L'EXPIATION
Jésus-Christ fut double, comme nous avons pu déjà le remarquer, le corps de la Victime, comme son âme, fut plongé à la fois dans un océan de douleurs. Saint Thomas formule ainsi la proposition qu'il développe ensuite par parties : Ces deux douleurs furent les plus grandes de toutes celles que Von peut souffrir dans la vie présente: — Uterque dolor in Chris to fuit maximus inter dolores prsesentis >vitx. Jésus-Christ souffrit en son âme tout ce qu'il est possible à l'homme de souffrir, et les souffrances dont sa chair fut à son tour torturée surpassent, elles aussi, toutes les autres souffrances corporelles. Quatre causes différentes donnèrent aux douleurs de l'Homme-Dieu cette suprême intensité : la nature des douleurs ellesmêmes, la nature du patient qui les souffre, la violence sans tempérament ni contre-poids avec laquelle elles sévissent, enfin le motif qui les amène et les fait supporter. La douleur corporelle fut en Jésus-Christ accrue jusqu'à une incompréhensible mesure, d'abord; ainsi que nous l'avons vu, par l'universalité des coups qui la causent et des plaies qui l'entretiennent et l'augmentent; puis ensuite par le genre de supplice qui permet aux douleurs d'atteindre leur plus haute intensité : de tous les supplices, celui de la croix, où les parties les plus sensibles du corps sont les plus torturées, est le plus intolérable, et les souffrances s'y accumulent à l'infini; enfin par la longueur du supplice qui n'éteint pas violemment le sentiment de la douleur, mais qui en laisse savourer toute l'amertume, ménage savamment les progrès d'une affreuse agonie, et recule longtemps la délivrance que la mort apporte avec soi. Quant aux douleurs de l'âme, il est plus aisé encore de se rendre compte de leur intensité. Nous l'avons vu plus haut, ' Jésus-Christ à la croix est le péeheur universel, il est
comme plongé dans les péchés du monde ; ils le couvrent, ils le pénètrent, ils s'incarnent en lui jusqu'à ne faire pour ainsi parler qu'un avec lui. Or, si David pouvait dire en s'ad ressaut à nous tous : delicta quis intelligit? « qui a l'intelligence de ce qu'est le péché <? » Cette ignorance qui nous laisse dans une sérénité relative ne peut s'appliquer à Jésus : il voyait le péché dans toute son horreur; il en pénétrait l'effroyable malice , sa vue s'épouvantait des laideurs et des aspects hideux du monstre, et ce spectacle eût suffi à lui arracher l'existence puisqu'il le rendait « triste jusqu'à la mort 2. » Nous voyons des saints, comme sainte Julienne et tant d'autres, tomber froids et inanimés à la seule annonce du péché ; que dut-il en être de l'âme de Jésus, qu'illuminait le torrent des clartés divines, qui pénétrait jusqu'à ses dernières profondeurs la malice du crime commis contre Dieu, et devant laquelle se dévoilaient en un seul immense spectacle les crimes de tous les hommes, les forfaits de tous les siècles? «La première cause des douleurs de l'âme de Jésus, dit saint Thomas, furent les péchés de tout le genre humain qu'il avait entrepris d'expier par sa Passion '. » Ces douleurs devmrent plus mortelles encore pour l'âme si aimante, si tendrement passionnée et magnanime de Jésus, quand il vit le crime spécial et l'irrémédiable ruine du peuple juif, au salut duquel il s'était si persévéï-amment dévoué. Puis, du milieu des Juifs se détachaient ses apôtres, ses disciples, cette foule qui avait tant joui de sa parole et de ses bienfaits, toutes ces âmes qu'il avait si souvent voulu » réunir sous ses ailes, » et qui, au moment suprême, au
* Psal, — - Mauh. — ' D. Thom. Swn. thcolog. p. II, q. xlvi, art. 6.
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lieu de lui témoigner leur gratitude et leur dévouement, le délaissaient, le reniaient, le trahissaient et peut-être se mêlaient aux furieux qui vociféraient contre lui des cris de mort*. » Une troisième source des douleurs de l'âme de Jésus lui fut commune avec tous les hommes dont il avait pris les crimes, et dont il partageait les malédictions. Or, pour l'homme déchu, le premier aspect de la mort est l'aspect d'un châtiment; sa saveur est l'amertume, et elle vient à lui connue la suprême malédiction. Delà cette horreur, ce tressaillement d'une indicible angoisse que nous cause son approche, ce déchirement profond qu'elle nous fait subir, en un mot, cette agonie épouvantable où elle nous jette, ces épouvantements de la mort dont parle l'Écriture. C'est le retentissement prolongé des tonnerres de la vengeance divine, c'est l'écho du mot terrible de Dieu à l'homme prévaricateur : morte moricris, « tu mourras de mort! » Cette malédiction, l'Homme-Dieu « fait pour nous malédiction, » voulut la subir comme toutes les autres, et, selon le mot de saint Paul, goûter la mort dans ce qu'elle a de plus amer et de plus rebutant. Lui aussi, comme tous ses frères, connut les terreurs de la mort, les désolations où plonge son approche, les angoisses, les défaillances, les douleurs dont elle forme son triste cortège et les plus cruels exécuteurs de ses arrêts. Tertio,causa fuit amissio vitœ corporalis quœ naturaliter est horribilis humanx naturse-. Des esprits étroits qui ne pressentent pas même les profondeurs du mystère de l'Incarnation et les merveilleuses réalités de l'expiation divine, s'étonnent et peut-être se scandalisent secrète-
> D. Thora. toc. citai. — « D. Thora. Sum. theolog. p. III, qua:-st. xlvi. art. 6.
158 CHAPITRE SIXrÈMB
ment de la prière de Jésus au jardin des Olives : « Père! faites que ce calice s'éloigne de moi ! » Ils n'ont rien compris aux sublimités du plan divin; ils se sont fait un Christ de fantaisie qui n'est ni celui de la puissance île Dieu, ni celui de l'amour Le Christ, tel que l'a fait la sagesse et la bonté divines, est le Christ « frère de l'homme, » fils de la même race déchue, hôte du même exil, tributaire des mêmes détresses, portant dans sa poitrine le même cœur, ressentant en lui les mêmes angoisses, et « participant à tout ce qui est de l'homme, » « moins le péché.» De là cette terreur devant une mort qu'il subissait néanmoins avec d'incroyables élans de désir; de là ce suppliant appel à son Père : Que ce calice s'éloigne de moi ! De là encore cette prière dont saint Paul nous révèle le secret : « Durant les jours de sa chair, il offrait avec un grand cri et des torrents de larmes des supplications et des prières au Dieu qui le peut sauver de la mort. » — Jusqu'ici, nous n'avons fait que considérer les douleurs en elles-mêmes pour y trouver les diverses causes de leur intensité. Mais ce n'est là qu'un des côtés de la question, si la nature des douleurs explique leur intensité, il importe bien plus encore de connaître le degré de sensibilité chez celui qui les souffre et dans l'âme et dans le corps'. La sensibilité croît avec la perfection de l'organisme, l'exquise délicatesse des sentiments, la force, l'intelligence, en un mot le fini d'un être dans les éléments qui le composent et l'ensemble qui le constitue. Or, remarque saint Thomas, tout ce qui sort immédiatement des mains divines et a été travaillé par ses soins, revêt une perfection supérieure, et par suite une délicatesse plus
»D. Th. Sum. theolog, p. III, quîcst. xlvi, art. 6.
