CINQUIEME DIVISION
Les rationalistes libéraux d'aujourd'hui accordent, il est vrai, que partout et toujours, la divinité de Jésus a été reconnue comme la moelle et l'essence du christianisme. Mais ils prétendent que Jésus lui-même pensait autrement.
Jamais dans sa vie il n'aurait manifesté le sentiment de sa propre divinité. La croyance en sa divinité serait d'origine postérieure. Elle se serait infiltrée dans la foi de l'Eglise primitive.
A rencontre de cette « Essence du christianisme » selon les théories libérales, nous sommes à même de prouver que Jésus s'est manifesté luimême comme Messie-Dieu, comme Fils de Dieu et comme Seigneur-Dieu.
TREIZIÈME CONFÉRENCE
Jésus, le Messie-Dieu
L'Ancien Testament n'attendait en la personne du Messie ni un pur homme ni un surhomme, mais bien l'Emmanuel, « Dieu avec nous » le Messie-Dieu \
Le judaïsme postérieur rabaissa le messianisme au niveau purement temporel et national. Il ne pouvait, dès lors, se représenter la personne du Messie autrement que sous la forme humaine ^.
Nul faux Messie n'eut jamais la prétention de s'attribuer quelque prérogative divine. Jésus de Nazareth, au contraire, réalisa l'incomparable prédiction sur le Messie-Dieu et l'Homme- Dieu.
Convenons que l'Bvangile met en relief son humanité. Sous tout rapport et dans chaque situation de la vie, Jésus est véritablement homme. Par son corps et par son âme, par son intelligence, sa volonté et ses œuvres, il ressemble au reste des hommes : « Il s'est fait semblable en tout à ses frères, hormis le péché » ^ La ressemblance
^ Cfr. Dixième conférence, pp. 235-236. ' Hebr. 2, 17 ; 4, 15. * Loc. cit., pp. 254-255.
TREIZIEME CONFERENCE
est si complète et si frappante, que la critique libérale s'est refusée à lui décerner et le titre de Fils de Dieu et l'intention de l'être.
C'est là, manifestement, une fausse conclusion. Qu'il fût Dieu ou non, Jésus devait, en tout cas, accentuer le côté humain de sa nature et de sa personne. Il le devait, non seulement parce qu'il était vraiment homme, mais parce que, sa divinité admise, la nature divine ne pouvait se manifester que dans la nature et par la nature humaine ; il le devait, en un mot, parce qu'il était Homme-Dieu, Dieu fait homme.
Un Dieu fait homme pense, veut, parle, agit en homme, quand bien même sa pensée, son vouloir, sa parole et son action ne peuvent s'expliquer pleinement par sa seule humanité, mais atteignent les hautes cimes de la divinité.
S'il nous arrivait un homme qui prétendît être Dieu sans avoir d'autres preuves que le dépouillement des qualités, des dispositions et des forces propres à sa nature, il aurait, par le fait même, prouvé qu'il jouait fort mal son rôle, qu'il était simplement un imposteur.
Aussi bien, le Dieu-Sauveur incarné, — qu'il parût devant les hommes ses frères, ou devant Dieu son Père — demeurait Fils de l'homme, alors même que ses discours et ses œuvres proclamaient hautement sa préexistence, son caractère surnaturel, son identité divine, sa divinité proprement dite.
On conçoit, sans plus, qu'il ait dû manifester une conscience nettement humaine. On conçoit mieux encore que la manifestation de cette conscience devait l'emporter en précision et en netteté sur celle de la conscience de sa nature divine.
JESUS, LE MESSIE-DIEU
L'étude de la personne de Jésus défend, non seulement du point de vue théologique, mais du simple point de vue psychologique, de mettre une opposition entre sa conscience nettement humaine et sa conscience divine.
Si donc l'humanité parfaite de Jésus ne contredit point sa divinité, on ne pourra, d'autre part, l'expliquer à fond sans recourir à la divinité. Nous l'avons d'ailleurs fréquemment constaté dans les conférences précédentes. L'être humain se trouve en lui réalisé d'une manière si parfaitement noble et idéale, que tout dépasse immensément les simples conditions de l'homme et de la créature, pour se perdre dans les profondeurs divines.
La figure humaine de Jésus, son esprit prophétique, son irréprochable conduite, sa vie intime toute personnelle, ses rapports avec le prochain et son commerce avec le Père céleste excèdent toute mesure humaine et font pressentir qu'en Jésus de Nazareth, Dieu vivait et agissait parmi nous. Jésus le déclare, du reste, avec une infinie précision.
C'est d'abord par des comparaisons que Jésus manifeste sa conscience divine. Elles servent d'une part à fixer sa position en face des choses créées, d'autre part à l'unir plus intimement à Dieu.
Malgré son humilité et sa modestie, il a le sentiment d'être au-dessus des créatures. Il est plus grand que Jonas et Salomon ^ plus grand encore que Moïse et qu'Elie, les témoins de sa gloire ^. Les disciples voient en lui ce que les rois et les
^ Mat. 12, 41 s. ; Le 11, 30 s.
* Mat. 17, 3 ; Le 9, 30.
TREIZIEME CONFERENCE
prophètes ont vainement souhaité de voir ^. Le plus petit, dans son royaume, est plus grand que Jean-Baptiste, pourtant le plus grand parmi les enfants des femmes ^ David, dont le Messie serait le Fils, se considère comme un serviteur prosterné devant Jésus, le Seigneur ^
Les anges, pas plus que les hommes, ne peuvent soutenir la comparaison. Les anges viennent le servir * ; une seule parole tombée de ses lèvres suffit, pour que le Père qui est aux cieux lui mande douze légions d'anges ^ Les anges sont d'ailleurs aussi bien ses anges que les anges et les servants du Père ^ A la fin du monde ils l'entoureront, comme la cour entoure son roi \ Au premier signe ils rassembleront devant lui l'univers entier ^
Il surpasse et les hommes et les anges. Dominant les uns et les autres, il a sa place et son rang tout près du Père céleste ^ Il exhorte instamment ses disciples à n'appeler personne sur terre du nom de maître ou de père : « Car un seul est votre Père : le Père qui est aux cieux ; ... un seul est votre Maître : le Christ ; et vous, vous êtes tous des frères » ".
Jésus établit un parallèle entre les deux appellations « Père et Maître » ; celle-ci, il se l'applique
^ Le 10, 24.
2 Mat. II, 9 s.
' Mat. 22, 45.
* Mat. 4, II ; Me i, 13.
5 Mat. 26, 53.
» Mat. 13, 41 ; 16, 27 ; 24, 31 ; Me 13, 27.
■^ Mat. 16, 27 ; 25, 31 ; Me 8, 38 ; Le 9, 26.
8 Mat. 13, 41 ; 24, 31 ; Me 13, 27.
9 Me 13, 32.
ïo Mat. 23, 8 s.
JESUS, LE MESSIE-DIEU
à lui-même, et celle-là, il la réserve au Père céleste. Puis il oppose à l'une et à l'autre les hommes, qui diffèrent de lui et du Père, mais sont entre eux comme des frères.
Ces comparaisons entre Jésus et les créatures font entrevoir déjà la vocation surhumaine et la nature transcendante du Sauveur ; combien plus encore, les déclarations dans lesquelles il se compare directement à Dieu.
Avec une admirable sagesse pédagogique, il choisit comme point de départ la notion de Dieu de l'Ancien Testament et la révélation divine antérieure au Christ, parce que plus accessibles aux disciples et généralement plus connues de ses auditeurs.
Il s'applique à lui-même les déclarations touchant Jahweh, le vrai Dieu de l'Ancienne Alliance. Comme Jahweh est l'unique époux d'Israël, son peuple, ainsi Jésus est-il l'époux des siens ^, et non pas simplement le paranymphe qui doit conduire le peuple à Dieu.
L'Ancien Testament n'est jamais appelé la communauté d'un envoyé de Dieu, par exemple de Moïse ou de Josué, mais uniquement l'assemblée de Jahweh ^ : Jésus nomme l'assemblée des fidèles exclusivement son Eglise ^ Ainsi que le déclarait l'Ancien Testament à propos de Jahweh *, Jésus voulait rassembler les enfants de Jérusalem, comme une poule rassemble les poussins sous ses ailes ^
Dieu, dans l'Ancien Testament, usait de son autorité personnelle absolue pour investir de
^ Mat. 22, I ss. ; Me 2, 19 ; cit. Joa. 3, 29. 2 Nm 16, 3. etc. ■* Is. 31, 5.
* Mat. 16, 18. 5 Mat. 23, 27-
TREIZIEME CONFERENCE
leur mission des dépositaires de la Révélation ; Jésus dit à son tour : « Voici que je vous envoie des prophètes, des sages et des docteurs » \
Tout comme Jahweh avait assuré Moïse et son frère Aaron : « Moi je serai avec ta bouche et avec sa bouche » ^, — de même Jésus encourage les messagers de son Evangile : « Je vous donnerai moi-même une bouche et une sagesse à laquelle tous vos ennemis ne pourront ni répondre, ni résister » ^
Ses discours, Jésus ne les introduit jamais à la manière des prophètes : « Ainsi parle le Seigneur », il enseigne, au grand étonnement de ses auditeurs, comme Jahweh lui-même, d'une façon toute personnelle et « comme ayant autorité » ".
Jahweh était le souverain de l'ancienne Loi, laquelle formait son droit imprescriptible ; Jésus déclare à son tour en être le Maître absolu, illimité. En face de l'autorité humaine, se dresse sa parole autoritaire : « Le Fils de l'homme est le Maître du Sabbat » \
En d'autres termes, le Fils de l'homme interprète l'Ancien Testament, non pas simplement en vertu de ses pouvoirs et de sa vocation messianiques : mais il domine l'Ancien Testament, il en est le Maître, le législateur qui s'est manifesté dans l'Ancienne Alliance par sa parole et ses prophètes, et qui, dans la Nouvelle Alliance, a visité lui-même l'humanité en la personne du
1 Mat. 23, 34 ; voir 7, 29 ; Le 11, 49,
2 Ex. 4, 15.
2 Le 21, 15.
^ Me I, 22.
5 Mat. 12, 1-8 ; Mo 2, 23-28 ; Le 6, 1-5,
JESUS, LE MESSIE-DIEU
Fils de rhomme. Jésus donc s'applique à luimême sans nulle restriction, les déclarations de l'Ancien Testament touchant Jahweh et s'assimile par une solennelle attestation au Dieu de l'Ancienne Alliance. C'est pourquoi il ne fera que développer et approfondir cette pensée, quand, tout-à-l'heure, nous le verrons, en s'affirmant le Fils de Dieu, supprimer toute différence substantielle entre lui et le Père céleste.
