LE SEMEUR, L'IVRAIE, LE GRAIN DE SÉNEVÉ, LE FILET JETÉ DANS LA MER
Les paraboles de ce jour-là concernent le salut et annoncent l'Église.
Le Semeur a semé. Une partie de la semence est tombée près du chemin; les oiseaux sont venus et l’ont mangée. Une partie est tombée sur un terrain pierreux ; le grain a levé d’abord, mais il a séché en herbe au hâle et au soleil. Une partie est tombée dans les épines ; les épines ont crû, et les tiges étouffées n'ont rien produit. Une partie enfin est tombée dans la bonne terre, et les grains ont rendu l’un trente, l’autre soixante, l’autre cent pour un.
La semence, c’est la parole de Dieu. L’explication donnée par Jésus luimême découvre les diverses dispositions où la parole de Dieu trouvera le cœur des hommes.
En ceux qui écoutent du bord du chemin, sans vouloir quitter les voies du monde, la parole ne germe même pas : sur cette route durcie passent toutes les erreurs, séjournent tous les vices. Les pensées vaines , les passions brutales, oiseaux voraces, dévorent la bonne semence aussitôt que tombée.
Les endroits pierreux sont les cœurs qui craignent plus qu’ils n'aiment. Remplis des intérêts de la chair et de la vie, ils n’ont pas de fond où la racine puisse prendre. La parole a été reçue, elle germe, on voit apparaître quelques œuvres de pénitence; mais qu'il arrive un chagrin, une tentation, une persécution, ce faible germe succombe.
Les épines, qui grandissent, sont l’envahissement des choses humaines. Dans les cœurs que ce terrain figure, le fond ne manque pas ; mais la tromperie de l'ambition et des richesses étouffe le plant divin ; parmi ces soucis grandissants du monde, il reste infructueux.
Or, disent les Pères, nul ne néglige le Verbe divin que selon une des manières qui sont ici prédites : dédain de la parole, lâcheté ou faiblesse, asservissement aux biens du monde. Tel est l’ordre naturel : un chemin ; des pierres, des épines. Il faut donc d’abord de l'attention, puis du courage, et enfin le mépris des choses présentes. C'est ce que le Seigneur
exprime, quand il ajoute : « Ce qui tombe dans la bonne terre repré-
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« sente ceux qui ayant écouté la parole avec un cœur bon et excellent la « retiennent et la conservent, et portent du fruit par la patience! » En effet, ceux qui sont le long du chemin ne retiennent pas la parole; ceux qui sont dans les pierres ne soutiennent pas avec patience les assauts de la tentation ; ceux qui sont dans les épines ne portent point de fruit. Ainsi la semence est la même pour tous; elle tombe de la main de Dieu prête à germer dans tous les cœurs, le Semeur divin la donne à tous; mais malheur à celui qui se rend lui-même une terre stérile, une terre pierreuse, une terre d'épines ! Car il est plusieurs terres où ne peut germer la semence du . Seigneur.
La parabole de l’ivraie se lie à celle de la semence, et contient un enseignement plus spécial.
Pendant que les serviteurs dorment, l'ennemi vient et sursème l'ivraic dans le champ que le père de famille a ensemencé de froment. L'ivraie se fait connaître, et les serviteurs négligents proposent de l’arracher. — Non, répond le père de famille, de peur que vous ne déraciniez aussi le bon grain. Laissez croître l’un et l’autre jusqu’à la moisson. Alors je dirai aux moissonneurs : Cucillez premièrement l'ivraie, et elle sera liée en gerbes et jetée au feu ; et le froment entrera dans le grenier.
Le champ, c'est le monde; le père de famille, c'est Dieu; l'ennemi est le démon, et l'ivraie est la semence de schisme et d'hérésie qu'il jettera sur la terre lorsque les pasteurs de l'Église seront négligents. Il n'est pas question de toutes sortes de semences, mais seulement d’ivraie. La semence d’ivraie produit une herbe qui ressemble à celle du blé. Au commencement les hérétiques voilent leur présence; lorsque leur liberté s’est assise et qu'ils se sont fait des partisans, alors, dit saint Jean Chrysostome, Je fruit se montre, l’hérésie répand son venin. Cependant le père de famille défend qu’on l'arrache : ce n’est pas qu’il accepte cette ivraie, puisqu'elle est réservée au feu; c’est qu’elle ne pourrait être arrachée sans risque de déraciner aussi le froment.