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exquise et une plus puissante sensibilité. Jugeons sur ce principe de ce que devait être la chair immaculée du Glirist, ce corps dont Marie, la plus pure des vierges, avait donné la substance, et que l'Esprit-Saint tout seul avait travaillé de ses mains. Combien parfaite était sa complexion, combien délicat tout son organisme, par suite combien sensibles tous ses membres à la moindre impression de la douleur^. Quant à sa sainte âme, elle était capable, dit saint Thomas, de percevoir avec une force et dans une plénitude inouïes, toutes les causes de la douleur : toutes s'y imprimaient à fond et y creusaient de larges sillons, toutes y avaient les plus puissants contre-coups, toutes y pouvaient causer, quand Jésus les laissait agir, les bouleversements, les troubles, les défaillances, les désolations les plus effroyables. Anima secundum vires interiores ef/icacissime apprehendi, omnes causas tristitiœ. Quels redoublements de douleur causent chez nous, quelque déformés que nous fasse la déchéance, la sensibilité et la délicatesse de la nature ! Quelles angoisses l'inquiétude apporte à une âme aimante quand le danger de ce qu'elle aime est pressenti ! Dans quel accablement et quelle tristesse douloureuse la trahison d'un ami peut jeter une âme loyale et un cœur généreux ! L'homme d'honneur, le gentilhomme^ comme disait notre vieille langue française, disparue avec les réalités quelle avait à exprimer, combien souffre-t-ilplus d'une insulte que l'âme vulgaire et basse, habituée à lancer le grossier lazzi et à le recevoir ? Quelle perception plus puissante de la douleur donnent la richesse et la perfection de la nature, même parmi nous, les fils dégénérés de l'exil, les êtres découronnés
1 D. Thom.
et avilis par la déchéance? Jugeons sur ce principe de ce que dut être en Jésus-Christ la perception da la douleur. Quelle âme plus délicate? Quelle nature plus tendre et plus sensible ? Quelcœur plus magnanime? Quelle pensée plus pénétrante et quelle plus juste appréciation de toutes choses? Jésus-Christ ressentait donc toute injure, tout mauvais procédé, toute grossière j)arole, avec une vivacité pénétrante dont nous ne pouvons avoir nulle idée. — La troisième cause de l'intensité des douleurs en Jésus-Christ, fut que ces douleurs y sévirent sans tempérament ni mélange de consolation d'aucune sorte, l'agniludo doloris Christl patienlis, dit le Docteur Angélique, potest considerari ex doloris puritate. Dans les autres martj-res, tout n'est pas également envahi par la douleur : quelque allégement se mêle pour la tempérer à la violence de la souffrance; l'âme verse sur la partie inférieure quelque rayon consolateur, et si l'orage rend une partie du ciel chargée d'obscurité et de menaces, l'autre est plus sereine et jouit encore de quelque clarté. En Jésus-Christ l'effroyable tempête de la douleur envahit également tout son être. Car, dit saint Damascène, Jésus-Christ permit à chacune de ses puissances de percevoir les douleurs qui lui sont propres et dans la plus large mesure qu'elles pouvaient comporter. L'intelligence, le cœur, la volonté, l'imagination, le corps, toutes les parties du corps, tous les sens, portaient leur plus écrasant fardeau, et, absorbés, dans leur propresouffrance, ne pouvaient se prêter un mutuel rppui.— Saint Thomas nous marque, dans une quatrième réflexion, la dernière source d'où jaillissait pour Jésus la plénitude de la douleur. Sa douleur était une douleur infiniment réfléchie et voulue par son Père et par lui : voluit conlerere euw, dit l'Écriture, en parlant
* l'expiation 161
du Père, « Il voulut le briser. » I-^t quant à Jésus-Christ lui-même, l'Écriture est pleine d'expressions comme celle-ci : tradidit semetipsum, « il s'est livré lui-même,» qui marquent la volonté absolue, la détermination pleine et sans réserve de se dévouer à la douleur et à la mort pour réparer la gloire divine et sauver le monde coupable. L'œuvre était immense et en une certaine manière participait à l'infini. Les moyens déterminés par la divine Sagesse devaient être proportionnés au but à atteindre et à l'immensité de l'œuvre à accomplir; or ce raoyenétait la douleur; elle fut donc immense, incommensurable comme le résultat qu'elle voulait produire; aussi est-ce de cette douleur extraordinaire et inouïe que l'Homme-Dieu parle dans l'Écriture quand il dit : f Yovez s'il est une douleur comme est ma douleur! ^ »
3. Jusqu'ici nous nous sommes attachés à des considérations générales, à une vue d'ensemble des douleurs de l'Homme-Dieu, mais deux points spéciaux réclament une attention plus particulière et une étude plus suivie : c'est, dans la passion du Sauveur, le mystère de sa tristesse, et l'immensité de ses humiliations. Arrêtons-nous donc avec saint Thomas devant l'Homme- Dieu « triste jusqu'à la mort, » devant la Victime de l'orgueil de l'homme perdue et engloutie sous un océan de hontes et d'ignominies.
1 Potest considerari magnitudo doloris Cliristi patientis, ex hoc quod passio illa et dolor a Christo fuerunl assumptae voluntarie. propter iinem liberationis hominum a peccalo : et ideo taatam qnantUatein doloris assumpsit quai esset proporlionata magni- Ludini fruclus qui inde soqucbatur. (D. Tlio.n. Suin. tlieolog. p. III, quœst. XLVi, art. 6
162 CHAPITRE SIXIÈME *mp^ -'
Que l'âme de Jésus pût être triste, nous traitons plus loin cette question toute théologique; rappelons-nous ici que Jésus-Christ avait pris notre nature dans toute sa vérité, et la réalité poignante de son expiation et de sa douleur, et que, la tristesse étant l'une des plus ordinaires et desplus communes de nos expiations, l'Homme de douleurs qui prenait sur lui nos <> infirmités, » ne pouv^ait négliger la première et la principale, celle qui brise le plus l'âme humaine et lui fait un plus cruel martyre. Sans doute Jésus-Christ ne cessa jamais de jouir de la vision béatifique, mais il savait bien la route que prenaient ces torrents de volupté divine pour s'épancher sur la partie inférieure de son âme, et pouvait, quand il le voulait, en interrompre le cours, et les refouler dans la partie supérieure, pour laisser l'autre en proie aux détresses de l'humanité'. Notre but est ici de contempler simplement et sans recherche scientifique, la tristesse dans l'âme du Sauveur. Nous
1 Quia Christus voluntarie assumpsit naturam nostram, ut per eam nos redimeret, ideo lalem assumpsit qualem oportuit esse ad fineni rederaptionis nostrse : iinde quainvis in aliis beatis per quamdam redundantiam ex glorificatione superiorum virium gloricentur eliam inleriores, et ex gloria animœ descendat gloria corporis : tamea in Christo non fuit sic; quia gloria ejus quae ineràt ei secundum fruilionem, non impediebat passibilitatem animée ejus secundum quod erat pars huraanaî naturae ; et similiter laetiLia quae inerat in superiori parte per fruitionem, non redundabat in inferiores; et ideo cum accidebat aliquid contrarium delectalioni inferiorum partium, erat de eo tristitia. Sedtamen allier in ipso et in nobis quia in nobis inferiores vires non sunl perfecte subjectse rationi; et ideo quandoque prc-eler ordinem ralionis insurgunt in nobis passiones trislitiœ, quas quidem virtus refrccnat in virtuosis, sed in aliis eliam rationi praevalent. Sod
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venons d'entendre sa douloureuse parole : « Mon âme est triste jusqu'à la mort ! » et nous nous arrêtons devant le spectacle de cette âme plongée dans la plus affreuse désolation. En quatre mots l'Évangile présente un insondable abîme à notre regard affrayé, et le Sauveur, défait et chancelant, nous en laisse pressentir l'horreur quand il dit : mon âme est triste jusqii'à en mourir ! Voici comment l'Evangéliste achève la révélation qu'une immense douleur vient d'arracher à l'Homme-Dieu : Jésus commença à ressentir la peur et rennui, la tristesse et la désolation. La doctrine entière de saint Thomas sur la tristesse de Jésus-Christ repose sur cette affirmation absolue : « Pour satisfaire aux péchés de tous Tes hommes, Jésus-Christ voulut souffrir la quantité de douleurs la plus extrême que l'âme humaine puisse supporter '. » Et pour en donner quelque idée, il procède, comme lorsqu'il traite ea général de la divine passion. La somme de douleurs qui envahit une âme se mesure à trois circonstances : Co
la Christo nuriqùâm surgebat motus tristitise nisi secundum dictamen superioris ralionis, quando scilicet dictabat ratio quod sensualitas tristaretur secundum convenienliam naturae suse; et ideo non fuit in eo tristitia rationem pervertens, nec fuit necesearia, sed volunlaria quodammodo. (D. Thom. Sentent. 11b. IIIi dist. XV, quaest. ii, art. 2, solutio J.)
