SECONDE MULTIPLICATION DES PAINS
Comme la multitude était considérable et le lieu désert, Jésus renouvela le miracle de la multiplication des pains. Les Disciples avaient déjà oublié la première. Ils se préoccupèrent encore du moyen d’acheter assez de pain pour nourrir quatre mille hommes qui s'étaient rassemblés là , Sans compter les femmes et les enfants. On trouva sept pains et quelques petits poissons. Jésus les bénit de’cette bénédiction par laquelle, au commencement, le Verbe a donné aux créatures la vertu de croître et de multiplier, et ils mul-
tiplièrent entre ses mains comme le grain multiplie dans la terre. Tous
mangèrent et furent rassasiés, et des morceaux qui restèrent on remporta sept corbeilles pleines.
Outre divers sens particuliers, très-abondants et très-beaux, les deux miracles de la multiplication du pain ont un sens général qui leur est commun et qui les complète l’un par l’autre. Avant de l’examiner, jetons les yeux sur la solution que l’enseignement résultant de ces miracles pourrait donner à l’une des grandes difficultés du monde actuel. Il s’agit de la multiplication et du partage des richesses.
Le problème est de nourrir tout un peuple : cinq mille hommes la première fois, quatre mille la seconde, plus les femmes et les enfants; ce qui, dans les deux occasions, a dû doubler au moins le chiffre. Pour faire face au besoin, il n’y a rien. On est dans le désert. Les Apôtres, qui représentent le Pouvoir, s'inquiètent. Ils proposent à Jésus ce que la sagesse humaine peut proposer : Renvoyez cette foule, afin que chacun se pourvoie comme il pourra. Jésus répond : Donnez-leur vous-mêmes à manger.
Les Apôtres, alors, pensent à acheter du pain; et veulent généreusement y mettre tout ce qu’ils possèdent. Une prompte réflexion les décourage : quand même on y mettrait deux cents deniers d’argent (probablement beaucoup plus que ne contenait la bourse commune), ce ne serait pas assez pour que chacun en eût un petit morceau! Pourtant, rien autre chose à faire. Il faut choisir : les laisser se pourvoir comme ils pourront, sans prendre souci des petits et des faibles, sacrifier le pauvre; ou jeter dans le gouffre l'épargne publique, sacrifier le riche; et ce sacrifice ne suffira pas.
Un troisième moyen est suggéré, mais comme en rougissant, tant il semble inefficace. Dans cette foule affamée, on a découvert un riche, un enfant qui possède cinq pains d’orge et deux petits poissons. C’est plus qu’il ne faut pour lui. On peut dépouiller ce riche, qui a trop, au profit de ceux qui n’ont rien, et mettre en commun son abondance, ses cinq pains d’orge et ses deux poissons. — Or, dit l'inventeur du système, qu'est-ce que cela à partager entre tant de bouches?
Abandonner le pauvre, le nourrir un instant aux dépens de l’État en ruinant l’État, dépouiller le riche sans aucun profit pour personne et sans
tirer l'État de son péril, ainsi se présente le problème. De plus en plus
les gouvernements se voient fatalement serrés entre ces abîmes, et aucune science politique ne peut trouver d’issue.
Dans l’histoire évangélique, Jésus intervient. J ésus est engagé envers ce peuple qui l’a suivi au désert pour écouter sa parole, et qui, par conséquent, a rempli le précepte de « chercher premièrement le royaume de Dieu ».
Il commande d’abord aux Apôtres de mettre de l’ordre parmi la foule, de les distribuer par bandes de cent et de cinquante, de les faire asseoir sur l'herbe verte (figure des convoitises qu’il faut mépriser). Puis, quand la cohue a recu cette organisation qui place chaque troupeau et chaque individu sous la direction d’un pasteur, il se fait apporter les faibles provisions qu’on a trouvées, et il les bénit. C’est à Lui qu'on les apporte, parce que c'est à Lui qu’elles appartiennent comme créateur de tout bien et maître de toute créature; il les bénit en levant les yeux au ciel, parce que c'est à Dieu qu’il faut demander toute bénédiction et tout accroissement; il les distribue par la main des Apôtres, parce que c’est Lui qui a le droit d’en disposer; elles suffisent, parce que sa bénédiction les a multipliées ; il en reste après que chacun en a mangé et s’est rassasié, parce que Dieu donne tout avec abondance, et parce qu'il a fait cette loi, que l’aumûne ne ruine pas celui qui la répand, et souvent, au contraire, l'enrichit. 47
C'est là l'économie sociale de l'Évangile : inspirer premièrement aux peuples le goût des choses de Dieu ; établir parmi eux l’ordre et leur donner des pasteurs; leur enseigner à mépriser les convoitises qui les rendent insatiables; demander à Dieu de bénir et multiplier les vraies richesses matérielles, celles qui sont nécessaires à l'existence. Cette économie évangélique paraît aujourd’hui digne de mépris; mais l’abîme du paupérisme s’est ouvert, et, pour remède, le communisme est sérieusement proposé. L'on peut déjà prévoir que les institutions communistes ouvriront des cirques plus aisément qu’elles ne donneront du pain.