En second lieu, Jésus manifeste sa conscience divine par les droits et les privilèges qu'il revendique pour sa personne. Ce qui frappe le plus, c'est la foi qu'il réclame. Cette exigence constitue le fond de ses discours et de ses actes. Ce qu'il cherche chez les Juifs, mais ne trouve qu'insuffisamment, c'est encore la foi ^. Ce qui permet aux Gentils de précéder les Israélites dans le royaume de Dieu, c'est leur plus grande promptitude à croire ^
Confirmer les disciples dans la foi, voilà bien le grand souci de ses exhortations ^ le fruit principal de ses prières "*. Deux fois seulement les synoptiques rapportent que Jésus fut saisi d'étonnement : une fois, à cause de leur promptitude à croire ; une seconde fois à cause de leur incrédulité ^
La perspective du jugement dernier lui fait poser cette question : « Quand le Fils de l'homme viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? ° »
1 Mat. 8, 10.
* Mat. 8, 10-12.
' Mat. 9, 2. 22. 29 ; 15, 28 ; 16, 8 ; 17, 20 ; 21, 21 ; Me 4, 40 ; S. 34 ; 10, 52 ; II, 22 ; Le 7, 50 ; 8, 25. 48 ; 17, 5 s. 19 ; 18, 8, 42; Joa. II, 15. 25 ss. 40-48 ; 12, 36-46 ; 14, i, 10 ss.
* Le 22, 32 ; Joa. 17, 8, 20 s.
^ Mat. 8, 10 ; Me 6, 6.
« Le 18, 8.
TREIZIEME CONFERENCE
On concevrait facilement qu'il exigeât la foi en sa parole et sa mission divine, quand même il ne serait qu'un Messie-Homme. Mais cette foi il la revendique non seulement pour sa parole et sa vocation : il la réclame directement pour sa personne. « Heureux celui pour qui je. ne serai pas une occasion de chute ! S> La foi en la personne de Jésus est le moyen d'échapper à la réprobation et d'obtenir la vie éternelle ^
Que les hommes croient en lui, voilà l'œuvre que Dieu demande ' ; le grand péché du monde sera de n'avoir point cru en sa personne*. Les disciples doivent lui témoigner la même foi qu'ils professent envers Dieu ^ ; la croyance en la personne du Fils est corrélative à la croyance en la personne du Père : bien plus, toutes deux n'en font qu'une : « Celui qui croit en moi, croit non pas en moi, mais en Celui qui m'a envoyé » ^. Quiconque ne croit pas en Jésus-Christ, prouve qu'il ne croit nullement en Dieu \
Bref, Jésus requiert qu'on ait foi non seulement en son message, mais en sa personne.
Au jugement on rendra compte d'abord de la foi en sa personne, ensuite seulement de la foi en sa doctrine : « Celui qui aura rougi de moi et de mes paroles, le Fils de l'homme aussi rougira de lui, lorsqu'il viendra dans la gloire de son Père avec les anges saints » *.
// se constitue lui-même objet et matière de foi. Or, ce serait là pure idolâtrie, si Jésus n'était
^ Mat. II, 6 ss. ^ Joa. 14, i.
^ Joa. 3, 15. 6 Joa. 12, 44.
3 Joa. 6, 29. ^ Joa. 5, 37 s.
* Joa. 16, 9. 8 Me 8, 38 ; Le 9, 26.
JESUS, LE MESSIE-DIEU
qu'un homme investi d'une mission transcendante, et non pas vrai Dieu, Homme-Dieu.
Outre la foi, Jésus exige ww amour illimité. A côté de leur incrédulité, il reproche aux Juifs le manque d'amour envers sa personne ^. Il exhorte sans fin ses disciples à se distinguer par l'amour du Christ ^. Toutefois il ne demande pas de ses imitateurs un amour comme on peut en avoir pour une créature. Il faut, au contraire, que l'amour pour Jésus l'emporte sur toute affection naturelle :
« Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi, n'est pas digne de moi ; et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi, n'est pas digne de moi » ^
Où l'amour de Jésus entre en cause, il faudra rompre même les liens de la plus étroite affection naturelle : « Si quelqu'un vient à moi et ne hait pas son père et sa mère, sa femme et ses enfants, ses frères et ses sœurs et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple » *.
Nul homme,, fût-il un envoyé de Dieu, ne' pourrait parler ainsi. Le commandement de l'amour du prochain déclare simplement : « Tu limeras ton prochain comme toi-même ». Jésus, lui, exige davantage : quiconque ne l'aime pas plus que soi-même, quiconque ne l'aime pas pariessus toutes choses, ne peut être son disciple'.
Jésus requiert qu'on l'aime de tout son cœur, ie toute son âme et de toutes ses forces : il a soif donc de cet amour que nous ne devons qu'à Dieu même. Il prétend que les hommes remplis-
* Joa. 8, 42. * Le 14, 25 s. ; Mat. 10, 35 ss
^ Joa. 8, 42 ; 14, 15. 21. 23. 5 j^at. 10, 37-39. ^ Mat. 10, 27 .
TREIZIEME CONFERENCE
sent envers sa personne le premier et le plus grand de tous les commandements, celui-là même qu'ils doivent observer à l'égard de Dieu. Quiconque n'aime point Jésus, n'a pas non plus l'amour de Dieu \ Quiconque hait Jésus, hait, par là, Dieu lui-même ^ L'amour de Jésus et l'amour de Dieu, — tous deux se rencontrent et se confondent. Nous avons là une revendication des droits divins d'une importance décisive.
Ajoutons à cela que Jésus permet qu'on lui rende un vrai culte religieux ^ Nous lisons souventes fois que les amis de Jésus « se prosternaient devant lui et l'adoraient », hommage que non seulement le Sauveur acceptait,, mais qu'il louait et récompensait par des miracles.
A vrai dire, l'expression « se prosterner et adorer » n'avait pas que le sens de vénération religieuse ou divine. En soi, elle pouvait tout aussi bien signifier le salut oriental (salam), les hommages respectueux que le serviteur rendait à son maître ou le sujet à son souverain. Cette marque de révérence consistait, pour le serviteur, à s'agenouiller devant son maître en touchant du front la poussière.
Il est question de ces honneurs conventionnels, quand l'Evangile parle du débiteur, qui « se prosterna devant son créancier et l'adora » *, quand les Mages ainsi qu'Hérode lui-même parlent de venir adorer le nouveau roi des Juifs ^ enfin quand les soldats du prétoire « ployant
1 Joa. 5, 42.
* Joa. 15, 23.
' Cfr. A. Seitz, Die Anbetung Jesu als Gottessohn in den Evangelien, dans : Théologie und Glaube 1910, 286 ss.
* Mat. 18, 26, conformément à l'original grec. •* Mat. 2, 2. 8. II.
JESUS, LE MESSIE-DIEU
es genoux, adoraient Jésus » ^ pour railler le )seudo-roi des Juifs.
Cependant, « ragenouillement ou l'acte de )rosternation » (proskynesis) peut relever aussi iu domaine religieux, et devenir^ par suite, un lommage religieux. Il symbolise alors, selon le angage des Evangiles, l'adoration îatreutique, 'hommage suprême, qui est dii à Dieu seul. Nul lomfne et nul ange n'accepte cette sorte d'homnage.
Quand le centurion Corneille « se prosterne mx pieds de saint Pierre, comme pour l'adorer », 'apôtre le relève promptement : « Lève-toi, lui iit-il, moi aussi je suis homme » ^ A saint Jean |ui voulut se prosterner aux pieds de l'ange des grandes révélations et l'adorer, celui-ci s'em- )ressa de répondre : « Garde-toi de le faire ! Je ;uis ton compagnon de service et celui de tes 'rères... Adore Dieu ! ' » La prosternation reliî^ieuse est un rite cultuel que les fidèles venaient iccomplir au temple de Jérusalem, un hommage iuprême à Jahweh \ Elle représente l'honneur lue rendent les élus devant le trône de Dieu ' ; ille est enfin cette « adoration en esprit et en mérité » que Jésus exige des vrais adorateurs du Père » ^ et dont il est dit : « Tu adoreras le seigneur ton Dieu et tu ne serviras que lui seul 2> '.
* Me 15, 19.
^ Actes 10, 25. 26.
^ Apoc. 19, 10 ; 22, 8. 9.
* Joa. 4, 20-22 ; 12, 20 ; Actes 8, 27 ; 24, ii. ^ Apoc. 4, 10 ; 5, 14 ; 7, 11 ; 11, 16 ; 19, A-
* Joa. 4, 20-24.
' Mat. 4, 10 ; Le 4, 8.
TREIZIEME CONFERENCE
Or, Jésus tolère à plusieurs reprises et en diverses occasions qu'on lui fasse la « proskynesis » ou la prosternation. Il nous reste, dès lors, à fixer s'ils s'agissait vraiment d'un hommage religieux ou d'une simple marque de révérence profane. Nous pourrions ignorer ici les faits concrets consignés dans l'Evangile : cela nous permettrait de soupçonner que les Juifs, imbus de leur idéal messianique aux couleurs profanes et politiques, auraient vénéré dans la personne du Sauveur le Grand Rabbin promis et le libérateur de la nation. En d'autres termes, suivant les coutumes profanes de la cour, ils auraient fait des ovations au Messie-Roi, qui venait briser le joug romain.
Mais l'Evangile ne contient, à notre avis, nul prosternement de ce genre. Jésus, d'ailleurs, l'aurait repoussé tout aussi énergiquement que le titre et le nom d'un Messie-Roi temporel. N'avait-il point défendu qu'on l'intitulât Seigneur et Maître, et qu'on l'honorât à la manière des rabbins ? Son œuvre entière et sa personne avaient à ses yeux une portée essentiellement, exclusivement religieuse : il ne pouvait donc approuver les hommages qu'on lui rendait, que comme un acte religieux.
Du reste il n'était pas seul à concevoir les choses ainsi ; dans la pensée de ses adorateurs euxmêmes, les hommages qu'ils lui rendaient furent toujours des actes de religion. A des degrés divers, évidemment.
Il arrive que des gens vénèrent en Notre-Sei: gneur le thaumaturge prodigieux et sa surnaturelle puissance ; que dans un élan spontané de pieuse réserve et de sainte espérance, ils se pros-
JESUS, LE MESSIE-DIEU
ternent à ses pieds sans être le moins du monde conscients de sa messianité ou de sa divinité...
Ce fut probablement le cas de la Chananéenne, qui « l'adora en disant : Seigneur, secourezmoi ! ^ ; peut-être aussi du lépreux qui, s'étant approché de lui, se prosterna devant lui en disant : « Seigneur, si vous voulez, vous pouvez me guérir » ^
En d'autres circonstances, les adorateurs se prosternent devant Jésus, parce que, subjugués par la puissance de sa doctrine, de sa personne et de ses miracles, ils reconnaissent en lui véritablement le Messie, en un sens tout à fait religieux.