Hoc modo fuit timor in Christo per eumdem modura sicut et de tristitia et ira, in quantum scilicet ex dictamine rationis et Deitatis adjunctse, appetitus sensibilis refugiebat ea quse sunt sibi contraria. (D. Thom. Sentent, lib. III, dist. XV, queest. ir, art. 3.)
^ Christus, ut satisfaceret pro peccatis omnium hominum, assumpsit tristitiam maximam quantitale absoluta, non tamen excedencem ree:ulam rationis. (D. Thom. Opuscul. Z,///, art. 18.)
qu'est cette douleur, ce qu'est celui qui la souffre, ce qui pourrait la mitiger et ce qui au contraire lui laisse toute son amertunae. Ce que fut la tristesse de Jésus- Christ ? Comprenons-le aux objets qui la causent. Saint Thomas en compte trois : Les péchés d'abord : les péchés innombrables qui le recouvrent, le pénétrent, font de lui comme une créature abominable et maudite : factus pro nobis maledictum* . Se voyant enveloppé de ces infamies et comme transfiguré dans ces crimes, Jésus-Christ se fait horreur à lui-même, et ne se regarde qu'avec terreur et dégoût. Au sentiment de ses crimes, puisqu'il les a faits siens , Jésus ajoute l'amertume inénarrable d'en subir le châtiment de Dieu. Son Père ne lui montre plus qu'un visage irrité, le ciel est fermé sur sa tête; il est livré seul et sans appui à l'horreur de l'expiation. Voilà cette voix désolante de SCS péchés dont il parle si douloureusement, et qui éloigne de lui le salut ; voilà ces flots d'amertume qui passent sur sa tête et la recouvrent et ne le laissent plus respirer un moment; omnes fluctus lui transienint super me. Puis à la douleur du péché s'ajoute la douleur immense de la perte des âmes, et entre toutes celles qu'il avait tant aimées : ce Judas dont il avait fait son apôtre, ces foules de Judée dont il avait fait sa société si chère, tout ce malheureux peuple juif auquel il avait prodigué ses sueurs, ses efforts, sa vie ; et derrière C3 peuple, l'innombrable multitude des pécheurs dont il entendait les cris de fureur, les blasphèmes et les outrages, et pour lesquels il allait mourir ! Enfin c'est cette mort épouvantable qui se dressait devant lui dans toute son horreur; et ici deux traits transperçaient sa
» D. Thom. Opuscul. LUI, arl. 18
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sainte âme : la perte d'une vie qu'il savait si grande, si précieuse, si divine, amissio vitae, dit saint Thomas, quam maxime dilcxU proplcr ejus dignitalcm; puis la perte de cette vie dans un effroyable appareil de tortures et d'ignominies. — Après ce qu'était la douleur, il fout ^considérer ce qu'était le patient'. Plus l'âme est sensible, plus y est vive l'impression de la tristesse, car plus y est senti le mal qui en fait l'objet. Jésus-Christ se voyait privé de tous les biens et devenu la proie de tous les maux, et cette privation comme cette possession affreuse et cet assemblage inouï de douleurs, il les ressentait avec une vivacité et une énergie proportionnées à la perfection de son âme. Aussi tout se tourne pour lui en un inexprimable supplice ; ce Père qu'il chérit et qui détourne sa face ; ce ciel où est son repos
1 Secundo perpenditur raagaitudo hujus tristiliœ ex aninice perceptibilitate. (D. Thom. loc. citât.) — MagniLudo hujus Iristitiae perpendL potesl ex tribus. Primo quidem ex causalitale ipsius, quse fuit proptcr tria. Primo quidem omnia peccata generis liumani pro quibus satisfaciebat, unde in Psal. XXI Longe a ialute mea vcrba deliclorum meorum. Secundo specialiter casus iudœorum et aliorum in morte ejus delinquentium, et pra3cipuc scandalum discipulorum. Tertio amissio vitse, quam maximo (lilexit propter ejus dignitatera, unde et in persona Christi dicitur Jerem. xii, Dedi dileclam animam meam in manus inivucorum. Secundo perpenditur magnitude hujus tristitiae ex anima? perceptibilitate : ipsa enim anima ellicacissime appre lendit onnes causas tristitiœ. Tertio perpenditur magnitude hujus ti islitiœ ex ejus puritate : nam in aliis mitigatur tristitia inlerior, cl eliam dolor exterior ex aliqua considérations rationis pcr <iuamdam derivationem seu redundantiam a viribus superioribus al inferiores : quod in Christo patiente non fuit, quia unicuique IHjrmisit agere quod sibi proprium orat. (D. Thom. Opuscid. LUI, ail. 18)
et sa gloire, et qui le repousse avec une sorte d'horreur; ces âmes dont il est si infiniment épris, dont il connaît la beauté divine, dont il recherche l'amour, dont il ambitionne avec ardeur la possession, et qui l'accueillent avec les froideurs de l'indifférence ou le chassent avec les brutalités de la haine et du mépris ; cette œuvre à laquelle il a tout sacrifié et pour laquelle il meurt, et qu'il voit assaillie de tant de côtés, frappée de tant de coups, désolée de tant de pertes ; ce salut du genre humain payé si cher et dev^enu pour un si grand nombre d'une complète stérilité... A côté des biens dont il est privé, Jésus ressent avec une force inouïe le mal qui l'environne et l'accable : le péché, les supplices, la honte, l'ignominie, tout une coupe pleine des terreurs et des malédictions divines, enfin la mort, la mort au milieu d'affreux supplices, entre deux scélérats, devant une multitude furieuse, après une lente et cruelle agonie. — Enfin l'immensité de la tristesse dans l'âme sainte de Jésus se mesure à cette circonstance qu'elle y fut sans aucun mélange d'allégement et de consolation ; c'est une tristesse pure, comme parle saint Thomas ; tertio perpendUur hujus tristilix magnitudo ex ejus puritate. Rien, ni au ciel, ni sur la terre ne console Jésus et ne tempère la désolation où il est plongé. La terre est froide et muette ; elle sommeille, insensible à ses angoisses ; le ciel est armé de foudres et ne répond à ses gémissements et à ses plaintes que par les coup.:redoublés de la vengeance. Dans les autres âmes en proie à la désolation, des hauteurs de la raison tombent sur la sensibilité quelques considérations qui allègent, quelques rayons qui percent l'horreur de la nuit. En Jésus Christ, il n'en fut rien. Du sommet jusqu'aux dernières profondeurs de son être, de la tête jusques aui
