De civit. Dei, lib. X, cap
Instaurare omnia in Chrislo. (Test le bon plaisir divin de tout restaurer dans le Christ. (Ad Epl,es., I, v. 10.)
'^yslere de sa bonté, de son amour, magnum pietatis sa- '^^amentum. Ecoutez l'apôtre à Timolhée : les miracles
ont révélé dans l'humanité du Christ, quod manifestatum ««< in carne; l'Esprit saint l'a préparé par les figures et les oracles, justificatum est in Spirihi; les anges l'ont adoré ^u haut des cieux, apparuit angelis ; la voix des apôtres et 'e sang des martyrs l'ont prêché d'un bout de la terre àl'au-
^^j prœdicatum est in gentihus ; les puissances du monde ^n ont reçu humblement la foi , et le Christ lui-même le glorifie des splendeurs de sa divinité, crediium est in mundo, «««Mmptem est in gloria (1).
A^ujourd'hui, comme au berceau de l'Evangile, le mystère ûu Verbe incarné divise encore le monde. La foi l'adore et ^6 prêche ; la raison qui s'aveugle le repousse et le nie. Le cœur droit et pur le comprend et le goûte ; le cœur superbe ^ méprise. Le monde est plein de ces hommes qui veulent oien un Dieu, mais qui ne veulent point de J.-C. ; qui pensent qu'il suffit de leurs efforts pour aller à la vertu et à ^leu, et qui ne peuvent comprendre qu'il faut à l'homme ^t Un médiateur et un sauveur. Il en coûte à l'homme d'avouer son impuissance à trouver Dieu ; il lui en coûte surtout d'avouer un mal qu'il aime et d'accepter un remède ^'i il redoute. Voilà pourquoi le mystère du Christ est mé- *^onnu : c'estque J.-C. vient à nous comme le médecin d'une corruption que l'homme rougit de reconnaître et dont il ferait fâché de guérir. Il importe de combattre un tel préjugé, si injuiieux au ciel, surtout si funeste à l'homme, car '^ y va de son salut ou de sa perte ; il lui faut trouver un Sauveur ou périr. Essayons donc d'étudier le mystère du *erbe incarné et montrons 1° que l'homme a un besoin ^■^fini de réparation, 2° que l'incarnation répond divinement ^ce besoin.
'• t Tim. 3, 16,
30 JÉSUS-CHRIsr VERBE INCARNÉ
Auparavant invoquons cette Vierge bénie qui recueille aujourd'hui dans sa Conception sans souillure la plus excellente des grâces du Dieu réparateur. Prions-la qu'elle obtienne à cette parole, et lumière qui éclaire, et force qui soutient. Ave, Maria.
Un fait domine l'histoire religieuse de l'humanité : la chute ou le péché originel. Fait mystérieux, toutefois nécessaire, la raison ne l'explique pas ; sans lui, cependant, tout serait énigme dans l'individu comme dans la société. Là, en effet, est le nœud de toute question religieuse ou seulement morale. Rien dans le passé spirituel du genre humain qui n'en sorte comme de son germe, et toute doctrine qui ne part pas de là pour expliquer et l'homme et ses rapports avec Dieu, n'aboutit inévitablement qu'à des contradictions et au doute. Du reste, fait incontestable, que tout proclame et avant nous, et autour de nous, et au dedans de nous ; le nier, c'est donner le démenti à la tradition, à l'histoire à la science, à l'observation, à toutes les autorités à la fois. Ce fait nous conduit naturellement au dogme de l'Incarnation.
Qu'est-ce que l'Incarnation ? Dieu qui se fait homme pour réparer l'homme. Mais l'homme avait-il besoin de réparation? Oui, puisqu'il est déchu. Mais cette réparation demande-t-elle un Dieu? Oui encore, puisque de celte déchéance est résulté un désordre infini et qui dès lors ne saurait être dignement réparé que par un Dieu. Quelques réflexions rapides vont mettre ces vérités dans leur jour.