Il était réellement, pour eux, l'envoyé de Dieu, doué d'une sagesse et d'une puissance toutes divines ; néanmoins, s'ils crurent à sa divinité,, ce ne fut jamais d'une manière décisive, ni au delà de l'enthousiasme du moment.
Ainsi l'aveugle-né, après avoir été guéri et instruit par Jésus, le proclame Fils de Dieu, « se prosterne et l'adore » ". On peut dire que Jaïre, le chef de la synagogue, était pénétré des mêmes sentiments religieux, lorsque, « prosterné » dans la poussière du chemin, il demanda à Jésus de ressusciter sa fille * ; de même le possédé de Gérasa, qui l'invoqua en qualité de « Fils du Très-Haut » ^ ; les disciples qui, témoins de la tempête apaisée et de Jésus marchant sur les flots, vinrent se prosterner devant lui en disant : « Vous êtes vraiment le Fils de Dieu ! ^ »
* Mat. 15, 25. * Mat. 9, 18.
* Mat. 8, 2. 5 Me S, 6 s.
' Joa, 9, 35-39. « Mat. 14, 33.
TREIZIEME CONFERENCE
En de pareilles conditions, Jésus n'aurait jamais pu se prêter à ces hommages purement religieux, s'il n'avait été conscient de sa divinité. Car au cas où la prosternation visait quelque chose de divin, voire une rapide lueur de foi en sa divinité, elle procédait, en l'occurence, de la superstition.
Ne visait-elle, par contre,, que le Messie en qualité d'envoyé de Dieu, elle était alors une prétention excessive que Jésus, le défenseur jaloux des droits de son Père céleste, se devait d'écarter résolument, aussi résolument du moins que Pierre et l'ange de l'Apocalypse avaient décliné la prosternation religieuse.
Si Jésus n'en fait rien, s'il accepte qu'on l'adore à titre de Messie, c'est qu'il manifeste de la sorte sa conscience humaine et divine tout ensemble.
Cela vaut surtout des cas qui, comme nous le verrons plus tard, traitent de l'adoration de Jésus, en qualité de Fils de Dieu, au sens rigoureusement christologique du terme. Ainsi feront les femmes et les disciples, après la résurrection du Sauveur \ Il va de soi que Jésus, en acceptant ces hommages d'adoration, reconnaissait sa nature divine.
Une troisième série de manifestations de la conscience divine de Jésus témoignent en faveur de son activité toute-puissante. La toute-puissance est la propriété divine la plus convaincante et la preuve la plus tangible de la divinité. Jésus lui-même y voit une marqué de la divinité, car il affirme que, contrairement aux hommes, tout est possible à Dieu l
^ Mat. 28, 9. 17 ; Le 24, 52.
* Mat. 19, 26.
JESUS, LE MESSIE-DIEU
Quiconque examine sans préjugé le portrait îvangélique du Sauveur,, reçoit nécessairement ['impression que Jésus était tout-puissant. Ni les Sommes, ni les circonstances, ni les éléments de [a nature ne peuvent le gêner en rien dans son ictivité.
Jamais il n'a dû quitter ou abandonner un projet. Jamais il n'a rien souffert ni subi, qu'il ne ['ait librement voulu. Jamais sa puissance ne le irahit, comme le cas s'est présenté chez les dis- ;iples \ Partout il demeure maître de lui-même et :apable d'accomplir à son gré les œuvres les plus iif ficiles et dépassant les forces humaines.
Témoin soîi action miraculeuse. En vertu d'un Douvoir absolu unique et divin, il guérit toute souffrance humaine, toute infirmité, il rend la /ie aux morts, il chasse les esprits mauvais et iompte les éléments de la nature. Tous les efforts entrepris pour éliminer des Evangiles les mi- "acles de Jésus ou pour leur donner une explicaion naturelle ont complètement avorté^.
Les miracles forment la base solide de sa vie H de sa doctrine, de sa m,ission divine et de sa iivinité proprement dite. Lui-même a reconnu :oujours à ses miracles cette immense portée. C'est in désignant ses miracles, qu'il se justifie devant es disciples de Jean : « Allez, leur dit-il,, rapportez à Jean ce que vous . entendez et ce que vous ^oyez : les aveugles voient, les boiteux marchent, es lépreux sont guéris, les sourds entendent, les norts ressuscitent, les pauvres sont évangélisés.
^ Me 9, 17 s. 27.
^ En voir les preuves développées dans mon premier ouvrage ^esus Christus, II, 286-511.
TREIZIEME CONFERENCE
Heureux celui pour qui je ne serai pas une occasion de chute » \
En face de l'incrédulité des Juifs, il brandit, sans se lasser, l'apologie des faits miraculeux : *c L,es œuvres que le Père m'a donné d'accomplir, ces œuvres mêmes que je fais, rendent témoignage de moi... si je ne fais pas les œuvres de mon Père, ne me croyez pas. Mais si je les fais, lors même que vous ne voudriez pas me croire, croyez à mes œuvres : afin que vous sachiez et reconnaissiez que le Père est en moi, et que je suis dans le Père » ^.
Les miracles militent si irréfutablement en sa faveur, que les mécréants ne trouvent plus d'échappatoire, plus d'excuse : « Si je n'avais pas fait au milieu d'eux des œuvres que nul autre n'a faites, ils seraient sans péché ; mais maintenant ils ont vu, et ils me haïssent moi et mon Père S>.
Au jour du jugement il y aura moins de rigueur pour les habitants de Tyr et de Sidon, que pour ceux qui, malgré les miracles, n'ont pas voulu croire \
Rien n'est plus évident que la portée des miracles de Jésus. Car le miracle, c'est la voix de Dieu qui réduit au silence l'humaine déraison. C'est le doigt de Dieu qui réprime toute menée sourde de la créature. C'est l'œuvre de Dieu qui surpasse toute force humaine. C'est le sceau de Dieu qu'il imprime à sa parole et à son envoyé pour garantir infailliblement leur caractère surnaturel.
Si donc le Tout-Puissant accorde au Sauveur,
1 Mat. II, 4 s. ; Le 7, 23. ^ Joa. 15, 24.
^ Joa. 5, 36 l 10, 27 s. ; 14, 10 s. * Mat, 11, 21.
JESUS, LE MESSIE-DIEU
Jésus de Nazareth,, le don des miracles pour accréditer son Evangile et sa conscience théandrique, c'est qu'il le proclame par le fait même envoyé de Dieu et Dieu-Sauveur. Et si Jésus prouve que le don des miracles lui est connaturel, il se révèle par le fait même Maître et Seigneur de la nature et de l'univers, Dieu toutpuissant.
Or, Jésus opère vraiment ses miracles par sa propre vertu, par une force connaturelle et immanente. Il les appelle parfois les œuvres de son Père \ accomplies par la vertu de l'Esprit-Saint ^ mais il identifie néanmoins cette force avec sa propre nature et s'autorise de la puissance miraculeuse de Dieu. Celle-ci émane de son être en qualité de propriété personnelle. Quiconque l'approche, emporte ce sentiment.
C'est pourquoi il dispose à tout instant de la vertu miraculeuse. Il peut librement s'en servir. Une parole suffit à accomplir les plus éclatantes merveilles. Les miracles semblent être une manifestation très naturelle de sa puissance innée. Ils coulent de ses mains comme d'une source infinie, intarissable, sans jamais l'épuiser ou l'affaiblir le moins du monde.
Cette source éternellement jeune de toute-puissance divine, est à tel point la propriété naturelle, indépendante, de Jésus, qu'il confère même à ses disciples le pouvoir illimité d'opérer des miracles en son nom ^.
« Guérissez les malades, ressuscitez les morts,
1 Me s, 19 ; Le 8, 39 ; Joa. 5, 19. 20. 36 ; 11, 41 ; 14, 10.
* Mat. 12, 28.
' Mat. 10, I ; Me 3, 15 ; Le 9, i s.
TREIZIEME CONFERENCE
purifiez les lépreux, chassez les démons. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement ^ ». Ainsi parlait Jésus quand il envoyait ses disciples par le monde. Et leurs œuvres répondaient pleinement aux promesses dont il les avait pourvus. Les douze chassent les démons et guérissent toute langueur et toute infirmité ^ Avec une joie compréhensible ils rapportent à leur Maître : « Seigneur, les démons mêmes nous sont soumis en votre nom » \ Après son ascension glorieuse les apôtres continuent « au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ de Nazareth » de guérir les malades, de délivrer les possédés et de ressusciter les morts *.
Le pouvoir spirituel de la rémission des péchés qu'exerça le Christ, fut plus surprenant encore que tous les prodiges physiques. Jamais les prophètes n'accomplirent rien de semblable. Tout au plus annoncèrent-ils le pardon au nom de Jahweh ^ Partout dans l'Ancien Testament, Dieu se réserve à lui seul de remettre les péchés, comme il est le seul aussi qui puisse juger les pécheurs.
Le judaïsme refusait même ce pouvoir au Messie ^ Les pharisiens contemporains de Jésus ne pensaient pas autrement. Ils taxent de blasphème la prétention qu'aurait un homme de pardonner les péchés '. Jésus approuve tacite-
^ Mat. 10, 8 ; cfr. Me i6, 17.
2 Me 6, 13 ; Le 9, 6 ; 10, 17.
' Le 10, 17.
< Actes 3, 6. 16 ; 4, 10. 30 ; 9, 34-42 ; 16, 18.
^ II Reg. 12, 13.
* G. Dalman, Die Worte Jesu I, Leipzig 1898, 215.
"^ Mat. 9, 3 ; Me 2, 7 ; Le 5, 21.
JESUS, LE MESSIE-DIEU
ment leur opinion. Mais pour démontrer que le Messie est plus qu'un homme, et qu'il revendique les droits suprêmes de Dieu, il ne remet pas seulement les péchés \ mais il s'attribue expressément le privilège de les remettre, et prouve par un miracle qu'il détient en personne cette plénitude de la puissance ^.
Bien plus : il va jusqu'à transmettre à ses disciples ce droit divin de pardonner les péchés en son propre nom : « Ceux à qui vous remettrez les péchés,, ils leur seront remis ; et ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus » ^ « En vérité, je vous le dis, tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel » *.
D'ailleurs la vocation messianique de Jésus consistait essentiellement dans le rôle de Sauveur, de Rédempteur. Le pouvoir de remettre les péchés découlait donc de ce rôle essentiel*. Jésus vint pour chercher et sauver ce qui était perdu ^
Sauver signifie libérer de l'état de perdition éternelle où se trouve l'homme chargé de sa faute. Mais pour être sauvé il ne suffit point que Dieu proclame la rémission des péchés et qu'il pardonne effectivement le pécheur. Ce pardon et cette rémission sont intimement liés à l'immolation de Jésus, au sacrifice de sa vie. Jésus déclare formellement que « sa vie est une
^ Mat. 9, 2 ss. ; Me 2, 3 ss. ; Le 5, 18 ss. ; 7, 47 ss.