Mais il y a une autre raison, toute miséricordicuse et divine. Dans cette terre féconde de l'Évangile, l’ivraie elle-même peut devenir froment; car là est une séve qui corrige la plante qu’elle nourrit. Comme il faut aux-uns le
temps de mûrir, il faut aux autres, dit saint Jérôme, le temps de se repen-
tir; et nous sommes prévenus de ne pas faire disparaître ainsi subitement notre frère. Tel qui est aujourd’hui gâté par un dogme pervers, demain peut-être deviendra le défenseur de la vérité. « De peur que vous n’arrachiez en même temps le froment ! » Car il se peut, reprend saint Augustin, que le froment futur soit arraché sous la forme actuelle de l’ivraie. Par une patience qui vous perfectionne vous-mêmes, cette patience qui fait rendre trente, soixante et cent pour un, supportez les mauvais, afin qu'ils deviennent bons. En les arrachant, vous arracheriez le froment où la grâce de Dieu et votre patience les auraient pu changer; vous frustreriez les bons euxmêmes, auxquels ils auraient servi malgré eux. « Laissez-les croître jusqu’à la moisson, » c’est-à-dire jusqu’au jugement. Ce sera le temps de les arracher, lorsqu'il ne leur restera plus un moment pour changer de vie, et que le contraste de leurs fautes ne sera plus utile pour stimuler les bons à la vertu.
Ce précepte ne contrarie pas celui qui nous commande de faire disparaître le mal du milieu de nous. Ce qui est défendu, remarque saint Jean Chrysostome , n’est pas de s’opposer aux hérétiques, d'empêcher leurs réunions et leur propagande, de faire prévaloir contre eux la vérité, de les contenir et de les punir. C'était d’abord le sentiment de saint Augustin de ne forcer personne à l'unité du Christ, de n’agir que par la discussion, de ne vaincre que par la raison. Il craignait qu’on ne fît autant de catholiques hypocrites de ceux qu'on avait connus hérétiques déterminés. Cependant son opinion était, dit-il, non pas combattue par des paroles, mais écrasée par des exemples contraires. Il songeait à ces lois terribles qui ordonnent aux rois de servir le Seigneur avec tremblement. Plusieurs ont remercié Dieu qui les avait contraints par la crainte, par la force, par la persécution, et qui, en les contraignant, les avait délivrés d’une autre contrainte singulièrement plus humiliante et dure, la contrainte de l’erreur. Il conclut que les rois de la terre doivent servir le Christ en publiant des lois pour le Christ, car le culte du Christ est dans l'unité. La maison de David ne peut recouvrer la paix que par la perte du rebelle Absalon, quoique David eût recommandé de le conserver sain et sauf, et n’attendit que son repentir pour lui pardonner. David pleura le coupable et se consola par la pensée de la paix rendue à son peuple. C’est ainsi que l'Église catholique, notre mère, lors-
? £. 1) qu'elle acquiert un grand nombre d’enfants par la perte de quelques-uns,
L'AMLUTTE. Hi
trouve un adoucissement à sa douleur dans le spectacle de tant d’âmes délivrées. Les hérétiques nous crient : A qui donc le Christ a-t-il fait violence? qui a-t-il forcé? Voici l’apôtre saint Paul. Le Christ l’a forcé, l’a enseigné, l’a consolé; et il est remarquable que celui qui entra par la contrainte du châtiment corporel travailla plus que ceux que la seule parole avait appelés. Pourquoi l’Église ne les forcerait-elle pas à revenir, ceux qui par leur égarement ont forcé d’autres à périr?