Le sens mystique des deux multiplications de pains est, comme dans plusieurs autres miracles, l’accomplissement de la Loi par l'institution de l’Eucharistie et le ministère de l'Église.
« J'ai pitié de ce peuple, dit Jésus avant le second miracle; ils n’ont
rien à manger, et si je les renvoie à jeun, les forces leur manqueront sur la route, car plusieurs sont venus de loin. » Ailleurs il est dit que Jésus les regardait avec compassion, « parce qu’ils erraient comme des brebis sans pasteur ». Or Jésus est venu dans le monde pour les nourrir et pour leur donner des pasteurs qu’il aura choisis; et c’est lui qui sera en même
temps la nourriture suprême et éternelle, et le suprême et éternel pasteur.
Fig. 60. — Seconde multiplication des pains. Les sept corbeilles restées pleines , après que les cinq mille hommes eurent été rassasiés, figurent la multiplication du pain eucharistique. Fresque des Catacombes, cimetière de l'Ardéatine.
Lé premier miracle nourrit cinq mille hommes, tous de la contrée. C'est le nombre de ceux qui se convertiront à la seconde prédication de saint Pierre, et qui seront tous Juifs. Au second miracle, il y a quatre mille hommes « venus de loin ». Par ce nombre de quatre mille, le miracle est déjà figuratif de la conversion des Gentils, lesquels devaient venir de tous les points de la terre , et, comme dit l’Ecrituré, « des quatre vents ».
La première fois, ce sont les Apôtres qui pensent au besoin de la foule. Ils y pensent pour la renvoyer, afin qu’elle aille se pourvoir, chacun comme il le pourra. C’est le caractère du sacerdoce juif. Il n'avait rien à
donner aux « étrangers », et peu de chose aux autres. Cependant ce désir de les renvoyer indique quelque souci de leur bien; les Patriarches et les Prophètes priaient Dieu pour le peuple d'Israël. La seconde fois, quoique la foule soit là depuis longtemps, et le désert plus aride, personne ne pense qu’elle peut souffrir de la faim. Jésus-Christ seul y pense, seul il a eu pitié de la triste foule des nations. Il promène sur elle un regard d'amour : Je ne veux pas qu'ils s’en aillent sans nourriture; ils tomberaient en chemin |
Dans le premier miracle, il y avait cinq pains d'orge; dans le second, sept pains de froment. Les Évangélistes, dit saint Cyrille, pouvaient se contenter de rapporter que le Sauveur rassasia un peuple nombreux avec : le peu d’aliments qu’un seul enfant portait. Ils ont si exactement marqué le nombre et la qualité des pains, parce que ces circonstances couvrent un mystère.
En effet, les cinq pains du premier miracle indiquent les rites de l’ancienne Loi, contenue dans les cinq livres de Moïse, où le peuple juif puisait son aliment spirituel; et les sept pains du second miracle figurent la Loi évangélique, dans laquelle la grâce septiforme de l'Esprit saint est distribuée à tous les fidèles par la prédication et par les sacrements. Les sept pains représentent les sept sacrements institués par Jésus pour nourrir les chrétiens durant leur voyage vers l'éternité.
Le Christ lui-même est figuré dans le festin. Le poisson passé par le feu, c’est Jésus-Christ depuis sa passion (fig. 61). Ce symbole est ancien comme l'Église. Les deux poissons indiquent les deux caractères, de prêtre et de victime, que le Christ a réunis sur la croix. Du mérite infini de son immolation, les cinq pains d’orge et les sept pains de froment, les rites de la Loi mosaïque et les sacrements de la Loi évangélique, tirent leur efficacité pour le salut des âmes. |
Jésus n’a pas voulu créer lui-même de rien, comme il aurait pu le faire, ces pains dont il a nourri la foule, ni ordonné qu’ils descendissent du ciel, comme la manne, en quantité suffisante. D'une part, le pain était déjà descendu, il existait tel qu’il voulait le donner, c'était lui-même ; il le multiplie seulement par un miracle aussi grand que la création, pour indiquer encore que c’est bien Lui, et qu’il donne sa propre substance. D'autre part,
recevant réellement les pains et les poissons des mains de ses Disciples, il
ajoute de nouveaux enseignements : il associe l’homme à son œuvre, comme il l'a fait en de nombreuses occasions, notamment par l'institution des Apôtres ; il confirme lé ministère de l'Église; il complète enfin le symbole qu’il lui plaît de donner et rend plus sensible la vérité dont il veut nous instruire. Dans les sacrements, il ne crée pas, il reçoit de l'Église la matière dont les sacrements sont formés.
Aux mains des Disciples, les pains étaient sans saveur, insuffisants, inutiles ; aux mains de Jésus et par sa bénédiction, ils se multiplient, ils: acquièrent une vertu merveilleuse, ils suffisent, il en reste. De même, l'eau, le pain, le vin, l'huile, matière des sacrements, sont par eux-mêmes inca-
pables de produire aucun effet moral; mais la bénédiction de Jésus-Christ
Fig. 61. — Le poisson immolé, figure de Jésus crucifié. Fresque des Catacombes, cimetière de l'Ardéatine.
leur communique la vertu de conférer la grâce qui rassasie l’âme et la
remplit de force spirituelle.