C'est tout ensemble Dieu et l'homme qui récla
» D. Thom. Sum. theolog. p. III, queest. xlix, art. 6.
maient la résurrection de Jésus-Christ : Dieu, qui y trouvait sa gloire, Thomme, qui y trouvait ses pljjs puissants secours et ses plus fermes espérances. Dieu plaçait dans la résurrection de son Fils la manifestation, de sa justice et de sa munificence; il montrait d'une façon éclatante comment il ne se laisse jamais vaincre en libéralité. Le Christ s'était humilié, il le comblait de gloire. Le Christ lui avait offert l'hommage de son sang et le cri de ses douleurs, Dieu l'inondait de délices, 'et, en retour du torrent d'amertumes où la passion l'avait plongé, un torrent d'inénarrables joies remplissait sa sainte âme pour rejaillir sur sa chair glorifiée. Le Christ avait sacrifié sa vie à la volonté souveraine. Dieu lui rendait l'immortalité dans la gloire. Le Christ s'était fait « obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix.» Dieu en faisait le dominateur, le roi, le juge du ciel et de la terre, et « mettait tout à ses pieds. » Ainsi, dans le triomphe de Jésus-Christ, les perfections divines trouvent toutes, mais surtout la justice, leur propre triomphe. L'homme y obtient ses plus riches faveurs et ses plus précieux secours. La résurrection devient l'appui de sa foi. Peut-être a-t-il chancelé en voyant apparaître sous des dehors de pauvre et d'esclave Celui qu'on annonçait au monde comme « l'Emmanuel, le Fort, le Conseiller, le Dieu ; » peut-être en voyant l'artisan de Nazareth a-t-il dit, lui aussi : « Vient-il quelque chose de bon de la Galilée? » mais peut-être surtout, voyant l'Homme-Dieu dans l'étonnante faiblesse de sa passioià et sous le voile de ses ignominies et de ses douleurs, fut-il de ceux qui disent dans le prophète : « Nous ne l'avons point reconnu ! » peut-être a-t-il, « au mot do croix, » répondu par le mot de « folie : » — 0 homme, regarde cet Homme-Dieu, hier anéanti et déposé tout
sanglant dans la tombe, regarde-le dans les splendeurs d'une nouvelle et impérissable vie ; et si tu doutes que le Christ ressuscité soit le Christ torture sur la croix et descendu dans la tombe, approche, touche ces mains et ces pieds, vois la place des clous, compte les cicatrices, reconnais les blessures, « et cesse désormais d'être incrédule, » jam noli esse increduhis. La résurrection soL;itient et enflamme notre espérance. « Jésus-Christ est ressuscité pour notre justification, » dit saint Paul : il nous ouvre le chemin de la gloire et nous entraîne après lui dans les splendeurs de la vie glorieuse. Quand la tête est glorifiée, comment supposer que les membres restent obscurs et sans honneur? « Puisque le Christ est ressuscité, s'écrie l'Apôtre, comment s'en trouvet-il parmi vous qui osent dire qu'il n'y a pas de résurrection des morts.?» Et comment la résurrection de Jésus- Christ entraîne-t-elle si assurément la nôtre? « Si lé Christ est en vous, votre corps sans doute est mort à cause du péché, mais l'Esprit est vivant par la justification. Et si l'Esprit qui a ressuscité Jésus-Christ habite en voua, Celui qui a ressuscité Jésus-Christ d'entre les morts vivifiera aussi vos corps mortels à cause de l'Esprit qui réside en vous ^ » Le grand mystère de l'Incarnation nous unit à Jésus-Christ jusqu'à ne faire « qu'un avec lui : » l'action divine est commune pour lui et pour nous; et, comme le Père a ressuscité son Fils, en ce Fils il nous ressuscite nous-mêmes à notre tour. La résurrection de Jésus-Christ a encore sur nous ce précieux effet de nous devenir le modèle et la règle de notre conduite ici-bas. Ce que Jésus-Christ réalise dans sa sainte humanité, le chrétien le doit opérer dans son
T., -.2. vin, \
ûme. Jésus-Christ ressuscite à l'incorruptibilité, le chrétien s'élève par une résurrection anticipée et toute spirituelle à une vie surnaturelle, hors de la région des sens et des grossières convoitises de la chair ; Jésus- Christ ressuscite à la gloire, le chrétien se couronne des splendeurs divines de la vertu : Jésus-Christ ressuscite à une impérissable vie, Christus jam non moritur ; le chrétien, ressuscité à la grâce et à la vie divines ne doit plus connaître les tristes vicissitudes de la vie et de la mort : vivit Deo, il vit pour Dieu, jam non moritur, désormais il ne doit plus mourir. Mais le modèle serait peu sans l'excitation puissante à le reproduire ; la route connue resterait inutile sans l'intrépide courage de s'y engager et de la parcourir : le dernier effet de la résurrection de Jésus-Christ sur l'homme sera de le provoquer à la vertu, de le pousser par la vue des sublimités de la conquête à soutenir la lutte sans indécision ni lâcheté K
2. Ce qui précède établit déjà puissamment les r'; ^ltats, sur l'humanité justifiée, de la résurrection de Jésus- Christ; entrons plus avant et avec plus de détails dans ce point de vue 2. Jésus-Christ est la cause de notre résurrection de deux manières : d'abord parce qu'il la pro
» Necessarium fuit Christum rosurgere ad complementura nostra3 salutis : quia sicut ' per hoc mala sustinuit moriendo, ut nos liberaret a malis, ita glorilicatus est resurgendo, ut nos promovoret ad bona. — Passio Chrisli operata estnostram salutem, proprie loqueiido quantum ad remotionem malorum • resurrectio aulem quantum ad inchoationem et, exemplar boncrum. (D. Thom. Sum. Iheoiog. p. III, quaest. lui, art. 1, — et ad tertium.) — * D. Thom. Sum. Ihcolog. p. III, quœst. li.i, art. 1.
