‹ Jésus-Christ (volume 2)Chapitre 9 sur 28 · L'ASCENSION · texte numérisé non relu

L'ASCENSION

« Nous pouvons considérer quatre points dans l'Ascension du Sauveur : la convenance de cette Ascension, la puissance qui y préside, le lieu et les divines hauteurs qui lui servent de terme, enfin la gloire et les splendeurs de l'Homme-Dieu dont elle est le triomphe 2. »

D. Thom. Opuscul. LUI, art. 22. — * Possumus quatuor notare circa Chrisli Ascensionem : videlicet ascensionis convenientiam.ascendentis virlutem sive potentiain ; loci in quem ascondil eminenliam, et gloriaî ipsius excellenliam. ( Opuscul. LUI, art. "îa.)

1. Jésus-Christ, son œuvre achevée, ses ennemis abattus, la rédemption du monde conquise et la gloire de son Père rétablie, voulut jouir d'un immense et Indescriptible triomphe, en s'élevant au plus haut des Cieux, en faisant dans la cité céleste une entrée solennelle, et en recevant l'hommage de ses innombrables sujets et l'investiture de ses divins et éternels pouvoirs. Or Jésus-Christ le voulait pour lui et il le voulait pour nous : c'est de lui et de nous que se prennent les convenances de ce grand mystère.

Ija terre est le lieu de l'exil, « la vallée des larmes, » la patrie de la douleur et le lieu de la corruption. Comment le Dieu triomphateur en pouvait- il faire le siège de sa domination glorieuse? Comment la béatitude pouv^ait-elle habiter le lieu de l'expiation ? Et comment son éclat se pouvait-il harmoniser avec notre pâle soleil et les sombres nuées de nos douleurs? Ressuscité et glorieux, Jésus-Christ n'avait plus d'autre patrie possible que la patrie de la gloire: de même qu'expiateur, homme passible et mortel, il n'en avait eu d'autre que la terre de la mortalité et de la souffrance. « Il faut, dit saint Thomas, qu'il y ait proportion et harmonie entre l'habitant et le lieu habité. Or par sa Résurrection, Jésus- Christ avait commencé sa vie immortelle et incorruptible ; le lieu que nous habitons est le lieu propre de la génération et de la corruption, de la naissance et de la mort, tandis que le ciel est la patrie de l'incorruptibilité. Aussi la terre ne pouvait convenir à la vie glorieuse du Christ, le ciel seul lui offrait un séjour en harmonie avec ses perfections et ses splendeurs '. » Jésus-Christ, dans son Ascension comme dans tous ses

» D. Thom. Sum. theolog. p. III, quccst. lvii, art. 1.

autres mystères, doit être considéré comme chef de l'iiumanité régénérée, qu'il associe à sa vie et à sa gloire. Ce titre de Clief de l'Église imposait au Sauveur un dernier devoir de charité et de miséricorde qu'il formulait lui-même en ces mots : Vado parare vobis locum : « Je vais vous préparer le lieu, » « Il s'élève, s'était écrié le prophète Michée, il s'élève, laissant la voie ouverte après lui;» Ascendit pandens iter ante eos. Ouverte pour lui, la porte du ciel reste ouverte pour tous les élus : nous nous élançons sur ses pas, et nous entrons à sa suite dans la Patrie éternelle *.

Enfin Jésus, qui ne cessa jamais d'être Prêtre, dut choisir à son sacerdoce tout céleste un sanctuaire digne de lui^. Ecoutons saint Paul. « Voici le résumé de tout ce que l'on peut dire de Lui » et de ses grandeurs : « Le Pontife que nous avons est Celui qui siège à la droite de la Majesté dans les Cieux, Ministre du culte, Pontife du vrai tabernacle qu'a construit Dieu et non l'homme. Or tout prêtre est constitué pour offrir des oblations et des hosties ; d'où il suit que ce Prêtre lui aussi doit avoir sa victime à offrir*, » son sanctuaire, son autel, son culte, « Mais s'il résidait sur la terre, il n'y serait plus même prêtre, la place étant occupée par ceux qui offrent les oblations selon la loi, qui servent dans ce culte figuratif, image du culte organisé dans le ciel*, » Le vrai sanctuaire où

» D. Th. Opuscul. LUI, art. 23. — 2 Sicut Pontifex la veleri testamento intrabat Sanctuarium, ut assisteret Deo pro populo, ita et Cbristus « intravit cœlum ad intcrpellandum pro nobis, » Ipsa enim repraesentatio sui ex natura humana quara lu cœluiii intulit, est quaedam interpellatio pro uobis. (D. Thora. Sum Iheolog. p, ÎIT, qiifost, Lviî. art. 6,) — ' Hebr, — •> Heltr.

