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LA TENTATION

Entre le baptême de Jésus et le dernier témoignage qui lui fut rendu par le Précurseur, se place un des événements les plus importants de sa vie morale. Lui aussi passa par cette grande école du désert où de ticSae à Jean-Baptiste se sont formés les plus puis» sants témoins de Dieu. Quand on doit représenter une austère et sainte pensée, il est salutaire de vivre £Etce à &ce avec elle et d'échapper à toutes les atténuations que les hommes lui feront subir. C'est dans la solitude que Tidée retrouve toute sa royauté; c*est là qu'elle garde son caractère absolu, sans rien concéder aux compromis d'une réalisation imparfoite. Mais le désert n'a pas été seulement pour Jésus une sainte retraite, il a été encore pour lui le ihéfttre de son premier combat et de sa première victoire. Le Bédempteur y a traversé cette grande épreuve de la liberté sans laquelle aucune destinée morale ne s'a» chève. Cest ici qu'il fout accepter sans hésiter le mystère complet de son abaissement. Si l'on invoque pour lui l'impeccabilité, on le soustrait aux vraies condi* tions de l'existence terrestre; son humanité n'est plus

qu'une illusion, un voile transparent au travers duquel apparaît son impassible divinité. N'étant plus semblable à nous, il n'est plus à nous! Au drame émou- Yant de la lutte morale succède je ne sais quelle fantasmagorie métaphysique. Il ne feut plus parler de tentation ni d'épreuve à son sujet. Là où nous chercherons le chef d'une humanité nouvelle, nous n'avons plus qu'un être de raison digne des inventions gnostiques. Faisons descondre le Christ de oafiroid empjrée théologique où il n'est plus qu'un dogme, et dîsDiis avec Irénée :ErM ho$m> certOM propatribus. c n a été vraiment im homme combattant pour ses foyers. » AdsoettûBB oe texte étrange et sublime du Nouveaa Testament : c II a appris l'obéissance ' : > ce qui signifie que de L'innooemce naturelle et instinctive, il a dû e'éle" ver à la sainteté voulue, périlleux passage, où a succombé le premier Adam, mais où fe second a yainou avec les seules armes de la foi et de la prière, sans s'être iEÛt de ja divinité étemelle une impénétrable cui-

La scène du désert est en effet la contre-partie de odle qui se paasait plus de quatre mille ans auparavent sous les oiaftbrages de l'Jlden. L'une et Taulare i^partiennent à ce domaÎBe mystérieux où l'esprit humain ne peut pén^zer que par des .symboles ginndÎQdes, lesquels n'ai CQrrespcmdeent pa6 moine à de blutes réa- Ktés mcoalea. Il est certain que le premier père de lliumanité, lié à sa deseendance par une si étrcHte et «HébMuzy«4.

proÊHide solidarité qu*il renfermait en quelque sorte en bur-même, a subi la grande épreuve des êtres libres dans un séjour de beauté et de gloire, tandis que le aeeond Adam l'a traversée dans une affireuse solitude, image d*un monde où sont gravés les stigmates de la diute ei de la condamnation. Ces rochers dénudés, cette terre rougie pour laquelle le soleil est aussi brûlant que la foudre, cette mer de soufre qui semble étendre un lineeul sur les cités maudites, tout ce pays de la mc^rt, immobile et muet comme le sépulcre, quel théâtre convenait mieux à Thomme de douleur pour sa lutte décisive? Tout marque le contraste entre la première tentation et la seconde; il ne s'agit plus, «n effet, simplement de ccHiserver l'union l»»iheureuse avec Dieu, mais de la reconquérir dans les «mères conditionfi qui ont été le résultat de sa mptore. Ce serait se faire une idée étroite de la lutte morale dans la vie du Chrkrt;, que de la borner aux <piarante jours de sa retraite au désert. En réalité, elle a compris toute sa vie, mais elle a eu ses deux grandes journées au début et au terme de son ministère, au désert de Juda et au jardin de Gethsémaiié.

