LE JUGE INIQUE, LA PRIÈRE
Jésus leur parla encore de la persévérance dans la prière. Il avait précédemment pris l'exemple d’un homme qui se lève au milieu de la nuit et qui donne ce qu’il ne voulait pas donner, uniquement pour se délivrer de l’importunité de celui qui ne se lasse pas de demander et de frapper à sa porte. Si un homme fait ainsi, ajoutait-il, que ne fera pas votre Père qui est juste et bon?
Il répéta cette lecon sous une autre image : « Il faut toujours prier et ne « point se lasser. Il y avait un juge qui ne craignait point Dieu, et qui ne se « souciait point des hommes. Une veuve venait à lui et lui disait : Faites- « moi justice de ma partie. Il refusa longtemps. Mais enfin il dit en lui- « même : Quoique je ne craigne pas Dieu, et que je ne me soucie point des « hommes, néanmoins parce que cette veuve m'importune, je lui rendrai « justice de peur qu’à la fin elle ne me fasse quelque affront. Vous entendez « ce que dit ce juge inique. Et Dieu ne vengera pas ses élus qui poussent «leurs cris vers lui jour et nuit; et il souffrira longtemps qu'on les « opprime ? Je vous le dis, il les vengera bientôt. »
La vengeance des justes, celle qu’il leur est ordonné de demander, c’est leur délivrance. Ils ne demandent pas d’être vengés comme le monde l’entend et comme il leur est défendu de se venger eux-mêmes ; ils ne le pourraient faire sans cesser d’être justes. Ils demandent d’être délivrés non du juge inique, mais de son iniquité. Ils demandent aussi d’être délivrés des tentations de l’ennemi intérieur ; ils demandent surtout d’être délivrés du monde. Dieu écoute cette prière ; ils sont délivrés en peu de temps. La vie est courte pour les opprimés comme pour les oppresseurs ; les choses de la vie sont plus courtes encore, et Dieu les dispose de telle sorte qu’elles
mènent toujours à sa justice ; et enfin, les justes sont déjà vengés sous le
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joug même de l'iniquité, lorsque Dieu leur donne cette patience et cette force par laquelle ïls humilient liniquité jusque dans son triomphe d’un moment. Le captif qui emporte avec lui la justice dans son cachot plein de sérénité, est déjà vengé du juge ; le martyr souriant au milieu des tortures, est déjà vengé du bourreau. Quiconque accepte l'oppression plutôt que d'abandonner la vérité, Dieu le venge à l’instant, remplissant son cœur des dons de la vérité et mettant comme des ongles de fer le dépit, la honte, le stérile remords dans le cœur qui se targue de ne point craindre Dieu et de ne point se soucier des hommes. Le monde a toujours eu des exemples solennels de ce partage; il n’en est point privé maintenant. Chacun peut voir où est l’iniquité triomphante et avilie, où est la justice opprimée et : pleine de gloire, jouissant d’une profonde paix, déjà vengée. |
Tout ce qu'a dit et fait le Sauveur se rapporte de quelque manière à son Église. On trouve la figure de l’Église dans cette veuve obligée de tant solliciter pour sa cause livrée à un juge inique. Jusqu’à la venue de Celui qui maintenant la protége mystérieusement, l'Église est veuve, et son histoire nous offre le continuel spectacle de cette justice longtemps refusée, diffcilement accordée, promptement vengée. Les inquiétudes infamantes qui troublent le juge d’iniquité et qui enfin l’obligent à faire justice, tout puissant et tout pervers qu'il est, ne souillent pas les pensées de l'Église. Elle craint Dieu , mais elle ne craint pas les affronts. Elle prèsse son juge terrestre et même elle le menace; elle prie son juge céleste et elle sait qu’il jugera. Elle attend, rejetée, garrottée, condamnée à mort, mais couronnée de justice, immortelle comme la justice, tranquille comme la justice et comme limmortalité. O beauté de Dieu sur la terre ! Et elle sera délivrée et vengée.