Et malheur à qui, ne se laissant pas gagner et ne pouvant être forcé, ne
Fig. 52. — Les rois de la terre doivent servir Jésus-Christ. Jésus bénissant présente l'Evangile avec une inscription grecque qui signifie : Je suis la lumière du monde. L'empereur Justinien est prosterné à ses pieds ; deux médaillons représentent la Vierge et saint Michel archange. — Mosaïque de Sainte-Sôphie de Constantinople .
vie siècle ; d’après les Arts industriels au moyen 48e, de M. Jules Labarte.
sera pas changé! Le temps de la moisson viendra; les moissonneurs, les redoutables Anges, entreront dans le champ : ils feront la séparation définitive, et l’ivraie liée en gerbes sera jetée au feu. |
Le grain de sénevé, cette petite graine qui devient un grand arbre, c'est encore l'Église, c'est Jésus-Christ lui-même, c’est la foi dans le cœur du fidèle. Que paraissaient aux yeux du monde les douze Apôtres, ou Jésus- Christ sous la pierre du tombeau? Que paraît être l’homme obscur et inconnu en qui une humble parole a jeté le grain de sénevé, le germe de la foi ? On sait ce qui est sorti du tombeau de Jésus et ce que sont devenus les
Apôtres. L'homme qui recoit la foi a en lui quelque chose de plus grand que l'humanité. Il peut s'être auparavant rempli de toutes les sciences et de toutes les erreurs, s'être voué à toutes les ambitions, s’être abandonné à toutes les séductions; il peut avoir soumis son âme à toutes les lâchetés et porter le pli profond de toutes les tyrannies : la foi grandit en lui par-dessus toutes les sciences et toutes les erreurs, elle l’arme contre toutes les séductions, le délivre de tous les jougs; il est plus fort que le monde, plus fort que lui-même. L'arbre aux vastes rameaux se développe dans la pensée aride; où régnait la mort on voit naître des fruits abondants.
Jésus dit encore : « Le filet jeté dans la mer ramasse toutes sortes de poissons. Quand il est plein, les pêcheurs mettent à part les bons et jettent les mauvais. Il en sera de même à la consommation des siècles. Les Anges sépareront les méchants d’avec les justes, et ils les jetteront dans la fournaise. Là sera le pleur et le grincement de dents. »
L'Église ramasse des poissons de toute espèce, car elle appelle à la rémission des péchés tous les hommes, riches et pauvres, ignorants et savants, sages et insensés. Quand le filet sera plein, la destinée du genre humain sera fermée. Alors on verra ce que contenait le filet, alors se fera le partage. Dans la parabole de l’ivraie, il est question de ceux qui périssent à cause de la perversité des dogmes hérétiques, parce qu'ils n’ont pas discerné la vérité. Ici il s’agit de ceux qui périssent à cause de la perversité de leur vie, quoique pris dans le filet et ayant reçu la connaissance de Dieu. Il faut ici, dit saint Grégoire, trembler plutôt que commenter. Les tourments des réprouvés y sont annoncés en propres termes, afin que personne ne puisse alléguer son ignorance et s'appuyer sur l'obscurité du dogme des supplices éternels. |
En donnant ces enseignements, Jésus fit comprendre aux Apôtres qu'ils devraient les répéter par toute la terre. « Personne après avoir allumé une lampe, leur dit-il, ne la couvre d’un vase ou ne la met sous le lit; mais on la place sur le chandelier, afin que ceux qui entrent voient la lumière. » Cette recommandation suffira pour que la parole de Dieu ne soit point liée, même lorsque ceux qui ont mission de la répandre seront chargés de chaînes. La lampe sera mise sur le chandelier, elle luira, elle éclatera.
Et afin d'avertir ses auditeurs et d’attirer leur esprit à méditer le mystère
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des paraboles, Jésus disait fréquemment : — « Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende ! »
INCRÉDULITÉ DE NAZARETH, PREMIÈRE MULTIPLICATION DES PAINS, SECONDE TEMPÊTE APAISÉE, ANNONCE DE L'EUCHARISTIE.
