E. CARTIER
Fig. 178. — Détail de sculpture du transept de la cathédrale de Reims. xrr1e siècle.
CONCEAUSEONN
sésus- Carisr est le Fils unique du Dieu
unique. Il est la puissance, la sagesse
et la splendeur incréée de l’Incréé. Il
est le Dieu de la terre et du Ciel, le Roi
éternel, tout-puissant comme son Père et
ne faisant qu’un avec lui dans l'indivi-
sible Trinité. Par un mystère qui passe
tout entendement et qui satisfait toute
raison, Dieu l’a donné à la terre, et en le
donnant, il s'est donné lui-même. Ce
Initiale du dix-seplième siècle. Bibliothèque
de M. Ambr, Firmin-Didot. Jésus ainsi donné est Fils de l'Homme et
Fils de Dieu, Homme et Dieu tout ensemble : Homme né sous la loi, Dieu pour consommer et accomplir la Loi; Homme pour servir, Dieu pour affranchir; Homme pour plier sous le fardeau, Dieu pour vaincre; Homme pour mourir, Dieu pour triompher de la mort. Et telle est cette merveille, que les yeux de notre esprit peuvent voir la divinité à travers l'humanité, la puissance qui a créé le monde et vaincu l'enfer à travers l'infirmité que l'iniquité humaine a clouée sur la croix. Car Jésus est un être divin composé de deux natures bien différentes, l’une divine, l’autre humaine; l’une incréée , l’autre créée; l'une éternelle, l’autre temporelle. Par cet ouvrage,
‘par ce miracle, la divinité vit en l’homme et l’homme subsiste en Dieu;
l’homme et Dieu se retrouvent sans cesse en Jésus-Christ. Il est né, mais d’une vierge. Ce n’est qu’un enfant pauvre dans un berceau d'emprunt, mais une étoile l’annonce, les Anges le saluent d’un cantique qui renferme en deux mots toute sagesse, les Saints le bénissent, les rois de la science viennent l’adorer, les tyrans ont peur. Il fuit, mais enveloppé d’une garde invisible. Il vit dans l'humilité, mais souverain maître de tout; dans l’infirmité, mais sa parole guérit les malades, ressuscite les morts , chasse les démons, arrête la séve des plantes, commande aux éléments. Il paye le tribut, mais en rendant la mer tributaire. Il souffre sur la croix, mais à l’heure prédite et comme il l’a voulu. Il expire, mais le centurion le reconnaît sur le bois infamant où il meurt, comme les bergers et les Mages l'ont reconnu dans la crèche où il est né. Il est enseveli mort, et il écarte luimême la pierre de son sépulcre et il en sort vivant.
Est-ce Dieu ? est-ce l’homme? Où est le Dieu dans ces abaissements, dans ces souffrances et dans ces misères ? Où est l’homme dans ces merveilles ? Ni le Dieu ni l’homme n'est seul nulle part. Jésus a si bien lié sa divinité et son humanité, que toute scission le rend inexplicable. S'il n’est pas Dieu, il n’est qu’un imposteur ; s’il n’est pas homme, l’œuvre de Dieu ne se conçoit plus et la divinité même disparaît. Dieu seul rend compte de l’homme, l’homme seul rend compte de Dieu, et c'est partout l'Homme-Dieu. En l’'Homme-Dieu tout est logique et convenance en même temps que divinité. Partout il dépasse la raison humaine, il ne la viole nulle part; il la confond sans cesse, il ne l’'épouvante jamais.
Le pape saint Hormisdas, résumant l’enseignement du pape saint Léon, donne à un empereur cette belle explication du mystère des deux natures en Jésus-Christ :
«€ Dieu est Trinité, c'est-à-dire Père, et Fils, et Saint-Esprit; cependant Dieu est Un. Or, écoute, Israël : Le Seigneur ton Dieu est le Dieu Un. Toute autre doctrine, ou divise la divinité et admet la folle impiété païenne de la pluralité des dieux, ou attribue la souffrance à l'essence même de la Trinité, et suppose la douleur dans l’impassible nature divine.