duit, ensuite parce qu'il en fournit le modèle; il est par là, selon l'expression de l'Ecole, causa efficiens et causa excmplaris. Le Verbe est le foyer universel auquel s'allume toute vie, erat vita hominum. Or la vivification do tous les êtres se fait avec une harmonie et suivant des règles admirables. La vie divine se répand de proche en proche, elle gagne d'être en être, elle descend des montagnes aux collines, des collines aux plaines, et do celles-ci dans les vallées et les profondeurs, comme ces grands fleuves qui, tombés des plus inaccessibles sommets, suivent une marche graduée et puissante, inondant tout de leurs flots féconds. La vie divine se répand sans mesure et avec une plénitude infinie dans le Verbe; du Verbe, elle se répand sur l'Humanité sainte dans une mesure inconnue à tout autre être créé ; du Verbe incarné elle épanche ses derniers flots sur les hommes pour les vivifier et les immortaliser. Au contact de la chair vivificatrice de l'Homme-Dieu, l'homme reçoit des germes impérissables de vie; au bruit de sa parole, au signe de son commandement, la mort laisse sa proie et la chair, vouée par le péché à la pourriture, renaît à l'immortalité de la gloire. «Encore que ce triomphe sur la mort ne s'accomplira qu'à la fin des siècles, il se commence dès la vie présente, et au milieu de ce siècle de corruption, l'œuvre de notre immortalité se prépare. L'Écriture nous propose troisprincipes de résurrection; la parole de Jésus-Christ, le corps de Jésus-Christ, l'Esprit de Jésus-Christ. La parole de Jésus-Christ : Venit hora m qua omnes cjui sunt in monumentis audienl vocem Filii Dei. Le corps de Jésus-Christ : Quimanducat meam carnem hahet vilam œternam et ego ressuscitabo cum in novissimo die. L'esprit de Jésus-Christ : Quod si SpiiHtus ejus qui suscitavit Jesum a mortuis habitat in vobis, qui
suscitavît Jesufn a mortuis vivîficabit et mortalia Cûrpora vestra propter inhabitantem Spirilum *. »
3. L'étude des circonstances de la résurrection de Jésus-Christ nous fera mieux encore connaître l'admirable solidarité qui lie ce grand mystère à notre résurrection : à la grâce durant la vie ; à la résurrection k la gloire au dernier jour.
Jésus- Christ ressuscite le troisième jour. Dans cette circonstance sont à la fois renfermés le soutien de notre foi et les nombreuses et belles images proposées à notre édification spirituelle et à notre piété. S'il importait que la divinité fût en Jésus-Christ démontrée par les plus irréfragables témoignages, il n'était pas moins nécessaire que son humanité nous fût révélée sans hésitation ni négation possible. Elle l'est dans les trois jours du tombeau. La mort est la suprême épreuve où l'homme expose aux regards, dans sa réalité la plus saisissante, sa nature passible; elle est, pour ainsi parler, le sceau apposé sur la mortalité de la chair déchue. Expiré. et mis au tombeau, Jésus-Christ se montrait vraiment « fils de David selon la chair 2; » il prouvait par l'argument le plus invincible que c'était bien « la race d'Abraham, » la race humaine,qu'il avait adoptée, et qu'il avait € partagé avec ses frères » tout ce qui est de leur nature passible et mortelle, participavit eîsdem. Le temps du tombeau se composa d'un jour et de deux nuits; la lumière y parut une fois, entourée de deux nuits ténébreuses. N'est-ce pas le Christ, la lumière du monde, au milieu de la double nuit qu'il vient détruire, la double mort, celle du corps et celle de l'âme dont il vient triona-
• Bûssuel, Sermon pour le jour des mor(s. — » Rom. u
LA VIE GLORIKUSE 24?
pher '? Ces trois jours figurent les trois époques qui résument la vie de l'Église dans le temps, et les trois états par où passe l'humanité. L'Église traverse successivement les temps de la loi de nature, les temps de la loi écrite, et, à la troisième époque, elle rejette l'obscurité du péché et le crépuscule du testament figuratif, pour entrer dans les splendeurs de la grâce et de la foi. L'humanité passe tour à tour par la loi de Moise, par la loi chrétienne, et atteint en Jésus-Christ à son éternel triomphe, celui de la glorieuse résurrection.
Dans sa résurrection, Jésus-Christ avait le même corps que dans sa vie passible et mortelle, mais non pas le même état de ce corps ni la même gloire. Corpus Christi in resurrectione fuit ejusdem naturx sed alterius glorix 2. Ce corps conservait dans leur intégrité parfaite toutes les parties, tous les membres qui composent le corps humain; prétendre le contraire, et refuser au corps glorieux du Christ tout ce qui constitue le corps de l'homme, serait nier la réalité même de la résurrection, et tomber dans l'erreur des hérétiques qui, à la suite d'Eutychès et de Valentin, refusaient à Jésus- Christ un corps véritable pour lui substituer un corps fantastique, aérien, impalpable, etc. : erreurs infinimiCnt graves parce qu'elles entament profondément la réalité de l'Incarnation.