Jésus vint à Nazareth, sa patrie. Il entra dans la synagogue le jour du Sabbat, afin d'enseigner, suivant le droit de tout fils d'Israël. Il se leva pour lire. On lui mit entre les mains le livre d’Isaïe, qui était la lecture liturgique de ce moment de l’année. Car il ne changeait rien à l’ordinaire et'accomplissait avec soin toutes choses suivant la loi. En ouvrant le livre, il trouva ce passage : L'esprit du Seigneur est sur mot; c’est pourquot j'ai reçu son onction pour évangéliser les pauvres, guérir ceux qui ont le cœur brisé, annoncer aux captifs la délivrance, aux aveugles la lumière; pour publier l’heureuse année du Seigneur et le jour de la rétribution. Ayant fermé le livre, il le rendit au ministre de la synagogue et s’assit. Tous les assistants le regardaient. Il leur dit: « Ces choses de l'Écriture « sont accomplies aujourd’hui que vous les entendez. »
La majesté de cette parole est d'autant plus frappante que Notre-Seigneur n’ignorait pas les mauvaises dispositions de ses auditeurs. On remarque parmi eux deux esprits. D'abord ils admirent; mais bientôt le levain des Pharisiens se manifeste et domine.
Ce levain devait fermenter à Nazareth plus aisément qu'ailleurs. Les Nazaréens regardaient sans doute le don de prophétie et de miracles comme une fortune; ils étaient jaloux que ce don fût tombé sur un homme qu'ils avaient compté pour si peu. Ils commencèrent à dire : — N'est-ce pas là le fils du charpentier Joseph, le fils de Marie? Ne connaissons-nous pas ses frères; ses sœurs ne sont-elles pas parmi nous ? D'où lui vient donc tout ceci ?
Jésus lut dans ces cœurs misérables, et prévint l’injurieuse demande qu'ils allaient lui adresser. — Fais des miracles; prouve que tu es Dieu ! Les premiers qui jettent ce cri avaient vu ressusciter les morts. Quand les miracles éclatent, ils y cherchent une illégalité, ou ils les attribuent à la
puissance du démon.
Jésus leur rappela qu’Élie avait été envoyé à la veuve de Sarepta, quoique les veuves ne manquassent pas en Israël, et qu'Élisée ne guérit pas les nombreux lépreux d'Israël, mais le seul Naaman, qui était Syrien. C’était les avertir de se mettre dans les dispositions requises pour recevoir la grâce, en abjurant leur jalousie et leur incrédulité. Tout au contraire ils se levèrent contre le Sauveur, le chassèrent de leur synagogue et l’entraînèrent jusqu’au sommet de la montagne, dans le dessein de le précipiter. Sa miséricorde leur épargna de tenter tout à fait ce crime. « Jésus, passant au milieu d'eux, s’en alla; » soit qu’il se fût rendu invisible à leurs yeux, soit qu’il eût paralysé leurs mains.
Ce fut à peu près le seul miracle qu’il fit à Nazareth; c’est celui par lequel il déjoue tous les jours tant d'entreprises de l'impiété. Il se rend invisible, il paralyse les furieux, il passe au milieu d’eux et s’en va lorsqu'ils croient le précipiter. Il leur a refusé les miracles que leur insolence exigeait, il en fait que leur incrédulité ne voit pas et dont leur âme ne profite pas.
Néanmoins sa clémence pour ses compatriotes ne put absolument rester inactive. Il imposa les mains sur quelques malades et les guérit. Le texte sacré ajoute : « Leur incrédulité l’étonnait. »
Il laissa ces ingrats et reprit ses courses miséricordieuses, allant par les chemins qu’avaient parcourus les Patriarches et les Prophètes, répandant partout la santé, l'espérance et la vie. Les peuples accouraient où l’on indiquait sa présence. « Il eut pitié d'eux, parce qu'ils étaient accablés de maux et couchés cà et là comme des brebis qui n’ont point de pasteur. » Ayant donc rassemblé les Apôtres, il les envoya deux par deux dans diverses directions, au secours de ceux qui ne pouvaient pas venir.