« La sainte Trinité est un seul Dieu qui ne se multiplie pas numériquement, qui ne reçoit d’accroissement d'aucune sorte, qui ne subit aucune
division. Ce mystère de la substance éternelle, inaccessible à la plus élevée
des natures invisibles, n’entreprenons pas d’en soumettre les profondeurs aux lois des choses humaines. Adorons l’incompréhensible et ineffable
substance de la Trinité, Père, et Fils, et Saint-Esprit, où la distinction
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Fig. 179. — La Trinité. Autour du Père, du Fils et du Saint-Esprit se pressent les anges recueillis en prière ou portant les insignes de la Passion, avec la foule des martyrs et des saints de l'Ancienne et de la Nouvelle Loi. Plus bas, on voit à droite l'empereur, le roi, le chevalier, tous les membres de la société laïque jusqu’au vilain ayant son fléau sur l'épaule; à gauche, le pouvoir spirituel a pour représentants le pape, le cardinal, l'évêque, l'abbé, les moines*et les religieuses. — Tableau d'Albert Dürer (1511), au musée impérial de Vienne.
subsiste dans l’indivisibilité, où l'Unité empêche toute division de l'essence, quoique lés personnes amènent le nombre; et prenons garde de laisser à chaque personne ce qui la distingue, sans ôter à aucune d'elles la divinité et-sans rapporter à l’Essence ce qui est le propre de l’une ou de l’autre.
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« Dieu Père, Dieu Fils, Dieu Saint-Esprit, Trinité sans division : incompréhensible mystère! Nous savons cependant que le propre du Père est d’engendrer le Fils, que le propre du Fils de Dieu est de naître du Père et égal au Père, que le propre du Saint-Esprit est de procéder du Père et du Fils dans l'unité d'une même substance. Ce qui est écrit, que dans les derniers temps le Verbe s'est fait chair et qu'il a habité parmi nous, est aussi le propre du Fils de Dieu. Aïnsi, dans les entrailles de la sainte Vierge Marie, vierge Mère de Dieu, les deux natures étaient unies sans aucune confusion. Celui qui, avant tous les temps, est le Fils de Dieu, devenait fils de l’homme. Il naissait, dans le temps, d’une mère comme les autres hommes, mais sans ouvrir le sein de sa mère et en laissant intact le sceau de sa très-sainte et très-parfaite virginité : mystère tout à fait digne de la naissance d’un Dieu! Ne devait-il pas naître préservé de toute souillure humaine, Celui dont la conception avait eu lieu sans aucune intervention de l'homme et qui gardait ce qu’il tenait du Père céleste en offrant aux yeux des hommes ce qu’il avait pris de sa mère bénie ?
« Couché dans la crèche, il était en même temps dans le Ciel; enveloppé de langes, il était adoré par les milices d’en haut. Encore enfant, il enseignait une doctrine surhumaine et manifestait sa puissance par des prodiges divins. Dieu et homme tout ensemble, non par une adjonction quelconque, mais parce qu’il était lui-même le Fils de Dieu. Dieu et homme, c’est-àdire force et faiblesse, humilité et majesté; vendu et rédempteur; mis en croix et donnant le royaume des cieux ; revêtu de notre infirmité à ce point de recevoir la mort, possesseur de la puissance divine à ce point de reprendre la vie. Parce qu'il avait voulu naître homme, il a été enseveli ; parce qu'il est demeuré semblable à son Père, il s’est ressuscité. Étant l’un d'entre les morts, il a ranimé ceux qui gisaient en poussière dans le tombeau; sans quitter le sein de son Père, il est descendu aux enfers; ayant rendu son âme suivant la loi commune à tous les hommes, il l’a reprise de sa force de Dieu. :
« Qu'il en soit ainsi, c'est ce que nous enseigne et nous atteste lui-même Celui qui l’a fait. Ne voulant pas que le spectacle des souffrances de son corps nous portât à croire qu’il n’est pas Dieu, ne voulant pas non plus que
l’éclat de ses miracles nous entraînât à penser qu’il est Dieu seulement et
CONCEUSLON:. 563
qu'il n’est pas homme, il nous a instruits par la conduite diverse de deux des Apôtres. La foi de Pierre nous apprend que le Christ Notre-Seigneur est Dieu ; le doute de Thomas, qu’il est homme. Lorsqu'il demande à ses Disciples ce que les hommes disent de lui, que veut-il, sinon provoquer la réponse de Pierre: Vous êtes le Christ, fils du Dieu vivant? Et la
louange donnée à cette parole, inspirée de Dieu le Père, produit en nous
Fig. 180. — Jésus-Christ, sous la figure de l'aigle portant le nimbe crucifère, retire l'âme fidèle des séductions du monde ; avec une inscription latine qui signifie: « Quelle est celle qui s'élève du désert, enivrée de delices et appuyée sur son bien aimé (CanT. VIIE, 5), » — Fac-simile réduit d'une gravure du Cantique des cantiques, xv° siècle.
