la puissance et la bonté de Dieu : nous serons nourris d'un aliment tout divin, .cet aliment soutiendra notre vie divine et nous remplira d'une force, d'une beauté, d'une grandeur surhumaines; nous serons remplis de toute la plénitude de Dieu. Or ces magnifiques et tout divins effets supposent nécessairement le sacrifice. C'est sur l'autel du sacrifice que la Victime est prise pour être mangée : la manducation de la Victime est le complément du sacrifice, son entière consommation. « Nous avons un autel, dit saint Paul, dont la Victime ne peut
» D. Thom. Oimscul LUI, art. 18.
pas être mangée par ceux qui s'astreignent au culte du tabernacle, » à la religion Mosaï que abro<: ée et répudiée. Qu'est-ce à dire, sinon que pour nous, les fils de la loi nouvelle, la Yictime de l'autel s'offre à être mangée ? Avance, ô chrétien, divine créature ; la Yictime est amenée sur l'autel, elle y est immolée; « l'Agneau est comme tué, » viens en prendre ta part, viens « te nourrir de l'autel ;» c'est ainsi que par le sacrifice et la Victime qui y est offerte, nous nous unissons parfaitement à Dieu; Spiritus hominis perfecte Dco imilin'. Saint Thomas ajoute : Quod maxime erit in gloria, « ce qui s'achèvera et se consommera dans la gloire ; » c'est alors que la manducation de la Yictime sera parfaite, complète ; alors que « Dieu sera tout en tous ,» et que tous nous serons changés par cette nourriture divine en d'autres Jésus-Christ, étincelants de son éclat, couverts de sa gloire, heureux de sa béatitude et associés intimement à son éternel triomphe : Quod maxime erit in gloria.
La quatrième puissance de la Croix est une puissance de rédemption. Jésus-Christ venant en ce monde pour nous sauver nous trouve engagés dans la plus effroyable servitude ; servitude double qui livre l'homme sans espérance à son péché d'abord, puis, par une conséquence nécessaire, à la justice de Dieu. L'homme est l'esclave de son péché : il le sert, il en subit les flétrissures, il ne s'en peut dégager, qui facit pcccatum servits est peccati, « celui qui commet le péché est l'esclave du péché. » Liens terribles ! joug écrasant 1 l'homme dominé par son péché, enchaîné et tiré violemment à l'abîme, n'oppose plus qu'une résistance amoindrie : tout échoue, tout est emporté,tout est insuffisant à sauver l'horame : il pousse dans cette affreuse servitude des
l'expiation 229
.;ris pitoyables, Malheureux homme que je suis ! qui me délivrera ? Rien ne répond à sa plainte, nul être n'a la force ni la volonté de le délivrer. C'est alors que vient à lui l'Homme-Dieu, assez puissant pour le retirer d'esclavage, assez bon pour l'entreprendre. Et que fit le Rédempteur ? Il acheta l'esclave ; il l'acheta au péché d'abord, il l'acheta ensuite à la justice divine. Cette implacable justice ne voulait en aucune manière se relâcher de ses droits : l'homme avait péché, l'homme devait mourir. Sine sanguine non fit remissio. Le Christ mourut. Il paya de son sang la rançon de l'esclave, et c'est en donnant pour lui un prix aussi infini qu'il lui procura une rédemption aussi surabondante *.
IL— Donnons avec saint Thomas quelques développements à cette dernière idée, examinons en détail les diverses servitudes auxquelles le péché nous soumettait et dontla Rédemption de Jésus-Christ nous délivre. Voici comment, pour employer une parole de l'Écriture, « l'abîme appelait l'abîme, » et comment nous roulions de l'un jusqu'à l'autre pour nous briser éternellement dans leurs profondeurs. Tombé dans le péché, de là dans l'inimitié de Dieu, le délaissement de sa grâce et l'épouvantable attente de sa justice, l'homme est préci-
» Passio Christi fuit sufliciens et superabundans salisfaclio pro peccato et reatu generis humani; ideo ejus passio fuit quasL quoddam pretium, per quod liberati sumus ab utraque obligatione, nam ipsa salisfaclio qua quis satisfacit sive pro se sive pro alio, quoddam prelium dicilur,quo se redemit a peccato et a pœn.i. (D. Tlioin. Opuscul. LUI, art. 18 ; — D. Thom. Sum. theolog. p. III, quaest. XLvni, art. 4 ; — D. Thom. Comment. inEpist. ad Eplics. cap. I.)
