LE BAPTÊME DU PRÉCURSEUR
Il est probable que la réputation de Jean s'était répandue avant même qu'il eût quitté le désert; le peuple, avide de nouveautés, alla ïj chercher * . Le moment était venu pour lui de sortir de la retraite. Sans doute, il avait reçu des révélations directes sur la prochaine apparition du Messie* Lui-même y £Edt allusion, car il déclare que Dieu Ta envoyé baptiser^. Son mandat lui a donc été directement con£ëré du ciel. Le rite du baptâme résume sa prédication et tout son ministère, du moins quand il est ramené à son sens véritable et n*est pas réduit, selon Tinterprétation toute pharisaïque de Thistorien Josèphe, à figurer la purification de Tâme par elle-même ^. On en a contesté à tort Toriginalité en Tidentifiant au baptême des prosélytes; il est d*abord très douteux que cette cérémonie fût usitée à cette époque. Ensuite Jean combattait précisément Tidée exagérée que Ton se faisait du privilège d'appartenir à la nation sainte. Le rite qu'il a institué se rattache aux ablutions si fréquemment usitées dans la religion mosaïque, mais il en étend la signification en substituant la notion de la purification morale à celle de la purification rituelle. Il ne s'agit pas pour lui de telle ou telle souillure spéciale, mais de cette corruption générale qui a atteint la nature humaine et qui réclame une manifestation puissante et nouvelle de l'amour divin»
* KiQp6?7(i)v h vfi Içiji^ T^; 'louSafa;. (Matth. ni, 1.)
* '0 rA[L^%i ixe'ParrCïetv. (Jean I, 33.)
» ï^'a^veti ToD cwjjwitoç, Slib 8t) yuxiTf^q ^yM 2ty.a'os6vT5. (Josèphe, ^nV, XVIII, 5,2.)
Ainsi, son baptême figure la repentance actuelle et la délivrance prochaine; c'est le vrai sacrement de cette phase de préparation qui se résume dans un cri de douleur et d'espoir, dans une prière pénitente et confiante. Les derniers prophètes avaient annoncé que les temps du Messie seraient signalés par la purification des cœurs, c Je répandrai sur vous des eaux pures, lisons-nous dans Ezéchiel, et vous serez nettoyés \ » < Il y aura, dit Zacharie, une source ouverte pour le péché et pour la souillure*. » Evidemment le baptême de Jean-Baptiste n a fait que traduire, dans une cérémonie saisissante, ces paroles symboliques. Si, aux ablutions, il a substitué l'immersion, c'est pour mieux représenter la gravité du mal qu'il s'agit de guérir. Son baptême est étroitement rattaché par lui à la venue du Messie; c'est un symbole d'espérance tout autant que de repentance; il tire sa valeur précisément de l'inauguration prochaine de l'ère du salut. Jean- Bapt&te ne prétend point y introduire lui-même, il la prépare seulement; son baptême est au nom de Celui qui doit venir.
L'effet fut immense en Judée quand le jeune prophète sortit de son désert déjà suivi de nombreux auditeurs. Quel contraste entre lui et les docteurs de Jérusalem, tout pleins de leurs vertus et de leur savoir, traînant majestueusement leur robe aux larges phylactères ! Vêtu comme le plus pauvre berger des monta-
• Exéchiel XXXVI, 25.
« Zacharie XIU, 1.
gnes, les reins ceints d'une ceinture de corde, le Baptiste foule aux pieds tous les vains préjugés, toutes les mauvaises passions, tous les vices de sa nation. Il a vraiment en main cette cognée dont il dit qu'elle va être mise à la racine de tout arbre mauvais, car c'est au principe même du mal que s'attaque sa rude parole. Sa prédication était parfaitement appropriée à l'état moral de son temps. A ces formalistes qui s'imaginent 8*acquitter envers le ciel par des cérémonies, il annonce les jugements de Dieu qui hait leurs solennités trompeuses. < Qui vous a appris, dit-il, à fuir la colère à venir * ? > L'orgueil national est poussé jusqu'à l'idolâtrie. Les Juifs sont enivrés à la pensée de compter dans leur généalogie des patriarches et des prophètes, et ils s'écrient avec Jésus Sirach : t Ce glorieux héritage restera à notre descendance; nos fils subsisteront à toujours et leur gloire ne sera pas enlevée. Abraham est devenu le père d'une grande multitude; nulle gloire n'égale la sienne et il a conservé l'alliance divine à sa race'. » C'est à ces fiers et indignes héritiers de ce grand passé que le Précurseur ose adresser dételles paroles : c Ne dites point en vous-mêmes : Nous avons Abraham pour père, car je vous dis que Dieu peut fedre naître de ces pierresmême desenfants à Abraham' . » Jean a une parole incisive pour chaque classe de ses auditeurs. Aux péagers il prêche la fîdéUté scrupu-