Le péché originel entraîna deux conséquences fatales l'une par rapport à Dieu, l'autre par rapport à l'homme :
'a foi le révèle, la raison même l'entrevoit. Par rapport ^ Dieu, il détruisit le plan primitif de la création en brisant le lien qui rattachait l'homme à son auteur et ramenait par lui l'univers entier à son principe qui est Dieu. Dieu, en ^"et, ne peut rien créer que pour sa gloire; car, êtreintelli- S^nt, il doit se proposer une fin de son action créatrice, ^tre infini, il ne peut, sans manquer à sa propre dignité, s arrêter à une fin qui ne soit point lui-même. Donc manifester à la créature intelligente son amour, recevoir l'horafflage de sa liberté et, avec elle et par elle , l'hommage de toutes les créatures qui se résument dans l'homme comme Qans leur maître, tel fut l'ordre de la sagesse divine dans la formation de l'univers ; ordre que Dieu nous révèle luinieme dans les saints livres lorsqu'il nous dit qu'il a tout ^^'t pour lui-même et qu'il est l'alpha et l'oméga de toutes ™oses ; ordre vraiment admirable qui enchaîne tous les ^Ires dans une vaste unité où tout sort de Dieu, où tout ''evient à Dieu, où le Créateur se trouve le principe et la fin, ^t, en tout sens possible, la raison dernière de toutes les créatures. Universa propter semetipstim operatiis est Domi- 'Mf« (1). Le péché renversa cette économie divine. Par lui ^uomme se substitua à Dieu et se fit centre de soi-même et "1 inonde. Dès lors l'anneau, qui par l'homme attachait à D'eu la chaîne entière de la création, fut brisé. En droit, 'e Créateur ne cessa pas d'être souverain; en fait, sa souvel'aineté resta sans hommages. La création n'ayant désor- ^^is plus de but, il fallait que l'univers ou rentrât dans le néant, ou fût de nouveau ramené à sa fin première, la gloire de Dieu.
C'est-à-dire qu'il fallait une réparation. Mais à qui la demander? Le désordre était infini, car tous les droits de
'• l'rov. IG, i.
iitii
Dieu avaient été violés; car en se substituant à Dieu, l'homme l'avait, et ce mot est vrai à la lettre, détruit par rapporta soi et au monde, autant qu'il lui avait été possible. La réparation devait donc égaler l'injure; il la fallait donc infinie. Encore une fois à qui la demander? Evidemment elle dépasse toutes les forces de toutes les créatures ensemble. Nécessité donc de remonter au créateur; donc, besoin d'un Dieu réparant la gloire du Dieu. Nous voilà ramenés au dogme chrétien et à la parole de saint Paul : instaurare omnia in Chrùto.
Etudions maintenant dans l'homme même et par rapport à l'homme, les suites du péché originel. Sous tous les points de vue, nous allons retrouver la nécessité d'une réparation de l'humanité par un Dieu.
11 y a de nos jours une prédilection de la science pour le passédes peuples. Elle s'en va loin et à grands frais en poursuivre les souvenirs et en scruter les débris. Certes le passé spirituel de la race humaine a bien quelque droit à l'intérêt de l'homme, et ce passé il est écrit en ruines animées dans chacun de nous et au fond de notre être. Qui songe pourtant à rentrer en soi, à remuer ces décombres et à étudier ces débris vivants de notre âme ?