^ Mat. 9, 5-7 ; Me 2, 10-12 ; Le 5, 24 s. ; voir Seitz, Das Evangelium vont Gottessohn, Fribourg-en-Br, 1908, 422-429.
^ Joa, 20, 23.
* Mat. 18, 18.
^ supra, loc. cit. p. 193.
" Le 19, 10.
TREIZIEME CONFERENCE
rançon pour la multitude »^, que son sang a été répandu en rémission des péchés ^
Il est pleinement conscient de la haute valeur de sa vie, de son sang et de sa personnalité. Il sait bien que son immolation réparera dûment l'offense que le péché des hommes infligea à la majesté divine. Ce serait folie et blasphème à la fois qu'un simple mortel, que n'importe quelle créature, s'attribuât un rôle pareil.
« L'homme, réalisant la promesse que Dieu délivrerait son peuple de ses péchés, — l'homme, comblant l'abîme C[ui séparait Dieu de la créature,, — l'homme enfin, qui se promet de réparer par l'offrande de sa vie l'immense perte de l'humanité, cet homme-là, dis- je, a pour le monde une importance égale à celle de Dieu : il incarne dans une personne humaine la volonté divine de sauver le monde » ^ c'est le Dieu- Rédempteur lui-même fait homme, le Dieu-Sauveur.
Ce pouvoir de remettre le péché et cette œuvre de rédemption et de délivrance ont leur corollaire obligé : le droit compétent que se réserve Jésus de juger un jour les vivants et les morts. Jésus, juge de l'univers.
Il parut dans l'effacement et l'indigence, pour racheter le monde ; il reviendra, à la fin des temps, plein de majesté divine, « dans sa gloire et celle du Père et des saints anges » ^ pour juger le monde.
^ Mat. 20, 28. ; Me 10, 45.
2 Mat. 26, 28 ; Me 14, 24 ; Le 22, 20.
^ J. Steinbeck, Das gôttliche S elhsthewusstsein Jesu nach dem Zeugnis der Synoptiker, Leipzig 1908, 55.
4 Le 9, 26 ; Mat. 13, 41 ; 16, 27 ; 24, 31 ; 25, 31 ; Me 13, 27.
JESUS, LE MESSIE-DIEU
Il ne fera pas que participer au jugement,, à rinstar des anges, des apôtres et des justes, mais ce sera lui et lui seul qui remplira les fonctions de juge dans la plénitude de la puissance divine \ Jugement et sentence finale seront exclusivement son affaire, au point que le Père céleste lui-même n'y prendra aucune part : « Le Père même ne juge personne, mais il a donné au Fils le jugement tout entier » ^
Puisque Jésus, en qualité de juge universel, mérite les mêmes hommages, les mêmes divins honneurs qui reviennent à Dieu le Père, il ressort que le juge n'est manifestement pas un simple remplaçant, un substitut humain de Dieu, mais Dieu lui-même, comme le Père. Car les honneurs divins ne peuvent être transférés à la créature, quand bien même elle serait suppléante de la Divinité.
Comme homme, même comme Messie-Fils de l'homme,, suivant une conception tout humaine, il serait du reste capable, tout au plus, d'exécuter au nom de Dieu la sentence prononcée par Dieu. Le Christ, au contraire, de son regard pénétrant, sondera les reins et les cœurs ^. Rien n'échappera à son inflexible justice. Il jugera les hommes, non seulement selon leurs œuvres extérieures, mais il leur demandera compte aussi des pensées et des sentiments les plus intimes, connus de Dieu seul * ; puis il départira librement à chacun, suivant la mesure de ses mérites ou de sa faute, la vie éternelle ou le châtiment sans
* Mat. 7, 23 ; 10, 32 ; 16, 27 ; 24, 30 s. ; 25, 34 ss. ; 26, 64 ; Me 8, 38 ; 13, 26 s. ; 14, 62 ; Le 9, 26 ; 12, 8 s. ; 21, 27 ; 22, 69.
2 Joa. 5, 22 s.
^ Mat. 10, 26 ; Me 4, 22 ; Le 8, 17.
* Mat. 12, 36 ; Le 13, 25 ss.
TREIZIEME CONFERENCE
fin \ Seul un Dieu omniscient, infiniment juste et tout-puissant, peut juger ainsi l'univers.
En effet, l'Ancien Testament tout entier proclame que Jahweh, le Seigneur, le vrai Dieu, jugera le monde en personne. Le jour du jugement est appelé « le jour du Seigneur, le grand, le terrible jour » ^. « Dans l'éclat de sa majesté le Seigneur se lèvera » pour le jugement ^. Le Seigneur « rassemblera toutes les nations et toutes les langues », afin qu'elles voient sa gloire \ « Le Seigneur, Dieu, viendra et tous les saints avec lui » ^ « Jahweh, le Dieu des dieux, — il vient notre Dieu pour le jugement, et les cieux proclament sa justice, car c'est Dieu qui va juger » \ « Le Seigneur jugera les extrémités de la terre » \ « Le Seigneur vient pour juger la terre ; il jugera le monde avec justice et miséricorde et les peuples selon sa fidélité, avec équité » *.
Il n'y a plus aucun doute : c'est Jahweh, le Seigneur-Dieu qui, d'après l'Ancien Testament, exercera en personne les fonctions de juge universel. Jésus donc, en approuvant la doctrine de l'Ancien Testament, en se l'appliquant à luimême, en se proposant comme seul juge du monde, confesse avec non moins d'évidence sa divinité.
Ce propre témoignage de Jésus en faveur de sa divinité, tel que nous venons de l'exposer, est
1 Mat. 7, 23 ; 16, 27 ; 25, 32-46 ; 26, 64 ; Me 14, 62 ; Le 13, 27.
2 Mal. 3, 23. 8 ps^ ^g^ j 6.
3 Is. 2, 19. '^ I Reg. 2, 10.
^ Is. 66, 18. 8 Ps p2, 12 s. ; 97, 8 s.
5 Zch. 14, 5.
JESUS, LE MESSIE-DIEU
étroitement lié à la messianité de Jésus. Toutes les manifestations de sa conscience surnaturelle se rattachent à sa qualité de Sauveur.
Aucun lecteur attentif ne peut le révoquer en doute. La critique libérale elle-même en convient avec nous. Elle prétend, toutefois, que Jésus le Messie n'y révélait pas la conscience divine de sa nature, mais simplement la conscience divine de sa vocation. Jésus aurait été pleinement conscient de n'être par nature qu'un homme ; mais il s'imagina avoir reçu de Dieu la vocation messianique. Ce rôle messianique nous explique toutes les déclarations extraordinaires et les surhumaines prétentions de Jésus.
Il est clair, cependant, qu'une interprétation de ce genre se révèle insuffisante, surtout pour qui s'avise, comme l'école libérale, de donner à la vocation messianique de Jésus un sens purement judaïque, ou de ne voir en Jésus qu'un Messie conforme au judaïsme contemporain.
Toute conception du messianisme hostile à un Dieu Sauveur, ne peut justifier la conscience surhumaine de Jésus.
Les paraboles dans lesquelles Jésus d'une part s'oppose nettement au monde créé,, mais s'associe d'autre part à la Divinité ; la foi, Vamoiir, le culte qu'il exige des hommes ; les preuves de sa divinité fournies par les œuvres de sa toutepuissance, par les miracles, le pardon et la rémission des péchés et le jugement final, tout cela démontre jusqu'à l'évidence que le Sauveur était conscient non pas simplement de sa vocation divine, mais de sa nature divine.
Jésus n'a pas seulement dégagé l'idée messianique contemporaine des bas- fonds d'un judaïs-
TREIZIEME CONFERENCE
me national, terrestre et politique, mais il nous a procuré la certitude qu'il était véritablement le Messie, et qu'il devait, comme Messie, être à la fois Dieu, qu'il était réellement Dieu.
Sa conscience messianique est,, dès lors, conscience divine, la manifestation messianique, une manifestation divine, le Fils de l'homme est le Messie-Dieu.
QUATORZIÈME CONFERENCE
Jésus, le Fils de Dieu
Les prédictions de rAncien Testament sur le Messie-Dieu s'achèvent par des transports de joie : car le Messie aurait vis-à-vis de Dieu le Père des relations toutes filiales, il serait le Fils de Dieu \
Certes, il y avait là de quoi dérouter le monothéisme judaïque. Mais l'accomplissement de ces choses en la personne de Jésus de Nazareth fit enfin pleine lumière.
Tout lecteur des Evangiles sait que Jésus s'y nomme Fils de Dieu. La critique la plus radicale accorde, pour ainsi dire à l'unanimité, que cette propre dénomination de Jésus « Fils de Dieu » ne remonte pas seulement aux disciples, mais au Sauveur lui-même.
Le fait est indiscutable. Un point seulement demeure en litige : le sens ou la portée de cette désignation. Jésus veut-il vraiment passer pour le Fils consubstantiel de Dieu, ou bien donne-t-il à cette expression quelque autre signification moins élevée ?
^ Voir ci-dessus : Dixième conférence, p. 231.
QUATORZIEME CONFERENCE
Il serait aisé de résoudre la question, si l'on s'en tenait à notre manière de penser ou à nos habitudes de langage. Les Européens n'attribuent d'ordinaire le nom de « fils » qu'à celui qu'engendra le père. Pour les Orientaux et les Sémites, le nom de fils peut avoir diverses significations.
Il sert à désigner toute alliance étroite,, tout lien de proche parenté, ou bien toute relation, tout commerce physique et moral qui a quelque ressemblance avec les rapports mutuels entre père et fils.
La Sainte Ecriture adopte cet usage. Celui qu'a marqué l'onction de l'huile sainte est appelé « fils de l'onction » ^ ; celui qui mérite la mort ou de fait est condamné à mort s'appelle « fils de la mort » *.
On applique aussi le mot « fils » aux rapports physiques d'êtres inanimés. La flèche est « fille de l'arc » et le javelot « fils du carquois » '^ ; le froment qu'on foule « fils de l'aire » *. Suivant des considérations morales, les disciples des prophètes sont nommés « fils des prophètes » ^ ; les mauvaises gens « fils de Bélial » ^ « enfants de perdition » ^ ; les damnés sont des « fils de la géhenne » ^ les ennemis de Jésus des « fils du diable » ^ tandis que Jésus lui-même appelle les apôtres « mes fils
* Zach. 4, 14.
2 I Reg. 20, 31 ; II Reg. 12, 5 ; Ps. 78, 11 ; 102, 21. ' Job 41, 18 ; Lam, 3, 13.
* Is. 21, 10.