Cette première mission n’était encore qu’une facile entrée à l’apprentissage des durs travaux de l’apostolat. Toutefois Jésus donna à ses Envoyés l'instruction éternelle qui devait plus tard leur faire affronter tous les périls, et qui, transmise par eux à leurs successeurs, les rendrait comme eux victorieux de la mort. Il leur enjoignit d’être pauvres, prudents et doux; de n’emporter ni deux paires de chaussures, ni deux manteaux, ni argent; de n'avoir qu'un bâton pour la marche, de ne point résister, de ne point se défendre. Il leur donna tout pouvoir de chasser les démons et de guérir les maladies;
il les prévint contre les attachements de la chair et du sang : « Qui aime son
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« père ou sa mère plus que moi, n'est pas digne de moi. Qui ne prend pas « sa croix et ne me suit point, n'est pas digne de moi. Qui sauve sa vie au « préjudice de ce qu'il me doit la perdra, et qui la perdra pour moi la
« sauvera. » Voilà les armes et la tactique des conquérants du monde.
Fig 53. — Les œuvres de miséricorde. Couvercle de la cuve baptismale de Hildesheim ; travail en bronze du xrr1e siècle.
En ce temps-là, lenom de Jésus parvint aux oreilles du tétrarque Hérode. Ce tyran crut que le prophète dont il entendait de si grandes choses n’était autre que Jean-Baptiste ressuscité. Il désirait le voir, mais Jésus s'éloigna. La maladie d'Hérode n'était pas de celies qu’il allait spontanément guérir.
Les Apôtres vinrent lui rendre compte de ce qu’ils avaient fait. Le bon
Maître souhaitait de les conduire en quelque retraite , afin qu’ils goûtassent un peu de repos : car la foule ne leur laissait pas même le temps de manger. Il les prit donc avec lui dans une barque, et se dirigea vers une solitude du territoire de Bethsaïde. La foule l'y avait devancé comme partout, il en eut compassion comme toujours. Il emmena ces pauvres gens sur la montagne. Là, s'étant assis au milieu de ses Disciples, il rendit la santé aux malades et parla du royaume de Dieu.
Le jour avançait. Les Douze prévinrent.le Seigneur qu'il était temps de renvoyer cette multitude, afin qu'avant la nuit ils pussent gagner les villages, et acheter de quoi manger. Car personne n’avait de provisions, et le lieu était désert. Jésus leur dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Ils lui demandèrent s'ils devaient aller acheter du pain pour deux cents deniers d'argent. Mais Jésus, paraissant ne pas les entendre, considéra la foule. Il y avait environ cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants. Jésus, sachant bien ce qu’il ferait, dit à Philippe : « De quoi achèterons-nous ce qu’il faut de pain à nourrir tout ce monde? » Philippe répondit : Avec deux cents deniers d'argent, nous n’achèterions pas assez de pain pour que chacun en eût un peu. Alors Jésus s’informa des provisions que l’on pouvait posséder. André vint lui dire : Il y a ici un jeune garcon qui a cinq pains d'orge et deux poissons. Il ajouta : Qu'est-ce que cela ? Cependant Jésus leur ordonna qu'ils les fissent tous asseoir par bandes sur l'herbe. Ensuite, ayant pris les cinq pains avec les deux poissons, et levant les yeux au ciel, il les bénit, les rompit et les donna aux Disciples pour qu’ils les distribuassent à ceux qui étaient assis. Il leur en donna autant qu'ils en voulurent; tous mangèrent et furent rassasiés, et des morceaux de pain qui restèrent on emplit douze corbeilles. Ainsi le pain eucharistique rassasie le monde et ne s’épuise jamais. Ce n’est pas l’unique sens de ce miracle, dont il sera reparlé plus loin.
Dans le peuple, l'admiration était grande. On se disait : C’est le prophète qui doit venir; il faut le faire roi! Jésus les congédia pour prévenir ce dessein, et pour apprendre à ses prêtres qu’ils ne doivent point rechercher la gloire populaire. Puis, ayant ordonné aux Disciples de s’embarquer et de l’attendre de l’autre côté du lac, il s'enfuit lui-même sur la montagne,
où il demeura seul en prières.
