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LA REUGION NOUVELLE ET L'ÉTAT

Le sanhédrin commença par un vrai coup de maître qui pouvait réussir de deux manières, soit en rendant Jésus odieux à ses compatriotes, soit en le posant comme un retelle aux yeux des Romains. Les pharisiens, unis aux hérodiens, lui demandèrent avec des circonlocutions hypocrites s*il fallait payer l'impôt à César. Nulle question n'était plus brûlante; la réponse affirmative heurtait de front les préjugés populaires; la réponse négative mettait Jésus au rang des rebelles voués à la mort. Cette épée à deux tranchants était maniée avec une habileté diabolique. Cette fois encore la ruse allait être d^ouée ; Jésus échappe au dilemme en le dominant de toute la hauteur de la vérité éternelle. Il tranche d*un mot le difficile problème de la relation des deux pouvoirs civil et religieux, et, en se défendant contre une perfidie, il trace Tinfran* chissable frontière entre le domaine de la conscience et celui de Fautorité civile. Arrêtons-nous un instant à cette grande parole si féconde pour le renouvellement de la société et qui jette un jour lumineux sur la conduite de Jé^us dans le terrible conflit où il devait succomber et triompher.

€ Pourquoi me tentez-vous? dit-il à ses interrogateurs. Apportez-moi un denier, que je le voie. De qui est cette image et cette inscription? Ils lui dirent : De César. Jésus reprit : Rendez à César ce qui est à César , et à Dieu ce qui est à Dieu ' . » Cette grande

1 'A7:é8oTe oi5v Ta Kottffopoç KaCcopt x«t xà tou OeoD t<J Os^* Olattb. XXII, 21.)

parole ne laisse pas percer ce dédain commode, quoique transcendant, qui permet de se retirer du combat de la justice et d'abandonner le inonde à lui-même, sans se soucier du bien et du mal dans la sphère sociale. Bien de pareil dans la doctrine de Jésus, telle qu'il Ta formulée par un acte symbolique.

L'impôt représente la dépendance vis-à-vis de l'Etat; en le payant, on reconnaît la légitimité du pouvoir civil en soi. Il importait extrêmement que la religion de l'Evangile fît cet acte de reconnaissance, et admît ainsi l'une des conditions essentielles du développement normal de l'humanité. En prenant lâie attitude d'opposition et de révolte, elle eût renoncé à la durée; au Ueu d'un astre nouveau capable d'éclairer le monde moderne, nous n'aurions en elle qu'un météore passager, traversant un ciel embrasé.

Mais on se tromperait gravement si l'on s'imaginait que Jésus a sanctionné non-seulement l'Etat en soi, mais encore toutes les formes iniques ou tyranniques qu'il peut revêtir. Un Etat nouveau devait peu à peu se former sous l'influeiroe de l'Evangile et se substituer à l'Etat païen en consacrant les premiers droits de l'homme. On devait apprendre qu'il en est de l'Etat comme du sabbat, et que c'est lui qui est fidt pour l'homme, et non l'inverse. Ainsi devait cesser l'exploitation tyrannique qui caractérise la cité païenne pour &ire place à l'Etat moderne, protecteur du droit et de la liberté, ce qui est du moins son idéal de plus en plus accepté. Dans ce nouvel

