‹ Jésus-ChristChapitre 2 sur 139 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

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Le RS

ÉBRERE TE LOMME

zaIL y a deux personnages dans l'Évangile, Dieu et l’homme, et la place de l’homme n’y est pas moindre que celle de Dieu. C’est pour l’homme que Dieu descend du ciel, c’est pour lui que l'Esprit incréé revêt le poids de la

chair, que l’Infini se circonscrit dans cette

À ni

Ie

prison, que le Tout-Puissant en accepte l'in-

firmité; pour lui que la pureté même assume

l'ignominie du péché; pour lui que l’Immortel

vient goûter la mort, et la mort de la croix!

L'homme est l'objet de cet inconcevable amour. Tout à l'heure nous porterons nos re-

Initiale du Rationale de Guillaume Durand, ms. du x1ves. Bibl. de M. Didot.

gards sur Dieu ; mais qu’est-ce que l’homme?

Selon la science la plus récente, l’homme est un animal qui a inventé Dieu : « Aussitôt que l’homme se distingua de l'animal, 1] fut religieux. » Ce trait scientifique exprime la pensée mère des livres écrits à dessein de ruiner la foi en Jésus-Christ Dieu, moyen assuré de ruiner la religion et la raison, et de faire de l'homme ce que l’on prétend qu'il a été, un animal. L'homme n'eut pas la peine de devenir religieux. Il le fut dès l’origine,

ayant connu avant toute chose le Dieu qui l’avait créé. Ce serait donc parler

plus exactement de dire qu’aussitôt que l’homme cesse d’être religieux, alors il ne se distingue plus parfaitement de l'animal. C’est le caractère de l’homme devenu animal, de ne pas discerner les choses dé Dieu.

Mais cette haute qualité d’être religieux par nature, ne nous fait pas suffisamment connaître l’homme. Pourquoi l’homme est-il religieux? Que sait-il naturellement de Dieu? Bien plus, que sait-il de lui-même? Tout ce qu’il en apprend, à force de se considérer en lui et dans les autres, n’est guère que ténèbres, sujet de doute, de honte et de désespoir. Est-il seulement un atome dans les abimes de l’étendue? A-t-il seulement la pleine conscience de son être? Et pourtant il se sent grand, et ce sentiment est juste : mais d'où prend-il le sentiment de sa grandeur? |

L'individu sait quel jour il est entré dans la vie: Connaît-il celui où il a véritablement commencé à vivre? Pas plus que celui où il mourra; et il meurt sans savoir à quel moment il a vécu. Entre ces deux dates de la naissance et de la mort, dans ce court espace de temps, il est né plusieurs fois, il a vécu plusieurs vies fort diverses ; il se demände s’il a jamais été ?

I marche, il parle, il pense, et il a une action dans le monde. Cependant il est mort, et plusieurs fois, et de plusieurs morts, et il le sent très-bien; et il sent aussi qu’il ne mourra pas!

L'homme est fini, il ne peut jeter un regard sur lui-même sans le comprendre; tellement fini, tellement borné, qu’il ne sait plus s’il est. Sa pensée, cet instrument qui le sert encore quand tous ses organes refusent de le servir, lui manque ici, s'épouvante, se dissipe, doute d'elle-même, et le fait douter de lui. Elle n’est plus qu’un néant dans le néant. Ft c'est cette évidence du néant de l’homme qui est le dernier refuge où la pensée constate bien sa propre existence. Elle est, parce qu’elle n’a pu s’inventer, parce qu’elle a peine à se connaître.

Cependant ce fini si chétif est l’œuvre de l’Infini, et dans l'œuvre il ya quelque chose de l’ouvrier, quelque chose de l’Infini. Voilà plus qu’un monde! L'homme, borné de toutes parts, est cependant partout. La pesanteur et l’infirmité de son corps n’arrêtent point sa pensée. Il est avec elle partout où elle va; elle va partout. Les espaces lui sont ouverts, les temps lui sont donnés, il franchit encore la limite des espaces et des temps. Cet

être qui a peine à se saisir dans le présent, placé entre deux minutes dont l’une n’est-plus et dont l’autre n’est pas, il vivait néanmoins avant sa naïissance, par ses ancêtres ; il vivra après sa mort, par ses descendants ; et surtout par ses œuvres, filles innombrables, nées d’un instant pour ne plus

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Fig. 1. — Création de l'homme et de la femme; bas-relief de Jean de Pise, à la cathédrale d'Orviéto, xir1t siècle. L'artiste s'est attaché à exprimer le respect et.la tendresse du Créateur pour sa créature.

périr. Avant lui, tout a été fait pour lui, tout a contribué à former le milieu dans lequel il doit vivre; il est pour quelque chose dans tout ce qui viendra après lui. Captif, il se sent des ailes toujours libres; aveugle, il voit du côté du jour par-delà le soleil, du côté de la nuit par-delà les ombres; son regard va plus loin que tous les horizons. Poussière sans nom hier et sans souvenir demain, imperceptible sur cette terre perdue dans la poussière des astres, il

n’a qu’un éclair dans la course du temps : néanmoins, vivant dans le pre-

mier homme, il est de fait aussi ancien que le temps, et il sera encore lorsque le temps ne sera plus. Quand Dieu a dit : « Faisons l’homme à notre image, » ce jour-là je suis né. Est-ce ma vraie naissance ? Pas encore ! Dieu a dit cette parole et l’a accomplie au moment marqué en $es desseins ; mais ses desseins sont en lui de toute éternité.