Mais si Jésus-Christ ressuscita dans son même corps, il ne le reprit pas dans la même situation, mais dans
Ostendilur secundum mysterium quod Christus una morte sua corporali.quse fuit lux propter justitiain.duas nostras mortes destruxit scilicel corporis et animas, quse sunt tenebrosEs propter peccatum. (D. Thom. Sum. theolog. p. III, quœst. Ltii. art. 2.) -- » U. Thom. Sum. theolog. p. III, quœst. liv, art. 2,
250 CHAPITRE SEPTIÈNfE
UD éclat, une splendeur, une beauté incomparables Rappelons-nous ce que la foi nous enseigne des corpî tels que la résurrection dernière nous les rendra lumineux, étincelants, agiles, incorruptibles, impaspi blés, revêtus de beauté, éblouissants de gloire. Or. dit saint Thomas, le modèle a toujours plus de per fection que la copie, et la source plus de pureté que le fleuve, et le foyer plus de splendeurs que les rayon qui en émanent. Le corps ressuscité de Jésus-Christ, cause exemplaire, source, modèle, de notre résurrection, doit réunir en lui toutes les splendeurs et les beautés à la fois^. Cette glorification de la chair divine du Rédempteur n'était-elle pas du reste comme la dette eacrée du Père ? Qui avait soutenu « le grand combat? » Qui avait traversé « la grande tribulation ? » Qui avait fourni la victime de l'holocauste ? Qui avait porté le' fardeau écrasant des douleurs de l'expiation, et s'était offert au Très-Haut sous la pourpre de son sang et le, diadème de ses douleurs ? La chair du Christ. Elle avait été à la peine, elle s'était jetée dans la mêlée et y avait, aux prix de fatigues, de dangers, de souffrances inexprimables, relevé le drapeau royal tombé dans la fange, expié les prévarications du monde et restauré la gloire de Dieu ; elle avait été dans l'œuvre entière de la Rédemption l'auxiliaire intrépide de l'âme, elle devait en être l'associée dans la gloire, et la justice de Dieu était en cause, en même temps que son cœur 3. Ah î
* Gum causa sit potior causato, et exemplar exemplato, multo magis corpus Chrisli resurgentis fuit gloriosum. (D. Thom. Sum. theolog. p. III, quaest. liv, art. 3.) — ^ Per humilitatem passionis meruit gloriam resurrectionis. Unde et ipse dicebat, Joan. xii, 21, mmc anima mea turbala es<, quod pertinet ad passionem; et
n'en doutons pas, Dieu mit toute sa puissance au service de cette justice et de cet amour; et pour nous faire quelque idée de la gloire dont il inonda l'humanité sainte du Verbe, il nous faudrait mesurer tout d'abord l'étendue de son affection de Père, de son équité de Juge, et de ses complaisances de Maître et de Roi K Dès le premier instant de sa conception et durant tout le cours de sa vie mortelle, l'âme de Jésus-Christ jouissant de la vision béatifique était inondée des splendeurs divines ; la force du torrent de cette gloire l'eût sans doute poussé jusqu'à la chair pour la glorifier, si l'économie de la rédemption et les exigences rigoureuses de l'expiation n'en eussent arrêté l'efifusion. Lorsqu'un jour, il plut au Sauveur de laisser sa splendeur intime se déverser sur sa chair, il fut donné à la terre de contempler un instant la gloire du Christ Fils de Dieu transfiguré. C'était l'annonce et l'ébauche. L'océan de la gloire attendait la fin de l'expiation pour se déverser tout entier. La mort de Jésus-Christ consommait son œuvre et terminait son rôle et sa mission d'Expiateur ; rien n'exigeait plus en lui l'humilité de l'esclave et la douleur de la victime « livrée pour nos péchés et broyée pour nos crimes, » la gloire descendue du Verbe sur l'àme put suivre son cours et faire tomber sur la chair son divin éclat 2. Dans son état glorieux le corps de
jjoslea subdit : Paler, clarifica nomen tuum, in quo petit gloriara rcsurrectionis. (D. Thom. Sum. theolog. p. III, qucesl. Liv,art. 3.( 1 D. Thom. loc. citât. — 2 Anima Christi a principio sute con* ceptionis fuit gloriosa per fruitiouem divinitatis perfectam. Esl autem dispensalive factum ul ab aniam gloria non redundaret iii corpus, ad hoc quod mysLerium noslrte redemptionis sua passione inipleret. Et ideo peraclo hoc mysterio passionis et moriia Chrisli, staliiu anima in corpus la rcàurrecliouerosumpluai sua.n
Jésus- Christ ne cessa pas d'être tangible et palpable, mais la résurrection lui prêtait en même temps la légèreté tout aérienne des esprits, et la puissance divine lui permettait de traverser sans obstacles les corps les plus denses comme les plus incommensurables espaces '.
Circonstance touchante et glorieuse ! Jésus-Christ n'effaça pas sur sa chair immortalisée les cicatrices de ses blessures, mais en imprima au contraire avec soin les précieux stigmates ; et en cela il avait tout à la fois en vue sa propre gloire et celle de son Père, l'intérêt de l'humanité sauvée par son Immolation et le besoin de confondre au dernier jour des ennemis obstinés et endurcis. Jésus-Christ vainqueur dans le grand combat du péché, du démon et de la mort, porte au ciel les marques de sa vaillance et les trophées de son triomphe. Les cicatrices de ses plaies sont sa gloire, elles ravis sent les Anges, elles font l'admiration de la cour céleste, et le Père jette sur elles d'insatiables regards d'amour. Si Bossuet a pu célébrer la beauté divine des meur trissures du corps mortel, combien ces louanges se peuvent plus 'ustement appliquer aux cicatricesempreintes sur la chair ressuscitée ? « O fidèles de Jésus
gloriam derivavit ; et ita factum est [corpus illud gloriosum.- (D. Thora. Sum. llieolog. p. III, quœst. lui, ai't. 3.)
1 Corpus Chrisli post resurrectionem vere fuit ex elementia compositura, habens lu se tangibiles qualitales, secundum quoci requirit nalura corporis humani, et ideo naturaliler erat palpabile ; et si nihil aliud habuisset supra corporis humani naturam, fuissot cliam corruplibile. Habuit autera aliquid aliud quod ipsum lucorruplibile reddidit, non quidem naturam cœlestis corporis, ut (juidam dicunt, sed gloriam redundanlem abanimabeata. (D. Tli 6'uw. Ihcolog. p. 111, qu?e.st, i.ui, art. 3. ad secundum.)
