ENSEIGNEMENT DANS LE TEMPLE, LA FEMME ADULTÈRE
En ce temps-là, Jésus se rendit à la fête des Tabernacles, l’une des trois que les Juifs devaient célébrer à Jérusalem. Il y alla dans une sorte de secret, après avoir jeté quelque incertitude sur sa décision; car l’heure n’était pas encore venue de laisser cours aux desseins de ceux qui voulaient le faire mourir.
Sur le chemin, dix lépreux qui se tenaient éloignés pour obéir à la loi, le reconnurent et crièrent vers lui : — Jésus, notre Maître, ayez pitié de nous! — « Allez, leur dit-il, montrez-vous aux prêtres. » Car le lépreux guéri devait recevoir la purification du prêtre et faire une offrande. Ils partirent sur-le-champ, et, en allant, ils se trouvèrent guéris. L'un d’eux retourna sur ses pas, et, se prosternant devant son bienfaiteur, le visage contre terre, il lui rendit grâces. C'était un Samaritain; les autres étaient Juifs. Ils furent ingrats, peut-être à l’instigation des Scribes qui rôdaient sans cesse autour de Jésus. Notre-Seigneur dit : « N'y en a-t-il pas dix de guéris? Et « où sont les neuf autres ? Il ne se trouve que cet étranger qui soit revenu « et qui ait rendu gloire à Dieu.» Puis il dit au Lépreux : « Lève-toi, va, ta foi t'a sauvé. » Cette foi supérieure qui obtient non plus seulement la guérison du corps, mais le salut de l’âme.
Arrivé à Jérusalem, Jésus se mit à enseigner dans le Temple. De grandes divisions se manifestaient parmi le peuple à son sujet. Comme le vieillard Siméon l'avait prédit, il était un signe de contradiction. Cependant la sagesse de ses paroles subjuguait tout le monde ; amis et ennemis admiraient cette science éloquente, d’un homme qui n'avait pas étudié. Il leur
dit : « Ma doctrine n’est point de moi, mais de Celui qui m’a envoyé. Ceux
«qui voudront faire la volonté de Celui qui m'a envoyé, connaîtront si «cette doctrine est de Dieu ou si je parle de moi-même. Celui qui parle de «son chef a en vue sa propre gloire; mais quiconque a en vue la gloire de « celui qui l'a envoyé, dit toujours la vérité. »
Sachant quelles accusations les Pharisiens et les Scribes portaient contre
lui, au sujet du Sabbat, depuis la guérison du Paralytique, il leur donna
Fig. 64. — Quiconque, dit Jésus, se fera petit comme cet enfant, celui-là sera le plus grand dans le royaume des cieux. Overbeck, Evangile illustre; Paris, Schulgen.
de nouvelles preuves que la Loi n'avait pas été violée par cet acte de miséricorde, mais qu'ils la violaient eux-mêmes en ne jugeant pas suivant l'équité. Il leur demanda pourquoi ils cherchaient à le faire mourir. Irrités d’être dévoilés ; quelques-uns s'écrièrent : Qui cherche à vous faire mourir? Vous êtes possédé du démon! D’autres penchaient à croire qu'il était le Christ; mais ces ignorants ajoutaient : Cependant nous savons d’où est cet homme, et quand le Christ sera venu , personne ne saura d’où il est. Leur
erreur, probablement, venait d’une interprétation trop littérale de ce texte
d'Isaïe : Qui racontera sa génération? ce que le Prophète entendait du mystère de la génération éternelle.