5 III Reg. 20, 35 ; IV Reg. 2, 3. 5- 7 ; 4, 38.
8 Dt. 13, 13 ; Judic. 19, 22 ; I Reg. 2, 12.
"^ Joa. 17, 12.
^ Mat. 23, 15.
» Joa. 8, 44.
10 Me 10, 24 ; Joa. 13, 33.
JESUS, LE FILS DE DIEU
En un sens analogue on rencontre l'expression « fils de Dieu » ou « les fils de Dieu ». Il paraissait tout indiqué de nommer les anges « fils de Dieu », vu leur proximité divine \ Pour la même raison les justes et les serviteurs fidèles du Très- Haut reçoivent le titre de « fils de Dieu » ^ Et pour distinguer les Israélites^ il était naturel qu'on les appelât « fils de Dieu » ^. Enfin, pour des motifs mieux fondés encore, on dénomma « fils de Dieu » le représentant de Jahweh auprès du peuple élu, le roi, l'oint du Seigneur \ On désigne parfois sous ce titre les rois et les juges des nations ^
Il va de soi que le Messie, le roi des rois, l'oint du Seigneur, méritait d'être appelé « Fils de Dieu », au sens le plus élevé du terme.
Bien que dans l'Ancien Testament il ait rarement porté ce nom, l'expression « Fils de Dieu » n'en était pas moins connue au temps de Jésus. Elle servait de titre messianique. Le Livre d'Enoch et le quatrième Livre d'Esdras l'attestent * aussi clairement que les Evangiles \
ï Job I, 6 ; 2, I ; 38, 7 ; Ps. 88, 7.
2 Sap. 2, 13 ; Eccl, 4, 11.
' Ex. 4, 22 ; Dt. 14, I ; Is. I, 2 ; 45, 11 ; 63, 8 ; Jer. 3, 22 ; Os. 2, I ; de même dans le Nouveau Testament les disciples et les fidèles : Mat. s, 9. 45 ; Le 6, 35 ; Joa. 1, 12 ; 11, 52 ; I Joa. 3. I ; 5, 2.
* II Reg. 7, 14.
^ Ps. 81, 6.
« Enoch 105, 2 ; IV Esdr. 7, 28 s. ; 13, 32. 37. 52 ; 14, 9. — Dans les Livres Sybillins III, 776, le Messie est également nommé « Fils du grand Dieu », Mais ce passage paraît être une interpolation chrétienne. Cfr. Geffken, Die Oracula Sybillina, dans : Die griechischen Schriftsteller der ersten drei Jahrhunderte, publiés par la commission des Pères de l'Eglise de l'Académie Royale de Prusse, Leipzig 1902, 87.
"^ Par ex. Mat. 4, i ss. ; 16, 16 ; Me 3, 12 ; Le 4, 3. 9. 41 ; Joa. 1, 49.
QUATORZIEME CONFERENCE
Toutefois on était bien loin de donner toujours à l'expression Messie-Fils de Dieu le sens de Dieu-Sauveur, de fondateur et souverain Maître du royaume de Dieu universel, spirituel et religieux. Mais l'on songeait davantage à quelque élu de Jahweh, qui fonderait et gouvernerait le royaume messianique, le royaume national et politique que rêvaient les Juifs.
Nous voici parvenus au point décisif de la question : en quel sens Jésus se savait-il et s'avouat-il Fils de Dieu f Voulait-il l'êt7'e en un sens tout à fait surhumain et transcendant, on bien tenait-il, comme Fils de Dieu, à ne point dépasser le cadre de rappports purement humains, quoique fort intimes avec le Père céleste f Ses relations filiales avec le Père reposent-elles sur ridentité de nature, sur l'égalité consubstantielle, ou simplement sur une hase d'ordre religieux et moral ? Est-il le Fils engendré ou le Fils adoptif de Dieu ?
Cette alternative — d'une souveraine importance pour l'histoire du monde — se trouve en somme tranchée par le fait, que nous avons reconnu à Jésus le titre de Dieu-Sauveur, car si l'on admettait que la filiation divine qu'il revendique équivaut tout simplement à sa messianité, il demeurerait établi que sa qualité de Fils de Dieu, aussi bien que sa qualité de Messie, excèdent les limites naturelles ou les conditions des créatures. Or, il est manifeste que ses déclarations touchant la filiation divine ne visent pas seulement le messianisme et la personne du Messie : elles démarquent plutôt ses relations filiales avec Dieu le Père. Ce sera l'objet de notre présente enquête.
JESUS, LE FILS DE DIEU
Un rapide coup d'œil jeté sur les déclarations de Jésus concernant sa filiation divine suffit à nous convaincre qu'il se savait Fils de Dieu d'une tout autre manière que les hommes.
Chaque fois qu'il parle de ses relations avec le Père, il use de l'expression « Mon Père ». Chaque fois qu'il veut rappeler aux disciples leur filiale dépendance de Dieu, il se sert de la formule non moins précise : « Votre Père ».
Jamais il ne s'associe aux disciples, ni au reste des hommes, en faisant usage de la locution qui semblait tout indiquée : « Notre Père ».
Dans la prière dominicale, il est vrai, il enseigne ses apôtres à dire : « Notre Père, qui êtes aux cieux » ^ mais il dédie cette formule à ses disciples : lui-même ne prie pas ainsi. Deux passages le prouvent. D'abord l'instruction formelle : « Vous prierez ainsi », puis le commentaire qu'il ajoute sur le pardon des offenses,, où reparaît l'expression « Votre Père » : « Car si vous pardonnez aux hommes leurs offenses, votre Père céleste vous pardonnera aussi » ^
Là même où l'on attend la formule collective « Notre Père », par exemple, quand Jésus se mêle à ses disciples et leur parle de Dieu, on trouve, au contraire, l'expression « Mon Père » : « Je vous le dis, je ne boirai plus désormais de ce fruit de la vigne, jusqu'au jour où je le boirai de nouveau avec vous dans le royaume de mon Père » ^. « Venez les bénis de mon Père : prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès l'origine du monde » *. « Moi, je
^ Mat. 6, 9. ^ Mat. 26, 29.
* Mat. 6, 14. * Mat. 25, 34.
QUA TORZIEME CONFEREN CE
vais envoyer sur vous le don promis par mon Père » \
Ainsi Jésus distingue nettement sa propre filiation divine de celle des disciples et des hommes en général.
Gustave Dalman, très versé dans la langue araméenne, la langue de Jésus, se voit contraint d'avouer : « Nulle part nous ne trouvons que Jésus se soit jamais appelé Fils de Dieu,, dans le sens de relation purement éthique avec Dieu, relation que d'autres pourraient et devraient également entretenir... Jésus a clairement fait entendre qu'il était non pas « un », mais « le » Fils de Dieu^. » L'examen détaillé des principales déclarations de Jésus corroborera ce jugement.
La première manifestatioii de sa divine filiation, celle du temple, en constitue déjà la preuve. Jésus avait douze ans. Il accomplit avec Marie et Joseph le pèlerinage pascal à Jérusalem. Au bout de huit jours, la fête terminée, l'enfant demeura dans le temple. C'est là que ses parents désolés le retrouvèrent, après trois jours d'angoissantes recherches. Marie, pouvant à peine contenir l'émotion qui l'étreignait, lui reproche tendrement : « Mon enfant, pourquoi avez-vous agi ainsi avec nous ? Votre père et moi, nous vous cherchions tout affligés ». Sur quoi Jésus fait l'étrange réponse : « Pourquoi me cherchiezvous ? Ne saviez-vous pas qu'il faut que je sois aux choses de mon Père ? » Et saint Luc d'ajou-
1 Le 24, 49.
2 Die Worte Jesu, mit Berûcksichtigung des nachkanonischen jùdischen Schrifttums und der aramàischen Sprache erôrtert, I Leipzig 1898, 230. 235.
JESUS, LÉ FILS DE DIEU
ter : « Mais ils ne comprirent pas ce qu'il leur disait » ^.
Cette parole de Jésus — la première que la Tradition nous ait transmise — laisse entrevoir un rapport filial transcendant et divin avec le Père céleste.
Le monde pensait que Jésus était fils naturel de Joseph. Or, Jésus veut être Fils de Dieu, exactement dans le même sens physique. Marie lui avait dit : « Votre père et moi ». Jésus lui répond en des termes non moins explicites :
« Mon Père qui est aux cieux ». Le terme de comparaison n'est pas une paternité éthique, mais une paternité physique. Le seul fait donc que Dieu est, proprement parlant, le Père de l'Enfant Jésus, exhausse celui-ci bien au-dessus de la filiation naturelle, qui l'unissait à Marie et à Joseph.
En qualité de créature, Jésus aurait dû ménager ses parents et leur épargner les cruelles angoisses que leur causa son séjour prolongé au temple. S'il n'avait pas été le Fils consubstantiel de Dieu, mais un simple être humain, son langage nous paraîtrait aussi peu filial qu'irrespectueux et insensé : « Pourquoi me cherchiezvous ? Ne saviez- vous point qu'il faut que je sois aux choses de mon Père ? »
Les critiques les plus fervents de l'école libérale l'accordent : « A l'âge de douze ans déjà, il avait pris conscience de sa filiation divine en un sens unique » *.
D'où il appert que cette conscience de filiation
* Bern. Weiss, Leben Jesu T, 4. édit. Stuttgart 1902, 279 s.
QUATORZIEME CONFERENCE
divine ne fut point le résultat d'une lente évolution psychologique. Ce n'est pas insensiblement, par une découverte progressive de Dieu et par une conduite toujours agréable à Dieu, qu'il prit connaissance de sa filiation divine, en un sens unique au monde.
Ni la réflexion intérieure, ni des circonstances extérieures,, comme l'impatiente attente messianique de ses contemporains, ne contribuèrent à éveiller et à développer sa conscience de Fils de Dieu. Cette conscience est parfaite et pleinement achevée, avant même qu'une évolution semblable ait pu s'ébaucher.
Enfant de douze ans, ayant grandi dans les conditions les plus humbles et les plus effacées, Jésus se montre spontanément conscient de sa filiation divine toute particulière. Un sentiment pareil ne peut évidemment pas être acquis ni inculqué : il est inné et lui revient par essence et par nature.
Depuis cette scène mystérieuse du temple, près de vingt années se sont écoulées sans que Jésus se soit nouvellement manifesté. Mais après que le précurseur l'a publiquement proclamé Fils de Dieu ^ ; après que la voix de Dieu a proclamé : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis mes complaisances » ^ ; après que le tentateur a soupçonné qu'il pourrait bien être le Fils de Dieu ^, que les démoniaques l'ont dénoncé comme Fils de Dieu ^ et que les disciples de la première heure l'ont joyeusement acclamé com-
^ Joa. I, 34.
