AVEUGLE DE BETHSAÏDE, CONFESSION DE PIERRE, LE THABOR
Les Pharisiens et les Sadducéens, irréconciliables entre eux, mais parfaitement d'accord contre Jésus, suivant l’usage constant des sectaires et des incrédules, continuaient de chercher à lui ôter la confiance du peuple, pour lui ôter ensuite plus aisément la liberté et la vie.
Ils vinrent le trouver ensemble et lui demandèrent encore une fois un prodige dans le ciel. Jésus leur répondit qu’ils savaient bien juger quand le ciel annonçait le beau temps ou l'orage, mais que leur hypocrisie empêchait qu’ils apprissent à connaître le temps où ils vivaient, ni à discerner ce qui est juste. C'est-à-dire qu'ils ne voulaient pas voir que l’époque du Messie était arrivée. Poussant un soupir, il déclara de nouveau que cette race per-
verse n'aurait d'autre prodige qué celui de Jonas; et il les laissa.
Il se rendit à Bethsaïde, où il guérit un aveugle, avec cette circonstance particulière que la guérison, au lieu d’être soudaine, ne s'opéra que par degrés. Jésus prit l’infirme par la main, le mena hors du bourg, lui mit de la salive sur les yeux, lui imposa les mains et lui demanda s’il voyait quelque chose. L’Aveugle dit : « Je vois marcher des hommes qui me paraissent comme des arbres. » Jésus lui mit de nouveau la main sur les yeux. L’Aveugle commença à voir et enfin fut guéri. Alors Jésus le renvoya dans sa maison.
Ces circonstances sont pour l’instruction des prédicateurs et des ministres de l'Évangile. Le Sauveur , dit Bède, prend la main de l’Aveugle afin de le rendre capable de la pratique des œuvres. Il le conduit hors de la ville : l'homme séparé du monde médite mieux les enseignements divins; qui désire s'éclairer de la lumière éternelle doit suivre Jésus dans la solitude. Si Jésus ne guérit pas l’Aveugle d’une seule parole, c’est pour montrer la profondeur de nos aveuglements, et pour que ses prêtres apprennent à ne pas désespérer, mais à redoubler d'efforts, de prière et de patience quand l’ignorant et le pécheur n'arrivent que par degrés presque insensibles à la vision de la vérité. Le Seigneur joint la salive à l'imposition des mains : ainsi fait-il chaque jour, enseignant les hommes de deux manières, par les dons invisibles de l'Esprit et par le sacrement visible de son incarnation.
Bientôt après, Jésus mit à l'épreuve la foi des Apôtres. Étant sur le chemin aux environs de Césarée, il leur demanda tout à coup : « Que dit-on qu'est le Fils de l’homme? » Ils lui dirent : « Les uns pensent que c’est Jean-Baptiste, les autres Élie, les autres Jérémie, d’autres qu’un des anciens prophètes est ressuscité. » — « Et vous ? » leur dit Jésus. Simon Pierre répondit : — « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant. »
Jésus leur dit : « Tu es heureux, Simon, fils de Jona, car ce n'est «point la chair et le sang qui te l’ont révélé, mais mon Père qui est dans « le ciel. »
La qualité de « fils de Jona » donnée à l’Apôtre, reçoit de la circonstance une importance toute particulière. Fils de Jona veut dire fils de la colombe. Il ne $’agit pas de Jona, père de Simon-Pierre selon la chair’ et le sang, mais de la grâce que reçut Pierre et par laquelle l'Esprit de vérité, la
Colombe qui apparut sur le Jourdain, enfanta en lui la parole de vérité.
Jésus ajouta : « Et moi je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre je « bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre « elle. Je te donnerai les clefs du royaume des cieux. Et tout ce que tu « lieras sur la terre sera lié aussi dans le ciel ; et tout ce que tu délieras sur « la terre sera délié aussi dans le ciel. »
- Après cette déclaration et cette promesse, il défendit expressément aux Apôtres de dire à qui que ce fût qu'il était le Christ. Puis aussitôt, sans leur laisser le temps de se forger une flatteuse image de la gloire qui les attendait, déchirant le voile de l'avenir, il leur montra le Calvaire : «Il commença dès lors à leur déclarer qu’il devait aller à Jérusalem, souffrir la Passion, être condamné par les Anciens, par les Princes des prêtres, par les Scribes, être mis à mort, et ressusciter trois jours après. » Il leur parla ainsi ouvertement. Pierre ne put l'entendre.
