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POPULARITÉ DE SON ENSEIGNEMENT

qui perce dans tous ses discours. C'est donc sans rien concéder au système immoral de l'accommodation que Jésus a été le plus populaire des docteurs. Il l'a été par la même raison qui lui a fait aimer la pauvreté, au nom de cette afiSnité naturelle qui existe entre la charité compatissante et la portion la plus délaissée et la plus dédaignée de l'humanité. Celui qui a vécu avec les pauvres a parlé pour les ignorants et pour les enfants. C'est ainsi que, dans le caractère populaire de son enseignement, nous retrouvons le trait distinctif de sa vie entière, qui est toujours l'amour secourable.

Cette popularité de l'enseignement était un fait entièrement nouveau. En dehors de la Judée, partout où l'esprit avait atteint un certain degré de culture, elle se faisait aristocratique. Le mot du poëte : Odi pro/anum vulgus était la devise des sages. Chaque école philosophique avait, sa doctrine secrète désignée sous le nom à'ésotérisme^ qu'elle ne communiquait qu'aux initiés; il entrait autant de prudence que d.* orgueil dans cette coutume. On pouvait ainsi mépriser en toute sécurité les superstitions des masses sans courir le risque de soulever leur colère. L'ésotérisme s'était implanté à Jérusalem comme à Athènes et à Rome. La religion, ainsi que nous l'avons vu, était devenue une afifiaire d'école; les rabbins l'avaient transformée en science aride et compliquée ; leur dédain pour les ignorants allait jusqu'au mépris le plus sanglant, comme on en peut juger par ce mot des pharisiens recueilli dans nos évangiles :

968 POF^LMXSTÈ DE ^SON ENSEiaKBMESrr.

^Cette popukoe qui n'entend pm la ioi«it «xécrmble^» Ces dures paroles noas apportent un édbo des malédictions de la nynjELgogne eontre YAmAaaret^ nom injurieux donné à quiconque ee tenait «n dehors de lenr école, c Autant donner sa fille à un kmp, q«e de la dcmner à un ignorant. Un tel liomme àxÀt être dépouillé de tout droit, privé de tout eeeours, et l'on n'est pas obligé de le «aluer quand on le rencontre '. b Les excommuniés de Téeole ont été les préférés dm (Christ; il leur a présenté la Térité divine sous une fbnue limpide et pure qui rappelle le lait offert au TiouveauHié, selon une douce image biblique'. Il a eu pleinement consdence de ce caractère nouTeau de son enseignement : € Je te rends grâce, ô Père, Seigneur du ciel et de la terre, s'est-il écrié, de ce que tu as caché ces choees aux sages et aux intelligents, et que tu les as révélées aux enfants^. » Oe n'est certes pas qu'il y ait incompatibilité entre la science et l'Evangile, mais il importait que la voie qui conduit à Jésus-Christ ne fût pas celle de l'audition et de la dialectique, où très peu d'hommes peuvent s'engager. Le meilleur commentaire de cette grande parole est ce passage de Tertuilien : c Je t'appelle, ô âme humaine, non pas telle que tu es quand tu as été formée dans les écoles, polie dans les bibliothèques. Je te veux dmple, rude,

(Jean \TI, 49.) « iàkmnFjMasJ^hrhttnd, àasJfûiU^ I, pp. liOO, 101. » 1 Pierre II, 2.

* *AxexiXu(J/aç aînà vqzioiq. (Matth. XI, 25.)

SON CABACTÈRE LAÏQUE. 359

inculte et ignorante, telle que tu es cheE ceux qui n'ont lien ^outé à la nature. Je vais te chercher aar la voie publique, au carrefour, à Tatelier. Je ne te demande que ce que tu apportes originairement 4 rhomme, que oe que tu as appris toi-même de ton auteur'. ». Ainsi la popularité de renseignement de Jéaos, tient, avant tout, à son caractère essentiellement humain.