2 Mat. 3, 17 ; Me i, 11 ; Le 3, 22.
8 Mat. 4, 3. 6 ; Le 4, 3. 9.
4 Me 3, 12 ; 5, 7 ; Le 4, 4i-
JESUS, LE FILS DE DIEU
me tel S sans saisir, il est vrai, la portée de cette expression, Jésus commence à dévoiler sa filiation divine.
D'abord dans son entrevue avec le pharisien Nicodème ^. Grâce à ses dispositions bienveillantes et à sa haute culture, ce chef d'école considéré méritait de connaître plus à fond que les apôtres eux-mêmes la personne de Jésus.
Nicodème lui confie sans détour son point de vue, ainsi que les idées que se faisaient du Sauveur ses coreligionnaires : « Maître, nous savons que vous êtes venu de la part de Dieu pour nous enseigner ; car personne ne saurait faire les miracles que vous opérez, si Dieu n'est pas avec lui » \
Il voit donc en Jésus un docteur, envoyé de Dieu, un prophète. Jésus s'empresse de saisir cet aveu, pour conduire celui qui le questionne sur les sommets lumineux où lui sera révélée sa filiation divine. Et l'ascension se fait en un magistral dialogue, qui s'adapte sagement et méthodiquement aux habitudes didactiques des rabbins.
Reconnu prophète, il ramène le discours droit au centre du messianisme de l'Ancien Testament, au but de tout enseignement en Israël : au royaume de Dieu. Il développe devant le rabbin émerveillé les traits principaux de la fondation du royaume messianique et les conditions essentielles pour être admis dans le royaume des cieux. Au fur et à mesure que l'entretien se
^ Joa. I, 49.
2 Joa. 3, 1-21.
' Joa. 3, 2.
QUATORZIEME CONFERENCE
poursuit, Jésus déclare avec toujours plus d'insistance être le Messie du monde envoyé par Dieu.
Après avoir déblayé le terrain,, Jésus fraie la voie à une connaissance exacte de sa personne messianique. A l'idée équivoque des rabbins, qui n'attendaient dans le Messie qu'un homme supérieurement éclairé et favorisé de Jahweh, Jésus oppose sa nature céleste et transcendante.
La doctrine qu'il transmet aux hommes, il la puise dans sa propre science personnelle, et non pas dans des illuminations charismatiques de la part de Dieu : « En vérité, en vérité, je te le dis, nous disons ce que nous savons, et nous attestons ce que nous avons vu » \
Pour avoir vu les choses du ciel de si près et pour les connaître à ce point, il faut manifestement y avoir été. De fait, Jésus déclare, en s'appuyant sur la prophétie de Daniel, touchant le Fils de l'homme, qu'avant de visiter la terre^ il se trouvait au ciel et qu'il y retournerait un jour. En d'autres ternies, il se révèle un être céleste : « Nul n'est monté au ciel, si ce n'est celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme qui est dans le ciel » ^
Il va plus loin. Il pose la dernière pierre à sa manifestation progressive. Après avoir exhaussé son être et sa science au-dessus des contingences purement humaines et terrestres, il dit dominer la création tout entière, et il affirme sa filiation divine consubstantielle et métaphysique.
Il déclare, sans détour, que « le Fils de l'homme » est « le Fils unique de Dieu » que le Père
» Joa. 3, II. * Joa. 3, 13.
JESUS, LE FILS DE DIEU
3. envoyé dans le monde, afin que le monde croie en lui et acquière par lui la vie éternelle. « Comme Moïse a élevé le serpent dans le désert, il faut de même que le Fils de l'homme soit élevé, afin que tout homme qui croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle. En effet, Dieu a tellement aimé le monde,, qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais ait la vie éternelle. Car Dieu n'a pas envoyé le Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. Celui qui croit en lui n'est pas jugé ; mais celui qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu'il n'a pas cru au nom du Fils unique de Dieu » ^
A l'affirmation de sa divine filiation, dans le grandiose entretien nocturne avec Nicodème, . Jésus en ajoute une autre qui la suit chronologiquement et selon la nature des idées : celle qu'il fit aux soixaiite-douse disciples, lorsqu'ils rentrèrent de leur premier voyage pastoral ^
lyCS messagers de l'Evangile lui racontèrent avec enthousiasme leurs succès apostoliques et les miracles qu'ils avaient opérés en son nom. Jésus tressaille d'allégresse,, puis il entonne un hymne de reconnaissance, où il bénit le Père d'avoir caché les merveilles et les secrets du royaume des cieux aux sages et aux prudents de ce monde, et de les avoir révélés aux petits ^. Il conclut alors par une solennelle déclaration, identique,, à une variante près, dans Luc et dans Matthieu :
^ Joa. 3, 14-18. ' Mat. 11, 25 s. ; Le 10, 21.
^ Mat. II, 25, ss. ; Le 10, 17 ss.
QUATORZIEME CONFERENCE
« Toutes choses m'ont été données par mon Père ;
personne ne connaît le Fils, si ce n'est le Père,
et personne ne connaît le Père, si ce n'est le Fils,
et celui à qui le Fils a voulu le révéler » \
« Toutes choses m'ont été données par mon Père ; et personne ne sait ce qu'est le Fils, si ce n'est le Père,
et ce qu'est le Père, si ce n'est le Fils,
et celui à qui le Fils veut bien le révéler » '.
Cette joyeuse exclamation de Jésus nous permet de pénétrer profondément dans la conscience de sa filiation divine et dans son commerce intime avec le Père.
« Toutes choses m'ont été données par mon Père ». Jésus songe évidemment à la puissance que le Père lui a remise d'opérer des miracles et de vaincre le règne de Satan. Car il venait de transmettre ces pouvoirs à ses disciples, et voici que les soixante-douze s'en reviennent et rapportent avec une immense satisfaction qu'en son nom ils ont pu commander aux infirmités, à la mort, aux démons.
Le Maître profite de l'occasion pour introduire les siens plus avant dans ses mystères. Il leur explique que le Père ne lui a pas seulement remis la puissance divine qu'il a manifestée jusqu'ici, mais la toute-puissance divine elle-même : « Toutes choses m'ont été données par mon Père », ou bien, comme il s'exprimera plus tard : « Toute puissance m'a été donnée dans le ciel et sur la terre » ^
i Mat. II, 27. 3 Mat. 28, 18.
2 Le 10, 22.
JESUS, LE FILS DE DIEU
Mais là n'est pas tout le sens des paroles de Jésus. Parmi « toutes les choses » que le Père a données au Fils, se trouve, à côté de la toutepuissance, Vomniscience, c'est-à-dire, une connaissance nécessairement divine. Non pas simplement parce que Jésus a dit sans restriction : « Toutes choses »,, mais parce qu'il ajoute expressément : « Personne ne connaît le Fils, si ce n'est le Père, et personne ne connaît le Père, si ce n'est le Fils, et celui à qui le Fils a voulu le révéler ».
La connaissance et la nature du Fils sont infinies, au point que seul le Père saurait en sonder la profondeur : « Personne ne connaît le Fils, si ce n'est le Père ». D'autre part, la science du Fils est si parfaite, que lui seul est en mesure de comprendre la science et la nature du Père, et que la moindre connaissance qu'ont les créatures de Dieu lui-même procède de la science divine du Fils, comme d'une source intarissable : « Personne ne sait ce qu'est le Père, si ce n'est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler ».
L'idée fondamentale est identique à celle de ce passage de l'Evangile de sain Jean : « Dieu, personne ne le vit jamais : le Fils unique qui est dans le sein du Père, c'est lui qui l'a fait connaître » ^.
En un mot : le Fils a du Père une connaissance égale à Dieu, tout comme le Père connaît le Fils de science divine. Les deux sciences, celle du Père et celle du Fils, coïncident, les deux sont également divines, deux luminaires immenses qui s'éclairent mutuellement.
Jésus sait donc qu'il possède les deux proprié-
^ Joa. I, i8.
QUATORZIEME CONFERENCE
tés de nature et d'action qui reviennent à Dieu seul et pénètrent Têtre et l'activité de Dieu : l'omniscience de l'esprit, la toute-puissance de la volonté.
Mais alors, qu'on ne nous parle plus de lui comme d'un pur homme que Dieu, par faveur ou par pitié, a plus richement doté que le commun des hommes.
La divine connaissance et la divine puissance du FHs ne peuvent résider ailleurs que dans la nature divine du Fils de Dieu. On leur cherchera vainement une autre explication.
U égalité parfaite entre le Père et le Fils, le fera mieux encore ressortir. Tout commentaire, toute preuve sera désormais superflue. Il suffira, pour se convaincre, de considérer les paroles de Jésus sans arrière-pensée. Jésus est persuadé que le Père est semblable au Fils et le Fils au Père, hormis les relations qu'impliquent la paternité et la filiation. En d'autres termes : il existe entre Jésus et le Père céleste absolument le même rapport qui unit le père naturel au fils engendré par lui. Egalité de nature, diversité de personne. Jésus n'y porte aucun préjudice, quand il avoue : « Toutes choses m'ont été données par mon Père ». Au contraire, chaque fils doit en dire autant de son père. Il a tout reçu de son père, l'être aussi bien que les rapports personnels qui le distinguent du père et l'unissent à la fois à ce même père. C'est pourquoi l'exclamation synoptique renferme un témoignage indiscutable de la filiation divine de Jésus.
Vers la fin de son activité galiléenne, Jésus entreprend d'initier aussi les foules aux mystères de sa messianité et de sa filiation divine.
JESUS, LE FILS DE DIEU
Les foules en étaient alors à peu près au même point que Nicodème, quand il se présenta devant Notre-Seigneur. A leurs yeux, le docteur et thaumaturge de Nazareth était un prophète.
D'aucuns pensaient avoir affaire à Jean-Baptiste ressuscité ou à quelqu'un de ces hommes de Dieu qui devaient précéder le Messie \
Il arrivait parfois que la foule enthousiaste l'acclamât comme le Messie national attendu \ La multiplication miraculeuse des pains à Bethsaïde nous en offre un cas frappant. Ces hommes ayant vu le miracle que Jésus avait fait, s'écrièrent transportés : « Celui-ci est vraiment le Prophète qui doit venir dans le monde » '.
Or, la foule se trouvant dans les mêmes conditions psychologiques que Nicodème et que les soixante-douze disciples, Jésus profite de l'occasion particulièrement favorable, pour lui adresser, dans un magnifique discours, des instructions appropriées. Il affirme qu'il n'est pas un pur homme, mais un être transcendant, préexistant dans les cieux, un être qui vient sauver l'humanité par sa propre puissance, qu'il est luimême, en personne,, le salut du monde — le Messie, envoyé par Dieu, le vrai Fils de Dieu.