LA VJE GLORIEUSE 253
Christ, que les ennemis de mon Maître trouvent de la difformité dans ses plaies, certes je ne le puis empêcher. Mais • pour nous autres croj^ants, » nobis crcdentibus, pour moi qui suis assuré que c'est pour l'amour de moi qu'il est ainsi couvert de blessures, je ne puis être de leur sentiment. La véritable beauté de mon Maître ne lui peut être ravie; non, non, ces cruelles meurtrissures n'ont pas défiguré ce visage, elles l'ont embelli à mes yeux. Si les blessures des sujets sont si belles aux yeux du prince, dites-moi, les blessures du prince quelles doivent elles être aux yeux des sujets ? Celles-ci sont mes délices : je les baise; je les arrose de larmes. L'amour que mon Roi Sauveur a pour moi, qui i. ouvert toutes ces plaies, y a répandu un certain éclat de beauté qui transporte les âmes fidèles'. » Au ciel les cicatrices divines resplendissent, par l'effet de la puissance de Dieu, d'un éclat, et revêtent une beauté et des charmes inexprimables : no7i diffovmilas in eis, sed
dignitas erit et quxdam pulchritudo falgebit^. Sur la
terre elles eurent leur immédiate utilité ; c'est par elles que le divin Maître se faisait reconnaître des siens interdits et effrayés ; i)ar elles qu'il triomphait enfin de leur invincible incrédulité,- et les faisait tomber à sc.i pieds, l'amour au cœur et la confession sur les lèvres : Dominus meus et Deus meus ! ... 0 mon Seigneur et mon Dieu ! Mais la plus divine et la plus mystérieuse mission de ces cicatrices sacrées regarde le ministère sacerdotal que Jésus-Christ remplit dans le ciel. Au ciel Jésus-Christ est prêtre. « S'il est prêtre, dit saint Paul, il doit avoir sa victime à offrir. » Cette victime, c'est son
1 Bossuet, /e' Senn. pour la Circoncix. — * D. Thom. Swn. Iheolo'j. p. III,qua)St. iiii, art. 4
corps, apparuit per hostiam. Je le vois offert sur l'autel du ciel dans l'attitude d'une victime immolée, quasi occisi, avec les marques de ses meurtrissures et les signes de sa mort endurée pour nous. C'est ainsi qu'il se présente à son Père : ses plaies intercèdent perpétuellement pour nous : ses cicatrices plaident notre cause, et son sang « crie avec plus de force que le sang d'Abel '. » La môme voix des plaies sacrées, qui émeut si profondément le cœur du Père, éveille perpétuellement dans l'âme des élus les sentiments de la reconnaissance et de l'amour, et met sur leurs lèvres le cantique dont l'apôtre saint Jean nous a révélé quelques mots : « Il est digne, l'Agneau qui a été immolé, de recevoir la puissance, et la divinité, et la sagesse, et la force, et l'honneur, et la gloire, et la bénédiction -. » Enfin ces signes de la Rédemption réservent leur plus grand éclat et aussi leur plus formidable puissance pour le jour du suprême triomphe des bons et de la suprême catastrophe, où les méchants seront éternellement abîmés. Jésus-Christ apparaîtra « avec son signe, » et son signe, c'est sa croix avec tous les souvenirs de sa passion et de sa mort. Entre tous les souvenirs qu'il exposera alors aux regards de l'univers, les cicatrices de son corps tiendront sans aucun doute le premier rang ; c'est elles qui confondront avec une irrésistible force l'ingratitude, l'impiété, la folie des misérables qui « ont foulé au.y pieds le Fils dft Dieu » et « tenu pour vil le sang de l'alliance. « Alors, dit le texte sacré, apparaîtra dans le ciel le signe du Fils de l'homme. Et alors pleureront
1 Cicatrices in corpore reservavit, ut pro nobis apud PuLreia osleusis vulncrumcicatricibus advocarct. {D. Thom. Opurcul. LUI, ail. 22.) — î Apoc. V, 12.
La vie glorieuse 2ôâ
touies les tribus de la terre ; et elles verront le Fils de l'homme venant dans la nue avec une grande puissance, plein de vertu, entouré de gloire et de majesté *. » « Au jugement dernier ces cicatrices attesteront la justice de la sentence qui frappera les réprouvés. Le Christ montrera à ses ennemis ses blessures, et de ces blessures une voix s'échappera, terrible de conviction et d'évidence qui leur dira : Voici l'Homme que vous avez crucifié; regardez les blessures dont vous l'avez meurtri ; reconnaissez le côté que vous avez transpercé ; l'ouverture en était faite par vous et pour vous, et vous n'y avez pas voulu chercher un refuge ^. »
II. -- La Rédemption de Jésus-Christ était commo Ile pivot de la foi, et le fondement de tout le chris* tianisme. Ce dogme, d'après l'affirmation inspirée de saint Paul , porte tous les autres ; ébranlé , tous s'écroulent et disparaissent sous sa ruine, si Christus non resurrexit, inaim est ergo prxdicatio noslra ; inanis 'st et fides vestra; « si le Christ n'est pas ressuscité, lotre prédication est vaine et vaine aussi votre foi. » Dette proposition d'une si extrême gravité fait com- Drendre le soin que Jésus mit à prouver au monde a réalité de sa résurrection, ces long jours passés ;ur la terre, de la Résurrection à l'Ascension, ces appa- •itions continuelles, souvent à des témoins si nom- )rcux, toujours à des témoins si irrécusables. Avant l'élever l'immense édifice d'une Eglise [catholique, il allait en asseoir le fondement sur la plus inébranlable )ase. Contemplons avant tout cette base ; nous pour-
» Mallh. xxiv. — « D, Thom. OpuscuL LUI. arl, 22.
rons après, plus à loisir, nous arrêter à étudier le détail des apparitions.