pité dans un second abîme,sabit une nouvelle tyrannie, celle du démon qui en fait sa proie et son jouet et le couvre des stigmates de sa propre perversité. Esclave du péché, esclave du démon, « sans Dieu, sans Christ, sans espérance, » que reste-t-il à l'homme que « le feu jaloux » qui dévore les ennemis de Dieu dans un supplice éternel ? Après l'esclavage du péché, après la tyrannie du démon,renfer s'ouvre pour un malheureux obstiné à outrager Dieu et incapable d'effacer jamais son outrage. C'est au fond de cet immense abîme que Jésus-Christ trouve l'homme déchu ; c'est de cette triple servitude du péché, du démon et de l'enfer qu'il le délivre par l'effusion de son sang.
i. Notre délivrance de l'esclavage du péché fut opérée par la Passion de Jésus-Christ : Passio Christi, dit saint Thomas, est propria causa i^emissionis peccatoram. Et le saint Docteur développe ainsi sa proposition. Esclave du péché, l'homme l'était doublement et en deux manières. Il aimait ces liens honteux ; il ne pouvait secouer ces liens terribles. La délivrance trouvait donc deux obstacles, l'un en l'homme, l'autre dans la justice de Dieu : l'homme ne voulait pas échanger les chaînes du péché contre la glorieuse « liberté des enfants de Dieu, » la justice ne voulait et ne pouvait se relâcher do sa rigueur envers un coupable obstiné dans sa révolte, et qui joignait à son néant l'obstination de son crime. Pour briser ces doubles liens, il fallait agir à la fois sur le cœur de l'homme pour le fléchir et l'incliner vers Dieu ; sur la justice divine pour l'apaiser, en payant la dette de l'homme et en lui enlevant toute nécessité de punir. Quelle sera l'industrie de l'amour.? Quel moyen trouvera le Rédempteur pour obtenir d'un coup ces
l'expiation 231
ûeux résultats si difficiles? L'Écriture répond : lavit nos apeccatis nostris în sanguine sito, « il nous a purifiés de nos péchés dans son sang. » Il s'est montré sanglant, meurtri, « homme de douleurs, brisé pour nos crimes, broj-é pour nos iniquités'. » Du haut de sa croix, il a fait apparaître le spectacle émouvant de ses immenses douleurs, de son supplice subi par amour et de sa mort soufierte en témoignage d'une charité infinie. Spiral amorem! chante l'Église, « il respire l'amour; » il le provoque, il l'enflamme, il le rend véhément et irrésistible. Comment voir un dévouement semblable et rester endurci ? Comment contempler un pareil spectacle, les yeux secs et le cœur froid ? C'est à ce spectacle que le cœur de l'homme fut vaincu, que ses larmes coulèrent, que son âme fut changée et que, rejetant avec horreur la domination de ce péché qui versait le sang d'un ami et d'un père, il demanda à grands cris le joug du saint amour et le règne de son Sauveur crucifié. « La charité du Christ me presse, s'écria-t-il, sachant cela que si un est mort pour tous, tous étaient donc dans la mort. Et pour tous le Christ est mort. La conséquence sera donc que tous ceux qui ont reçu la vie, ne vivent plus pour eux, mais bien pour Celui qui pour eux est mort 2. » Voilà le glorieux esclavage de Jésus- Christ substitué au cruel et ignominieux esclavage du péché. Restait les exigences de la divine Justice à satisfaire et la redoutable indignation du Très-Haut outragé par l'homme à fléchir. Dieu le fut par le spec-
' Isaïc. — ^ II Corinth. — ' Passio Christi est propria causa remissionis peccatorum : primo quidem per modum provocanti3 ad caritatem : per caritateni autem consequimur veniam peccatorum. (D. Thom. Sum. Iheolog. p. III, queest. xlix, art. 1.)