Dans la tentation du désert, nous voyons apparaître cet être mystérianx que d^'à le premier livre de la BS)le fidt intervenir dans le récit de la chute* Satan, comme nous l'avons établi, n'est pas l'Ahriman persan, qui représente l'élément n»uvais dans la nature aussi bien que dans la vie morale, c'est un ange déchu, qui a été créé dans la lumière et dans la pureté comme

toute créature de Dieu, mais qui n'y a point persévéré*. Lui aussi, sans doute, a succombé dans Tépreuve de la liberté universellement imposée aux êtres intelligents fiûts à rimage de Dieu. Nous ne savons rien ni de la nature de cette épreuve, ni du mode de sa révolte, ni de la sphère où elle s*est produite. Il est impossible d'admettre ou de rejeter avec quelque certitude rhypothèse, tant de fois soutenue, que les débris gigantesques sur lesquels a fleuri la vie nouvelle dans notre planète attestent une histoire tragique avant rhistoire humaine, que des êtres supérieurs à Thomme Yj auraient précédé, que, placés plus haut par leur origine, ils seraient tombés plus bas et seraient devenus les ennemis naturels et acharnés de la race qui les y a remplacés. Il faut s*en tenir à la réalité de Texistence des démons; rien dans la raison ne s'oppose à admettre l'existence d'êtres moraux dififêrents de l'homme, devenus plus pervers, doués d'une nature subtile, qoi leur permet une action plus étendue et plus rapide. Hest des temps où l'imperceptible frontière qui nous sépare de ce monde invisible, si loin de nos yeux, si i^ès éd nos cœurs, semble s'abaisser tout à £ût. Telles sont les grandes crises religieuses de l'humanité; or, nulle crise n'était comparable à l'inauguration de l'ère du Christ. Nous ne croyons donc céder à aucune superstition en admettant dans la tentation l'intervention directe du chef de ces esprits malfaisants, qui sont les pires ennemis de l'homme.

i Jean Vm, 44.

Sous quelle fonne eut lieu cette intervention? Evidemment, le récit de nos évangiles ne peut être pris au sens littéral. La montagne d*où Ton voit tous les royaumes de la terre n'existe nulle part; nous sommes ainsi transportés en plein symbolisme. Seulement, nous ne saurions voir dans la tentation une simple parabole traduite et amplifiée en langage populaire par les disciples de Jésus, laquelle n'aurait eu d'autre but que de déterminer le vrai caractère de sa mission comme Messie. Ce serait anéantir le fait moral, qui a, selon nous, une importance capitale*. La tentation a été réelle. Ce n*est pas que l'âme pure de Jésus ait été un seul instant attirée vers le mal, mais elle y a été certainement sollicitée du dehors, par le moyen d'une vision^. On peut très bien admettre des visions qui ne suspen-

* (Test Yïiiée de Néander {Vie de Jéstts^ I, p. 108), qui a subi sur ce point rinfluence de Schleiermacher {Leben Jesu^ p. 155). Ce dernier était amené par son déterminisme à supprimer la lutte morale dans la vie du Christ. Quant aux difficultés chronologiques qu*il souléTe, elles n^ont rien d'insurmontable. Rien n'empêche d'admettre que la tentation ait en lieu avant la dernière entrevue avec Jean-Baptiste au bord du Jourdain (Jean I, 29).

* Calvin lui-même a admis la possibilité de cette interprétation {Comtnent. sur le N. T., I, p. 121). Nous ne relevons que pour mémoire la singulière explication de Lange, qui suppose que les envoyés du sanhédrin qui avaient interrogé Jean-Baptiste allèrent au déâert proposer à Jésus de se poser en Messie théocratique. Ils auraient eux-mêmes joué en cette occasion le rôle du tentateur sous rinfluence duquel ils agissaient visiblement (Lange, Leben Jesu^ I, p. 195-205). Ce renouvellement d'une hypothèse ridicule de Paulus n'est pas heureux. Strauss rattache la tentation au séjour d'Israël dans le désert, il n'y voit qu'un mythe fabriqué avec les légendes de l'Ancien Testament {Leben Jesu^ p. 391). Nous recommandons sur ce

' sujet les pages si intéressantes et sensées que lui consacre M. Lutteroth dans son Essai d'interprétation sur saint Matthieu, p. 41-47.