Jésus doit exercer son sacerdoce n'est donc pas la terre lieu du culte figuratif, mais le ciel, le sein du Père, la patrie delà sainteté et de la gloire. Il fallut donc que Jésus-Christ y montât pour y inaugurer son éternel et céleste sacerdoce.

Si l'intérêt de sa gloire et la nature de sa mission exigeaientde Jésus-Christ qu'il montât dans les Cieux, notre intérêt propre et le complément de notre rédemption ne restaient pas étrangers au décret du Père, qui décernait à son Fils, et dans ce Fils à la nature humaine, les honneurs de cette sublime ovation. L'Ascension nous est tout à la fois une puissante école de vertus et une source infiniment riche de grâces. A la vue du Christ qui s'élève si majestueusement dans les cieux, notre foi s'exerce, notre espérance s'élève, notre amour s'enflamme. Fides non est de visis, dit saint Thomas : « la foi a pour objet l'invisible. » Certes elle s'exerçait déjà, quand, au lieu du Roi magnifique et du conquérant terrestre qu'attendait le monde, les croyants n'eurent devant leurs regards stupéfaits que l'Artisan de Nazareth et la Victime du Calvaire; et il fallut la magnanimité de la foi pour déchirer le voile des anéantissements et des douleurs, voir au travers le Fils de Dieu, et tombant aux pieds de « l'homme de douleurs » confesser avec Pierre: Tu es Christus Filius Dei vivi! Et pourtant le soleil de la divinité dardait, même au travers de la chair, d'éblouissants rayons, et, au cri d'admiration que poussaient les foules, on pouvait entrevoir quelque chose de la splendeur d'un Dieu. Les jours devaient venir où l'épreuv^e de la foi serait plus rude, et son exercice plus difficile. Jésus-Christ disparaît entièrement : le silence se fait profond, la nuit obscure ; rien n'apparaît plus nulle part de l'EIonime-Dieu. Nazareth

est vide, le Calvaire n'a plus sa Victime, la Judée ne garde comme souvenir du sanglant passage de la Victime expiatrice qu'une inexpiable malédiction. L'impiété peut à l'aise crier aux fils de la foi : ubi est Deus eonim? «Votre Dieu, où est-il? «Voilà l'épreuve à laquelle l'Ascension, en retirant Jésus-Christ des yeux, met le dernier couronnement. « Autrefois, dit saint Paul, nous connaissions Jésus-Christ selon la chair, mais maintenant nous ne le connaissons plus même ainsi ; » il a disparu tout entier, ne nous laissant que l'assurance de son invisible présence dans le mystère de sa grâce et sous l'impénétrable voile de son Sacrement. Le triomphe du croyant en face du « Dieu caché, » quel sera-t-il ? Celui des saints, celui des grandes âmes : «< Voir l'invisible comme de ses yeux. » L'Ascension est de plus le divin aliment de l'espérance chrétienne. L'homme a entrevu la beauté et la gloire du Dieu triomphateur ; il a contemplé à travers les déchirures des cieux quelque chose des magnificences qui s'y accumulent ; c'en est fait, il ne détachera plus de ce spectacle son ardent regard ; les Cieux se seront refermés, l'exil aura repris ses spectacles ternes et monotones, que lui est là encore fixé à la contemplation des éternelles splendeurs *. La charité s'enflamme au même foyer. Le Sauveur disait: où est votre trésor, là est votre cœur. En ces deux mots la magnifique histoire de l'humanité chrétienne est résumée. L'Ascension a emporté son trésor au ciel, elle y a emporté aussi tout son cœur. Ah ! ne lui parlez plus des délices et des beautés de ce monde : « fumier etordure^ ! » dit-elle. Une seule chose remplit son âme, transporte son cœur, emporte ses désirs : Jésus-

* Act. cap. I. — * Philipp,

Christ, dont elle a vu les charmes, et pour lequel elle désire mourir : Cupio dissolvi et esse ciim Chnsto.

Jésus-Christ disait à ses Apôtres désolés de son prochain départ : « Il vous est expédient que je m'en aille de ce monde : si je ne me retirais pas, le Paraclet ne viendrait pas à vous; mais si je m'en vais c'est pour vous l'envoyer.» L'effet suprême de l'Ascension du Sauveur est cette immense et divine distribution des grâces et des dons de l'Esprit-Saint : Asccndens in altum... dcdii dona hominibus. Il nous fallait être un peuple tout spirituel pour jouir de ces dons tout spirituels ; Jésus- Christ devait nous soustraire sa présence corporelle, afin que nous fussions aptes à le recevoir, Lui, le Père et l'Esprit-Saint, tout spirituellement : Christo discedenie corporalitcr, non solum Spiritus Sanctm^ sed et Pater et Filiusillis affuit spiritualiter*.