tacle de la croix, par la voix du sang d'un fils, par la vue de sa soumission, de sa douleur, de sa contrition immense, de son expiation infinie. Un Père voyait son Fils innocent expier pour ses autres fils coupables; il entendait le cri suprême de son amour où se résumaient toute l'œuvre de sa vie et l'effort de son sacrifice; 0 Père, pardonnez-leur! Pater, dbnitle illis! Comment eùt-il repoussé une telle prière adressée par un tel Fils et dans un pareil moment? Non certes! Dieu n'y restait pas insensible! «< Dieu était dans le Christ se réconciliant le monde, ne leur imputant plus leurs péchés. » A la demande de son bien-aimé Fils, « en même temps qu'il frappait, il ouvrait les bras aux hommes. Il rejetait son Fils et il nous ouvrait ses bras. Il le regardait en colère et il jetait sur nous un regard de miséricorde : Pater pour nous, ignosce pour lui. Sa colère passait en se déchargeant. Il frappait son Fils innocent luttant contre la colère de Dieu. C'est ce qui se faisait à la croix, » Œuvre immense ! Car ce n'est pas le péché originel, le péché de la race seule qui était effacé à la croix, toutes les prévarications ajoutées à ce crime primitif, tous les forfaits qu'avaient accumulés les siècles, tous ceux qui remplissent le présent, tous ceux que dérouleral'avenir, trouvent dans le sang de la croix leur divine amnistie' ; tous peuvent jouir du pardon, aucun criminel n'est repoussé, aucun coupable n'est trop chargé pour n'oser pas se présenter « au trône de la miséricorde, » à la
1 Cbristus sua passione nos a peccatis liberavit causal iter.id est, insliluens causam noslrae liberalioais ex qua possent qusecumque peccata quandoque remiti; vel prselerila, vel prsesenlia, vel fulura. (D. Thom. Sum. theolog. p. III, quœst. xlix, art. 1, ad icrlium.)
l'expiation 233
croix du Sauveur, d'où s'échappent à flots infinis les vertus qui purifient et transfigurent. Une seule chose est demandée de l'homme : la foi; non pas sans doute la foi stérile, mais la foi informée dans la charité, fécondée par les œuvres. « Car, dit saint Thomas, c'est par la foi que la Passion du Christ nous est appliquée, c'est par elle que nous en percevons les fruits, selon ce mot du grand Apôtre : Dieu Va fait pour nous propiliation à coniition d'avoir foi en son sang. Mais la foi par laquelle nous pouvons être lavés de nos fautes n'est pas la foi Informe, puisqu'une pareille foi peut coexister avec le péché ; c'est la foi à laquelle la chanté donue sa force, sa vie, sa forme, et ainsi la Passion du Christ nous est appliquée non-seulement quant à l'intelligence, mais aussi quant au cœur. Voilà la manière dont les péchés nous sont remis par la vertu de la divine Passion', »
Les suites de cette délivrance sont admirables. Par elle nous sommes réconciliés, par elle nous voyons les portes de l'éternité bienheureuse s'ouvrir devant nous. Et comment se fait cette réconciliation de l'homme pécheur avec son Dieu irrité? Nous l'avons vu plus haut et saint Thomas en recommence ainsi l'explication, insatiable,ce semble,de pénétrer toujours plus avant dans cessublimes mystèreset delesétudier partons leurs côtés différents. La Passion de Jésus-Christ enlève c le mur de séparation, » médium parietem macerix, en permettant à Dieu de pardonner le crime de l'homme contrit, humilié, brisé en Jésus-Christ sous les douleurs de l'expiation. La Passion de Jésus-Christ était de plus un véritable sacrifice, « un sacrifice de suave odeur, » qui
* D. Thom. Sum. iheolog. \. III, quœst, xux, art. I, ad
quialuiîi.
procurait à Dieu une gloire infinie, ouvrait son cœur, provoquait ses tendresses et ses miséricordes envers une terre, d'oii lui montait une liarmonie si douce et un parfum si délicieux <. La réconciliation ramenait h l'homme ses espérances perdues et lui rouvrait toutes les routes de sa divine destinée : si filii et hœredes, dit saint Paul ; reçu au baiser paternel, fait « enfant de Dieu, » l'homme du même coup est admis à l'héritage, u héritier de Dieu, cohéritier de Jésus-Christ 2. »
2, Après la servitude du péché, venait pour l'homme déchu la servitude du démon. Pour nous faire pénétrer l'effrayant mystère de cette servitude, saint Thomas en recherche à la fois l'origine et la nature, qui toutes deux laissent voir à quel degré de misère nous étions tombés. L'origine nous doit ôter tout espoir, car c'est à la fois l'homme, le démon et Dieu qui ont préparé le cachot et rivé les fers, où, d'Adam à Jésus-Christ, l'humanité ne cessa plus de gémir. L'homme s'était volontairement constitué le prisonnier et l'esclave du démon. Reniant Dieu, ne croyant plus à sa parole et refusant sa domination, l'homme s'était tourné du côté de Satan, l'avait pris pour confident, pour conseil et pour appui, et lui avait livré toute sa destinée. Satan possédait ainsi l'homme par la force d'un contrat ; il le possédait aussi par le droit de la guerre. Dans la lutte de l'Eden, l'homme était le vaincu et son vainqueur en pouvait
1 Passio Chrisli est causa recoaciliatiouis nostras ad Deum ia quantum est sacrificium Deo acceptissimum. Est enim hoc proprie sacrificii effectus, ut per ipsum placetur Deus. (D. Thom. Sum. theolog. p. 111, quaest. xlix, art. 4. — - Per passionem Chrisli aperla est nobis janua regni cœlestis. [D. Thom. Sum. theolog. p. tll, quœst. xlix, art. 5.)