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ordre è» choses, ee qui s'appelait Césac au temfB ôsê Christ s^appeUe k loi; lendre à la loi ce qui lui appartkBt, c'est souvent résister avec une mâle éaergîe aux gouvemaasts de fait. Dans le monde moderne, le chrétien, en tant que citoyen, a des devoirs idrils qui n'avaient pas, en quelque sorte, de raiscm d'être dcms l'Etat pal^. Si Jésus avait voulu transformer celui-ci autrement que par l'influence morale, il aurait dû mettre la force au service de la vérité religieuse. C'était risquer sur la carte la plus hasardeuse le salut de l'humanité; c'était, en outre, rendre impossible la réforme mâme que Y (m eût vouhi accomplir , car son premier effet devait être de soustraire la conscience au pouvoir civU et d'a&anchir l'individu du joug qoi l'écrasait. Or, tenter une réforme religieuse par les coups de la force, c'est précisément accroître l'inextricable confusion esktre l'Etat et la religion qui constitue le despotisme le plus corrupteur! Aussi peut^-on dire que la liberté est née dans le monde le jour où J^us, après avoir prononcé cette parole : c Rendez à César ce qui est à Césur, » a ajouté : c Boidez à Dieu os qui est à Dieu, i

U y a donc quelque chose dans l'homme qui n'appartient pas à l'Etat et qui doit échapper à toutes les tyrannies ; il y a donc une sphère qui ne relève que de Dieu, et devant laquelle le pouvoir civil est tenu de s'arrêter. Il n'est pas vrai que le eulte se décrète par le souverain quel qu'il soit, comme l'impôt; il ne dépend que de l'âme individuelle. L'Etat

n*a liesk à voir dans notre relatioa avec Dieu, il ne peut ni tormeT^ ni briser oe lien sacré; dès qu'il empiéta sur ce domaine réservé, il sort de son droit , et le plus chétif esd&ve a le devoir de r^ister à César pour conserver à Dieu ce qui lui appartient. L'Evang^ ne fait pas seulement rentrer dans cet ordre supérieur la piété proprement dite, mais encore la morale et tout ce qui est du ressort de la conscience. Ainsi surgit à la voix du Qirist, au milieu du débordement de toutes les tyrannies, le roc inébranlable contre lequel elles se briseront, et qui sera le saint rempart de la liberté morale. La cité théocratique disparaît aussi bien que la cité païenne. Le temps n'est plus où le représentant du pouvoir civil est aussi celui de Dieu; où la croyance et le rite poiurontêtre imposés par contrainte comme les ordonnances de sûreté publique. A l'Etat le glaive, à la religion la persuasion, à l'un la force, à Tautre la parole ; c'e^ ainsi que la condition première de la liberté est posée. Les deux sphères sont distinctes , mais il y a communication incessante de l'une à l'autre par voie d'inâuence. Voilà pourquoi l'Etat va se transformer entièr^nent sous l'action pénétrante des principes nouveaux. Ses progrès se mesureront précisément à son respect pour la conscience dans tout ce qui relève de la religion. L'Etat chrétien par excellence, ce sera celui qui, pénétré davantage de l'esprit de l'Evangile, s'ingérera le moins dans les intérêts directement religieux. Il fallait de longues et cruelles expériences pour que

ces grandes idées, contenues en genne dans la maxime de Jésus, triomphassent des préjugés de Fancien monde. Mais elles n'en ont pas moins inspiré toutes les résistances de la conscience et ses saintes rebellions. Le martyre a été une sublime démonstration de rimpuissance de la force matérielle aux prises avec la foi. Ce dédain des supplices a conquis la liberté des âmes, c Comment, disait Tertullien, ne rendrai-je pas à Dieu ce qui appartient à Dieu, moi qui, en tant que chrétien, suis son image et comme une médaille frappée à son empreinte * . »

Certes celui-là est un homme libre qui se sent fidt à l'image de Dieu et qui reconnaît qu'il lui appartient tout entier. Son indépendance vis-à-vis de César prend un caractère religieux et ses droits sont inviolables parce qu'ils se fondent sur ses devoirs.

La crucifixion du Christ est le martyre par excellence. Nous verrons Jésus sceller de son sang le droit de la conscience, car il a été immolé parce qu'il a voulu accomplir jusqu'au bout la volonté de Dieu malgré l'opposition des représentants de l'Etat. Jésus est le premier des rebelles aux lois impies. Sa croix est comme la borne sacrée placée entre le domaine de César et celai de Dieu. Son attitude à la barre du sanhédrin et devant le tribunal du proconsul sera le plus beau commentaire de sa réponse aux pharisiens et aux hérodiens.