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pieds *^ selon la parole du Prophète, rien n' était plus sain en lui; de toutes les parties à la fois ne lui revenaient que des réponses de mort. La tristesse, la terreur, la désolation, l'ennui, portés chacun à son comble mêlaient leurs amertumes et confondaient leurs obscurités. « Maintenant, dit-il, mon àme est troublée, >• nunc anima mea turbala est -. Il est troublé sans mesure par quatre passions difïérentes ; par l'ennui, par la crainte, parla tristesse et par la langueur : Cœpit txdere et pavere, et constristari et mœstus esse^. « L'ennui jette l'âme dans un certain chagrin qui fait que. la vie est insupportable et que tous les motnents en sont à charge; la crainte ébranle l'âme jusqu'aux fondements par l'image de mille tourments qui la menacent, la tristesse la couvre d'un nuage épais qui fait que tout lui semble une mort; et enfin cette langueur, cette défaillance, c'est une espèce d'accablement et comme un abattement de toutes les forces. Voilà l'état du Sauveur des âmes allant au Jardin des Olives, tel qu'il est représenté dans son Évangile Représentez-vous ce divin
Sauveur sur lequel tombent tout à coup les iniquités de toute la terre ; d'un côté les trahisons et les perfidies, de l'autre les impuretés et les adultères, de l'autre les impiétés et les sacrilèges, les imprécations et les blasphèmes, enfin tout ce qu'il y a de corruption dans un3 nature aussi dépravée que la nôtre. Amas épouvantable ! Tout cela vient inonder sur Jésus-Christ*. » Toutes ces eaux pénètrent son àme, toutes ces amertumes la remplissent, toutes ces horreurs la saisissent et la bouleversent jusque dans ses fondements ; et
1 Isaïo. — 2 Joan. — " Marc. — '• Bossuel, l^f So'iHon pour h Vendredi Haiut.
bientôt la tempête se fait si horrible, la douleur monte jusciu u de telles extrémités, qu elle produit cet épuisement et cette agonie où Jésus-Clirist prélude aux angoisses et aux tortures de sa mort.
A l'immensité de la tristesse s'ajouta l'immensité de l'humiliation : c'est, comme nous l'avons remarqué plus haut avec saint Thomas, le second caractère spécial de la passion du Sauveur. Il y fut « triste jusqu'à la mort, » il y fut « anéanti, » et perdu dans la plus étonnante humiliation. Saint Thomas prend cette humiliation à ses trois sources principales : ignominie du Ueu, ignominie du supplice, ignominie de la société. Ckristi passio igaominiosa fait, tum proptcr ignominlosumlocum : tum propter ignomiiiiosiim suppliclum : tum propter ifjnomlniosum consortium *. Le lieu c'est Jclhsemani: c'est Jérusalem; c'est le Calvaire: trois théâtres où s'accumulent les hontes, les avanies, les ignominies de toutes sortes. A Jethsemani, Jésus devenu tout à coup pécheur et condamné se trouve devant la Majesté de son Père, et n'ose lever vers lui des yeux qu'une solidarité mystérieuse couvre des hontes du crime et des flétrissures de l'infamie. « Le voilà prosterné et abattu, gémissant sous ce poids honteux, n'osant seulement regarder le Ciel, tant sa tête est chargée et appesantie par la multitude de ses crimes, c'est-à-dire des nôtres qui sont véritablement devenus les siens 2. .. A Jérusalem, il est, comme il l'avait prédit lui-même, hué, bafoué, meurtri de coups, flagellé, couvert d'avanies de toutes sortes, traité comme un criminel, comme un scélérat, comme un fou ; on le fouette au sang, on le souftiette au visage, on l'accable sous toutes Joa
' 13. Thom. OpusciU. Uîlinn. 58. - « Bossuot. .
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accusations, on l'accuse de tous les crimes, on le couvre de boue et de crachats, on le pousse et on le chasse, comme un malfaiteur ou plutôt comme une bête malfaisante, à travers les rues de la ville; il est traîné de tribunaux en tribunaux par tout un peuple qui le charge de malédictions et demande sa mort à grands cris. Au Calvaire, comme en un vaste océan, toutes les eaux de l'humiliation se réunissent pour l'ensevelir tout entier. Il ne pouvait pas subir dans sa chair trois fois sainte la corruption du tombeau ; et c'est de lui qu'avait parlé le prophète : vous ne laisserez pas, ô mon Dieu, votre Saint devenir la proie de la pourriture. « Son sépulcre sera glorieux; » mais en revanche son Calvaire sera plein d'ignominie, et s'approchera autant qu'il sera possible de l'infection et de la pourriture de la mort. Le Calvaire est le lieu où sont décapités les condamnés : il est plein de l'horreur des cadavres et de la puanteur des corps qui pourrissent; tout y est ignominieux et horrible ; tout y respire le crime et le supplice, tout y est l'image de la malédiction et de l'infamie *, Telle est lignominie du lieu. Yoici celle du supplice. La croix était un objet d'horreur et de honte au monde entier. L'homme à qui il restait quelque dignité au milieu même du déshonneur de sa condamnation et de son supplice, ne mourait pas sur la croix ; la croix était pour cette race viîe et dégradée qu'on nommait les esclaves, auxquels la société antique déniait la dignité, les droits,
* Exlra portam et extra urbem loca sunt la quibus capita danu
natorum truncantur, id est decoUatorum : et Calvarise suinpsere noaien. Propterea autem ibi crucilixus est Jésus, ut ubi era4 juias aroa damnalorum ibi erigerenlur vexilla martyrum. (D. Th Uiiuicul. ml, arl. 18.)
presque la nature de l'homme, et classait dans un rang intermédiaire entre Thomme et la bête. L'Orateur Romain, on s'en souvient, poussait en face d'une croix où un citoyen de Rome avait été suspendu, son cri sublime d'étonnement et d'indignation, tellement il était inouï qu'un homme libre passât par ce supplice des esclaves et des déshonorés^. Chez le peuple juif, une parole du Deutéronome jetait sur le supplice de la croix plus de déshonneur encore en l'enveloppant dans une malédiction antique : malediclus omnis quipendet in ligno, « Maudit soit tout homme qui est suspendu au bois. » Aussi n'était-ce pas sans une terreur profonde et un immense dégoût, que le Juif voyait pendre une victime à la croix ; on y attachait les criminels les plus insignes et les êtres les plus dégradés. Ce fut la troisième ignominie du supplice de Jésus, l'ignominie de la société : ignominiosum consortium. Dans toute sa passion, Jésus-Christ ne cessa pas d'être accolé à des misérables et à des scélérats. Au Jardin des Olives, son affreuse agonie est causée par la multitude des criminels de tous les temps et de tous les lieux qui l'assiègent, le pressent, le surchargent de leurs forfaits, et le transforment en leur ressemblance. Au prétoire, Pilate fait des efiforts pour donner la préférence à Jésus sur un insigne bandit et n'y peut réussir. A la croix, Jésus meurt entre deux larrons condamnés pour leurs crimes ^. 0 abaisse-
* Hbgc pœna cseteris abjectior et ignominiosior fuit. Et ideo in Deiileronomio dictum est quod suspeasus iii vespera deponeretur. (D.Thom. Opuscul. LUI, art. 18.) — * Sicutpro nobis raalcdictiim cruels factus est Ghristus, sic pro omnium salute quasi noxius inter noxios crucilixus est. (D. Thom, Opuscul. LUI art. 18.)