1. Jésus-Ctirist, dit saint Thomas', employa, poui démontrer la réalité de sa résurrection, deux sortes d«preuves : le témoignage et le signe. Le témoignage qui parlait à la raison, le signe qui frappait les sens L'homme était ainsi saisi tout entier, et par une conviction qui s'imposait à tout son être à la fois. Remarquons de plus que dans ces doubles preuves, Jésus-Christ avait toujours en vue un double objet : la vérité de sa nature humaine, et la réalité de sa gloire divine : cette double préoccupation se retrouve dans tous les signes ou apparitions et dans tous les témoignages 2.
Ces témoignages vinrent de deux sources également infaillibles : l'Ange et l'Écriture ^. L'Ange qui annonça aux saintes femmes le grand œuvre de la résurrection ; l'Écriture dont Jésus-Christ développa lui-même les arguments et les prophéties. Or l'Ange comme l'Écriture sont explicites à montrer à la fois la réalité de la chair et sa glorification.
La seconde série des preuves de la résurrection s'appuie sur le signe, argument infaillible, puisque Jésus, dont tout un peuple avait juridiquement constaté la mort, apparaissait plein de vie au milieu de ses disciples, et parfois d'une foule nombreuse de témoins,
* D. Th. Opuscul LUI, art. 11. — * D. Thom. Sum. theoloj. p. III, quaest. lv, art. 6, ad secundum. — ' Est usus dupUci tes* timonio ad manifestaadam suam resurrrectioneni discipulis quorum neutrum potest refelli : quorum primum est testimoniura nngelorum... Aliud est teslimonium Scriptnrarura. (D. Thom Sum. theolog. p. III, quaesl. lv, art. G.)
Sciendum, dit saint Thomas, quod Christus resurrectionis veritatem probavit testimonio angelico et argumento vcridico. Cet argument véridique, irréfutable, dont parle lo grand Docteur, est formé par la suite des apparitions du Sauveur. D3ux choses étaient à prouver : la réalité de la nature humaine et la réalité de la gloire de la résurrection. Dans chacune de ses apparitions Jésus- Christ démontra invinciblement cette double réalité. Il se montrait palpable : il était bien le même que dans sa vie passible ; il portait les cicatrices de sa récente passion. La gloire le transfigurait, sans doute, mais cet éclat n'avait en aucune manière anéanti en lui la réalité de la chair. Et son âme, non plus que sa chair, n'avait trouvé l'anéantissement dans les splendeurs de sa vie béatifique. C'était bien son âme d'avant la mort ; c'était bien l'âme humaine dans sa vivante réalité ; les fonctions de la vie nutritive s'accomplissaient encore * ; la vie sensitive demeurait avec toutes ses opérations et ses puissances, Jésus-Christ voyait, entendait, parlait, se mouvait ; enfin la vie intellectuelle apparaissait dans les discours, les exhortations, les argumentations du Sauveur. Et afin, ajouté saint Thomas, que rien ne manquât à la perfection de la preuve et à la conviction des témoins, Jésus, en même temps qu'il prouvait en lui la réalité de la nature humaine entière, âme et corps, il montrait la présence de la divinité dans les miracles qu'il opérait sous les yeux des Apôtres. — Restait à montrer la gloire dont sa résurrection lui assurait le magnifique apanage. C'est pourquoi il prit soin d'apparaître à ses disciples avec les principales
1 Quia corpus Chisti vere fuit animatum, vera fuitejus comeslio. (D. Thora. Sum. Iheolog. p. III, quœst. Lv.art.G: ad priraum.)
qualités des corps qu'a transfigurés la résurrection : il pénétrait les corps les plus durs et les plus résistants ; il se transportait avec la rapidité de l'éclair; il se montrait et disparaissait soudainement, sans que l'œil pût suivre des mouvements si spiritualisés, et des opérations si divines.
2. Entrant dans le détail des apparitions, saint Thomas se demande s'il était expédient que Jésus-Christ ressuscité se manifestât à tout l'univers, et que tous les hommes contemplassent la merveille de sa vie divine et de sa gloire. Dieu, dans la manifestation de ses vérités et de ses mj^stères, suit une règle invariable. « Des choses connues, les unes le sont de tous par une loi commune de la nature ; les autres, d'un petit nombre par un privilège de la grâce <. » Le soleil est l'héritage commun de toute la terre, mais il est des régions favorisées où ses rayons ont plus de chaleur et plus d'éclat, où sous son regard la nature s'épanouit plus joyeuse, où les fleurs sont éternelles et les fruits inépuisables. Dans l'ordre spirituel, Dieu illumine tous les hommes des clartés de la raison, mais chez le grand nombre l'astre n'a qu'un éclat ordinaire, et il ne resplendit qu'en certaines intelligences d'élite. Cette première harmonie nous en découvre une seconde où brillent à la fois la sagesse et la bonté de Dieu. Si quelques intelligences sont plus éclairées que d'autres, c'est à charge de verser leurs lumières sur celles qui leur sont inférieures, et ainsi, dans une sublime et universelle solidarité, la lumière, descendue de Celui que l'Eglise nomme « le Père des lumières, »se répand
• D. Tliom. 5»!)!. theolog. p. I!î, qiiccst. lv, art. !,
par degrés successifs, des plus hautes intelligences sur les moyennes, et de celles-ci sur les plus basses et les plus vulgaires ; de Dieu au Verbe incarné, aux anges, aux hommes, et parmi les hommes, des plus intelligents jusqu'aux plus bornés. Telle est la marche suivie par Dieu dans l'ordre naturel et surnaturel '. Ses grands mystères, Dieu les révèle aux âmes choisies qu'il llumine immédiatement et qu'il charge ensuite do répandre aux autres les lumières reçues. Au nombre de ces révélations réservées était certainement celle de la gloire du Christ ressuscité ; c'est donc à des témoins choisis que cette merveille sera montrée, et ces témoins se répandront ensuite dans le monde entier, annonçant « à toute créature l'Évangile » du Dieu fait Homme, « mort pour notre salut et ressuscité pour notre justification. »
L'énoncé de cette loi providentielle nous donne l'explication d'un autre fait évangélique. Ce n'est point l'homme, c'est l'Ange qui fut témoin de la résurrection. Ce n'est ni aux Apôtres, ni aux saintes femmes qu'il fut donné de contempler Jésus-Christ sortant victorieux du tombeau, c'est aux anges ; et ce sont les Anges qui furent ensuite chargés d'annoncer la grande nouvelle aux Apôtres et ceux-ci au monde 2, Que si l'on s'étonne qu'admis à l'Ascension l'homme ait été exclu du spectacle de la Résurrection, saint Thomas signale ainsi la différence entre les deux merveilles. Des deux parties dont se compose la scène de l'Ascension, la sortie de ce
1 Haec est lex divinitns institula ut a Deo immédiate superioribus revelentur quibus mediantibus deferantur ad inferiorcs. (D. Thom. (oc. citât.) — « D. Thom. Sim. theolog. p. Ill, aiirest. lv.