C'est 06 qui nous explique qu'il soit dégagé de toute -Boreharge teduuqaiey et échappe entièrement & la spécialité. NuUe parole n*a été plus laïque^. Il ne monte pas dans la chaire de Moïse et n'emploie pas un langage consacré et doctoral ; il se mêle au peuple des villes et des campagnes; la cime verdoyante d'une coUina, le k>£d d'un puits, la place puUique, les champs oà paîasent les troupeaux, tout lui est bon pour dévele]^r sa doctrine, et il. £ait surgir les applications, les fèos sublimes des drconstan^ees les plus ordinaires de la vie. n sait greffier d'une main habile ses enseignements sur les dispositions de ses auditeurs; il discerne, d'un seul regard, le poimt de contact entre les esprits qu'il veut éclairer et ses hautes pensées. Nul mieux que Jésus n'a rattadié la mérité nouvelle à la vérité ancienne etd^ connue. Aussi se comparait-il au père jit &Hiille qui tire de eou tcésor des cheses nouvelles et des choses anciennes '.

* «Te simplicem et nidem et impolitam compello. Ea ezpoAtolo, qua tecum in hominem infers. » (TertuU., De TestimoniQ anima, I.) « Ewald, Qeschichte Volks Israela, V. pp. 215, 216. » Matth. XIII. 52.

360 SON CARACTÈRE LAlJQUE.

Jamais l'idée chez lui ne demeure vague et abstraite-, elle prend corps immédiatement, elle revêt tin relief extraordinaire qui la rend saisissable aux plus simples. On a remarqué avec raison que ses discours sont teints des couleurs du milieu historique où il a vécu ; c'est ce qui leur communique cette étemelle fraîcheur, ce cachet de réalité qui les grave dans toutes les mémoires. Ce qu'il y a de plus vulgaire dans l'existence h la campagne et à la ville, les portes larges et étroites, le plat nettoyé par le dehors * , le sel, le levain *, les pièces neuves ou vieilles ajoutées au vêtement usé, tout prend une haute signification dans son enseignement et contribue à lui donner un tour original et pittoresque. Nous sommes transportés dans les champs où mûrissent les moissons, où paissent les troupeaux, où le lis se pare sans travail d'un vêtement plus riche que la pourpre de Salomon. La vie de femille dans ses divers incidents fournit de nouvelles images. Voici le flambeau qui éclaire toute la maison, quand la nuit a commencé'. Les enfants dorment autour du père quand on entend retentir à la porte le coup frappé par le voisin nécessiteux*. Le voleur survient à l'heure des ténèbres'. Les fêtes de l'intérieur, les noces avec leur éclat oriental, la naissance de l'enfiuit et la joie qu'elle apporte trouvent place dans ces ta-

« Luc XIII, 24; XI, 39.

« Marc IX, 50; VIII, 15.

» Luc XII, 35.

* Id., XI. 7.

» Matth. XXIV. 43.

Ueaux symboliques * . Les^appor ts sociaux sont exploités avec le môme art. L'esclave, le travailleur à la journée, Téconome, le fils de la maison figurent dans les discours de Jésus, chacun avec sa physionomie propre*. Le roi est bien dans son rôle ordinaire, soit qu'il se rende à la guerre ou qu'il honore ses hôtes de sa présence'. Dans la salle de festin le riche nous est montré vêtu de pourpre et de fin lin, tandis que le pauvre meurt de faim sur le seuil de son palais^, et que le captif gémit au fond de sa prison^.

Nul enseignement n'a donc été plus populaire dans sa forme que celui de Jésus, parce que nul n'a été moins scolastique. Ce caractère humain, nous le retrouvons dans la méthode qu'il emploie pour communiquer la vérité. En effet, il s'adresse toujours à l'homme en tant qu'homme ; il vise au cœur et à la conscience, c'està-dire h ce qu'il y a de plus intime et de plus fondamental dans l'âme. Il ne s'adresse jamais à l'homme d'une certaine classe, d'une certaine culture, il dépasse promptement tout ce qui est accidentel et contingent, toutes les distinctions d'un jour, ce qu'on peut appeler le vêtement changeant de l'être moral ; c'est celui-ci qu'il met en cause. De là la portée universelle de son enseignement; il tombe d'aplomb sur le cœur humain,

1 Matth. XXV. 10. Jean XVI, 21.

« Luc Xn, 45.

» Luc XIV, 31. Matth. XXH, 11.

• Luc XVI, 19.