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ment ! O abîme insondable d'ignominie ! 0 incompréhensible déshonneur d'un Dieu qui est à la fois toute majesté, toute gloire, toute splendeur ! « Pécheur superbe et rebelle, s'écrie Bossuet, regarde Jésus-Christ en cette posture. Parce que tu marches la tête levée, Jésus-Christ a la face contre terre ; parce que tu secoues le joug de la discipline et que tu trouves la charge du péché légère, voilà Jésus-Christ accablé sous sa pesanteur ; parce que tu te réjouis en péchant, voilà Jésus- Christ que le péché met dans l'agonie Que dirai-je
maintenant de vous, ô cœur du divin Jésus, accablé par l'infirmité; de nos péchés ? Pauvre cœur, où avezvous pu trouver place à tant de douleurs qui vous percent, à tant de regrets qui vous déchirent ' ? »
4. De profondes questions ont été à dessin négligées par nous. Nous voulions tout d'abord donner le tableau complet des douleurs de Jésus-Christ, sans le surcharger de questions théologiques qui en eussent brouillé l'ensemble et coupé la vue. Mais ces questions ont une telle importance et sont d'une telle profondeur, qu'il nous est absolument interdit de les laisser derrière, alors surtout que nous prétendons former cette étude de la doctrine de saint Thomas, le plus merveilleux explorateur de ces problèmes, et celui qui donna toujours les plus lumineuses et les plus solides solutions.
Comment souffre un Homme-Dieu ?
Cette question en suscite deux autres que voici. Jésus-Christ souffrait-il dans son âme tout entière? Comment expliquer la douleur dans une âme en possession continuelle de la vision béatifique?
* Bossuet, {e' Sermon pour le Vendredi Saint, le"" point.
Dans sa Grande Somme * , mais surtout dans son Opuscule L77/, le Docteur Angélique élucide admirablement bien cette question. Il commence par considérer l'âme dans son union avec le corps. Sous ce rapport elle était tributaire de toutes les douleurs du corps ; toutes avaient en elle un douloureux contre-coup et comme elle est tout entière dans chaque partie du corps, tout entière elle en ressentait les souffrances ; tout entière elle en porta les maux.
Mais, creusant d'avantage, nous voici en face d'une très-sérieuse difficulté. Comment la douleur put-elle trouver place dans l'âme de Jésus qui jouissait de la vision béatifique? Comment la joie et la tristesse, l'ivresse du bonheur, et la désolation mortelle dans la même âme du Sauveur ? Saint Thomas fait disparaître
1 Utrum passus fuit Christus secundum lotaraanimam? Notandum quod totum dicitur respecta partium-, partes autem animœ dicuntur potentiee ejus. Similiter considerandura quod duplex est passio animse una quidem ex parte corporis sive subjecti alla vero ex parle objecti.
Si igitur consideretur passio animEe Christi ex parte corporis, sic Iota patiebatur et secundum esseutiam et secundum polenlias: nam tola animse essentia co-njungitur corpori, ita quod tota est in toto, et tota in quab"bet parte ejus; et ideo corpore patiente tota anima secundum essentiam patiebatur -. in essentia vero animae omnes potentiœ radicautur; unde relinquitur quod, corpore patiente, quaelibel polentia quodaramodo patiebatur.
Si vero consideretur passio (anim.'e Christi ex parte objecti, sic non omnis potentia animae patiebatur, sed tantu.m vires inferiores quae circa temporalia operabantur : in quibus inveniebatur aliquid quod erat causa doloris. Et secundum hoc superior ratio non patiebatur ex parte sui objecti scilicet Dei, qui non erat ei causa doloris, sed delectationis et gaudii.
Similiter intelligendum est de fruiticne, quod in anima ootesl
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la difficulté en faisant observer que cette joie et cette tristesse n'avaient pas le même objet envisagé sous le même aspect. Gaudium fniitioms non contrariatur directe doloris passionis, quia non sunt de eodem. Nihil autem prohibct contraria eidem inesse non secundum idem. El sic gaudium fruitionis potest pertinere ad partem superiorem rationis per proprium actum, dolor autem passionis secundum suum ohjectum ^ . La partie inférieure était envahie par le torrent des douleurs humaines, mais dans une retraite inaccessible de la partie supérieure, la vision béatifique déroulait cependant ses magnificences et versait ses joies infinies. Ni le flot des douleurs ne forçait ce sanctuaire fermé et réservé ; ni le flot des joies divines ne pouvait plus avoir accès dans la région de lYime réservée à la souffrance et vouée à l'expiation. Non ficbat redundantia gloriœ a supcriori parte in inferiorem... nec e conversa superior pars animai impediebatur circa id quod est sibi proprium per inferiorem 2.
intelligi et secundum essentiam et secundum ejus potentias. Si autem intelligatur secundum essentiam, sic tota fruebalur in quantum est subjectum superiorl partis animée , cujus est frui divinitale ; ut sicut passio, ratione essentiee attribuitur superiori parti animae, ita etiam e converse fruitio ratione superioris partis anima attribuitur essentias. Si vero accipiamus totam animam ratione omnium potenliarum ejus, sic non tota fruebalur : nec directe quidem, nam fruitio potest esse actus cujuslibet partis animae, nec per redundantiam, quia dum Ghristus erat viator, non liebat redundantia glorise à superiore parte in inferiorem partem, nec ab anima in corpus. Sed quia nec e converso superior pars animse non impediebatiir circa id quod est sibi proprium per inferiorem, consequens est quod superior pars anima3 perfecte fruebatur, Christo patiente. (D. Th. Opuscul. LUI. art. 18.) 1 D.Thom. Suin. theolog.pAll, quaest.xLvi, art. 8, ad primum. — .« D. Thom. Sum, llieoiog. p. III, auœst. xlvi, art. 8.
III. — Jusqu'ici nous n'avons fuit que fegai-dcr la Victime traînée dans tous les supplices de l'expiation ; « l'Homme de douleurs » nous a montré « cette douleur qui surpasse toute douleur, » et cette passion dont nulle autre n'approcha jamais. Mais qui [donc le menait à ces supplices? qui le précipitait dans cette mer de souffrances où nous le voyons englouti? Trois mystères s'offrent à nous : mystère de perversité, mystère de charité: mystère de justice. Jésus-Christ est trois fois victime : victime de la plus horrible perversité : victime de la plus incompréhensible charité, victimede la plus formidable justice. Les hommes le poursuivent : plus que les hommes son véhément amour le pousse à la douleur et à la mort : au-dessus de tout, le Père pose sur ce Fils bien-aimé les iniquités de la terre et décharge sur ce K Pécheur » substitué à tous les pécheurs, les coups de ga terrible vengeance.
t. Nous ne dirons qu'un mot du déicide dont se chargea le malheureux peuple juif, crime horrible auque la Gentilité prêta son appui, et qui retombe à des degrés divers sur les grands et sur le peuple. Saint Thomas, après avoir affirmé que ce fut là le plus grand des crimes, se tourne vers les coupables et distingue leurs diverses culpabilités.