Mais pourquoi, demande saint Augustin, la Veuve dit-elle : « Vengez- « moi »; pourquoi les élus le disent-ils, et aussi les martyrs, dans l’Apocalypse de saint Jean, tandis qu'il nous a été expressément ordonné de prier pour nos ennemis et nos persécuteurs ? Par cette vengeance des Justes, il faut entendre qu’ils demandent à Dieu la destruction du règne des méchants, soit par leur retour à la justice, soit par le châtiment qui détruit leur puissance. Ou encore, ajoute saint Cyrille, si l'offense nous est personnelle, notre gloire est de l'oublier; mais si l'injure se prend à Dieu même, alors
nous invoquons Dieu contre les ennemis de sa gloire et de sa vérité.
Jésus termina par ces mots redoutables : « Quand le Fils de l'Homme « viendra, pensez-vous qu’il trouve de la foi sur la terre ? » Lorsque le Créateur tout-puissant apparaîtra sous la figure du Fils de l'Homme, dit le vénérable Bède, si rares seront les élus, que la ruine du monde sera précipitée, moins à cause de leurs supplications qu’à cause de l'indifférence des autres. Le Seigneur nous avertit pour tous les temps, car nous ignorons l'heure, et la prière cesse et perd sa puissance dès que la foi s'éteint. Croyons donc, dit saint Augustin, afin de prier, et prions afin de croire. La foi produit la prière, la prière affermit la foi. C’est l’enseignement du Christ, en dehors duquel toute science est vaine : sans la foi nous ne sommes rien, sans la prière nous ne pouvons rien. Quiconque ne veut pas entendre cette vérité, celui-là ne veut pas que Jésus soit venu pour lui en ce monde; et son front superbe, qui refuse la clarté de Dieu, descendra dans les ténèbres à travers la fange.
Mais la prière peut devenir stérile. Jésus compléta ces leçons par une parabole sur l’humilité qu’il faut apporter dans la prière. |
« Deux hommes, dit-il, montèrent au Temple pour prier ; l’un était Pha-
«risien, l’autre Publicain. Le Pharisien, se tenant debout, priait ainsi en
« lui-même : Mon Dieu, je vous rends grâce de ce que je ne suis pas comme
« le reste des hommes, qui sont voleurs, injustes, adultères; ni tel aussi
« que ce Publicain. Je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout
« ce que je possède. Et le Publicain, se tenant éloigné, n’osait pas même
« lever les ÿeux au ciel, mais il se frappait la poitrine, disant : Mon Dieu, « ayez pitié de moi qui suis un pécheur. Et je vous déclare, ajouta Jésus, que celui-ci s’en retourna justifié, et non pas l’autre, »
L’orgueil est la passion qui tourmente le plus le cœur de l’homme; c’est pourquoi Jésus y revient si souvent. Ce Pharisien en offre la vivante image. Il prie, mais sa prière donne le caractère même de l’orgueil, qui est le mépris de Dieu. Il nie Dieu en s’attribuant à lui-même sa justice, et cette justice orgueilleuse est la perte de son âme. Il prie debout, orgueilleux jusque dans son attitude; en lui-même, car sa pensée ne s'adresse qu’à elle-même. Il emploie la formule : Mon Dieu, je vous rends grâces, mais c'est à lui seul qu’il rend grâces des mérites qu’il se reconnaît, et il ne s’en
désire pas d’autres, il ne demande rien. Ainsi, tu es parfait, dit saint
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Augustin ; tu as tout en abondance, tu n’as pas besoin de dire : « Remetteznous nos dettes ! » Suivez avec attention sa prière : Je ne suis point comme les autres hommes. Si du moins il disait : comme un grand nombre d’hommes ! Non, il est seul de son espèce : Moi je suis juste, les autres, tous les
. » . . . * ° « autres sont pécheurs. M7 comme ce Publicain. Celui-là est comme les