l'expiation 235
faire sa légitime conquête. Quant à Dieu, abandonné par l'homme et se voyant proférer son ignoble rival, il laissait sa folle créature nouer ces liens abjects et douloureux, et choisir, au lieu du Père le plus tendre, un tyran sans pitié. Si l'origine de notre servitude montre ce qu'elle avait de fort et d'impossible à briser, sa nature ne découvre que trop l'horreur de la position où elle nous jetait. La puissance du démon sur nous était double, d'après saint Thomas'; il étendait sur ses victimes ses deux mains à la fois, in duobus consistit secundum duas manus ejus; par l'une, il les entraînait à la faute ; par l'autre, il les précipitait dans le châtiment ; par l'un de ces deux efforts, il avait attiré nos premiers parents dans le piège, la révolte et la chute ; par l'autre il poussait tout le genre humain à la ruine éternelle, le chassait comme un troupeau docile dans l'enfer et l'y retenait avec une invincible force. Jésus-Christ triompha de cette double puissance de Satan par une double victoire : l'une qui s'étend au péché, l'autre qui s'étend à la perdition età lamort éternelle. Parla première, après avoir effacé le péché d'origine, il conquiert sur le péché actuel deux décisifs avantages : il débilite les forces du démon, il augmente la, puissance et multiplie les secours de l'homme. Terrassé et brisé dans sa chute, Satan ne peut, comme il en avait autrefois la terrible
1 Potestas diaboli consistit in duobus secundum duas manus ejus : unam qua impellit ad peccatura ; alteram qua impellit ad supplioium. Secundum primam primes parentes et in eis totum genus humanum vicerat; secundum alteram omnes ad infernum trahebat et detinebat. Primam debililavit Christus, dura hostem vicit, et hominibus multa auxilia praeparavit. Secundam des» truxit in hominibus secundum suflicientiam, in membris veio suis secundum eflicientiam. (D. Thom. Opuscul. LUI, art. 18.^
liberté, se ruer sur ses victimes; il peut bien lesgagnef par iQsinuation,il ne les écrase plus comme auparavant. Et d'autre part, couvert de la protection du Rédempteur, marqué de son signe, oint de son onction, fortifié de ses sacrements, l'homme puise dans les mystères qui le rachètent une puissance qui le rend terrible au démon; « il revient des sacrements comme un lion, vomissant la flamme, et se montrant à Satan sous un aspect qui le terrifie. » Par sa seconde victoire sur Satan, sur le prince«qui possédait l'empire de lamort, » Jésus-Christ ferme l'enfer et détruit la mort. Il n'y aura plus désormais que pour les pécheurs obstinés qui se soustrairont volontairement à sa divine influence, que l'enfer restera béant et la mort efficace : pour tous les autres, pour les élus, l'enfer n'a plus de menaces et la mort n'est plus qu'un vain nom.