L'ASRUATE. ee
Cependant la barque qui portait les Disciples luttait contre le vent. Vers la quatrième veille de la nuit (trois heures du matin), ils n'avaient fait que
vingt-cinq ou trente Stades. Jésus, voyant qu'ils ramaient avec peine, se
CLANELOIE P. Ë ZELOUAN Lei dt
Fig. 54. — Première multiplication des pains. Les pains se multiplient sous la bénédiction de Notre-Seigneur Fresque de M. Langlois à l'église de Notre-Dame-la-Riche, à Tours; xixe siècle,
rendit près d'eux, et il marchait sur les flots agités. Les Disciples l’apercurent, se dirigeant comme s’il voulait les dépasser, et crurent voir un fantôme. Ils jetèrent un cri. Jésus leur dit : « C'est moi, ne craignez
point. » — Seigneur, cria Pierre; si c’est vous, ordonnez que j'aille à vous
sur les eaux ! Jésus lui dit : « Viens. » Et Pierre, sorti de la barque, marchait aussi sur la mer. Mais le vent était fort, Pierre eut peur, et au même instant il enfonca. Celui qui n’a pas craint de s'engager sur la profondeur de l’abime se laisse ébranler par le bruit du vent. C'est le même homme que son amour pour Jésus traînera au prétoire, et à qui la voix d'une servante fera renier Jésus.
Toutefois l’Apôtre n’outragea pas le cœur de son Maître au point d’oublier sa puissance et sa bonté. Il cria : — Seigneur, sauvez-moi ! Jésus le prit par la main et lui dit: « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? » Si sa foi avait été ferme, le vent n’aurait pu lui nuire, la mer serait restée solide sous ses pieds. Ce n’était pas Pierre qui marchait sur les eaux, dit saint Jérôme, c'était la foi. Pierre avait besoin de l’apprendre; Jésus lui a donné de le savoir pour toujours. Il le prit par la main. Comme la mère, voyant le péril de son petit, qui est sorti avant le temps, le prend sur ses ailes et le reporte au nid, ainsi fait Jésus. Alors Jésus monta avec Pierre dans la barque, et aussitôt le vent cessa; et immédiatement la barque se trouva au rivage où ils allaient.
Jésus avait marché sur leseaux, il y avait fait marcher Pierre, il avait apaisé la tempête, un trajet de plusieurs heures avait été franchi en un moment. Les yeux des Disciples ne s'étaient pas ouverts à la multiplication des pains; mais ces nouveaux miracles, multipliés pour eux seuls, firent enfin tomber le bandeau. Ils adorèrent leur Maître et lui dirent : Vous êtes vraiment le Fils de Dieu.
Tout le pays fut promptement informé de la présence de Jésus. En quelque lieu qu'il entrât, bourg, ville ou village, on y apportait les malades. Rangés sur les places publiques, ils le priaient de leur laisser toucher seulement le bord de sa robe, et ils s’en allaient guéris.
Les hommes qui avaient profité de la multiplication des pains voulaient toujours le-proclamer roi. Après l'avoir cherché sur les bords du lac, depuis le jour de la multiplication des pains, ils se trouvèrent réunis en grand nombre à Capharnaüm lorsqu'il y revint. Au fond de leur zèle, comme la suite le prouve, il n’y avait que le désir d’une vie oïisive dans l'abondance des choses nécessaires. Ils n’attendaient rien de plus du
Messie,
RPASAUMTE. 153
Le moment était arrivé de leur en donner une idée plus haute, et de faire entendre quel pain le Messie apportait au monde.