Représentez-vous une de ces antiques cités de l'Orient où le temps a fait la solitude et le silence. Temples, palais amphithéâtres, tout est à terre. Colonnes et statues gisent çà et là dans la poussière ; une végétation stérile domine les chapiteaux et les frises renversées ; les monuments ont disparu sous cette terre remuée par les siècles. Mais dans ce pêle-mêle des destructions du temps, la science rapproche ces ruines, elle retrouve l'idée première des monuments écroulés, et la pensée reconstruit en soi-même la cité qui n'est plus. Image de l'âme humaine depuis sa chute. Non les siècles en passant sur les cités de l'Orient n'y ont point
accumulé plus de débris, que nous n'en portons en nousmêmes. Raison, liberté, conscience, et l'être spirituel, et
être moral, tout est tombé. Les inclinations abjectes dominent les nobles penchants, toutes les vérités sont comme "mutilées et en ruines; l'empreinte divine est à moitié effacée aans notre âme, comme sur un temple abattu une inscrip-
lon antique. Il est visible qu'une grande tempête a passé à travers l'intel'igence de l'homme. Toutefois l'œil retrouve encore, dans ces démoUtions entassées par le péché, les ves- '^'ps de l'état primitif; le plan du Créateur se révèle de tous '^'^lés dans ces décombres, et il est facile à l'observation de reconstruire en idée le monument divin. Je vous le demande,
6st-ce pas là l'image de ce que nous apercevons tous au
^oans de nous-mêmes et qui de vous ne se reconnaît à ce
aoleau?Eh bien! Voulez-vous que l'homme et languisse et
^eure dans cette dégradation de son être, ou plutôt ne sen-
^z-vous pas quelque chose en vous qui appelle une action
^novatrice laquelle relève tous ces débris et restaure toutes |^6s ruines? Et de qui l'attendre, celte réparation de l'être humain? De l'homme lui-même? Autant vaudrait espérer que par sa propre vertu le mourant revienne à la vie, ou que le ^onument écroulé se relève par son propre effort. Il faut
onc ici plus qu'une action humaine ; il faut la puissance
matrice ; il faut un Dieu. Toujours le dogme chrétien, la P •'Ole de l'Apôtre : Instaurare omnia in Christo.
Mais c'est considérer d'un manière trop générale la dé- ^ eance humaine : nous avons besoin de l'étudier plus à
"d, pour la sentir plus vivement, et par elle la nécessité
un Dieu réparateur.
es saintes lettres nous parlent surtout de quatre plaies
^ '^"'^es que le péché du premier homme a laissées dans
^ ^Ç être. Ignorance de l'esprit, corruption du cœur,
' lure de la conscience et dégradation entière de notre
nature. De là quatre grands besoins de l'homme déchu. Il lui faut et vérité, et grâce, et expiation, et réhabilitation. Dites s'il est un seul de ces besoins spirituels ou que vous ne retrouviez en vous-mêmes, ou qui ne demande un Réparateur surhumain.
Ignorance d'abord. De nous-mêmes et livrés à notre seule raison, que savons-nous sur ce qu'il nous importe le plus de savoir? On parle beaucoup dans ce siècle de la puissance de l'esprit humain et de la diffusion des lumières qui vont descendant de jour en jour jusqu'aux derniers degrés de l'échelle sociale. Franchement, à fermer l'Évangile, à mettre de côté tout ce que nous devons de connaissances à la révélation, que nous va-t-il rester? Si vaste que soit notre intelligence, si forte notre raison et si profondes nos études, quel problème religieux sommes-nous en état de résoudre clairement et dans son entier, et certainement? Par rapport à Dieu, par rapport à nous, sur notre origine, sur nos devoirs, sur notre destinée? Quel est celui d'entre nous qui pourrait se lever et dire : Je n'ai besoin que de moimême pour me rendre compte de ce que je suis et de ce que je dois être? Rentrons en nous-mêmes, considérons et nos ténèbres et nos incertitudes. Combien de questions d'où dépendent pour nous vie ou mort, bonheur ou malheur sans terme! En est-il une seule dont la solution ne dépasse notre raison livrée à ses propres efforts? Qui n'est contraint de l'avouer, au moins de se l'avouer à soi-même?