la foi à la vérité qu'elle révèle. De même, lorsque après la résurrection le Seigneur apparaît aux Apôtres, pourquoi l'absence et ensuite le doute de Thomas ? C’est afin que le monde croie ce que le Disciple incrédule a vérifié, et que l’universalité des fidèles puisse connaître ce qu'était Jésus par le témoignage de celui à qui il a ordonné de le toucher de ses mains. Car le doux Sauveur n’a pas mis ainsi en évidence l’incrédulité de Thomas pour la confusion de son saint Apôtre, mais pour l'instruction de la postérité. Ainsi encore le Seigneur se joignit aux deux Disciples qui allaient à
Emmaüs et s’entretint avec eux. Ils avaient appris la résurrection par le
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rapport des saintes femmes, et cependant ils demeuraient en doute. Afin que leur incrédulité servît à affermir la foi dans les siècles à venir, Jésus interprétant Moïse et tous les prophètes leur montra que le Christ avait dû souffrir pour entrer dans sa gloire; il établit, par les témoignages multipliés des Livres saints, qu’en lui se trouvent à la fois les deux natures, la nature humaine qu'’atteste la passion, la nature divine que révèle la gloire. »
Dans les desseins de Jésus-Christ sur le monde, le même mystère se manifeste par la même apparence d'opposition entre ces desseins et les moyens qu’il emploie pour les accomplir.
Il veut asseoir un empire sur la terre en proie à la force; il a la force dans les mains, et il la brise. Il vient attirer à lui le monde, il prend le contre-pied de tout ce que cherche le monde, il est et il s'appelle le Crucifié. Il lègue à douze ignorants cette croix pour tout héritage; il leur enjoint de la présenter au genre humain: ils le font et ils triomphent, et cela est fait en moins de temps que le plus puissant empire n’a fini d’étouffer la nationalité d’une peuplade conquise. Les idoles tombent, une nouvelle humanité se lève; la parole toute seule de Jésus opère un tel miracle. Cette parole qu’il a donnée aux Apôtres et qu’ils n’ont pas comprise lorsqu'il la prononçait, cette parole qui a révolté les Juifs et qui révolte l'instinct premier de tout homme, est cependant, comme les Apôtres la nomment maintenant, la parole de réconciliation qui remet tout en ordre et en paix, l’homme avec Dieu, l’homme avec l’homme, l’homme avec lui-même. Elle change tout dans la société, dans les esprits, dans les cœurs; elle illumine toutes les ténèbres, elle féconde toutes les stérilités; par elle, le Juif stupéfait voit clair dans les Écritures dont les profondeurs désolaient son intelligence, le Païen échappe du labyrinthe où le sophisme dévorait sa raison.