Jésus leur dit donc qu'ils le cherchaient parce qu'il les avait rassasiés de
Fig. 55.-- Jésus marche sur les flots. Pierre cria : « Seigneur, sauvez-moi ». Jésus le prit par la main et lui dit : « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ». Fresque de Taddeo Gaddi, à l'église Santa-Maria Novella, à Florence. xive siècle.
pain, mais qu'ils devaient travailler non pour la nourriture qui périt, mais pour celle qui demeure jusque dans la vie éternelle, et que c'était cette nourriture que le Fils de l’homme leur donnerait. Iis lui demandèrent
quelles œuvres les rendraient agréables à Dieu. Jésus leur répondit :
« L'œuvre de Dieu, c’est que vous croyiez en Celui qu'il a envoyé. » Car la foi produit l'humilité, le désir, l'amour et toutes les œuvres de la vie.
Mais l’esprit des Pharisiens fermentait en eux. Ils nièrent que les miracles dont ils étaient témoins dussent les obliger de croire. Faisant allusion à la multiplication des pains, qui était tout à l'heure le fondement de leur espérance, ils objectèrent que Moïse avait fait bien plus, en nourrissant leurs pères dans le désert avec la manne, comme il est écrit: Il leur a donné un pain céleste à manger. Jésus leur répondit : « Le vrai pain céleste « n’est pas de Moïse, mais de mon Père. Car le vrai pain de Dieu est celui « qui vient du ciel et donne la vie au monde. » Ils lui dirent : Seigneur, donnez-nous toujours de ce pain-là.
Alors Jésus, entrant dans les profondeurs du mystère, leur dit: « Je
« suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n’aura point de faim, et celui « qui croit en moi n'aura jamais soif... C'est la volonté de mon Père qui
« m'a envoyé, que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle;
«et je le ressusciterai au dernier jour. » Paroles vraies à la lettre, mais que les Juifs n’entendirent pas et ne voulaient pas entendre. |
Cette vie éternelle dont parlait Jésus, étant exempte des misères et des besoins de la vie présente, il est vrai littéralement que quiconque la possédera n'aura plus faim et n’aura plus soif, mais sera pour jamais parfaitement rassasié. Et encore que la vie éternelle ne doive commencer qu’à la résurrection, cependant il est vrai que dès la vie présente elle existe en ceux qui se nourrissent du pain vivant. Mêlé à leur chair, le pain eucharistique y insère le germe immatériel de l’éternelle vie, et la mort naturelle ne le détruira pas. Il sera conservé dans leurs ossements arides, aucun atome de leur poussière dispersée n’en sera disjoint; il y dormira jusqu’au jour où Dieu commandera qu'il éclose, et aussitôt cette chair revivra ou plutôt fleurira, pleine de gloire, revêtue d’immortalité, dépouillée des concupiscences qui ont été la cause de sa corruption. Rien d’impur ne restera plus en elle, rien que puisse atteindre l’aiguillon de la mort: le contact du Fils de Dieu aura détruit et consumé le principe de la mort. Ce que la foi de l’homme a cru et désiré, l'amour de Dieu l’a voulu et l’a fait. Au lieu de croire et d’attendre l'explication de ce qu’ils ne comprenaient
pas, les Juifs se mirent à murmurer comme ceux de Nazareth, dont plu-
EAALRUIMTITE: 155
sieurs peut-être étaient parmi eux : — N'est-ce pas là Jésus, le fils de Joseph ? Que nous dit-il, qu’il est descendu du ciel ?
Jésus les avertit sévèrement de ne point murmurer; et après quelques mots souverains, réservés, pour ainsi dire, à l'interprétation de saint Paul : et de l'Église, afin d'éclairer plus tard le mystère de la grâce, il continua son discours.