2. Par quelle puissance Jésus-Christ s'éleva-t-il dans les cieux ? telle est la nouvelle question que pose et résout le Docteur Angélique. L'Ascension nepouvant être que très-improprement attribuée à la nature divine ^^ leste à dire que ce n'est que selon sa nature humaine que Jésus s'est élevé dans les cieux. « L'Ascension ne peut convenir à la nature divine, dit saint Thomas, puisque rien n'est plus haut qu'elle, et que d'ailleurs 3lle n'est susceptilile d'aucun mouvement d'un lieu dans un autre lieu, elle qu'aucun lieu ne renferme et qu'au- .••":"i mouvement ne peut emporter. Selon sa nature jumaine, l'Ascension convenait à Jésus-Christ, parce

' D. Thom. Sum. theolog. p. III, quœst. lvii, art. l,ad terliiun. — î D. Thoin. Sum. theolog. p. III, quéest. lvii arl. 2, ad pri num.

que cette natureest renfermée dans un lieuet est susceptible de mouvement. » D'après cette manière de poser la question, nous pouvons dire que Jésus s'est élevé danf les cieux, non pas comme Dieu, mais comme homme. D'autre part, n'oublions pas que la puissance divine toute seule pouvait provoquer et soutenir un pareil essor. Si l'humanité sainte s'éleva dans les cieux, c'est très-assurément sous l'impulsion d'une force divine. En ce sens c'est comme Dieu que Jésus-Christ s'est élevé au ciel.

D'après l'enseignement de saint Thomas, à cette force divine, dernière cause et principal moteur, s'en ajoute une autre secondaire, l'influence sur le corps de l'âme transfigurée dans la gloire. La nature divine emportait dans son irrésistible élan une chair incapable par ellemême d'un tel essor. D'autre part aussi, l'âme glorifiée trouve dans la force que la glorificatioa lui donne de quoi mouvoir la chair qui lui est unie, de la transporter au gré de ses désirs, et selon la puissance et l'étendue de ses propres opérations. C'est là l'un des magnifiques apanages de l'état glorieux. Le corps y est en harmonie parfaite avec les puissants essors de l'âme et en peut accompagner et servir les vastes et impétueux mouvements '.

> Assignant (aucto'.'es) ralionem prœdictse virtulis ex parle animée glorificaïLe ex cujus redundantia glorilicabilur corpus. Erit enhn tanLa obedienîia corporis gloriosiadanimambeatam ut sicut dicit Auguslinus, « ubi volet spiritus, ibi protiuus erit corpus; nec volet aliquid spiritus quod nec spiritumdecet.nec corpus. » Decel autem corpus gloriosum et immortale esse in loco cœlesti. Et ideo virtute animae, volentis corpus Chrlsli ascendit in cœlum. Sicut autem corpus efficitur gloriosum participalione animée, ita ut AuK'i?liuus dicit « parlicipatione

LA VIE GLORIiiUSE 275

3. Où monta le Christ dans son Ascension? jusqu'à quelles incommensurables hauteurs? au-dessus de quelles sublimités et de quelles élévations? Qu'il ait franchi Ifjs cieux matériels, et qu'il ait placé son trône par delà les immensités de l'univers, la question a à peine besoin d'être posée. L'humanité sainte du Verbe toute pénétrée de la divinité dépassait, à des hauteurs infinies, toute élévation de l'ordre purement naturel; et par conséquent, franchissant toute limite créée, s'élevait dans les régions divines et supérieures de l'ordre surnaturel et béatifique*. Mais la question devient plus vaste et plus profonde. La sainte Humanité franchitelle toutes les limites de la création surnaturelle pour s'élever au-dessus des êtres qui y tiennent les premiers rangs et y occupent les premiers trônes? Saint Paul l'affirme. « Dieu a placé -Jésus-Christ au-dessus de toute Principauté, et de toute Puissance, et de toute Doraination, et de tout ce qui a nom, non-seulement dans ce siècle, mais aussi dans le siècle futur. » L'élévation jorrespond à la dignité et à l'excellence de chaque être; « chacun à son rang, comme dit saint P lul : principe ibsolu, règle invariable dans la conduite du Dieu qui ?st l'ordre et l'harmonie infinis : Tanto alii ui rei dehctur illior lociis quanto est nobilior. Traitant d'; près ce prin- .Mpe la question qui nous occupe, quelle é ovation rcfuierons-nous au Dieu fait homme ? Sans doute, à ne

3ci iit anima beata. Unde prima origo ascensionis in cœlura !St virtus diviaa.

Sic igitur Christus asccndit in cœlum propria virtute : primo luiJera virtule divina; secundo anima) glorificatte moventis corlus, prûulvult. (D. Tliom. Sum. Iheolog. p. III, quœst. Lvn,arl.3.