3. Le péché était efïacé, le démon était vaincu, la dette ancienne était acquittée, l'homme se trouvait par la Rédemption riche des trésors de Dieu, des « inscrutables richesses du Christ, en qui sont renfermés tous les biens ; » l'ennemi qui interceptait pour l'homme la route de l'éternité était en fuite, le chemin était libre et l'homme, fortifié par la grâce, pouvait s'y engager intrépidement. Que reste-t-il à conclure, sinon que la passion de Jésus-Christ qui efface nos crimes et terrasse notre ennemi, ferme aussi devant nous l'abîme des tourments éternels ? Ce dernier point fourmt au Docteur Angélique la matière des plus belles et dos plus profondes doctrines. La mort du Christ a opéré îe grand œuvre de notre délivrance : par cette mort nous sommes délivrés de l'enfer et introduits dans le ciel. La conclusion pratique s'impose d'elle-même : nous
l'expiation 237
obtenons ces magnifiques effets à la condition essentielle d'être unis intimement à cette divine mort, « cloués à la croix du Christ, » « portant sur nous la mortification du Christ, » « ensevelis avec lui dans la mort, » « mis en terre par similitude de sa mort. » « Sommes-nous morts avec le Christ, avec le Christ aussi nous ressusciterons? • Aussi un voile de mort recouvre-t-il tous les mystères, tous les sacrements, tout le culte chrétien : tout nous marque du sceau de la mort, et nous baigne dans le sang de l'Homme-Dieu. Le Baptême « nous ensevelit dans la mort ; » la Confirmation nous fait les soldats d'une lutte à mort, et nous apprend que « ceux qui appartiennent au Christ ont crucifié leur chair avec toutes ses convoitises ; » la Pénitence nous plonge dans les larmes et le sang de la divine agonie, et l'Euchafistie va prendre, pour nous la donner, notre part de la Victime offerte, « de l'Agneau comme tué, » comme brûlé au feu de la divine charité et présenté en nourriture à tous ceux qui ont assisté à sa mystique immolation. Cette nécessité de mourir avec Jésus-Christ,pour obtenir l'entier effet de sa passion, qui est l'entrée du ciel par la délivrance des supplices de l'enfer, nous ouvre l'intelligence d'un profond mystère*. Pourquoi
* Satisfactio Ghristi habet effectum in nobls la quantum incorporamur ei, ut membra suo capitl, membra autem oporlcl capiti confonnari. Et ideo sicut Ghristus primo quideni habuit gratiam in anima cum passibilitate corporis, et perpassionera ad gloriam immortalitalis pervenil; lia et nos qui sumus membra ejus, per passlonem ejus liberamur quidem a reatu cujuslibel pœnaî ; ita tamen quod primo recipiamus in anima spirilum adopUonis liliorum, quo adscribimur ad hœredilatera gloria?immorlalis, adhuc corpus passibile et morlale habentcs. (D. Tliom. Sum, Ihcolog. p. 111, qusest. xlix, art. 3, ad terlium.)
238 ciiAPrmE sjxièaie
la douleur dans le monde purifié et amnistié? L'homme souffrait quand il était coupable : rien de plus logique et de plus compréhensible; mais rentréen grâce, revenu à l'innocence primitive, pourquoi ne retrouve-t-il plus l'Eden d'autrefois? Et quand tout a changé pour lui^ pourquoi la douleur seule est-elle restée son immobile patrimoine et son inguérissable blessure? 0 douce et sublime raison ! 0 nécessité glorieuse de son incorporation au Christ triomphant dans ses souffrances et Rédempteur par sa mort ! Le chrétien souffre, et, dit saint Paul, « il se glorifie dans ses souffrances; » il y met sa plus solide gloire et sa plus ferme espérance, il crie à l'enfer, au monde, à la vie, à la mort, à tout adversaire, à tout ennemi, à tout persécuteur; que personne ne me moleste; je parle sur moi les sligmales du Christ Jésus * / Couvert de ce sceau, revêtu de ces livrées royales, nul n'a empire sur moi, nul ne me peut nuire, et «je suis fort parce que la douleur m'a brisé ! »
Une dernière proposition de saint Thomas résume tout l'enseignement qui précède. Utrum Christus debcat dici Rcdemptor ralione prœdiclœ liberalionis. « A raison de la délivrance dont il vient d'être question, Jésus- Christ doit-il être dit notre Rédempteur? » Voici la solution du grand Docteur où ses enseignements précédents sont réunis et condensés. « L'homme peut perdre la vie éternelle de deux manières : par le péché de nature ou originel dont la peine est la privation de la vision béatifique, et par le péché actuel, personnel, quand il est grave. Le châtiment qui suit la faute originelle, tous l'ont encouru : les uns l'encouraient seulement selon la souillure, les autres, ceux qui étaient
» Galat.