Mettant le poids et le joug de l’autorité divine sur leur raison révoltée, il leur apprit que ce pain mystérieux qu’il leur annonçait, c'était lui-même, c'était sa chair : « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit en moi « a la vie éternelle. Je suis le pain de vie. Vos pères ont mangé la manne
« dans le désert et ils sont morts. C’est ici le pain descendu du ciel, afin
« que si quelqu'un en mange, il né meure point. Je suis le pain vivant qui « suis descendu du ciel. Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éterneile- « ment : et le pain que je donnerai, c'est ma chair. »
A ce mot, les murmures redoublèrent : Comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger ? Comment! mot judaïque, dit saint Cyrille. Du droit de sa divinité, Jésus répondit par une affirmation nouvelle : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils « de l’homme et si vous ne buvez son sang, vous n’aurez point la vie en « vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et « je le ressusciterai au dernier jour : car ma chair est véritablement une « nourriture, et mon sang est véritablement un breuvage. Celui qui mange « ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. Comme mon « Père qui est vivant m'a envoyé et que je vis par le Père, de même celui « qui me mange vivra aussi par moi. C’est ici le pain qui est descendu du « ciel. Il n’en est pas comme de vos pères qui ont mangé la manne et qui « sont morts; celui qui mange ce pain-ci vivra éternellement. »
L'homme, dit Bossuet, raisonne toujours contre les bontés de Dieu, par conséquent contre lui-même. Ceux-ci crurent que Jésus leur parlait de la chair d’un homme semblable aux autres, dela chair du fils de Joseph; que ce serait une chair semblable à celle dont les hommes nourrissent leur corps; et enfin, une chair qu'ils consommeraient en la mangeant. A ces trois erreurs Jésus fait trois réponses. — Je suis le pain vivant descendu
du ciel: donc, la chair qu'il promet n’est pas la chair du fils de Joseph,
c'est la chair du Fils de Dieu, chair conçue du Saint-Esprit et formée du sang d’une vierge. — La volonté de mon Père est que je ne perde aucun de ceux qu'il m'a donnés, et que je les ressuscite au dernier jour. Qui mange de ce pain, de ma chaïr que je donnerai pour la vie du monde, vivra éternellement : donc, la vie que devait entretenir sa chair n’était pas cette vie commune et mortelle, mais la vie éternelle tant de l’âme que du corps, où nous serons changés et semblables aux Anges de Dieu. — Vous verrez le Fils de l’homme monter au lieu d'où il est venu : donc, quoique sa chair soit donnée en nourriture, il n'en demeurera pas moins vivant et entier.
Saint Jean, qui rapporte ces choses divines, ajoute : « C’est ce que dit Jésus, enseignant dans la synagogue, à Capharnaüm. » Il convenait qu’elles fussent dites dès lors, pour préparer les Apôtres à l'institution de la sainte Cène; et il convenait qu’elles fussent dites dans la synagogue, publiquement, afin que, quand les Apôtres, seuls témoins de l'institution de la Cène, auront à proposer ce formidable mystère, ils puissent invoquer la parole publique du Seigneur. En tout et partout la miséricordieuse sagesse de Jésus a pris soin d’aider notre incrédulité.
Néanmoins la plupart de ces hommes, qui pouvaient si aisément le croire à cause des miracles qu'ils avaient vus, ne le crurent pas. Il se trouva. des incrédules même parmi les Disciples, « et plusieurs se retirèrent ». Prompt accomplissement de la parabole prophétique de la semence
Jésus n’en fut pas surpris. « Il savait dès le commencement », de toute éternité comme Dieu, dès sa conception comme homme, « qui étaient ceux qui ne croyaient point et qui était celui qui le trahirait. » Il dit aux Douze: « Et vous, ne voulez-vous point aussi vous en aller ? »
Pierre, au nom de tous, ne doutant pas qu'ils ne fussent comme lui, plein d’une foi respectueuse, répondit : « Seigneur, à qui irions-nous ? Vous avez les paroles de la vie éternelle. Nous avons cru, et nous Pavons reconnu, que vous êtes le Christ, le Fils de Dieu. »
Jésus dit: « Ne vous ai-je pas choisis vous douze ? Et cependant il y en « a un de vous qui est un démon. »
Oh ! que ce cœur saigna longtemps avant d’être percé!
Fausse Purification, la Chananéenne, le Sourd-Muet. — Seconde multiplication des Pains. — Aveugle de Bethsaïde, Confession de Pierre, le Thabor. — Enfant délivré du Démon, le Didrachme, Précepte du Pardon. — Enseignement dans le Temple, la Femme adultère. — L'Aveugle-né.