TUES PETRUS
que tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne l'emporteront pas sur elle. Et je te donnerai les clefs du royaume des cieux, et tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le ciel *. »
Pour la première fois l'Eglise est nommée ; elle est, en effet, fondée du jour où la haute dignité de Jésus est reconnue. Pierre a prononcé la parole, ou le verbe, qui l'enfante, qui la conserve, qui la rend invincible; cette parole lie et délie, sauve et condamne ; elle participe au pouvoir de l'être divin qu'elle révèle. Aussi, quelle que soit la bouche par laquelle elle passe, elle revêt un caractère identique. Voilà pourquoi, dans le même Evangile, le pouvoir des clefs, le droit de lier et de délier est confié non plus à Pierre seulement, mais à tous les disciples ^; car on ne peut supposer qu'un discours qui, dans son ensemble, roulait sur les devoirs les plus élémentaires de la vie chrétienne, ne fût pas adressé à tous les croyants. Ainsi se trouve écartée toute institution d'une primauté d'office qui ferait d'un homme l'administrateur souverain des pardons de Dieu. Mais il n'en reste pas moins à Pierre l'honneur d'avoir prononcé le premier ce verbe créateur de l'Eglise, et d'avoir déployé dans sa fondation ces grandes qualités d'énergie conquérante qui lui confèrent réellement une primauté morale à Jérusalem.
» MatUi. XVI, 19-20.
• id. xvm, 18.
A peine le fils de Jona a-t-îl fait la déclaration qui lui a valu Féclatante approbation du maître, qu^une parole d'erreur remplace sur ses lèvres ce noble témoigTiage. Ala première allusion de Jésus à ses soitffrances et à ses humiliations prochaines, l'apôtre proteste avec indignation et s'attire ce mot terrible : c Retin)-toi de moi, Satan*. > Si l'Eglise n'avait d'autre fondement que le cœur mobile d'un homme, on peut voir par là combien sa base serait fragile. C'est bien un trait de la grandeur du Christ qu'au moment même où sa gloire est jproclamée, il parle de son sacrifice. L'étonnem^it de ses disciples prouve à quel point ils avaient besoin de cet enseignement, car, s'ils pressentaient son élévation, ils étaient encore très loin de comprendre par quelle voie douloureuse il l'obtiendrait. C'est l'unique raison pour laquelle il leur défend de proclamer qu'il est le Messie ^. Lui seul est capable de revendiquer le titre qui lui appartient sans rien concéder aux superstitions de son peuple.
A l'ouest de Césarée de Philippe s'élève vers le ciel la magnifique chaîne du grand Hermon; elle domine tout le pays. C'est sur Tune des montagnes qui en font partie que se passa la scène mystérieuse
« Matth. XVI, 23.
« Je ne répéterai pas ce que j'ai dit pour réfuter Titlée de Baur, de Schenkel et de M. Colani sur Je moment où Jésus t^est reooBOB comme le Messie. J'ai établi qu'il n'est pas possible de le reporter à l'entretien de Césarée de Philippe. De ce que Jéâus défend à se» disciples de proclamer une vérité qu'ils ne comprennent pas nettement, il ne s'en suit pas qu'il ne l'ait pas lui-même proclama, <itf il n'avait certes pas les mêmes motifs pour garder le silence.
de la toacnsfiguration * . Tous les bruits de la teire expirent au pied de cette haute retraite, vraiment digne de la prière du Christ. De tous côtés on voit les pics sauvages se dresser au milieu de la plaine où le fleuve sacré qui rappelle tant de miracles se perd dans les hautes herbes. C*est probablement à l'heure calme et silencieuse qui précède le soir que Jésus a gravi la montagne. Il est accompagné de trois de ses disciples, Pierre, Jacques et Jean. Soudain sa %ure et ses vêtements sont entourés d'une clarté si éblouissante, que, selon la naïve expression de saint Marc, nul foulon n'en peut produire de semblable. Il y a plus ici que ce rayonnement d'une âme céleste qui brille parfois sur le visage humain. Qui n'a pas ren* contré, en eflFet, de ces regards révélateurs qui sont c(Hnme les éclairs du dedans, manifestant la beauté morale? La transfiguration fut un phénomène d'un ordre supérieur. Dans cette lumière merveilleuse, Moïse et Elie apparurent, s'entreteuant avec Jésus et parlant de ce qui allait se passer à Jérussdem. Ainsi, tandis que le faux judaïsme repousse le Messie, le véritable, dans ses plus authentiques représentants, le reconnaît et l'adore. L'ancienne alliance et la nouvelle se rejoignent sur le mont glorieux comme la justice et l'amour s'uniront bientôt sur cette autre colline qui est déjà à l'horizon de Jésus.
1 La tradition place k turt la transfiguration sur le Thabor, Jésus âe trouvait à cette époque dans les enviions de Cé«arée de Philippe (Matth. XVI, 13; comp. XVII, 1). Une lorteresse avait été bâtie sur le sommet du Thabor, ce qui cadrerait mal avec une scône pareille.
Les lois qui régissent le monde des esprits bienheureux nous échappent trop complètement pour tenter aucune explication sur cette apparition de Moïse et d*Elie. Les apôtres ont, sans aucun doute, entendu à leur réveil quelques mots de l'entretien mystérieux; c'est ce qui leur a permis de reconnaître les deux grands prophètes*. Pierre voudrait prolonger cette heure du ciel et dresser des tentes sur la cime radieuse, mais une nuée s'abaisse sur les trois disciples; ils frissonnent d'épouvante, car ce n'est plus Elie ou Moïse qu'ils entendent, c'est ime voix divine qui dit : t C'est ici mon Fils bien-aimé, écoutez-le*. >
De quelle manière ces choses ineffables ont-elles été vues et entendues? c'est ce qu'il est impossible de déterminer; on peut appliquer aux trois apôtres le mot de saint Paul sur les visions du troisième ciel : c Si ce fut en leur corps, je ne sais; si ce fut sans leur corps, en esprit, je l'ignore; Dieu le sait*. > Pour les disciples, la transfiguration était destinée à éclairer d'un rayon de gloire les sombres jours qui allaient commencer ; elle devait aussi fortifier Jésus pour son combat. Ce fut sa première veille des armes, en attendant qu'il traversât celle de Gethsémané. Cette scène auguste devait demeurer un secret entre lui et ses trois apôtres jusqu'à sa résurrection.
Après im court entretien, où il leur apprend que Jean-
1 Nous voyons que Tentretien a lieu avant que les troU apôtre» aient reconnu Moïse et Elie. (Luc IX, 31.) « Luc IX, 35.
• 2 Cor. XII, 3.