%(j CHAPITRE SEPTIÈME
monde et l'entrée dans la gloire éternelle, la seconde rcule dépassait la portée de la perception humaine ; {jLiant à la première, voir leur Maître s'élever dans le.; {;irs, n'excédait en aucune manière ce que les Apôtres pouvaient par eux-mêmes contempler. Dans la résurrection au contraire tout était mj'Stère, le retour de l'âme de Jésus-Christ des enfers ; le réveil de la tombe, la réunion de l'âme et du corps, l'adoption de la gloire, tout dépassait les limites de l'homme et réclamait une révélation. Cette révélation, Dieu la donne, suivant la marche adoptée par lui, par l'intermédiaire des intelligences plus élevées, c'est-à-dire des Anges ^
Si Jésus-Christ ne fait à ses Apôtres que de rapides apparitions, s'il ne demeure pas continuellement avec eux comme aux jours de sa vie mortelle, il nous est aisé d'en découvrir la raison. Les deux parties du dogme de la Résurrection à inculquer aux Apôtres, et par les Apôtres au monde, étaient, nous l'avons vu, la réalité de la résurrection et l'adoption d'une nouvelle et glorieuse vie. La réalité de la résurrection était araplc-
* Ascensio Christi quanlum ad terminum a quo non transcendebat hominurn communem notitiam, sed solum quantum ad terminum ad quem. Et idao discipuli potuerunt videre Ascensionem Christi quantum ad terminum a quo, id est seoundum quod elevabatur a terra ; non autera viderunt ipsam quantum ad terminum ad quem, quia non viderunt quomodo reciperetur in cœlo. Scd resurrectio Christi transoendebat communem notitiam et quanlum ad terminum a quo secundum quod anima rediit ab infer's, et corpus de sépulcre clauso exivit, et quanlum ad terminum ad quem secundum quod est adeplus vitam gloriosam. Et ideo non debuit resurrectio fieri sic quod ab homino videretur. (D. Thom. Sum. tlieolog. p. III, quœst. lv, art. 2, ad secundum.)
ment attestée dans ces continuelles apparitions, où, durant quarante jours, Jésus se donna à voir, à entendre, à toucher. Et quant à la nouveauté de la vie, d'une vie spiritualisée et glorieuse, elle se manifestait mieux par les alternatives et les vicissitudes de départ et de retour, d'apparition et d'évanouissement. Jésus-Christ n'était plus ce qu'il s'était montré dans « les jours de sa chair : » « on ne le connaissait plus selon la chair : » tout en lui était changé et nouveau : facta sunt omnîa nova *. Entre les deux vies passible et glorieuse, la différence se faisait ainsi nettement apercevoir.
Dans les aspects divers et les formes différentes que Jésus-Christ prenait pour se manifester, il obéissait à une autre loi providentielle, selon laquelle Dieu, quand il apparaît à l'homme, tient compte, dans le choix du mode, d'apparition, des dispositions où il le trouve et des effets particuliers qu'il veut produire sur lui. Aux Apôtres pleins de foi et d'amour, Jésus- Christ se montre dans sa propre forme ; aux disciples chancelants et irrésolus d'Emmaùs, il s'offre d'abord sous une apparence étrangère, et ne se révèle tel qu'il est qu'après que la parole divine et la communion ont ouvert leur intelligence et affermi et enflammé leur cœur 2.
Jésus-Christ apparut à cinq reprises différentes le jour de sa Résurrection. Pv,ien de beau et de profond comme le commentaire que saint Thomas nous donne de ces cinq apparitions. Voici la première : Or Jésus ressuscitant le malin du premier jour de la semaine, apparut premièrement ^ à Madeleine, de laquelle il avait
» D, Thom. Sum. theolog. p. III. quaest. lv, art. 3. — « D. Th. Sum. Iheolog. p. III, quœst. lv, art. 4. — 2 Ne nous tenons pas ici trop à la lettre « qui tue, » et ae croyons pas devoir,
chassé sept démons*. 0 touchante attention de la miséricorde ! le Rédempteur qui était venu « appeler les pécheurs » donne à une pécheresse les prémices de sa joie et de sa gloire. Saint Thomas développe admirablement toutes les convenances de cette première apparition. L'amour de Madeleine est véhément, elle n'a pu se résoudre comme les Apôtres et les saintes femmes à quitter le sépulcre, elle y pleure, elle y soupire, elle y exhale l'amertume de ses regrets et l'ardeur de ses désirs : Or Marie, se tenait dehors prés du sépulcre et elle pleurait. L'amour l'enchaînait près du tombeau de Jésus ; la douleur faisait jaillir ses larmes ; elle était là regardant autour d'elle si elle n'apercevrait pas son Bien-Aimé ; elle pleurait la perte de son Jésus qu'elle cherchait avec d'inexprimables ardeurs 2. A l'amour brûlant dans cette âme se joignait une autre précieuse disposition : la diligence dans la recherche de Dieu. Marie ne se contentepas de pleurer et de gémir, elle recherche. Et dum fîeret, inclinavit se. Et pendant qu'elle pleurait elle se pencha et regarda dans le sépulcre. 0 âmes chrétiennes !