* Voir sur ce caractère réel de l'enseignement de Jésus, Ilolzmann, Die Synopt, Evang.^ p. 461-464.

tel qu'on le retrouve à toas les degrés de cidtmeet de cmlisation. C'est prédsànent parce qu'il &A sceeaaîUe aux simples et aox «nfisints qu'il a ee caraelàre uoi-veroel et humain. Sa pTûfosdeurtient à la mâme <miifle; il £aut, pom atteindre l'etnfiant et l'ignorimt, répondre -aux vrais besoins de la i»ture htimnine, à oeox qui sont te plus impérieux, le plus profonds, et aussi le plus difficilement satiâ&its, car œ sont les in^Sfinés 'qui se laissent aisément tromper et amuser. Use âiae d'enfant, une âme naïve et droite n'est pas prûe à si bon marché; ce qui lui est approprié est bien fiât pour l'humanité.

Ainsi tout, dans l'enseignement de Jésus-Christ, aboutctà la consoieDce. Il en appelle d'abord à «on t^eignage. c Si quelqu'un (sii la volonté de Dieu, dit-il>.il oonnaitiia que ma doctrine est deDieu^«» Vous âtasles enâoits des ttoèbres, vos œuvres sont mau- Dsises, vous, avez besoin de la nuit qui les cache. C'est pour cela que toius ne voulez pas venir k la lumière et qiue vous me repoussez^. Jésus demande sans cesse le repcmtir, la conversion, l'effort éaiergique de la volonté. ^ Ce sont les violents qui ravissent le royaume '. > Aussi cette parc^ si douce, ai pleine d'onction ot de mansuétude, est*elle au fond un glaive qui apporte la guerre et qui divise l'humanité. Elle exerce un jugement redouisdite : < lia parote que

i Jean VII, 17.

« Jean UI, 1^20.

» Matth. XI, 12.

SON CARACTÈRE WOKAL. m^

j*aî dSte^ c^est elle qui y*ous juge *. Prenez garde à k manière dont vous écoutez^. » Jésus n*a jamais dissimiâë les ^eonaéquenees du vefos d'accepter la vérité; ses appeSs ntsérteordiein: ont une santftion terrible*. 42mconque repousse ees seoiaKes de vie éteracUe devient semblable à une terre nandite couverte de Tonees etd^épines*.

U^:i8eôgnement de JéeufrCihrîst, précisénimit à cause de son earadère moral, ne pouvait avoir pour tous ses auditeurs la même évidesiee. La vérité religieuse ieàt appel na sens du divin et à la consoienoe; elle ne peut donc être immédiatement accessible à uae race déchue qui -est dominée par le mal et le subit à des degrés divers. Les vérités de cet ordre appartiennent au monde invirible ; or, <^lui-*ci demeim fermé à quiconque se r^ose à ouvrir Toeil intérieur. En outre, ees vérités prétendent réformer et rég^ la lie; on ne saurait les accepter, tout en se dérobant aux obligations -souvent sévères qui en découlent. Aussi repoussent-elles toQS ceuoL qu*'eUes n'isltilent pas en les domptant. L'esprit, habile à s'abuser hi-mème, croit «on intérêt engagé à les contester. Four pénétrer et recevoir un enseignement comaie celui de Jésus, il tmxt déjà un acte de volonté; la vérité qu'il apporte au monde est saisie en même temps par le cœur et par rinteHigenee. Yoiià pour-

t Jean XII, 48.

« Luc VIII, 18.

* Matth. XI, 21.

* Luc VIIL 14.

quoi le plus parfait des maîtres a rencontré sitôt Topposition.