Quelle vie et quelle lumière déjà dans les premiers chrétiens, quelle allégresse ! L'homme désormais sait où il va; il se sent maître de sa route et sûr de son but. La parole du Créateur n'avait fait de l'homme qu’un homme, le Verbe incarné a fait de l'homme un Dieu, il l’a fait « participant de la nature divine ». C'est saint Pierre qui dit cette chose immense, et l’homme le croit et le comprend; l’homme qui adorait les fétiches et les
empereurs! Et dans cette hauteur où il monte, il devient humble et doux ;
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et la faculté sublime de l’adoration, jusqu'alors si déplorablement abusée, se développe suivant sa nature et couronne la terre de la radieuse floraison des saints.
On objecte que néanmoins tout n’est pas converti. On montre, avec une joie homicide, tout ce qui, au contraire, se détache et s’en va. Sans doute! et Dieu ne fait pas ce qu'il n’a pas voulu faire. Le libre arbitre subsiste. Celui qui.t’a créé sans toi, dit saint Augustin, ne te sauvera pas sans toi. Tu ne veux pas te sauver, tu ne veux pas aider Jésus-Christ dans l'œuvre de ton salut : tu ne seras pas sauvé, tu mourras.
L’adoration peut avoir lieu dans le ciel ou dans l'enfer : à l'homme de choisir. C’est là tout ce libre arbitre dont l’orgueil et la stupidité de l’homme ne doivent pas penser à faire une dignité divine, lorsqu'ils l’appellent la liberté. Il n’y a que Dieu qui possède la liberté. L'homme a le libre arbitre et c'est beaucoup, mais il ne peut se dispenser de l'exercer. Il choisit entre le bien et le mal, entre le ciel et l'enfer. Point d'abstention possible ; s'abstenir, c’est avoir choisi.
Ce libre choix, toujours laissé à l'individu, est parfois proposé à l’humanité tout entière. Un décret de Dieu la contraint de se prononcer entre Jésus et Barabbas. La civilisation moderne, fondée sur la divinité de Jésus- Christ, subit une de ces crises redoutables. Elle a pris du penchant pour Barabbas, elle écoute volontiers les voix qui lui crient de chasser Jésus- Christ. Qu’arrivera-t-il si Jésus-Christ est chassé ? |
Oter Jésus-Christ du monde n’est pas possible. Le tombeau même le garde vivant. Lui ôter le trône, le reclouer à la croix, il peut le permettre. Or l'esprit qui médite ce grand crime contre Dieu et contre le genre humain, ne veut pas tant ravir la couronne aux rois que leur donner la tiare, le trirègne des trois concupiscences, la tiare de Satan. L'époque qui reverra Jésus-Christ au Calvaire reverra Tibère à Caprée, et le dieu Tibère aura encore des temples.
Mais cette divinité n’aura qu’une heure, et jusque-là l'Église est vivante; et pendant cette heure même, l'Église vivra et l’ordre général de la Rédemption sera maintenu. Les secrets de la miséricorde du Christ sont insondables comme ceux de sa puissance. Tout ce qui doit appartenir au Christ lui appartiendra. Jusqu'à la dernière heure du monde, la Rédemption pro-
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fitera de quelque manière au genre humain tout entier. Elle est comme ce torrent de feu liquide qui part des contrées du soleil et qui traverse les froides eaux de la mer dans leur immense étendue. Sans doute, la mer entière n’en est point échauffée; il reste des régions glaciales. Mais si ce fleuve bienfaisant n'existait pas, tout serait glacé, tout périrait. C'est sa chaleur qui entretient la vie partout où la vie se rencontre à quelque degré; et là où la vie est plus abondante, elle forme des entreprises, elle réalise incessamment des conquêtes sur la mort.
- Et il n’est point de régions mortes où. ne s’élancent les habitants des régions de la vie, les vivants qui chantent le Credo des Disciples du Seigneur et Sauveur Jésus.
Louis VEUILLOT.
Fig. 181. — La nef mystique.
Miniature d'une Bible moralisée, fonds fr. n° 9561, à la Bibl. nat. de Paris. xive siècle.
ÉBLESADES- FIGURES