Jésus dit à haute voix : « Vous savez qui je suis et d’où je suis venu. Ce « n’est pas de moi-même que je suis venu, mais Celui qui m'a envoyé est « véritable, et vous ne le connaissez pas. Pour moi, je le connais, parce «que je suis de Lui. »
Ici les Juifs ennemis comprirent fort bien que Jésus se disait Fils de Dieu et s'égalait à Dieu. Quoique ses partisans, commençant à craindre, ne manifestassent pas hautement leur foi, ils la laissaient voir et ils étaient en nombre. Dans la foule plusieurs disaient : Le Christ, quand il viendra, fera-t-il plus de miracles ? Les Pharisiens et les Princes des prêtres jugèrent qu’il ne fallait pas laisser croître ce sentiment. Afin d'en arrêter le cours, ils envoyèrent des gens se saisir de Jésus. Mais lui, sans s'inquiéter de ces mesures prématurées et impuissantes , il dit à ceux qui l’entouraient, peutêtre à ceux qui avaient été chargés de le prendre : «Je suis encore avec vous « pour un peu de temps, et je vais à Celui qui m'a envoyé; vous me cher- « cherez, et vous ne me trouverez point; et où je suis, vous ne sauriez y « venir. »
Où 5e suis, ubi ego sum, parole de Dieu. Jésus-Christ présent et parlant sur la terre est aussi au ciel, où il ne cesse pas d’habiter.
La fête des Tabernacles durait une sema’ne. Le dernier jour, on allait puiser de l’eau dans la fontaine de Siloé, et l'on répandait cette eau sur l’autel en demandant à Dieu l’abondance des fruits de la terre. Ce jour-là, Jésus, suivant son usage de prendre texte de la circonstance, dit à haute voix : « Si quelqu'un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive. Du cœur de « celui qui croit en moi il coulera des fleuves d’eau vive. » Il parlait de Esprit saint, qui serait donné à ceux qui croiraient en lui.
Dans le peuple, il y avait les agents qui étaient chargés de l’arrêter : pas plus que les jours précédents ils n’osèrent exécuter leur commission. Aux reproches des Pharisiens et des Princes des prêtres, ils répondirent « Jamais homme n’a parlé comme celui-là. » Ces furieux leur demandèrent s'ils s'étaient laissé séduire aussi comme la populace, et s'ils ne voyaient pas que personne, parmi les chefs et les gens distingués, n’estimait ce Galiléen.
Cependant le sénateur Nicodème osa faire une objection. Il invoqua la légalité, trouvant qu'on ne pouvait pas juger même un Galiléen sans savoir ce qu'il a fait. Or quel crime imputer à celui-ci? Les Pharisiens s’emportèrent davantage. On a lieu de croire que leur dessein était de faire tuer Jésus sans forme de procès, en vertu de la seule excommunication prononcée contre lui. — « Êtes-vous donc aussi Galiléen? dirent-ils à Nicodème. Scrutez les Écritures, et apprenez que de la Galilée il ne vient point de prophète. » Telles étaient leurs raisons; la difficulté d'en trouver de meilleures les a fait durer : — Il n’est écouté que des ignorants et de la populace ! — Il est Galiléen ! Cela se dit longtemps et se dit toujours. Le misérable empereur Julien pensait ruiner le Christianisme avec cette injure; les descendants de ceux qui l'ont inventée, partout submergés dans l’ignominie de leur nom de Juifs, appellent encore Jésus : le Galiléen.
Jésus, les laissant à leurs complots, se retira sur la montagne des Oliviers. Il avait coutume d'y passer les nuits lorsqu'il séjournait à Jérusalem. Judas le savait. La montagne des Oliviers est la montagne des parfums, la montagne de l’onction : c'est là que doit habiter le Christ, oint de l'huile sainte, qui nous a oints de sa force pour combattre, de sa grâce pour pleurer nos fautes, de son amour pour en obtenir le pardon. La montagne des Oliviers représente la sublime bonté de Jésus. Le fruit de l'olivier, dit Alcuin, convient à ce mystère : mis sous le pressoir, il donne l'huile, signe de la miséricorde ; car l'huile surnage au-dessus de tous les liquides, comme il est écrit que « les miséricordes du Seigneur sont au-dessus de tous ses ouvrages ». Dans la vie errante de Jésus, on ne voit que deux endroits que l’on puisse en quelque façon appeler des demeures : la montagne des Oliviers, montagne des miséricordes, et la maison de Simon-Pierre, à qui il est commandé de pardonner septante fois sept fois.
Ayant donc passé la nuit sur la montagne, le lendemain, dès la pointe du jour, il retourna au Temple. La foule s'empressa pour l'écouter. Poussé d’un instinct de salut,-le peuple accourait vers Celui qui avait dit dans le Prophète : Je les tirerat par Les Liens de l'amour. Il s'était assis et il les instruisait, lorsque les Pharisiens parurent, traînant une femme qu’ils placèrent au milieu de l'assemblée. — Docteur, dirent-ils à Jésus, cette femme
est adultère. Moïse nous ordonne de lapider ces coupables : qu’en pensez-vous ?