Ce n*est pas qu'il n'ait tout fait pour provoquer et stimuler ces forces morales sans lesquelles sa doctrine demeurait ime lettre morte. S*il ne la manifestait pas tout d*abord dans sa pleine darté, c*est qu'il n*est pas d*œil humain qui pût supporter sans transition cette pure et éclatante lumière du ciel. Il en adoucissait Téclat et renfermait sous le voile de symboles transparents qui avaient l'avantage d'éveiller l'attention d'hommes encore trop terrestres pour contempler en fâce les réalités invisibles. Ces symboles, en excitant chez eux le désir de pénétrer sa pensée, réveillaient leur énergie; ils étaient amenés à faire un eSbrt salutaire pour acquérir la vérité. Ainsi tombent les difficultés que présente au premier abord l'entretieD mémorable qu'eut Jésus avec ses disciples sur le but de ses paraboles. Ses apôtres, en l'interrogeant sur le sens d'une de ses similitudes, ont pris rang parmi les enfants de la lumière qui désirent être éclairés, c  vous, leur dit le Midtre, est donné le secret du royaume de Dieu, mais pour ceux du dehors tout est en paraboles, afin qu'en voyant ils voient et n'aperçoivent pas, et qu'en entendant ils entendent et ne comprenn^t pas, de peur qu'ils ne se convertissent et ne reçoiv^t leur pardon * . » N'oublions pas que le cercle intime qui se rassemblait autour de Jésus n'était fermé à personne,

t *Iva pXéxoneç pXéxwjJt, xal jjl^ tStoct. (Mare IV, 12.)

et qu'il se composait de tous ceux qui, étant altérés de Térité, avaient trouvé dans sa parole une première réponse à leurs aspirations, et montraient par leur empressement à rinterroger que le sens du divin s'était réveillé en eux. Nul n'est exclu, si ce n'est par sa faute et par son endurcissement. Comment les hommes qui ont des yeux pour ne pas voir participeraient-ils au salut? Dans de telles conditions, la vérité ne leur serait plus communiquée qu'en se dégradant et en se matérialisant; ce serait un déshonneur pour elle d'être perceptible aussi bien au cœur grossier qui la repousse qu'au cœur humble et brisé qui l'appelle. Dieu fait luire € l'Orient d'en haut » sur les bons et sur les méchants, comme son soleil; mais la supériorité de la lumière morale sur la lumière physique apparaît précisément en ceci, qu'elle n'éclaire que ceux qui le veulent bien. € Si quelqu'un a des oreilles pour entendre, qu'il entende. A celui qui a, il sera donné; à celui qui n'a pas, même ce qu'il a lui sera enlevée » En d'autres termes, la vérité divine ne trouve aucun point de contact partout où la conscience est endormie et la volonté languissante, partout où le sens du divin est émoussé. On ne la conserve que de la même manière dont on l'acquiert. Pour la garder, il faut la reconquérir constamment ; l'âme paresseuse perdra bientôt le souvenir qui pouvait lui en rester. Ici encore éclate la perfection

ip^aera'. dbc 'oÙtou. (Marc IV, 25.— Voir les beaux développemeDU de Neander sur ce sujet. Vie de Jéstu^ I, 145-148.)

366 AUTORITÉ DE LA PAIttiLE DE JÉSUS.

de cet enseignement de Jéwui, inséparable de sa perfection morale.

Le Midtre diriii n'est paa semblable aux docteurs de la tradition qui venlenit'aTant totttsommettve les esprits et les pétrir à leur gré. Us^imt besoin de la passivité de leurs diseiples, ils sont satiafiaits pourvu que ceux-ci répètent la leçon apprise sans y ^ien i^outer. Ba traitent Tftme humaine comme un parchemin où ils tracent leurs pensées, ils ont peur de tout ce qui manifesterait chez elle un organe vivaat de la vérité parce que, en définitive, ils désirent biea plutôt s*élever en la dominant que rélever elle-même. Ils poursuivent des fins égoïstes et intéressées; ce sont des ambitieux qui ne veulent pas que Y (m gnoidisse à côté d*eux. Rien de semblaUe en Jésus. Ce qu'il veut, ce n'est passa gloire ni sa domination personnelle; il vity non pour lui, mais pour ses disciples; il cherche à les affiranchir, à les élever & la majorité morale. Voilà pourquoi sa méthode consiste avant tout à féconder leur esprit et leur cœur, à provoquer la. décision de leur volonté. Il ne leur impose point la vérité, il la leur propose, et il ne donne quelque prix à leur adhésion que si elle est libre, mais il ne la veut pas moins absolue et sans réserve. En définitive, U se trouve que cette autorité toute morale est la seule réelle, la seule qui ait un ascendant véritable suor Thomme. Une tradition apprise et imposée n'a aucune influence, elle n'est qu'tme vaine apparence, une lettre morte. La conviction qui est née ati contact du Christ et qui a grandi dans l'ame comme un germe

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