dent pas Faetivité morale. La tentation prend d*autant plus d'importance qu'elle se d^tige davantage de tout élément inférieur. La lutte serait peu digne du Christ s'il s'agissait uniquement pour lui de résister k sa faim, de ne pas se prêter à un acte vaniteux et de refuser une gloire grossière. La question qui se pose est bien autrement grande : c est la question morale elle-même, t^e qu'elle s'était offerte au premier Adam, telle qu'elle se présente à tous les êtres libres. Il est directement appelé à décider s'il accomplira la loi suprême et unique du monde moral, qui se résume dans l'obéissance et Tamour, ou s'il cbercbera sa propre satis&ddon, son propre intérêt. La question n'est pas posée d'une mamière vague et générale; c'est ccmmie Messie qu'il est tenté; c'est à l'occasion du pouvoir miraculeux qu'il possède, ou du moins dont il est investi jour à jour par Dieu. Ce pouvoir, ramené à des fins égoïstes et pCTsonnelles, pourrait servir d'abord à procurer sans peine au Messie et au peuple qui l'acclamerait tous les avantages matériels. Il pourrait ensuite devenir un mojen assuré d'éblouir les bommes par des signes éclatants qui satisferaient leur passion du merveilleux, et, après avoir donné la jouissance il donnerait la ^oire. Il ne serait pas moins facile d'obtenir par son moyen, la puissance, le règne terrestre, car il n'y aurait pas de trône assez élevé pour un Messie qui multiplierait les prodiges et ferait naître l'abondance et la richesse snr ses pas. Tel est bien l'ordre des tentations qui passent

LA TENTATION AU DÉSBtlT. 819

devant Fesprit de Jésns dans sa vision du désert, après ses quarante jours de jeûne rigonrenx.

c Si tu es le Fils de Dieu, dis que cette pierre devienne du pain*. » En d'autres termes, si tu es le Messie, mets-toi au-dessus de Tordre providentiel pour satisfiaire ta faim. Jésus est transporté en esprit dans la ville sainte au haut du temple, centre de cette théocratie qu'il lui serait si facile de dominer, c Si tu es le Fîlâ de Dieu, jette-toi en bas, car il est écrit qu'il commandera à ses anges de te prendre sous leur garde, et qu'ils te porteront dans leurs mains de peur que ton pied ne heurte contre les pierres '. » En d'autres termes, si tu es le Messie, fais des miracles d'éclat, des prodiges qui n'aient d'autre résultat que d^étonner et de fasciner le peuple. Enfin, le monde avec sa gloire apparaît à Jésus du haut d'ime cime idéale, c Je te donnerai, dit le tentateur, toute cette puissance et toute cette gloire, si seulement tu te prosternes devant moi*. » En d'autres termes, la gloire et la puissance sont au Messie s'il consent à agir dans l'esprit du prince de ce monde. Sous cette triple forme, c'est toujours la même tentation. Fais des miracles à ton profit! Sois ton propre envoyé et non celui de Dieu ! Cherche ton intérêt au lieu de te consacrer à la gloire du règne de ton Père ! Cest qu'au fond il n'y a pas deux tentations, parce

< Matth. rV, 8.

> Id. IV. 5, 6.

• ïd, rV, s, 9. La différence ent» Matthieu et Ltic, pomr l'ordre des tentations; n*a ancon» importance, si cm n^^et mt point de vue

qu*il n*y a qu'une seule manière de violer la loi morale qui consiste à vivre pour soi et non pour Dieu, à substituer Tégoïsme à Tamour.

Les suggestions du tentateur ont revêtu une apparence religieuse, il cite des textes comme un scribe. Après tout, il n'a fait au désert que résumer par d'expressifs symboles tout le programme du faux messianisme juif qui, lui aussi, mettait sous le couvert de paroles saintes les rêves d'une ambition cbamelle et terrestre. Le Cbrist des apocalypses bébrid'ques, tel que l'attendaient et le voulaient les contemporains de Jésus, répondait en tout point au faux Messie dont Satan lui présentait l'image. On croirait entendre la sibylle juive dans les fameux oracles élaborés à Alexandrie, tout palpitants d'aspirations ardentes et grossières. Le libérateur qu'ils nous dépeignent ne doit-il pas être ceint de l'épée et abattre dans la poudre toute puissance rivale? N'est-il pas destiné à ouvrir sur la terre de Judée les sources d'une abondance sans égale et à faire ruisseler le vin des ceps surchargés? N'est-ce pas enfin par de grands coups de théâtre qu'il doit procéder? Son règne est présenté sous les brillantes couleurs d'un millénium théocratique. Le sentiment populaire ne demandait pas autre chose au temps de Jésus; il s'exaltait devant ses miracles, surtout quand il pouvait en espérer quelque avantage matériel, comme après la multiplication des pains. Les multitudes vou-

de rinspiratioD pléDiôre. Elle est à la fois insoluble et indifférente. L*ordre des faits dans Matthieu parait plus logique.

laient avoir en lui un roi, et s'il s'y fût prêté, elles l'eussent acclamé avec enthousiasme'. Il n'avait qu'à suivre le courant de l'opinion pour assurer sa domination immédiate. La tentation du désert n'avait donc rien de chimérique, elle était appropriée au véritable état des choses.