Du reste, sur ce point, le génie même n'a aucun avantage sur nous, et, en dehors de la révélation, l'histoire de la pensée n'est que l'histoire de ses égarements dans la recherche de la vérité religieuse. Voyez les écoles païennes, par exemple. L'intelligence assurément ne manqua pas à leurs sages. Quelles découvertes firent-ils dans les sciences morales, les seules à proprement parler qui soient à la hauteur
^e la dignité humaine? Pour tout résumer en deux mots, qu'ont-ils su de Dieu et de l'homme? Quelques-uns font de existence divine un problème insoluble et disent avec logène : s'il y a des dieux, je l'ignore, je sais seulement qu'il serait bon qu'il y en eût. Les autres proclament l'existence du Créateur, mais quel dieu que celui de ces sages ! •^^ar les uns, asservi au destin et le voilà sans liberté ; exclu par les autres du gouvernement du monde, et le voilà sans providence; selon d'autres, âme du monde ou l'ensemble de *ois les êtres , et voilà toute la création déifiée par un absurde panthéisme. Du moins auront-ils mieux compris 'énigme de l'homme? Ne le pensez pas. Tantôt ils ne ^oient en lui que des organes et ils le ravalent jusqu'à la ^^e; tantôt, que la pensée, et ils en font un dieu. Sa "Misère depuis la chute, ils n'ont pu l'ignorer, mais "qu'en J|nt-Us conclu ? Que le désordre était l'état primitif de lomme. Heureux encore quand ils n'en ont point fait une 01 de la nature et l'excuse de toutes les passions. Quant à ^ in de l'existence humaine, ils ne surent pas même l'en- ^^oir. Saint Augustin a compté dans leurs écoles jusqu'à ^ent vingt-cinq systèmes sur le bonheur, lesquels pressés, 'res, se résolvent en ces deux mots : orgueil, sensualisme, acer la fm de l'homme dans lui-même, lui dire : veux-tu ^ e heureux, vis dans Ces sens ou dans ta raison ; la sagesse ^umaine n'est pas allée au-delà. Je ne parle point du dogme ^^^ a vie future, lequel resta toujours pour eux un pro- ^^eme, à commencer par ceux-mèraes qui la proclamaient, où -[""^ ^^ Socrate qui douta de l'avenir éternel au moment trin* ^^'^'^ s'ouvrir pour lui. Mais que dire de leurs doctoute^/,"^ ^^^ devoirs, sur la morale ? Ils ont recommandé l'ho^^ ^'^"^^"^ '^"^ ®^ ^'^"' ^ quelque intérêt matériel de forc"""^ ^^ ^^ ^^ société, patience, justice, tempérance, ' ^^ encore pour base ils leur donnèrent l'orgueil. A
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leur école on n'allait à la vertu que par un raffinement du vice. Mais qui d'entre eux songea à dire à l'homme : Sois humble de cœur, aime tes semblables comme toi-même? Qui?... Humilité, charité, humanité même, ces mots qui font si fortement vibrer le cœur, ces mots qui ont enfanté tant de nobles dévouements, tant de sublimes sacrifices étaient étrangers dans la langue humaine ; il a fallu que l'idée en vînt du ciel, et ils n'eurent de sens pour l'homme que le jour oîi il fut dit : Et Verbum caro faclum est.
Je parle du paganisme ; le rationalisme moderne est-il plus heureux ? Nous assistons à ses efforts : où sont les résultats pour l'instruction morale de l'humanité? Que nous a-t-il appris ? Que nous apprend-il ? Que sait-il ? Dans combien d'intelligences il a fait la nuit, la nuit de l'erreur, la nuit du doute, qui peut le dire? Nommez-en une seule qui lui doive la lumière ? une seule qui puisse dire : l'Evangile ne me révélait pas ce devoir, cette vérité ; je l'ai reçu du rationalisme et de ses leçons. Vous ne la nommerez point.
Donc, et l'expérience le dit comme la foi, ignorance de l'esprit humain sur ce qu'il lui importe le plus de savoir, et ignorance invincible à tous les efforts de l'homme seul, puisque depuis l'origine du monde , tous les efforts de l'homme n'ont servi qu'à épaissir la nuit et à dilater les ténèbres de l'intelligence. Donc, comme disait cet ancien, nécessité d'un envoyé du ciel qui vienne ôler le bandeau posé sur l'œil de l'homme et qui lui révèle la vérité et le devoir. Donc besoin d'une réparation surhumaine, besoin de J. C. et du renouvellement de l'intelligence par J. G. Instaurare omnia in Christo.