— Non, Seigneur, s'écria-t-il, à Dieu ne plaise ! non, il n’en sera pas ainsi! Mais Jésus, regardant les Disciples, dit à Pierre, avec ‘menace : « Retire-toi, Satan, tu m’es à scandale, car tu n’as point le goût des choses « de Dieu. » Pierre, qui savait que Jésus voyait l'amour de son cœur, ne répliqua point et ne se justifia point ; et les autres, comme lui, gardèrent le silence.
Jésus ensuite, faisant approcher la foule, prononça ces paroles inouïes, qui passent de toute la hauteur divine tout ce que peuvent dire les maîtres du monde :
« Si quelqu'un veut marcher sur mes pas, qu'il renonce à soi-même ; « qu’il porte sa croix chaque jour et qu’il me suive. Car celui qui voudra « sauver sa vie (aux dépens de ce qu’il me doit), la perdra, et qui la perdra « pour moi ét pour l'Évangile, la sauvera. Et que servirait à l’homme de « gagner le monde entier et de perdre son âme? »
Voilà ce qui fut dit ce jour-là, sur la poussière du chemin aux environs de Césarée, qui n’est plus. C’est ainsi que Jésus apportait un nouveau feu sur la terre, faisait l'éducation de Pierre, celle des Disciples et celle du monde, ou plutôt créait une nouvelle humanité.
Il avait terminé ce discours en annonçant que plusieurs d’entre les Disciples ne goûteraient point la mort, qu'ils n’eussent vu le royaume de Dieu. Huit jours après, cette promesse fut accomplie. Il prit avec lui Pierre,
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Jacques et Jean, les mena seuls, à l'écart, sur une haute montagne, et s'y mit en prières. Pendant qu'il priait, il apparut transfiguré. Sa face devint resplendissante comme le soleil, ses vêtements éclatèrent d’une lumière blanche et vive comme celle de la neige. Auprès de lui, deux hommes pleins de majesté, qui étaient Moïse et Élie, lui parlaient de la mort qu’il devait souffrir à Jérusalem. Pierre, éperdu, dit à Jésus : « Maïtre, il nous est bon d’être ici. Dressons-y trois tentes, une pour vous, une pour Moïse et une pour Élie. » Les Apôtres étaient troublés et hors d'eux-mêmes, dans un mélange de joie et de terreur. Comme Pierre parlait encore, sans bien savoir quelles paroles sortaient de ses lèvres, une nuée lumineuse couvrit Moïse et Élie, et une voix descendit de la nuée, qui disait : « C'est là mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis mes délices ; écoutez-le. » Les Apôtres tombèrent le visage contre terre. Lorsqu'ils se relevèrent, sur l’ordre de Jésus, ils le virent seul. Il avait suspendu cet éclat céleste qui tendait sans cesse à envahir son humanité, et qui était l'état propre et naturel du Fils unique de Dieu, mais que par sa toute-puissance il renfermait au dedans de luimême, afin que le Fils de l'Homme, la victime, n’y disparût pas. Car le miracle n’était point que la divinité eût jeté ses rayons, mais que l'humanité pôt la voiler et en quelque sorte l’engloutir.
Les trois qui eurent cette vision du Thabor, Pierre, Jacques et Jean, sont les mêmes que Jésus avait déjà retenus près de lui pour être les témoins de la résurrection de la fille de Jaïre. On les verra encore dans un rang à part au jardin des Oliviers, à l’heure de l’agonie. Pierre était le chef de la nouvelle alliance ; Jacques devait être le premier martyr de l’ordre des Apôtres ; Jean représentait les vierges qui suivent partout l’Agneau ; et tous trois, formant le nombre sacré, offraient le type parfait du sacerdoce définitif qui allait naître au pied de la croix.
La gloire de l'Homme-Dieu ne devait être manifestée qu'après sa Passion. Jésus commanda aux témoins du Thabor de ne révéler à personne ce qu'ils avaient vu , que quand le Fils de l'Homme serait ressuscité d’entre les morts. Ils obéirent ; mais comme ils n’avaient point défense de s’en parler : l'un à l’autre, ils se demandaient ce que voulaient dire : « Quand il sera ressuscité d’entre les morts ? » Ce qui est si clair pour nous, ne l'était pas alors
pour eux. N'ayant aucune idée du second avénement, ils croyaient que la
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