1 D. Tliom. Sum. Iheoloçj. p. III, aiifest , lvh. art. 4.

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considérer que soa corps, la nature en est infcrieur.î aux natures spirituelles , mais si nous prenons garde à l'excellence qui ressort pour l'humanité de son union avec Dieu, si nous voyons en Jésus-Christ un Dieu dans la chair, unissant cette chair à sa divinité par le lien ii'une union hypostatique, le trône même de Dieu ne nous semble plus à une hauteur inaccessible pour lui ; pous le voyons sans étonnement franchir toutes les régions célestes, dépasser les régions angéliques, placer son trône <> à la droite de la Grandeur dans les cieux, » et nous nous écrions dans l'extase de l'admiration et de l'amour : « Auquel des anges Dieu a-t-il dit jamais : sieds-toi à ma droite ? » « Ton trône, ô Dieu, est au siècle des siècles ' ! >•

4. Que dire maintenant des magnificences de ce triomphe? de la gloire du Christ ressuscité qui s'élève dans les cieux ? de la majesté de cette Ascension ? de la splendeur de ce cortège? de l'ivresse de cette universelle jois? Et cette cité du ciel qui s'entr'ouvre ? et ces mille millions d'anges qui viennent à la rencontre du Triomphateur? Les prophètes ont entrevu les trois parties dont se compose cette scène divine : l'ascension, l'entrée dans les cieux, l'investiture de la gloire et de la domination éternelles. « Des millions d'esprits célestes environnentlechar du Vainqueur ; des millions de triomphateurs dans l'ivresse de la joie. Le Seigneur est au milieu d'eux, au Sinaï, au sanctuaire. Vous vous êtes élevé dans les hauteurs, ô Dieu ! emmenant avec vous vos captifs. Vous avez reçu des dons pour les hommes ;

' D. Thom. Sum. Iheolog. p. III, quaîst, lvii, art. 5. — Vid. Oiniscul. LUI, art. 23.

et pour ceux-là mêmes qui n'ont pas cru qu'un Dieu puisse habiter parmi nous. Béni soit le Seigneur dans toute la durée des jours ! A nous aussi il ouvrira la route du salut. » Tel est le chant du départ : Voici, dans le même Roi-Prophète, le chant de l'arrivée. Jésus- Christ et son immense cortège sont parvenus à l'entrée des cieux : le plus sublime dialogue s'engage entre les anges du cortège triomphal, et ceux qui, restés au ciel, se tiennent prêts à recevoir leur Seigneur et leur Dieu. Les premiers commencent : « Ouvrez-vous, ô portes ! ouvrez-vous, portes éternelles, et le Roi de gloire entrera ! — Quel est-il ce Roi de gloire ? — C'est le Seigneur, le Fort, le Puissant, c'est le Seigneur qui tiomphe dans les combats. — Ouvrez-vous, ô portes ; ouvrez-vous, portes éternelles et le Roi de gloire entrera! — Quel est-il ce Roi de gloire? — C'est le Seigneur, le Dieu des armées, voilà le Roi de gloire ! » Les portes éternelles se sont ouvertes, le cortège est entré : Jésus-Christ a franchi tous les degrés de son incommunicable trône. La voix du Père se fait entendre, et met le sceau à toutes les grandeurs du Christ, son Fils : « Tout est consommé, » et la parole divine, telle que les prophètes nous en ont conservé l'écho et le souvenir, consacre pour l 'éternité la gloire, la domination, les pouvoirs, les triomphes du Verbe incarné. « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : asseyez-vous à ma droite jusqu'à ce que je fasse de vos ennemis l'escabeau de vos pieds! L'Éternel va faire surgir de Sion le sceptre de votre empire. Vous établirez votre règne au miheu même de vos ennemis. Les peuples vous obéiront au jour de votre force ; au milieu de la splendeur de vos saints. Je vous ai engendré avant l'aurore. L'Eternel, l'a juré; il ne révoquera jamais son serment: vous êtes

Prêtre éternel selon l'ordre de Melchisédech. — Le Seigneur est assis à votre droite ; il écrasera les rois au jour de sa colère; il jugera les nations; il remplira tout de ruines ; il brisera sur la terre la tête de nombreux ennemis. »

C'est encore de cette royale investiture, de cette domination sans limite, et de ces puissantes conquêtes que Jésus Christ lui-même parle dans un autre psaume. « Moi, j'ai été constitué Roi par Dieu sur Sion sa montagne sainte, constitué pour publier ses commandements. Le Seigneur m'a dit : Tu es mon Fils ! Je t'ai engendré aujourd'hui. Demande-moi et je te donnerai les nations pour héritage, et pour domaine toute l'étendue de la terre. »

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