Selon ce que Jésus prononcerait, ils se préparaient à l'accuser ou de mépris pour la loi de Moïse, ou de dureté envers les pécheurs.
Jésus, gardant le silence, se baissa et écrivit sur la terre avec le doigt. Suivant une tradition, il écrivait les péchés secrets des accusateurs de l’Adultère. Suivant d’autres, il se contenta de tracer quelque courte sentence de l'Écriture, applicable à leur méchanceté ; comme, par exemple, ce verset de Jérémie : Terre, terre, écris que ces hommes sont réprouvés. Cependant les Pharisiens continuaient de l’interroger et voulaient le forcer à répondre. Alors il se redressa et leur dit : « Que celui de vous qui est « sans péché lui jette la première pierre. » Et sans les regarder, probablement pour ménager leur confusion et leur donner le temps de faire retraite, se baissant de nouveau, il se remit à écrire. Soit que la parole qu’il avait dite eût suffi pour réveiller ces mauvaises consciences, soit qu’il s’y ajoutât quelque crainte d’être démasqués plus clairement, tous les accusateurs s’en allèrent l’un après l’autre , les plus vieux les premiers. Dans le cercle qui s'était formé, dit saint Augustin, deux personnages seulement restèrent : la misère et la miséricorde. Jésus dit à Adultère : « Où sont ceux qui t'ac- « cusaient ? Personne ne t’a-t-il condamnée ? » — Personne, Seigneur, ditelle. — « Ni moi, reprit le Sauveur, je ne te condamnerai pas. Va, et « désormais ne pèche plus. »
Ayancez, s'était écrié David ; éfablissez votre règne par la vérité, par la douceur et par la justice! D'une seule parole, le fils de David avait fait triompher la miséricorde sans blesser la loi, démasqué l'hypocrisie, confondu la malice, délivré la pécheresse , et l'on peut le croire, converti son cœur. Néanmoins, il observe toute justice et toute vérité : « Ne pèche plus!» Par là, en même temps qu'il fait miséricorde, il condamne. Il est le protecteur du pécheur, non du péché. S'il eût voulu absoudre la faute, il eût dit à la coupable : Va; et vis comme tu voudras, et sois sûre que je te délivrerai de l'enfer. Mais il lui dit: « Ne pèche plus. » Qu'ils y fassent attention, ceux qui ne voudraient voir que la douceur, et qu'ils craignent ; car le « Seigneur est doux et droit ». C’est le commentaire de saint Augustin.
Après cette scène, Jésus reprit l’enseignement qu’elle avait interrompu. Son discours roulait sur les preuves de sa mission et de sa divinité. Par ses
profondeurs souvent difficiles à entendre, il semble plutôt destiné à ceux qui le méditeraient dans la suite des âges qu’à ceux devant qui il était prononcé. L’on conjecture que l'Évangéliste n’en a conservé que la substance, et que Notre-Seigneur y donna les développements que réclamait l'intelligence de ses auditeurs. Il est dit que plusieurs crurent en lui, malgré les dénégations et les interruptions injurieuses des Pharisiens. |
Ces derniers ne cessaient de lui demander qui il était. Il leur dit : « Quand «vous aurez élevé le Fils de l'Homme, vous saurez alors qui je suis, et « que de moi-même je ne fais rien, mais que je dis les choses comme le « Père me les a enseignées. Celui qui m’a envoyé est avec moi, et il ne m'a « pas laissé seul, parce que je fais toujours ce qu’il lui plaît. » C'était ce qu'il avait dit à Nicodème dès les premiers jours; ce qu’il avait annoncé aux Apôtres et aux Juifs eux-mêmes, en leur déclarant qu’ils n’auraient que le miracle de Jonas. Ils le connurent après qu’ils l’eurent « élevé » sur la croix. Lorsqu'il ajoute : « Celui qui m'a envoyé est avec moi, » il proclame l'unité de nature qui rend le Père inséparable du Fils; il nous apprend, en outre, cette grande vérité du Christianisme, que Dieu s’attache inséparablement à ceux qui font toujours ce qui lui plaît, et ne les laisse jamais seuls.