L'ignorance est la plaie de l'esprit; la corruption, la plaie du cœur ; tout est gâté en nous ; qui ne se l'est dit mille fois à soi-même? Des penchants impérieux courbent
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la liberté humaine sous le joug des sens; l'esprit qui devrait commander obéit. La vertu, pour laquelle nous sommes faits, et nous en avons la conscience, la vertu ne rencontre flans notre propre cœur que résistances et combats; les passions, tous les vices y trouvent une pente douce et facile, l^e mal a pénétré notre être comme l'huile pénètre la laine ; 'la coulé dans le sang, il s'est enraciné dans toutes les libres, il est vivant jusque dans les os et dans la moelle, comme parle l'apôtre. Malheureux que nous sommes , dont la vie se passe à faire, non le bien que nous voulons si rarement, mais le mal même que nous ne voulons pas, qui "ons délivrera de ce corps de mort? Quis me liberabit a '^orpore niorlis ]mjiis?{'\)
Et je ne parle ici que de la corruption renfermée en germe dans tout cœur humain et qui se trahit toujours par quelque endroit, quelque effort que l'homme fasse sur soi-même pour se combattre. Que dire de la corruption non combattue, encouragée par les erreurs qui la justifient, développée par l'abandon du cœur livré sans résistance à t-outes les passions et à tous les vices ?
Etudiez l'homme avant sa régénération par le christianisme; qu'est-il? Qu'est-ce que l'histoire des sociétés païennes que les hideuses annales du crime ? Je le sais, " illustres exemples d'héroïsme ont plus d'une fois honoré 6 monde ancien ; mais qu'étaient ces vertus solitaires au muieu de la corruption générale? Leur célébrité même prouve qu'elles n'étaient que d'éclatantes exceptions. Elles fappent l'imagination dans l'histoire comme le météore œil dans l'obscurité; éclair entre deux nuits et qui doit ^n partie son éclat aux ténèbres qu'il illumine.
*^eux mêmes qui se disaient les sages et les maîtres, ne
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furent pas plus heureux dans la réforme de leur cœur que dans celle des peuples. Un petit nombre parla sans fin du combat contre les passions, et ne sut que déplacer la corruption humaine au heu de la détruire. Ils attribuèrent à l'homme la toute-puissance sur ses penchants et, sans s'en apercevoir, ils ne firent qu'exalter outre mesure l'orgueil humain. C'était^ en guérissant le cœur humain par un endroit, aigrir une autre plaie et de toutes la plus mortelle. Le grand nombre trouva commode de céder, et pour échapper même à l'idée de la lutte, mit la vertu dans le plaisir. On sait de quels brûlants stigmates les a marqués au front l'indignation de saint Paul; l'histoire justifie toute la- sévérité des flétrissures de l'apôtre.
Au-dessous des sages était le peuple, c'est-à-dire le genre humain tout entier. Comraent peindre son état moral? L'imagination s'effraie du tableau de tant de désordres et la parole se refuse à les raconter. Que seriez-vous, mes frères, si Jésus-Christ ne fût venu! Quels prêtres vous enseigneraient ? Quelles divinités dans les temples vous inspireraient? Quelles idées auriez-vous de la vertu?