« Voici l'œuvre que Dieu demande, c'est que vous croyiez en celui qu'il a envoyé... C'est mon Père qui donne le vrai pain du ciel. Car le pain de Dieu, c'est le pain qui descend du ciel et qui donne la vie au monde... Je suis le pain de vie... car je suis descendu du ciel... La volonté de celui qui m'a envoyé est que je ne perde aucun de ceux qu'il m'a donnés, mais que je les ressuscite
^ Mat. i6, 13 s. ; Me 8, 27 s. ; Le 9, 18 s.
* Mat. 9, 27 ; 12, 23 ; 15, 21.
' Joa. 6, 14 s.
QUATORZIEME CONFERENCE
au dernier jour. Car c'est la volonté de mon Père que quiconque voit le Fils et croit en lui, ait la vie éternelle...
« En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit en moi a la vie éternelle. Je suis le pain de vie... le pain vivant, qui est descendu du ciel.
« Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement ; et le pain que je donnerai, c'est ma chair pour le salut du monde... Celui qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en moi, et moi en lui. Comme le Père qui est vivant m'a envoyé et que je vis par le Père, ainsi celui qui me mange vivra aussi par moi » \
Ces promesses eucharistiques et cette sublime doctrine sur le .Messie et le Fils de Dieu étaient trop relevées pour le peuple et même pour la plupart des disciples. Leur foi se heurte à cet écueil, de sorte que Jean, le témoin oculaire, doit ajouter : « Dès ce moment beaucoup de ses disciples se retirèrent, et ils n'allèrent plus avec lui » ^
Seuls les douze restèrent. Jésus leur dit : « Et vous, ne voulez-vous pas aussi vous en aller ? » Simon-Pierre lui répondit : « A qui irions-nous ? Vous avez les paroles de la vie éternelle. Et nous, nous avons cru et nous avons connu que vous êtes le Messie, le Fils de Dieu » ^ Le Maître insiste : « Et vous, qui dites- vous que je suis ? » Simon-Pierre,, prenant la parole, dit : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant ».
Jésus aussitôt revendique cet aveu pour en faire son propre témoignage. Il l'attribue en
1 Joa. 6, 29-58.
2 Joa. 6, 66.
3 Joa. 6, 67-69.
JESUS, LE FILS DE DIEU
effet aux lumières du Saint-Esprit. II en félicite Pierre \ Pierre a dû surtout accentuer le témoignage messianique, plus que l'hommage au Fils de Dieu ^ Sa conduite ultérieure prouvera, du reste, que ses vues sur le messianisme et la filiation de Dieu étaient fort imparfaites. De là à sa profession de foi en « Jésus-Christ, notre Dieu, notre Sauveur », il y avait encore loin ^
Jésus se voue avec d'autant plus d'ardeur à l'évangélisation de la Judée. Il s'adresse aux disciples, au peuple, aux pharisiens et leur annonce sa mission et sa filiation divines. Il relève d'abord le côté pratique, sensible et dès lors plus saisissable de la christologie.
Il prouve par des miracles que sa puissance et ses œuvres égalent celles du Père qui est dans les cieux, et qu'il est par conséquent le Fils divin du Père céleste : « En vérité, en vérité, je vous le dis... tout ce que fait le Père, le Fils aussi le fait pareillement. Car le Père aime le Fils, et lui montre tout ce qu'il fait... Comme le Père ressuscite les morts et donne la vie, ainsi le Fils donne la vie à qui il veut. Le Père même ne juge personne, mais il a donné au Fils le jugement tout entier, afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père...
En vérité, en vérité, je vous le dis, l'heure vient, et elle est déjà venue, où les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l'auront entendue vivront. Car, comme le Père a la vie en lui-même, ainsi il a donné au Fils d'avoir la vie en lui-même » \
^ Mat. i6, 15 ss.
^ Me 8, 29 et Le 9, 20 ne mentionnent que le Messie.
" II Petr. I, 1.
* Joa. 5, 19-22. 25 s.
Q UA TORZIEME CONFERENCE
Le Fils fait donc tout ce que fait le Père, voire les oeuvres de la toute-puissance du Père. Il agit comme le Père, de sa propre volonté, comme il voit et parce qu'il voit agir le Père. Et, s'il est en mesure d'agir ainsi, c'est qu'il a, comme le Père, la vie en lui-même.
Cette annonce johannique, que Jésus reprendra plus tard sous toutes ses formes, n'est qu'une variante de la manifestation de la divinité de Jésus aux soixante-douze, rapportée par les synoptiques : « Toutes choses m'ont été données par mon Père. Personne ne connaît le Fils, si ce n'est le Père, et personne ne connaît le Père, si ce n'est le Fils, et celui à qui le Fils a voulu le révéler > *,
Même pouvoir, même puissance, procédant de la même source de vie essentiellement divine, commune au Père et au Fils : divinité du fils aussi bien que du Père.
Et la foule comprenait clairement que Jésus se déclarait de la sorte le Fils consubstantiel de Dieu : « Sur quoi, les Juifs cherchaient avec plus d'ardeur encore à le faire mourir, non seulement parce qu'il faisait ces choses le jour du sabbat ^, mais parce qu'il disait même que Dieu était son Père, se faisant égal à Dieu » '.
Dès ce jour, l'effervescence populaire et l'attitude de plus en plus hostile des meneurs hâtèrent la catastrophe. Mais avant qu'elle eût lieu, Jésus devait rendre à la divinité de sa mission et de sa nature un témoignage plus universel encore et irrécusable. Il profite de l'affluence
* Mat. II, 27 ; Le 10, 22.
* Guérison du paralytique, Joa. s, 1-16.
» Joa. 5, 18,
JESUS, LE FILS DE DIEU
générale, à l'occasion de la plus grande solennité de l'année, pour reprendre ses instructions sur ce thème. En de fortes et habiles disputes, il continue, durant la fête des Tabernacles, à témoigner dans le temple en faveur de sa personne ^. Tout en confirmant son identité divine, il encourage la connaissance idéale et doctrinaire de sa filiation divine métaphysique.
Au cours de la discussion, les pharisiens lui posent la question précise : « Qui êtes-vous ? » * Jésus déclare qu'il vient d'un autre monde, qu'il procède de Dieu, qu'il a été envoyé par le Père céleste ^, puis il ajoute : « Abraham, votre père, a tressailli de joie de ce qu'il devait voir mon jour ; il l'a vu et il s'est réjoui ». Et les Juifs de le railler : « Vous n'avez pas encore cinquante ans,, et vous avez vu Abraham ! » Jésus leur répliqua : « En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu'Abraham fût, je suis » *.
Si donc Jésus, qui n'a pas encore cinquante ans, vivait avant Abraham, c'est-à-dire, il y avait plusieurs mille ans, il faut certes qu'une autre existence ait précédé son entrée dans le monde. Et quand, tenant compte de cette existence, il déclare : « Je suis », et non point « J'étais » ou « Je suis devenu », comme Abraham, ne veut-il point dire qu'il n'y a pas pour lui de temps, qu'il est éternel ?
N'était-ce point, de la sorte, s'attribuer une parole divine que Dieu seul pouvait prononcer : « Je suis celui qui est », l'Etre éternel ? "^ Ainsi le comprirent les Juifs, tandis qu'ils cherchaient à
^ Joa 7 et 8. ^ Joa. 8, 56-58.
* Joa. 8, 25. ^ Ex. 3, 14,
' Joa, 8, 23-42.
QUATORZIEME CONFERENCE
le lapider, à lui infliger le châtiment qu'encourent les blasphémateurs \
Pour dissiper le moindre doute à ce sujet, il s'annonce au peuple comme la lumière du monde : « Je suis la lumière du monde. Celui qui me suit ne marchera point dans les ténèbres,, mais il aura la lumière de la vie » ^
Ainsi parle Jésus à la fête des Tabernacles, qui rappelait au peuple d'Israël la miraculeuse traversée du désert et la manifestation de Jahweh dans la nuée lumineuse. Car Dieu est lumière. Semblable au soleil qui dispense la lumière matérielle, Dieu est le siège et la source première de la lumière spirituelle, de la vérité. De nombreux passages de l'Ancien Testament et de la littérature non biblique nous représentent l'Etre de Dieu sous forme de lumière '.
C'est à quoi, précisément, Jésus compare sa nature et son œuvre dans le monde. Il est la source naturelle, vive et féconde d'où surgit le salut, et en laquelle le salut consiste.
Sans cesse il inculque aux Juifs cette doctrine et la met en relief, en rendant tout aussitôt à l'aveugle-né la vue, la lumière naturelle, symbole de la lumière spirituelle et divine \
Il conclut par un avertissement sévère à la foule aveuglée ainsi qu'à ses aveugles meneurs : « Pendant que vous avez la lumière, croyez en la lumière, afin que vous soyez des enfants de lumière... Celui qui croit en moi, croit, non pas
1 Joa. 8, 59.
3 Cfr. Preuves chez Julius Grill, Untersuchungen uher die Entstehung des vierten Evangeliums I, Tubingue 1902, 259-271. 308-312.
^ Joa. 9.
JESUS, LE FILS DE DIEU
en moi, mais en celui qui m'a envoyé... Je suis venu dans le monde comme une lumière, afin que celui qui croit en moi ne demeure pas dans les ténèbres » \
Nul homme, nul prophète envoyé par Dieu ne saurait s'appeler « la lumière du monde » ou oserait affirmer qu'il répand la lumière de sa propre plénitude. Celui qui le fait doit se savoir Dieu.
La lumière est vie. Elle donne la vie. La lumière, selon la Révélation biblique, et surtout, selon la parole du Sauveur, produit la vie. Mais elle en dérive aussi.
Dieu, Maître suprême et possesseur unique de la force vitale, est appelé simplement « la vie »„ « l'être vivant ». A l'opposé des idoles inanimées des païens et des créatures en quête de vie, le vrai Dieu est désigné par l'Ecriture entière comme la vie substantielle et l'Esprit vivifiant ^
La locution de « Dieu vivant » était à coup sûr la moins équivoque, partant la plus heureuse pour exprimer l'idée monothéiste de Dieu. Jésus aime à s'en servir. Il aime à appeler son Père, « le Père vivant », qui porte la vie en luimême » ^. Mais il a hâte d'ajouter que le Fils aussi est « vivant » comme le Père, et que comme le Père il porte en lui la vie : « Comme le Père a la vie en lui-même, ainsi il a donné au Fils d'avoir la vie en lui-même » \
Jésus insistera désormais sur ce point de sa doctrine. Il lui trouvera mille tournures et le mettra soigneusement en relief par des images et des comparaisons. Il l'enserrera finalement dans une formule christologique concise : « Je
* Joa. 12, 36. 44-46. » Joa. 5, 26.
^ Cfr, Grill, loc. cit. 225-259. * Joa. 5, 26.