Nous avons réservé pour ce chapitre quelques traits remontant à des époques différentes de la vie publique

* Le fuga in persecutione, c. X ?'

de Jésus qui sont en parfaite harmonie avec le principe qu'il vient de formuler au .centre mâme de la théocratie. L'indignation dont nous avons recueilli l'énergique expression sur ses lèvres, quand Jacques et Jean veulent faire descendre le feu du ciel sur les Samaritains qui le repoussent, prouve à quel point il lui répugne de mettre la force et la contrainte au service d'une cause entièrement spirituelle. Plus tard, lorsque l'ardent fils de Jona a tiré le glaive pour résister aux émissaires du sanhédrin, Jésus réprime sa fougue par ce mot sévère : c Remets ton épée dans le fourreau, car tous ceux qui auront pris l'épée périront par l'épée. Crois-tu que je ne puisse pas maintenant prier mon Père qui me donnerait plus de douze légions d'anges * ? > L'usage du glaive n'est pas interdit d'une manière absolue ; saint Paul déclare que le prince en est muni pour sauvegarder la justice*. Jésus n'a donc entendu parler que du domaine religieux ; la vérité dans sa personnificiition la plus haute, dans sa forme la plus pure, décline tout ce qui ressemble à la contrainte, et quand le ciel même s'armerait pour elle, elle n'en serait pas moins déshonorée et avilie par l'intervention delà force. En prenant l'épée, elle descend en quelque sorte de son éternité dans la sphère agitée et mobile où le triomphe appartient au plus fort, où tout dépend d'une fortune changeante, où un glaive qui se brise décide d'une cause. Celui qui

* Matth. XXVI, 52-53.

^ «Il ne porte point vainement Tépée, car il est le serviteor de Dieu, ordonné pour faire la justice. » (Rom. XIII. 4.)

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prend l'épée petit par Tépée, ou du moins il peut périr, et mérite de périr; rien ne garantit qu'il ne sucoombeia pas. Une cause divine ne saurait accepter de pareilles diances et se subordonner k de tels accidents. La vérité peut être chargée de liens, abreuvée d'outrages, traitée par les hommes de la force conuoe le rebut du monde ; elle n*en conserve pas moins son inaltérable noblesse, aasei longtemps que, fidèle à elle-même, elle uent^ prunte pas leurs armes et ne lutte qu'avec les moyea^ lignes d'elle, qui sont Tamour et la sainteté. « Quaiid Je serai élevé, a dit Jésus en parlant de sa mort, j'attirerai tous les hommes à moi !» Il a eu pocor trâoe un bois maudit, et il n*a été conquérant qu'en étant victime.

Si nous remontons plus haut dans le ministère de Jésus, nous le voyoais, lors de son retour delaSyrophénicie, payer l'impôt de deux deniers que Voa prélevait pour l'entretien du temple. C'est à cette occasicm qu'eut lieu le miracle du statère. Pierre, ayant jeté stm jSlet dans le lac de Génésareth, en retira un poisson dans la bouche duquel était la petite moimaie que réclamaient les percepteurs juifs \ Si l'on demande pourquoi Jésus, au lieu de payer simplement cet impôt comme celui qui revient à César, accomplit un jprodige pour une somme si minime, c'est qu'il s'agit

1 Matth. "XYUy 24, 27. Le miracle ici consiste dans la connaissance surnatarelle d'une circonstance échappant entièrement à Tobservation. Je ne sais de quel droit on le rangerait a priori parmi les mythes, s'il est aussi bien documenté que les autres miracles.