l'expiation 23'J
morts, l'encouraient selon la peine. De même pour lo péché actuel, les uns, vivant encore, en avaient la tache, les autres, décédés, en portaient le châtiment et étaient ce que nous nommons les damnés. Voici de quelle manière Jésus-Clirist fut Rédempteur selon la faute originelle : pour les vivants, il elTaça la condamnation chez tous ceux qui furent participants de sa Rédemption ,• pour les morts, il délivra de la peine tous ceux qui en étaient susceptibles. Voici maintenant quelle est sa Rédemption par rapport au péché actuel. Pour les vivants, il leur fournit de quoi effacer leur crimes et il leur prodigue tous les secours et tous les moyens de n'y pas tomber. Quant aux damnés, il est impossible qu'il devienne jamais leur rédempteur. L'intermédiaire essentiel par lequel l'homme communique à la Rédemption du Christ est la grâce et la charité ; or, immobilises dans le mal, perpétuellement éloignés de la charité et incapables de la grâce, les damnés restent entièrement étrangers au Rédempteur, et ne reçoivent rien de sa divine influence '. »
»t). Thom. Senlcnl. lib. llf,clisl. XIX, qucest, i, art. 3, solutio i
Entre l'expiation et la vie glorieuse, la liaison est intime, et saint Paul la marque ainsi : Il était Dieu, U ne jugeait pas que s'égaler à Dieu fût un vol pour lui : mais il s'est anéanti, prenant la forme de Vesclave, se faisant à la ressemblance de Vhomme et se manifestant soils les traits de la nature humaine. Il s'est humilié lui-même, devenu obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix. C'est pourquoi aussi Dieu l'a exalté et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom; et à ce nom de Jésus, tout genou doit fléchir au ciel, sur la terre et dans les enfers, et toute langue doit confesser que le Seigneur Jésus- Christ est entré dans la gloire de Dieu son PèreK
Cette fécondité et ces fruits magnifiques de la douleur du Clirist, saint Thomas nous les présente dans un article de sa grande Somme, qui fixera notre marche dans cette nouvelle étude et nous fournira nos divisions.
« Philipp. ii,G-10.
«' Celui qui, volontairement et pour de justes et bons motifs, s'est privé de ce qu'il avait droit de posséder, mérite, comme récompense de sa magnanime volonté, de recevoir plus que ce dont il s'était volontairement privé. Or le Christ, dans sa passion, s'était condamné à quatre grandes humiliations. Il s'était d'abord soumis à une condamnation et une mort qui n'étaient pas faites pour lui. De plus, son très-cher corps avait subi l'humiliation du sépulcre, et son âme était descendue aux plus basses régions de la terre J. Sa passion avait été remplie d'opprobres, d'humiliations, d'ignominies de toutes sortes. Enfin, durant le cours de cette passion, il s'était livré volontairement aux sentences des hommes, et avait éprouvé l'iniquité de leurs tribunaux. Ces quatre humiliations méritaient et obtinrent quatre gloires correspondantes. A l'humiliation de sa mort correspondit la splendeur de sa. Résurrection. L'obscurité du sépulcre et l'horreur des régions infernales lui méritèrent l'éclatant triomphe et les pompes divines de son Ascension. Aux humiliations et aux avanies qui s'étaient, durant sa passion, multipliées sans mesure, succédèrent les honneurs les plus infinis, alors que Dieu, « le ressuscitant d'entre les morts, le fit asseoir à sa droite dans les cieux, l'élevant au-dessus de toute Principauté, et de toute Puissance, et de toute Domination, et de tout nom qui est nommé, non-seulement dans le siècle présent, mais aussi dans le siècle futur; et lui soumit tout, plaça tout sous ses pieds et le donna lui-même comme tète à toute l'Église ^ » Quatrièmement, sa formidable puissance judiciaire lui donne, par un glorieux retour, déjuger ses juges et de tout soumettre à son tribunal ; « tous,
1 Epbcs. — * Ephes.
.loiis comparaîtrons devant le tribunal da Christ '. » A ces quatre exaltations, joignons-en une cinquième qui couronnera l'œuvre divine et consommera la glorification de l'Homme-Dieu; « Dieu, dit saint Paul, le donne pour tête à toute VÈglise. Jésus-Christ devient le centre auquel tout se rattache, le Médiateur universel, le Pontife de religion, de rédemption et de gloire, dont le ciel retire tous ses honneurs et la terre toutes ses grâces.