Jésus n'a pas hésité un instant. A chaque sollicitation qui lui est faite de se poser comme le Messie théocratique, idole du judaïsme dégénéré, il répond par un mot divin qui l'écarté sans appel. A la suggestion de changer les pierres en pain, il oppose sa foi en cette divine et sage providence qui sufSt à toutes les délivrances. € Il est écrit : L'homme ne vivra pas seulement de pain, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu *. » Ce texte du Deutéronome s'appliquait à la manière merveilleuse dont Israël fîit nourri au désert par la manne'. Celui qui dépend d'un Dieu si bon et si puissant n'a qu'à s'en remettre à lui avec une entière confiance; le don du miracle lui a été donné pour un autre but que la satisfaction de ses besoins corporels. Jésus ne repousse pas avec moins d'énergie la proposition de réclamer l'intervention divine pour faire un coup d'éclat par un prodige inutile, t II est écrit, dit-il : Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu *. » Solliciter un miracle pour un tel but, c'est imiter Israël quand il

> Jean VI, 15.

« Matth. IV, 4.

» Deut. VIII, 3.

♦ Matth. IV, C.

réclamait impérieusement une manifestation nouTelle de la puissance de Jéhovah'. Enfin, c'est avec une sainte indignation que Jésus repousse rinfâme marché du tentateur, qui lui promet la royauté terrestre à la condition qu'il se prosternera devant lui. En réalité, il lui oflrait ce qu'il possédait, car il est certain que si Jésus eût voulu remplir sa mission de Messie dans un esprit d'égoïsme et d'oi^eil, le monde n'eût pas eu pour lui assez de couronnes. Cette fois, il se sert de la parole divine comme d'une épée : « Retire-toi, Satan, dit-il, car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu le serviras Ini seul*. »

Tout est dit désormais ; il est venu non pour être servi, mais pour servir. Il s'est donné sans réserve à son Dieu et aux hommes. Entre l'égoYsme et l'amour il a fait son choix; le second Adam a rétracté la rébellion du premier homme, il sort vainqueur de la grande épreuve morale, mais cette victoire est déjà un sacrifice, une immolation ; elle conduit non à la gloire terrestre, mais à la mort, non au trône, mais à la croix, car en s'engageant dans cette voie de l'obéissance » de l'amour, il heurtera tous les préjugés de la nation juive, démentira toutes ses espérances et soulèvera toutes ses haines. Le Messie qui ne veut pas régner

t Deut. VI, 16. — Comp. Eiode XVII, 2, 7.

« Matth. IV, 10; Deut. VI, 13. La citation n'est pas littérale, Jésus-Christ se réfère au grand commandement de TAncien Tégument.

aa* BsnB oùj Tantend Jérusalem doit périr; roi ou TietimQ, il n*y a paa d*autre alternative pour lui. Chaque îûis <)o*il a repoussé une tentatiâu du mau-vais esprit, il a ffeanchi un degré nouveau de Tautel du sacrifice. Tl n'y manque plus que la consommation ; le Fils de l'homme vient d'accepter en principe toutes les ignominies et les douleurs qui l'attendent.

Telle est la tragique grandeur de ce combat du désert où Jésus nous apparaît déjà victorieux, mais d'après cette loi étrange de son règne qui fait que la victoire est tout d'abord souffrance et mort. Les événements de sa vie ne seront plus que le développement et la conséquencedu grand fait moral qui vient de s'accomplir dans cette profonde retraite. Ainsi s'atteste cette royale liberté du Fils de l'homme qui ne subira que les douleurs et les opprobres qu'il a d'avance acceptés, t Personne ne m'ôte ma vie, mais je la donne de moi-même * . Ce qui s'appelle ignominie et défaite sur la terre s'appelle gloire et triomphe dans les cieux. Aussi à la fin de sa vision Jésus voit-il les anges le servir et les bêtes sauvages dociles à ses pieds comme aux joursde l'Eden *. Le paradis renaît dans cette affreuse solitude; c le désert fleurit comme la rose; » les séraphins qui en ferment l'entrée adorent le Fils de J'homme pour montrer que la grande réparation a commencé, car si la révolte a

> Jean X, 18.

« Marc I, 13.

fermé et flétri TEden, l'obéissance et le sacrifice le rouvriront à rhumanité nouvelle, quand son chef aura tout accompli dans le domaine des fiûts ext^ rieurs, comme il a tout accompli déjà dans le domaine moral.

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