Le crime du déicide fut-il le plus grand de tous les crimes ? Oui; et la gravité de ce crime commis par le peuple juif s'établit sur deux chefs : la nature même de ce crime : persécuter, honnir, bafouer, exténuer dans les supplices, traîner à la mort, et enfin faire périr sur une croix le bienfaiteur le plus généreux, l'ami le plus tendre, le père le plus aimant, le roi le plus magnifique Dieu lui-même, venu pour le salut du monde dans la
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réalité delà chair! A la nature du crime, se joint pour en accroître à l'infini la malice, la connaissance et la volonté perverse avec lesquelles il fut commis. Sans doute, ce peuple ne connaissait pas ou connaissait vaguement la nature divine de Celui qu'il crucifiait : Vous ne me connaisses pas \ leur disait Jésus-Christ; et saint Paul: S'ils avaient connu le Roi de gloire, ils ne l'eussent jamais crucifié-. Mais qu'ils ne l'aient pas connu ; qu'ils aient vu ses œuvres, entendu ses paroles, joui de ses bienfaits, contemplé tous les jours, à toute heure, ses miracles tous opérésen preuve desa divinité; qu'ils aient reçu tous les témoignages, été plongés dans l'évidence, forcés mille fois de confesser sa sainteté, sa véracité, sa puissance extraordinaire, sa mission céleste, et par conséquent la réalité de sa nature divine, dont sa vie entière n'était que l'affirmation et la preuve : voilà qui enlève aux Juifs toute excuse, et fait de leur ignorance, non pas une atténuation valable, mais un crime et une malédiction de plus^.
Les culpabilités sont diverses entre tous les coupables. Ces coupables les voici. Tout d'abord l'aristocratie juive, les princes des prêtres, les scribes, les pharisiens. Pour ces malheureux, le crime atteint ses dernières limites, comme le châtiment atteignit ses suprêmes rigueurs : presque tous restèrent endurcis et impénitents et ne sortirent des horreurs de la mort subie par eux à Jérusalem que pour commencer l'éternité des tourments d'outre-torabe. Au-dessous d'eux se place
' Joan. — -I Goi\ — ^ Si aliqua ignorantia fuit in eis fuit ignoranlia affectata, quae eos non poterat excusare. Et ideo peccatum eorum fuit gravissimum, tum ex génère peccati, tum ex malitia voîunlalis. (D. Tliom. Sum, theolog. p. III, quœ-st. xlvii, art. 6.)
le simple peuple dont le crime, quant à sa nature, conserve toute son énormité, mais est quelque peu atténué par une ignorance moins coupable. Le simple peuple connaissait peu les prophéties, était moins à même de raisonner sur leur accord avec la personne et la vie de Jésus, et d'ailleurs suivait l'impulsion irrésistible de ses chefs qui pesaient sur lui de tout le poids de leur autorité et de leur science. Minores Judœi gravissime peccaverunt quantum ad genus peccati : in aliquo tamen diminuebatur eorum peccatum propter eorum ignoranliam^ . L'excuse grandit encore pour la Gentîlité dont le bras inconscient frappait par pure férocité la Victime que la perfidie judaïque désignait à ses coups 2. Trois hideuses figures se détachent de la foule et réunissent en elles toutes les laideurs du crime : Caïphe, Judas, Pilate. Caïphe avec les autres princes d'Israël instigateur de toute la persécution contre le Juste, et meurtrier véritable de Jésus-Christ. Saint Thomas ne craint pas d'affirmer que de tous les coupables, c'est le plus criminel : il a plus de lumières ; et les motifs qui le poussent au déicide sont les plus détestables, la haine du Christ, l'orgueil satanique qui s'irrite de sa sainteté, l'envie qui s'attache à ses miracles et en veut étouffer l'éclat'. Judas est l'ignoble vendeur du Christ, et ua
» D. Thom. Sum. theolog. p. III, qusest. xlvii, art. 6. — * Multo niagis fuit excusabile peecatura gentiliutn per quorum ©anus crucifixus est, qui legis scieuliam noQ habebaïU. D. Thom. Sum. theolog. p. III, qusest. xlvii, art. 6.) — 'llorum omnium pcccalum fuit majus quara Pilali qui timoré Ccesariâ Chrislum occidit, et etiam quam peccatum militum qui de mandalo prœsidis Chrislum crucifi.xerunt, noa ex cupiditato sicul Judas, nec ex invidia et odio sicut principes sacerdotum. (D Tli. Siim, theolog. p. III, qua}st. xlvii, art. 6, ad secundum.)
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triple stigmate d'infamie le désigne à l'indignation et au dégoût de la terre et du Ciel : il est apostat, il fut Apôtre, il se mêle à la troupe maudite des bourreaux et il la conduit. Evangelista, dit saint Thomas ^, descnbit proditorem,exnomine,ex dignitate, exsocletate. »Son nom signifie Confesseur : il confessa la foi ; il connut le Fils de Dieu; il fut inondé de ses lumières et comblé de ses bienfaits ; il est de ceux dont parle saint Paul « qui furent illuminés, qui goûtèrent le don céleste, qui furent faits participants du Saint-Esprit, qui goûtèrent la bonne parole de Dieu et les forces du siècle à venir, puis ensuite tombèrent » au plus profond abîme de l'apostasie. Judas fut Apôtre : par un conseil inscrutable de la sagesse et de la miséricorde divines. Judas fut élevé par Dieu au sommet des honneurs, et reçut en main les plus magnifiques pouvoirs que l'homme puisse posséder; et Judas ne fit servir le don quepour outrager plus indignement son bienfaiteur, l'amour, que pour lui rendre une haine plus abominable, la dignité, quepour se jeter plus profondément dans la honte de la trahison et les horreurs du châtiment éternel. Judas nous apparaît sous un troisième aspect de perversité et d'infamie : lui « l'intime » de Jésus, son « familier » qui mangeait à sa table « et se nourrissait avec lui d'un froment si doux ,» le voilà mêlé à la troupe des scélérats, il la dirige, il l'encourage, il la conduit droit à la victime, désignée aux fureurs des bourreaux par ce qui est le signe même du dévouement et de l'amitié. Sicut habuit crudelem aiiimum , ita crudclem societalem, dit saint Thomas dans son Commentaire sur saint Matthieu. Pilate représente une autre face de la laideur humaine ;
* Comment, in Matlh. cap. xxvr.
la lâcheté. Pilate n'est ni impie, ni envieux, ni plein de haine comme l'aristocratie juive, ni sanguinaire et léroce comme les bourreaux subalternes et la soldatesque, ni cupide comme Judas ; il est lâche. Il a des convictions, mais sans la force de les manifester ; de la droiture, mais sans le courage de protéger contre les conseils de la peur et les calculs abominables de l'intérêt. Pilate ne sait pas sacrifier l'intérêt au devoir, ni la fortune à la justice : la lâcheté fait de lui le persécuteur du Juste, et le précipite dans l'abîme que la perversité creuse sous les pas des autres acteurs du terrible drame. 0 désastreux effets de la peur ! 0 suite fatale de la lâcheté ! Tous les efforts de Dieu pour éclairer ce misérable politique, tous les instincts honnêtes et même généreux de sa nature échouent devant l'ignominieuse sollicitation de la peur. Il condamne Jésus qu'il sait innocent, et il exauce les Juifs dont il connaît la perversité et dont il déteste le crime !