comme certains, excepter la Très-Sainte Vierge des apparitions du premier jour. Si sa foi n'en avait nul besoin, son cœur réclamait son Fils avec d'inexprimables ardeurs, et son héroïsme durant la Passion la désignait avant toutes les autres à cette faveur de Dieu. Voici ce que nous lisons à ce sujet dans sainte Thérèse : « Un jour, après que j'eus reçu Notre-Seigneur dans la sainte communion, il me dit qu'aussitôt après sa résurrection, il avait visité Notre-Dame, parce qu'elle en avait le plus grand besoin; que la douleur qui avait transpercé son âme ne lui permit pas tout d'abord de goûter pleinement la joie qu'il lui apportait, qu'il était resté longtemps avec elle parce qu'elle en avait besoin. »
» Marc, xvr, 9. — » D. Thom. Ofitscul. LUI, art. 22.
OÙ pensez-vous rencontrer votre Dieu et jouir des mystérieuses délices de sa présence? Au milieu de vos tumultes et de vos dissipations? Non, dans la solitude, Au sein de vos joies mondaines? Non, dans l'austère voisinage du tombeau : il faut se pencher vers la tombe, il faut incliner son âme vers la componction, pour mériter la révélation de la gloire et de la joie divines. Mais l'ùme sainte ne donne rien encore à son Dieu si elle ne lui donne pas la magnanimité de la persévérance. Madeleine savait que le tombeau était vide ; elle dira en pleurant : « Ils ont enlevé mon Seigneur et je ne sais où ils l'ont mis ! » Que signifient ces regards qu'elle jette sans cesse dans le sépulcre ? que veulent ces continuelles recherches? Ah ! lamour est insatiable dans ses désirs ! la persévérance chrétienne ne connaît ni lassitude ni découragement. « Elle espère contre l'espérance,» et Dieu finit toujours par couronner la force et la magnanimité d'une telle dilection. Madeleine, « de laquelle Jésus-Christ avait chassé sept démons, « s'élève ici à la mystérieuse majesté de la figure. Qu'estce que cette Madeleine qui a la joie d'annoncer au monde la résurrection de Jésus et le salut universel dans cette résurrection, après qu'elle a été pécheresse , messagère de mort et propagatrice de corruption ? Qu'est-ce, sinon tout à la fois Eve, l'antique pécheresse , cause première des désastres du genre humain, puis la bienheureuse Marie, qui apporte à l'humanité tombée l'espérance de sa rédemption dans l'enfantement du Rédempteur? Femina quas quodammodo fuit ministra mortis, vcnerandx resurrectionis mysterium prima percepit et nuntiavilK Un grand dessein de Dieu reçoit ici encore
iD. Thora. Opuscul. LUI, art. 22.
son application. « Ce qui était faible et sans honneur, Dieu l'a choisi pour confondre ce qui était fort. >• Le sexe le plus faible entre pour une part large et puissante dans la diiïusion de la vérité ; la pécheresse est apôtre, et le premier éclat de la résurrection jaillit d'une femme que la faiblesse environne et que le péché a autrefois souillée. L'apparition de Jésus-Christ aux saintes femmes qui suit de prcs la précédente, est pleine aussi de leçons et de mystères. Quand le Sauveur se montre à elles, elles viennent de soî'tir du tombeau: Exierunt cito de monumento cum timoré et gaudio magno. C'est à ce moment que Jésus se présente à elles et leur dit : Avete! Grande parole ! délicieuse salutation ! et qui efface à jamais les malédictions dont la première femme avait été la source si fatale. La conversion d'une âme est admirablement représentée dans cette scène. 11 faut sortir du tombeau pour rencontrer Jésus et jouir de sa présence. Et quel est le tombeau d'une ûme sinon son péché? Veut-elle retrouver Jésus ? qu'elle sorte tout d'abord des horreurs du sépulcre. « Yoici, dit le Seigneur dans Ézéchiel, que j'ouvrirai vos tombeaux, et je vous ferai sortir de vos sépulcres, ô mon peuple ! » L'Evangéliste note avec soin cette sortie du tombeau : les saintes femmes sortent avec crainte et aussi une grande joie. La terreur salutaire des jugements de Dieu cause les premiers ébranlements d'une âme, et commence en elle le douloureux travail de la conversion. Mais cette terreur est de courte durée ; à mesure que le tombeau est franchi, que le péché s'efface, que la miséricorde et le pardon s'y substituent, une grande joie succède aux précédentes frayeurs ; alors apparaît Jésus, et avec lui le salut de la paix et la parole de la vie*, avete!
1 D. Tliom. Opu^cid. LU, art. 22.
La troisième apparition du Sauveur fut réservée à Pierre. Pierre est à la fois le magnanime confesseur de la divinité du Christ : tu es Christus Filius Dei vivi ! et le pusillanime négateur de ce même Christ au sein des douleurs et des ignominies : sublime confession, négation effroyable ! Pour l'une, Pierre méritait la vue du Dieu qu'il avait reconnu et confessé sous les dehors de la chair : dans l'autre, son âme abîmée de douleur, torturée de remords, accablée de découragement et d3 défaillance, avait besoin d'un prompt et énergique secours, et quel plus puissant secours que la vue d^ son Maître ressuscité * ?