Créé dans le temps, concu dans l'éternité, je suis créé pour l'éternité “sie ne mourrai pas, car les œuvres de Dieu ne sont pas faites pour périr. La matière où l’âme n’est pas jointe n'est rien. Elle est à la création ce que mon vêtement est à mon corps, et ce corps tout seul n’est pas moi. Il est le vêtement qui s’use et qui change. J’ai changé plusieurs fois de vêtement, plusieurs fois de corps. Où est mon corps d’enfant? où est la fleur et la force de ma jeunesse? Cela est mort, aussi mort que les parfums et les sons qui ont traversé les airs. En reste-t-il ce qui reste de l'herbe des toits? La vraie création la création impérissable, est ce qui est à l’image de Dieu. C'est là ce qui a recu sa perfection dès l’origine et qui ne périra pas.

Ainsi, Dieu par sa puissance a mis dans la mort même l'éternité ,; dans le muable l’immutabilité, dans le fini une image de l’Infini.

Voilà l’homme, non tout entier ni même dans la mesure où il lui est donné de se connaître, puisque je ne parle pas des richesses et des flammes de son cœur. Et cet être n'aurait été originairement qu’un animal semblable à ceux qui furent créés pour le servir et qui ne pensent point! Et il serait resté dans cette foule sans vie, jusqu’à ce qu’il eût su « se distinguer » en devenant religieux, c’est-à-dire, en inventant la pensée et en créant Dieu!

C’est une vieille supercherie de la «science » de ravaler l’homme à ce point; de le mettre au départ sur la ligne de l’animal et même plus bas. Elle enfle ensuite son orgueil par la considération de ce qu’il aurait fait lui-même pour se tirer de l’infirmité, et de là elle lui persuade qu’il n’est redevable qu’à lui seul de toutes ses grandeurs. — « Vois où déjà tu as su monter, lui dit-elle È ne t’arrête point; dégage-toi de plus en plus des liens de ton enfance cel monte encore : tu seras un Dieu, tu seras le seul Dieu! »

C’est ce que l’on appelle « l'esprit moderne ». I1ne date pas d'aujourd'hui; ce discours, inscrit dans la première page de l’histoire humaine ; est la pre-

mière parole que l’homme ait entendue de Satan.

esque de Michel-Ange, à la chapelle Sixtine, xvit siècle. Sur un geste du Tout-Puissant l'homme s'éveille à la vie. Cette composition, où l'art plastique

enaissance est si puissamment résumé, fait contraste avec celle de Jean de Pise où l’on trouve un type achevé de l'idéalisme de l'art

Fig. 2.— Création de l’homme. Fr

au moyen age.

de la R

8 JÉSUS-CHRISTAATTENDU

Il est bon de rappeler à l'homme que la main de Dieu a formé son corps, comme le souffle de Dieu lui a donné son esprit. :

Animal par la matière, et misérable, si l'on juge sur l'apparence, longtemps débile dans ses langes, dit-on, longtemps incapable d'aller où le besoin l'appelle, de comprendre le danger qui le menace, de fuir le danger qu’il comprend , l'homme cependant naît le mieux constitué des animaux, plus cuirassé que le rhinocéros, plus fort que le lion, plus agile que le cerf courant et que l'aigle volant, et que le requin nageant. Donnez à cet animal son vrai nom : il s'appelle la société. Il est tel dès son berceau, et là plus qu'ailleurs. Il ne devient un individu que lorsqu'il peut voir le danger, le prévenir, s’en défendre, le vaincre. Au berceau il a son père et toute la vigilance, toute la force, toute la science de la société. La question n’est pas de savoir ce qu’il pourrait faire s’il était seul : il n’est pas seul; par les lois mêmes de sa nature, il ne peut pas être seul. Il vient au monde avec cette puissance de la société, bien plus que le lion avec ses muscles et l’aigle avec ses serres. Même à l’état sauvage, il paraît encore le roi de la création; et l'état sauvage n'est pas l’état normal de l’homme. L'homme s’appelle la société ; son état normal est cette ébauche de l’ordre parfait que nous appelons la civilisation. Il est lent à se former : qu'importe? Toutes les ressources de la société sont employées à le former. Elle lui enseignera à mañtriser l’air et le feu, à dompter l’eau et même la foudre, à se faire des vêtements plus chauds que la toison des brebis, plus imperméables que le duvet des oiseaux, à se bâtir des maisons qui braveront la tempête, à tirer son pain d’une herbe des champs, à s’entourer de merveilles. Tel est ce faible animal “otuil ira bien au delà : il apprendra à vivre dans le passé et dans l’avenir, à rester encore sur la terre lorsqu'il ne sera plus. |

Pour qu’il ne soit pas tenté de refuser les magnificences de la vie mortelle, la nécessité l’oblige de demeurer en société; c'est-à-dire dans un état qui lui donne la supériorité sur toutes les créatures. Il ne peut échapper à la royauté que par la mort. J'entends ce qu’il appelle la mort, puisque, n’étant pas créé pour la mort, il ne peut mourir. En bien comme en mal, son pouvoir se limite à changer de vie.

Néanmoins l'éducation de l’homme est rude. Il le faut pour l'avantage

général et son propre bien. Ce roi a besoin de connaître sa faiblesse et sa

dépendance. En présence de cette nécessité, voyez la sagesse et la tendresse de Dieu : Enfant et adolescent, l’homme est pourvu d’un ressort qui lui permet de soutenir, sans rester courbé et même sans garder le pli, tous les

jougs qu'il lui importe de subir. La jeunesse est une allégresse intérieure qui

CN

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