Comme plusieurs dans la foule croyaient, il leur dit pour les fortifier : « Si vous demeurez attachés à ma parole, vous serez vraiment mes Disci- « ples. Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira. » Là-dessus les Pharisiens affectèrent de se méprendre, se targuant d’être les enfants d'Abraham et de n’avoir jamais été esclaves de personne. Jésus leur dit que celui qui pèche devient esclave du péché ; que, fils d'Abraham, suivant la chair, par leurs œuvres ennemies de la vérité et de la justice ils se rendaient fils d’un autre père. — Nous avons, dirent-ils, un seul père, qui est Dieu. — « Si Dieu était votre père, reprit Jésus, vous m’aimeriez, car c’est de « Dieu que je procède et que je suis venu. Vous, vous êtes les enfants du « démon; et ce que votre père désire, c’est là ce que vous voulez faire. Dès « le commencement il fut homicide ; il ne se maintint pas dans la vérité, et « c’est pourquoi la vérité n'est pas en lui. Lorsqu'il ment, c’est de son pro- « pre fond, car il est menteur et père du mensonge. Pour moi, parce que je
« vous dis la vérité, vous ne me croyez pas. Qui dé vous me convaincra de
« péché ? » Sur ce mot, ils gardèrent le silence. Le Sauveur continua : « Pourquoi donc, quand je dis la vérité, ne me croyez-vous point ? » Et répondant lui-même : — « Celui-là, dit-il, qui est de Dieu, écoute les « paroles de Dieu. Et vous ne les écoutez pas, parce que vous n'êtes pas de « Dieu ! » Les Pharisiens se répandirent en injures, lui criant qu'il était un démoniaque et un Samaritain.
Leurs injures ne pouvaient lasser sa patience. « En vérité, » leur dit-il, — mais en même temps il le disait à la race humaine, pour toute la durée des siècles, — « en vérité, si quelqu'un garde ma parole, il ne verra pas la mort « éternelle. » Ils se récrièrent de nouveau : — C’est maintenant que nous voyons bien que le démon est en toi. Comment! Abraham est mort, les Prophètes sont morts, et tu dis : Si quelqu'un garde ma parole, il ne goûtera pas la mort! Es-tu plus grand que notre père Abraham et que les Prophètes qui sont morts ? Pour qui te donnes-tu ?
Jésus répondit : « Si je me glorifie moi-même, ma gloire n’est rien. Celui
« qui me glorifie, c’est mon Père, que vous dites être votre Dieu. Et vous
«ne l’avez point connu, mais moi je le connais ; et si je dis que je ne le
« connais point, je serai un menteur comme vous l’êtes. Mais je le connais, « et j'obéis à sa parole. »
Revenant à Abraham, qu'ils avaient tant allégué, il ajouta ces mots remplis de majesté et de lumière : « Abraham, votre père, a désiré avec ardeur « de voir mon jour ; il l'a vu et il a été comblé de joie. » Les juifs s’écrièrent : — Vous n'avez pas cinquante ans, et vous avez vu Abraham ? Jésus reprit : « En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu’Abraham fût concu, 3e suis. »
Pour se définir, il lui faut créer une langue qui n’est pas celle des hommes. Ce mot exprime sa divinité. Avant dit le passé ; je suis, le présent. Dans la divinité, il n’y a ni passé ni futur, mais toujours l'être. Avant Abraham, je suis. Parole égale à celle que les Juifs connaissaient déjà : Je suis Celui qui Suts. |
A cet éclair, ils entrevirent l'égalité avec Dieu, et ils prirent des pierres afin de lapider celui qui parlait de la sorte ; mais Jésus leur devint invisible et sortit du Temple.
En se dérobant à leur furie, il ne les fuyait pas, ne les maudissait pas et
ne les abandonnait pas. Ce même jour, un grand miracle vint leur montrer
à la fois sa puissance, sa miséricorde, et aussi sa persévérance dans la doctrine qu'ils lui reprochaient touchant l'observation du Sabbat.