Les disciples qui se rendent à Emmaûs reçoivent à leur tour l'ineffable grâce d'une apparition. Celle-ci revêt des circonstances toutes spéciales : apparuit aulem eis in alla effigie, dit le texte sacré, « or il se montra à eux sous une autre forme. » Jésus-Christ se cache sous des traits d'emprunt. Pourquoi cette nouvelle conduite et ce déguisement ? Jésus qui en ressuscitant n'avait pas changé de visage, devait néanmoins faire comprendre que sa vie glorieuse différait de sa vie passible et mortelle ; il le montre en prenant à son gré des formes diverses. Mais une autre raison de saint Thomas a des racines plus profondes dans le plan général de la Providence. Aux âmes fortes et trempées puissamment dans la vérité. Dieu se montre sans voile ni atténuation; pour les âmes faibles, indécises, flottantes, irrésolues, Dieu s'accommode d'abord à leur faiblesse, se présente sous des aspects qui leur sont accessibles, captivent leur attention et inclinent doucement leur volonté : peu à peu la lumière se fait,
» D. Thûin. Opuscul. LUI. art. 22.
la volonté s'échauffe, on sent que son cœur est brûlant au dedans de soi, la fraction du pain, le sacrement, consomme l'œuvre divine, l'âme est prête aux visions de la vérité, Dieu se montre alors, non plus sous des voiles et des images, mais dans la réalité de sa gloire et de sa grandeur *.
La cinquième apparition, la dernière de celles qui remplissent le jour de la résurrection, est accordée à tous les apôtres réunis, moins saint Thomas. Le Docteur Angélique relève ainsi les circonstances et les significations mystiques de cette apparition. « Quatre choses sont à remarquer, dit-il, dans cette apparition : l'heure où elle a lieu, la solennité du jour qui la relève , la chambre close où la faiblesse a cherché un refuge, la communauté des disciples réunis. Jésus-Christ apparaît quand le jour décline et que l'ombre du soir tombe sur le monde. L'humanité s'inclinait de plus en plus vers la nuit de ses vices et de sa dégradation, quand Jésus vint à elle pour la relever et l'illuminer. D'autre part. Dieu ne s'approche que vers le couchant,' ascendit super occasum : tant que les ardeurs du midi dévorent la terre, que les fewx de la concupiscence, les cupidités brûlantes, es passions enflammées ôtent à une âme la fraîcheur du soir et le calme serein du crépuscule, Dieu se retire d'elle; il y revient, il se montre et se communiquée elle dès que les premièrefs ombres y ont éteint les tumultes et les mille bruits du jour. Cette apparition a lieu comme les autres, le soir du sabbat. Trois repos sont proposés à l'homme : l'un où il se repose de ses œuvres, et où son corps retrouve avec une noble et douce liberté le relâche à ses écrasements quotidiens
» D. Thom. OpiiscuL J.JIJ arl. 22.
C'est le repos indispensable qu'impose un Père bien plus encore qu'un Maître ; c'est notre noble et bienfaisant dimanche. Le second repos est tout intime : l'ùme, dans ce sabbat mystérieux, fait taire ses préoccupations terrestres, et cesser ses tumultueux empressements de chaque jour : elle donne à son Dieu des heures bénies de silence et de calmeprofond, durant lesquelles elle lui parle et elle écoute tour à tour sa vivifiante parole : sabbat divin ! repos suave et fécond de l'âme chrétienne, hélas ! et dont le prix n'est plus connu, ni les exigences bénies respectées : viderunt eam hostes et deriserunt sabbata ejus ! Qu'innombrables sont devenus ces ennemies des âmes chrétiennes qui ne font plus de leurs dimanches saints et sacrés qu'une amère dérision ! Les préoccupations du luxe, les excès de la table, la fureur des plaisirs, ces courses, ces pérégrinations incessantes, cette fièvre de mouvement et de locomotion, tout entraîne les âmes chrétiennes loin du calme, du silence et de la prière. Hélas ! le dimanche d'autrefois n'est plus pour notre société contemporaine qu'un souvenir effacé et une tradition méconnue. Aussi Jésus-Christ n'apparaît-il plus à ces âmes ; leur christianisme indécis et maladif, leur piété éteinte, leur foi obscurcie, leurs forces tombées, bien loin d'atteindre encore aux sommets de l'héroïsme, ne les peuvent plus soutenir dans leur marche lourde, chancelante, épuisée. Et erant fores clausx, « et les portes étaient closes. » C'est la sûreté de la faiblesse ; c'est l'abri assuré contre des ennemis audacieux et puissants. L'âme veut-elle jouir de son Dieu et ne pas exposer la grâce dont Dieu l'enrichit à la merci d'un coup de main ? Qu'elle s'enferme dans la vigilance, qu'elle se prémunisse contre Rp.s ennemis, qu'elle ait sans cesse « la crainte des juifs, >»
des bourneaux de Jésus, des vices qui le chassent et le font mourir : propter metam judœorum. Enfin, au moment où Jésus apparaît, les disciples sont rassemblés : erant discipuli congregatiin itniim. C'est l'union parfaite, fruit le plus précieux, bénédiction la plus suave, du Diea llédempteur. Jésus est le Dieu de la paix ; « lui-même est notre paix... qui a tué les inimitiés, et renversé les murailles de séparation. » Il est l'ennemi du trouble, de la division, des animosités et des querelles. Où ne règne pas la charité et l'union, Jésus-Christ ne daigne pas apparaître ^
Telles sont les apparitions du jour même de la Résurrection. Quant aux autres, nous n'en dirons rien ici, aj^ant occasion d'en parler plus longuement dans la suite de cet ouvrage.