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ici de la cité divine et lam de la dté politique. Or, il est m dans oe domame, il ne saurait reconnaître dans le temple de Dieu une volonté supérieure à la sienne. CTeet ce qu'il dédare à Pierre en ternes explicites : c Que t'en semble, Simon? Les rois de la terre, de qui premuant-ils des tributs ou des impôts? Est-ce de leurs enfants ou des étrangers? Pierre dit : Des étrangeis. Jésus lui répondit : Les enfants en sont donc exempts. 3 Jésus, le Fils de Dieu, ne peut être tributaire de la maison de son Père. Voilà pourquoi, s*il consent à payer l'impôt du temple pour ne pas provoquer un seai^lale inutile , il accomplira un acte royal qui maintiendra sa dignité. Sa conduite ne présente donc aucune contradiction. Dans ime autre occasion, il a encore décliné de la manière la plus catégorique toute immixtiofla dans le temporel. Deux frères étaient venus un jour le consulter sur ime question d'héxitage : « Qui m'a élabH sur vous, leur répondit-il, pour être votre juge et pourdBûre vos partages * ? » C'est au nom du même principe que, lorsque les pharisiens lui ont amené une malheureuse femme convaincue d'adultère^ en lui demandant s'il fallait ou non la lapider selon la loi de Moïse, il transporte la question du domaine civil dans le domaine purement religieux et refuse de se poser en juge; il se borne à dire aux accusateurs de cette infortunée : « Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre ^. ^ Ce n'est pas qu'il abroge

A Luc XII, 14.

• Jean vm, 7.

les lois formelles de son peuple ; il sait bien que dans Tordre politique la justice doit avoir son cours, il ne veut point se substituer aux autorités compét^ites. Il ne sort pas de Tordre religieux et moral, où les juges officiels sont souvent au-dessous des accusés; à vrai dire, dans ce domaine il n'y a qu'un juge, c eat Dieu ^lont la conscience rend les arrêts. C'est à la barre du tribunal divin qu'il cite les pharisiens; aussi les renvoie-t-il confus et condamnés, tandis que la femme coupable emporte une parole de pardon qui est en même temps un germe de renouvellement : c Va et ne pèche plus, lui dit Jésus * . > Cette scène si touchante ne s'explique que par la distinction tranchée entre la religion et TEtat. Dans toute autre supposition, les bases mêmes de Tordre social seraient ébranlées, car le droit public serait désarmé par la miséricorde faussement appliquée.

Tout nous ramène donc, dans les actes et les paroles du Maître, à Tentière séparation des deux domaines, si nettement formulée plus tard devant Pilate par ce mot décisif : Mon royaume n'est pas de ce monde. C*est

1 On sait que le récit de la femme adultère manque dans les manuscrits les plus anciens du quatrième évangile. On reconnaît aussi qu*il rompt le fil de la narration entre les deux passages Jean VII, 52, et VIII, 12, qui se relient étroitement Tun à raa* tre. Le verset 13, qui nous apprend que Jésus s'adresse aux pharisiens, n*est pas conciliable avec le verset 9, qui nous dit que les pharisiens s^étaient retirés dans leurs demeures. Si ce beau récit ne fait pas partie de Tévangile de Jean, il n*en est pas moins authentique dans sa substance. On voit, dans. les fragments de Papias, qu*il faisait partie de la tradition la plus aDcienne dans l'Eîiliie.

ainsi que la g^rande émancipation de la conscience humaine a été inaugurée, non par la violence, mais par la douceur et Tobéissance, et que la liberté des âmes, mère de toutes les autres, a reçu dès son premier jour le baptême de la douleur *.

1 Un savant écrivain, M. d^Eichtal, dans son livra intitulé : Les ^ Evangiles, Paris, Hachette, 1863, a donné du fameux texte : Rends d César ce qui est à César et d Dieu ce qui est d Dieu, une interprétation qui ne maintient pas suffisamment la distinction des deux pouvoirs, et incline trop du côté d'un christianisme plus social qu'individuel. (Voir Préface^ p. iv et v.)

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