2. Mais Dieu se sei-vait de l'homme méchant pour faire éclater sa miséricorde et triompher son amour. Laissons l'homme et pénétrons dans « les inscrutables richesses du Christ ». // m'a aimé, s'écrie saint Paul, et s'est livré lui-même pour moi. L'amour, voilà le vrai sacrificateur, voilà le dernier coupable ! « Il m'a aimé ! » voilà le mot suprême, l'explication unique du grand mystère de la mort d'un Dieu. Sans doute, comme l'expose saint Thomas, nous voyons à la passion du Sauveur, des bourreaux qui frappent, de mortelles blessures, des coups violents, le sang qui coule, les chairs qui s'entr'ouvrent, la vie qui s'échappe à travers tant de supplices différents, tout le lugubre cortège d'une cruelle et inévitable mort ; mais qu'était-ce devant
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la toute-puissiince et la force infinie de la Viciime ? Que pouvaient les efforts du monde entier contre Celui qui a créé le monde et le soutient « d'un mot de sa puissance ^ » ? Qu'eussent entrepris contre Jésus ceux qu'il terrassait si puissamment d'une parole, s'il eût voulu s'échapper de leurs mains ? Ecoutez-le, ce Dieu « fort et puissant » ; « Pensez-vous que je ne puisse pas prier mon Père et qu'il ne m'enverra pas à l'heure même plus de douze légions d'anges ? » Les Juifs insensés disaient en insultant à son agonie par l'impiété d'un défi : Qu'il descende de la croix! Ah ! si l'amour ne l'y gardait enchaîné, quelle force l'y pourrait retenir ? Et lui, qui du haut de la croix, bouleversait la nature entière, changeait les cœurs les plus endurcis et inaugurait son triomphe sur le monde entier, que lui eût-il coûté pour dissiper la foule de ses bourreaux et sortir victorieux du supplice, comme il sortit victo* rieux du tombeau ? Mais non : il m'a aimé et s'est livré lui-même à la mort pour moi. D'où il faut conclure avec le Docteur Angélique, que si les persécuteurs et les bourreaux sont les auteurs directs et naturels de sa mort, c'est lui-même néanmoins qui en reste la plus j;uissante cause, puisque sans sa volonté expresse et tbsolue, ni les hommes ni la mort n'eussent jamais eu d'empire sur lui.
> Chris tus fuit causa suae passionis et mortis. Poterat enim suanl passionem et'morlem impedire primo quidem adversarios repri-* mendo; secundo quia spiritus ejus habebatpotestatem conservand naiuram carais suae ne a quocumque nocivo inflicto opprimeretur , quod quidem anima Ghristi quia erat Verbo conjuncta inunitate personse. Quia ergo anima Chrisli non repulit a proprio corjiorô nocumentum illatum... dicitur suam animam posuisse, vel volantarie mortuusesse. (D. Th. Sum. //ieo/o(7. p.lII.quœsl.xLii, art. 1.)
3. Dans ran des passages de l'Évangile où Jésus- Christ affirme cette touchante et grandiose vérité, il nous découvre le dernier fond du mystère de sa mort,en nous donnant la volonté de son Père et son obéissance à cette volonté comme la cause suprême de son sacrifice : Le calice que m'a donné mon Père, ne le hoirai-je donc pas!
11 convenait que Jésus-Christ mourût par obéissance, et que ce fût l'obéissance, de préférence même à la charité, qui nous fût donnée comme la dernière raison de son sacrifice. Me voici, mon Père, pour accomplir votre volonté. Saint Thomas en donne les trois raisons suivantes : Jésus venait réparer la chute du genre humain, restaurer le monde tombé, et rendre infiniment à son Père la gloire que le péché de l'homme lui avait ravie. A ce qu'a été la chute, nous pouvons voir ce que devra être la Rédemption. L'homme pécha en revendiquant pour lui une indépendance qui ne lui peut appartenir. Il avait un Créateur, un Maître, un Roi; il était créature, il était sujet; à tous les titres, il devait se soumettre et obéir. L'homme ne se soumit pas : il s'irrita du joug, il secoua la glorieuse servitude qui le liait à la parole de Dieu, et à la plus royale des obéissances; il voulut être « comme Dieu, » l'Être par soi, infiniment indépendant et libre ; son crime fut celui de Lucifier, « monter sur le trône du Très-Haut, et lui devenir semblable; son cri de révolte, le cri même de Satan révolté : non serviam ! L'œuvre par excellence du Rédempteur était doncde réparer un crime de désobéissance : c'est bien là l'idée que s'en forme saint Paul : « de môme, dit-il, que par la désobéissance d'un seul la multitude s'est trouvée constituée dans le péché; de môme par l'obéissance d'un seul la justice lui sera ûcccordôe. n La révolte perd l'humanité d'Adam, il est
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juste que ce soit l'obéissance qui ht sauve en Jésus- Christ. Aussi est-ce à l'obéissan'-e que Jésus-Christ attribue l'œuvre entière de la Rédemption : Ecce venio, ut faciam voluntalem tuam, Dcus. L'homme, qui avait eu l'audace de mépriser le commandement divin, ne rentrera en grâces que lorsqu'en Jésus-Christ il aura fait sa soumission et promis l'obéissance. Adam s'était joué du commandement, Jésus-Christ en subira toute la rigueur et en deviendra la Victime « obéissante jusqu'à !a mort, et la mort de la croix. » Saint Thomas ajoute cette seconde et profonde convenance. La Rédemption se résume tout entière dans l'holocauste du Calvaire; et si nous y voulons prendre garde, l'histoire entière de la religion, c'est-à-dire du commerce del'homme avec Dieu, n'est que l'histoire, embrassant tous les temps, d'un unique holocauste , ou représenté en figures, ou accompli, ou étendu et continué sous uu rite mystique et non sanglant. C'est par cet unique holocauste de l'Homme-Dieu que le monde fut sauvé. Mais n'est-il pas dit que « l'obéissance surpasse l'holocauste? » Comment supposer quelque bien plus élevé et plus précieux que le sacrifice de Jésus-Christ? Et si l'obéissance ne fait pas le fond de ce sacrifice, il sera vrai qu'une vertu, d'après l'infaillible parole de Dieu, aura devant Dieu plus de valeur que l'holocauste du Rédempteur. Dieu concilie toutes choses et retranche cette difficulté, en unissant le sacrifice à l'obéissance, en faisant surgir celui-là de celle-ci, et en formant des deux un infiniment précieux hommage à sa divine Majesté'. Pour
' Ipsa mors C'.irlsLi fuit quoddam sacrificium acceptissimum Deo : obedicn'.ia ve.'o omnibus sacrificiis ante fcrlur socundum illud, I Reg. XV, »?, inelior esl obedknlia fjuain vicUmx. Ei ï. n. 6
ly^ CHAPITIIE SIXIÈME
étendre davantage la première idée que nous développions plus haut : le monde ayant été perdu par un acte de révolte, devait être sauvé par un acte de soumission. La désobéissance d'Adam avait causé dans l'humanité une perturbation profonde, et semé partout les germes les plus activement désastreux de révolte et de confusion. La magnifique harmonie qui soumettait l'intelligence créée à l'intelligence incréée, la volonté de l'homme à sa raison, la partie inférieure d» l'âme à la supérieure, le corps à l'âme, le monde physique à l'homme, roi de la nature et sujet de Dieu ; cette harmonie avait été brisée et une émancipation universelle jetait tout dans le trouble, la guerre, la destruction. L'âme révoltée contre Dieu vit la volonté se révolter à son tour contre elle ; l'appétit sensuel se rua avec fureur contre la raison ; la chair brisa le joug et la nature inférieure ne se soumit plus que partiellement et de mauvaise grâce à l'homme révolté contre le Souverain de tout l'univers, et la suprême autorité que tout être créé doit reconnaître et servir. La Rédemption avait mission de ramener une paix universelle au sein de cet universel désordre : Lui-même est noire paix ', dit saint Paul, parlant du Rédempteur ; c'est par lui que nous avons été réconciliés '^. Réconciliés, comment ? Par le remède contraire au mal qui nous avait désunis ; l'esprit de rébellion, le désir de l'indépendance, la revendication absurde et impossible d'une liberté absolue. Pour guérir Thumanité, tout devait y être
ideo conveaiens fuit ut sacriûciura passionis et morlis Chrlsti ex ûbcdiculiaprocederet. (D.Thoiû.5«/n. Iheolog. p. HI, quocst. ::.,vi;, ai-l. 2.) * Eplics. — - Ephes. ~ Coloss.