Au reste, un seul fait qui domine la société païenne, prouve plus contre sa corruption que ne le saurait faire le plus énergique discours; ce fait, c'est le culte lui-même. Les sens avaient tellement pris l'empire sur l'homme, c{u'il en était venu à cet excès d'égarement d'en consacrer la domination par la religion pubhque. Tout le culte se réduisait à l'adoration de la puissance sensible, c'est-à-dire de la force. L'idolâtrie ne fut jamais autre chose, comme le remarque Bossuet. Tout ce cjui se révéla à l'homme avec ce caractère reçut de lui des autejs. Les astres d'abord (ce sont les paroles du grand évêque) qui se font sentir de si loin, les éléments dont les effets sont si universels, furent les premiers objets de l'adoration publique; les grands
l'ois, les grands conquérants qui pouvaient tout sur la terre, et les auteurs des inventions utiles à la vie humaine curent, bientôt après, les honneurs divins. Toujours, vous le voyez, toujours et sous toutes les formes, l'adoration de la lorce sensible. La force, de toutes la plus impérieuse et qui S6 fait le plus universellement sentir, la force du vice et "6s penchants ne pouvait manquer de devenir un dieu ; . 6t vous savez s'il est une seule passion à qui l'homme ait refusé des autels. Tous les peuples étaient à genoux devant ces honteuses idoles. Les philosophes suivaient la foule; comme le vulgaire ils se prosternaient devant ces divinités Si abjectes que tous étaient obligés de se dire à eux-mêmes : en vérité, je serais bien vil, si je l'étais autant que les dieux *ine j'adore. Que devait être une société où le vice s'ap- Pnyait sur l'autel, et où la corruption descendait du ciel "^ème pour mieux subjuguer la conscience publique ? Et, ^auf un seul peuple, pendant de longs siècles, cette société a été le genre humain tout entier 1 '
Certes une telle société avait besoin de réforme, qui le contesterait? Mais comment et par qui la réformer? Sans doute la raison, qui suffisait pour prouver aux hommes leur corruption, était capable de les guérir? Quel homme eût eu l'énergie d'attaquer ouvertement la dépravation générale ? Et eût-il eu le courage de ce combat , quel succès pouvait-il se promettre de ses efforts? Qui ne voit qu'il 'allait plus que des lumières, plus que de la persuasion ; 1^ il fallait, puissance sur la conscience humaine, action ^ui pénétrât son cœur, et qui renouvelât tout son être? L*onc encore il fallait une intervention surhumaine , une •"cparation du monde par Dieu même. Instaurare omnia in
'' y a encore les souillures de la conscience. La chute °i'>ginclle avait été un péché et, dans la volonté d'un seul,
-•«Be«af"'.
le péché de tous, dit l'apôtre : In quo omnes peccaverunt (l) . Et de ceci, la preuve est écrite dans notre âme. Nul être humain qui ne sente en soi quelque chose qui redoute Dieu et qui le repousse. II est vrai, le mouvement irrésistible du cœur nous élance vers Lui dans toutes les grandes circonstances de la vie, comme vers le refuge naturel de tout ce qui pleure ici-bas et souffre et meurt. Je sens en moi, par rapport à Dieu, un étrange dualisme de sentiments, je l'aime et je ne l'aime pas, je le recherche et je le fuis, j'en ai besoin et j'en ai peur. Une aspiration profonde m'entraîne vers lui. De là ce sentiment indestructible du cœur humain, le sentiment religieux. Et toutefois, il y a, en même temps, dans l'âme, je ne sais quelle terreur qui la saisit et la trouble au souvenir de Dieu. D'où vient cette contrariété de sentiments dans notre cœur? Du péché originel. C'est qu'il y a en nous une conscience invincible de notre chute ; c'est qu'une voix secrète, intime, nous crie à tous que Dieu est irrité et qu'un grand crime lui a mis la foudre à la main contre l'humanité. Voilà pourquoi tout homme tremble devant Dieu; c'est le criminel qui fuit un juge irrité; c'est l'enfant qui s'épouvante au seul nom du père qu'il offensa et dont il fut maudit.
Et c'est cette impression de Dieu offensé par un grand crime, qui explique ce rite extraordinaire qu'offrent tous les cultes païens, le sacrifice et le sacrifice par le sang. Partout où le christianisme n'a point réconcilié l'homme avec Dieu, vous rencontrez un autel rougi du sang des victimes, souvent même du sang de l'homme immolé. Ce fait est attesté par l'histoire de tous les peuples. Il n'a point trouvé jusqu'ici de contradicteur. L'humanité s'est donc toujours regardée, devant Dieu, comme coupable et digne de mort.