1 Matth. m, 7.
< Jésus Sirach, XUV.
• MatUi. m, 9.
leuse dans leur mandat, aux soldats il recommande d'éviter la tromperie et la violence et de se contenter de leur paye. Si les puissants de la terre se mêlent un in- :5tant au rude auditoire qui l'entoure d'ordinaire, s'il voit quelques pharisiens et quelques sadducéens s'approcher de lui pour l'épier, il n'a qu'un mot pour eux : Riice. de vipères ! C'est ainsi qu'il achète leur complaisance ou leur tolérance. A tous, il répète avec énergie: € Amendez-vous, les temps sont accomplis*.» Mais il connaît trop le cœur humain pour se fier même au rite qu'il a institué; ce n'est pas assez de s'être plongé dans le fleuve et d'avoir donné les signes d'une douleur véritable. La repentance peut être une vaine cérémonie comme le sacriflce. Elle ne vaut que ce qu'elle coûte. € Faites donc des œuvres convenables à la repentance, s'écrie-t-il, QUe celui qui a deux tuniques &ï donne une à celui qui en manque et que celui qui a de quoi se nourrir fasse de même. > D n'y a rien dans ces mots, quoi qu'on en dise, qui rappelle une déma^ gogie exaltée^. On peut prêcher la charité et la justice sans être un communiste.
Ces scènes se passaient dans la contrée qui s'étend entre les aridités de la mer Morte et l'oasis de Jéricho, sur ces rives abaissées entre lesquelles le Jourdain roule son eau limoneuse. Jean paraît avoir résidé de préférence dans ime petite localité de la rive orientale ncnnraée Béthanie, du même nom que la bourgade voisine
» Luc 111,1-13; 14, 17.
* Reuau, Vie de Jésus, p. 104.
de Jérusalem ^ . Mais il se transportait fréquemment d'un bord à l'autre, car, d'après Luc, «on ministère s'exerçait dans tout le pays du Jourdain: £ù quelques heures on se rendait de la ville sainte au fleuve. Jéricho était une ville florissante, située dans une vallée riimte et très peuplée, voisine de la Galilée. L'année où le Baptiste quitta le désert était une année sabbatique, un temps de repos universel où Ton fiedsait trêve aux occupations habituelles. De là ce concours extraordinaire d'hommes de tout rang autour du Précurseur.
Un grand nombre de ses auditeurs saisis par ses discours et aussi par l'austère grandeur qui respirait en lui, se faisaient baptiser et confessaient leurs péchés. Depuis les jours d'Esdras on n'avait rien vu de pareil; l'entraînement était général. Beaucoup sans doute ne subissaient qu'une impresâon passagère, mais d'autres, parmi lesquels on remarquait surtout déjeunes Galiléens, 8*attachaient à la personne de Jean-Baptiste et se déclaraient ses disciples. Ils l'assistaient dans son ministère et baptisaient comme lui les foules. Le Précurseur les in* atruisait et les formait à la vie religieuse, il paraît même leur avoir enseigné une formule de prière*. Les rives du fleuve retentissaient des gémissements des pénitents. On eût dit qu'un nouvel Israël allait sortir de ces flots
* Jean I, 28. — Origône a substitué Bethahara à Béthanic {Comment, in Johan., VI, 24). Mais tous les manuscrits, et entre autres le Sinaiticus, portent Béthanie. Il n*y a aucune diLIculté à admettre en Judée deux petites localités du même nom.
> Luc XI, 1.