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désormais fondé sur l'obéissance, dogme, morale, culte, croyances, devoirs, constitution de la famille et de la société, tout devait reposer sur l'autorité, et par conséquent sur la soumission. Ainsi avons-nous la foi qui soumet notre intelligence, le commandement qui soumet notre volonté, l'Église, l'autorité permanente et universelle, la dépositaire des pouvoirs divins, qui a mission de contenir dans la foi et la pratique chrétiennes l'individu, la famille et la société. Ce que devaient être les membres, il convenait, dit saint Thomas, que le chef le fût avant eux, pour leur servir d'excitation et d'exemple •.
Mais pour comprendre à fond l'obéissance du Fils, il est nécessaire de pénétrer le mystère du commandement du Père. Comment donc le Père put-il commander à Jésus-Christ de souffrir et de mourir ? Dépassons la limite du temps, et franchissons ces « siècles éternels » où Dieu, dès avant la création, élabore son grand œuvre : la venue d'un Homme-Dieu dans la terre qu'il devait faire surgir du néant. Dès l'éternité. Dieu qui a résolu la création de l'homme, en a vu la chute et en a décidé le salut. Le conseil des trois Personnes divines a décrété ia restauration de l'univers par l'holocauste du Fils de Dieu fait Homme. C'est cette volonté divine, ce décret du Père qui devint la règle de Jésus-Christ, et dont il disait durant sa vie mortelle : Ce qui plaît à mon Père^ je le fais toujours; et encore : le calice que m'a donné
1 Hoc conveniens fuit ejus victoriaî qua de morte et auctorâ morlis triumphavit : non enim miles vincere potest nisi duci obediat. El lia horao Ghristus vicloriam obtinuit pcr hoc quod fuit Dco obedieaa. (D. Thom. Sum. tlieolog. p. I[J quœst. XLVii, art. 1.)
mo7i Père, ne le hoir ai- je pas ? En second lieu, le Père livra son Fils à la mort, non pas en ce sens d'un père traînant violemment à la mort son fils qui résiste de toute l'énergie de sa volonté, « Ce n'est pas ainsi, dit saint Thomas, que l'on peut dire que le Père a livré son Fils aux supplices et à la mort, mais c'est qu'il lui inspirait la volonté de donner sa vie pour le salut du monde. » Et ainsi, continue le grand Docteur, Dieu manifestait tout ensemble sa justice et sa miséricorde : sa justice, en ce qu'il ne consentait à pardonner les crimes de l'homme qu'après une surabondante expiation; sa miséricorde, en ce que, pour sauver l'humanité coupable, il inclinait la volonté de l'Ilomme-Dieu, son Fils, à mourir en sa place et à la purifier dans son sang ' . Jésus-Christ, pour les raisons énumérées plus haut, ne voulait recevoir que des mains de son Père le calice amer qu'il voulait boire jusqu'à la lie par une obéissance parfaitement Ubre et méritoire. Le Père ne pouvait condamner son Fils à mourir contre son gré. « Livrer un homme innocent à la souffrance et à la mort contre sa volonté, est un acte impie et cruel -, >• qu'il est impossible d'imputer à Dieu. Aussi est-ce dans la plénitude de sa volonté, que Jésus-Christ a accepté la souffrance et la mort, sans néanmoins perdre le mérite d'une parfaite obéissance. Troisièmement enfin, le Père livre son Fils à la mort en ce sens qu'il l'y laisse s'y enfoncer sans secours ; qu'il l'abandonne à ses persécuteurs et permet à leur impieté cruelle de le couvrir d'avanies et de meurtrissures, et finalement de le faire
i D. Thoni. Sum. Iheolog. p. III, quaîst. xlvii, art. 3, ad pri-« mum. — » D. Thom. Sum. iheolog. p. III, quaest. xlvu, art. %, ad piiinuin.
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mourir sur une croix. C'est ici la plus eflfrayante profondeur du mystère qui nous occupe. C'est ici que nous apparaissent sous leur aspect le plus formidable, la justice divine, l'énormité du péché, et la gravité de la chute. Un Père écrasant son Fils sous le faix de son indignation et de ses vengeances ! Un Dieu poursuivant an Homme-Dieu de toute l'implacable énergie de sa colère, et faisant éclater sur lui tous les tonnerres de sa justice infinie ! « Il n'appartient qu'à Dieu de venger ses propres injures ; et tant que sa main ne s'en mêle pas, les péchés ne sont punis que faiblement. A lui seul appartient de faire, comme il faut, justice aux pécheurs; et lui seul a le bras assez puissant pour les traiter selon leur mérite. « A moi, à moi, dit-il, la vengeance : Eh ! « je saurai bien leur rendre ce qui leur est dû «^rnihi vindicta, etergo reU'ibuam.ll fallait donc qu'il vînt luimême contre son Fils avec toutes ses foudres ; et puisqu'il avait mis en lui nos péchés, il y devait mettre aussi sa juste vengeance. Il l'a fait, n'en doutons pas. C'est pourquoi le Prophète nous apprend que, non content de l'avoir livré à la volonté de ses ennemis, lui-même voulant être de la partie, l'a rompu et froissé par les coups de sa main toute-puissante, et Domînus voluit conterere eum in infirmitate. Il l'a fait, dit-il, il a voulu le faire : voluit conterere. C'est par un dessein prémédité. Jugez où va ce supplice : ni les hommes ni les anges ne le peuvent jamais concevoir; saint Paul nous en donne une idée terrible, lorsque, considérant d'un côté toutes ces étranges malédictions que la loi de Dieu attache justement aux pécheurs, et regardant d'autre part des yeux de la foi Jésus-Christ tenant leur place en la croix, Jésus-Christ devenu péché pour nous, comme il parle, il ne craint pas de nous dire que
«' Jésus-Christ a été fait pour nous malédiction..... ■ Le voilà donc maudit de Dieu, l'cussions-nous osé dire? l'eussions-nous seulement ose penser, si l'Es-
prit-Saint ne nous l'apprenait ? Vullus Domini super
facientes mala. « Le visage de Diea sur ceux qui « font mal : » C'est le visage de la justice. Dieu montre à son Fils ce visage, il lui montre ce visage enflammé ; il le regarde non de ce regard doux et pacifique qui ramène la sérénité, mais de ce regard terrible « qui « allume le feu devant soi; » il le regarde comme un pécheur, et marche contre lui avec tout lattirail de sa justice ^ »