QUATORZIEME CONFERENCE
suis la voie, la vérité et la vie » ^. Jésus revendique par là l'attribut le plus populaire et le pluî convaincant de la divinité : l'être et la vi( absolus.
Il est, en plus, dispensateur de vie. Pareil à son Père, Maître tout-puissant de la vie naturelle et Créateur infiniment généreux de la vie surnaturelle,, le Fils est aussi pour l'humanité source personnelle de vie, principe de salut. Il se compare lui-même à la source « d'eau vive »,, « jaillissant jusqu'à la vie éternelle » ^ au « cep de vigne », dont la sève pénètre les sarments, c'està-dire, les fidèles qui lui sont unis ^ au « pain de vie » *, « le pain de vie qui est descendu du ciel » ' et « donne la vie au monde » ^.
Il peut donner la divine assurance : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si quelqu'un garde ma parole, il ne verra jamais la mort... Je leui donne (à mes brebis) une vie éternelle^ et elleî ne périront jamais, et nul ne les ravira de ma main » '.
Pour prouver qu'il est à l'humanité principe de vie spirituelle, il ressuscite Lazare de la mori corporelle, puis ajoute, en s'adressant à Marthe, la déclaration formelle : « Je suis la résurrection et la vie ; celui qui croit en moi, fût-il mort^ vivra ; et quiconque vit et croit en moi, ne mourra point pour toujours. Le croyez-vous ? — Oui, Seigneur, lui dit-elle, je crois que vous êtes le Christ, le Fils de Dieu qui devait venir en ce monde » *.
1 Joa. 14, 6. " Joa. 6, 51. 58.
* Joa, 4, 10. 14. 8 Joa. 6, 33.
s Joa. 15, 1-8. "^ Joa. 8, 51 ; 10, 28.
* Joa. 6, 35. 48. 8 Joa. n, 25-27.
JESUS, LE FILS DE DIEU
C'était du reste la seule réponse qu'elle pouvait donner à la question de Jésus. Celui qui, de son propre mouvement, crée la vie du corps, communique la vie éternelle de l'âme et porte en soi la vie substantielle, ne peut être une simple créature.
Partageant avec le Père la vie et la lumière éternelle, il lui est égal aussi, et ne fait qu'un avec lui. « Mon Père et moi nous sommes un » ^. Les instructions de Jésus au peuple atteignent ici leur point culminant.
Ces mots doivent s'entendre non seulement de l'union morale entre le Père et le Fils, mais de l'unité consubstantielle entre l'un et l'autre. Le Père et le Fils sont un en vertu du principe ontologique qui inspire également l'activité divine du Père et celle du Fils ^ ; ils sont un au sens métaphysique, si bien que Jésus peut assurer : « Le Père est en moi et je suis dans le Père » '. L'unité et l'égalité de nature sont très nettement affirmées.
Les Juifs crient au scandale : « Ce n'est pas pour une bonne œuvre que nous vous lapidons, mais pour un blasphème, et parce que, tout homme que vous êtes, vous vous faites Dieu » *.
La foule elle-même a compris que le Sauveur prétendait avoir une nature divine,, qu'il voulait être Dieu, en un sens identique au Père céleste, s'opposant à la créature. Et Jésus confirme C[ue c'est bien là le sens de ses paroles ^
Dans la perspective de sa mort imminente, Jésus raconte aux Juifs, vers le début de la Se-
^ Joa. 10, 30. ■• Joa. 10, 33.
^ Joa. 10, 27. 2,^ s. «^ Joa. 10, 33-39-
^ Joa. 10, 38.
QUATORZIEME CONFERENCE
maine Sainte, la parabole des vignerons : « Il y avait un père de famille qui planta une vigne. Il l'entoura d'une haie, y creusa un pressoir et y bâtit une tour ; et l'ayant louée à des vignerons, il partit pour un voyage. Quand vint le temps des fruits, il envoya aux vignerons ses serviteurs pour recevoir le produit de sa vigne. Les vignerons s'étant saisis de ses serviteurs, battirent l'un,, tuèrent l'autre et lapidèrent le troisième. Il envoya de nouveau d'autres serviteurs en plus grand nombre que les premiers et ils les traitèrent de même. Enfin il leur envoya son fils, en disant : Ils respecteront mon fils. Mais quand les vignerons virent le fils, ils se dirent entre eux : Voici l'héritier ; venez, tuons-le, et nous aurons son héritage. Et s'étant saisis de lui, ils le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent » ^.
Personne ne pouvait se méprendre sur le sens de cette parabole. Le père de famille, c'est Dieu. Israël est la vigne. Les vignerons symbolisent le peuple juif et les serviteurs représentent la série des prophètes. Le fils enfin est l'image du « Fils unique et bien-aimé », de Jésus lui-même.
Donc il n'est point serviteur, comme les prophètes, mais Fils de Dieu, voire « le Fils unique et bien-aimé ». S'il n'était que Messie-homme, ou Fils de Dieu au sens impropre, il ne serait alors que le plus grand, dans la ligne ascendante, des prophètes : l'antithèse marquée entre les « serviteurs » et le « Fils unique et bien-aimé » serait un contresens.
Les droits du Fils le font encore mieux ressortir. « La position du fils est considérée comme une position juridique, qui lui donne droit
1 Mat 21, 33-39 ; Me i2, i-8 ; Le 20, 9-15.
JESUS, LE FILS DE DIEU
sur tout le bien familial. Il ne peut être question pour le Fils de Dieu que d'une domination universelle, telle que l'exerce, non pas un empereur juif, mais Dieu lui-même » ^.
Les hommes, les plus privilégiés même, comme les prophètes^ n'ont que des obligations de serviteur, mais nul droit de souveraineté. Le Fils, en vertu de son être, de son origine et de sa naissance, entre en la possession absolue et divine du monde qu'il gouverne avec le Père.
On ne saurait, dès lors, parler d'un simple rapport d'adoption : il s'agit bien de Jésus, Fils de Dieu, au vrai sens métaphysique du terme.
D'ailleurs les Princes des prêtres et les pharisiens se sentirent visés par l'allégorie des vignerons. Ils résolurent sur-le-champ de tuer Jésus *. Jésus, les abordant courageusement, leur renouvelle la question décisive : « Que vous semble du Christ f De qui est-il le fils ? » Ils lui répondirent : « De David ». — Comment donc, leur dit-il, David inspiré d'en-haut l'appelle-t-il Seigneur en disant ' : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Assieds-toi à ma droite, jusqu'à ce que je fasse de tes ennemis l'escabeau de tes pieds. Si donc David l'appelle Seigneur, comment est-il son fils ? * »
Jamais un Juif n'eût imaginé de révoquer en doute la descendance davidique du Messie. Celleci fut par trop souvent et nettement affirmée dans les prophéties touchant le Rédempteur. Elle serait même le signe distinctif du Messie °.
^ Dalman, Die Worte Jesu, I, 230 s.
2 Mat. 21, 45 s. ; Me 12, 12 ; Le 20, 19.
' Ps. 109, I.
* Mat. 22, 41-45 ; Me T2, 35-37 ; Le 20, 4^-44-
^ Voir ci-dessus : Dixième conférence, p. 231
QUATORZIEME CONFERENCE
Jésus, de fait, maintient ses origines royales \ Mais il prêche non moins fermement ses origines célestes et sa dignité de Fils de Dieu. Celles-ci constituent véritablement et essentiellement sa filiation divine ; celles-là, sa filiation davidique.
Tel est le sens unique de l'importante discussion que Jésus soutient avec les pharisiens. Comme Fils de Dieu il est le « Seigneur » de David, son ancêtre ; comme Fils de Dieu il siège et gouverne dans la puissance et la gloire divines, à la droite de Jahweh. Et c'est uniquement en qualité de Fils de Dieu qu'il peut être le Messie (= Fils de David). « Quiconque lit les paroles de Jésus sans préjugé dogmatique, n'y trouvera qu'un sens : le Messie est en réalité le fils d'un être supérieur à David, le Fils de Dieu » \
La simple question de Jésus aux pharisiens est si manifeste à cet égard, que l'évangéliste ajoute: « Nul ne pouvait rien lui répondre, et, depuis ce jour, personne n'osa plus l'interroger » '.
Maintenant qu'il touche aux portes de la mort, Jésus s'adresse exclusivement au cercle intime de ses disciples.
L'idée fondamentale des émouvantes paroles d'adieu et de la prière sacerdotale est encore d'introduire plus avant ses disciples dans la connaissance de la filiation divine.
A cette dernière heure solennelle, Jésus a si bien répandu cette connaissance,, qu'il peut constater entre le passé et le présent un frappant contraste : « Si vous m'aviez connu, vous auriez
^ Voir ci-dessus : Douzième conférence, p, 290 s. 2 Dalman, loc. cit. 234.
' Mat. 22, 46.
JESUS, LE FILS DE DIEU
aussi connu mon Père... dès à présent, vous le connaissez et vous l'avez vu » \
Coup sur coup il lance des éclairs, il répand à profusion la lumière de la vérité, pour qu'ils reconnaissent et voient dans le Fils le Père luimême, et la divinité du Père dans la divinité du Fils.
« Celui qui me voit, voit aussi le Père » * — Jésus affirme l'unité et l'égalité de nature du Père et du Fils.
« Je suis dans le Père et le Père est en moi » ^, — il révèle l'union et la compénétration de leur être.
« Tout ce qu'a le Père est à moi... Père, tout ce qui est à moi est à vous, et tout ce qui est à vous est à moi » ^ — communauté et réciprocité de nature.
Le Fils accomplit les œuvres du Père, qui demeure en lui ; celui qui ne reconnaît le Père aux œuvres du Fils, hait l'un et l'autre ', — communauté et réciprocité d'action.
« Celui qui hait le Fils, hait aussi le Père » ' ; « celui qui aime le Fils, le Père l'aime aussi » ', — fusion totale des intérêts du Fils avec les intérêts du Père, et réciproquement. Jésus ne saurait affirmer avec plus de précision et d'insistance sa véritable filiation divine.
Mais voici qu'après s'être pleinement manifesté aux siens et leur avoir révélé la pleine conscience qu'il a de sa vie intimement divine avec le Père et dans le Père, il éprouve un im-
* Joa. 14, 7. s Joa. 14, 10 ; 15, 24 s.
2 Joa. 14, 9. « Joa. 15, 23.
' Joa. 14, II, ' Joa. 16, 27.
* Joa. 16, 15 ; 17, 10.
QUATORZIEME CONFERENCE
mense désir de retourner à la gloire de son Père : « Et maintenant, Père, glorifiez-moi auprès de vous, de la gloire que j'avais auprès de vous, avant que le monde fût » ^.
Ce n'est que par une humiliation volontaire que le Fils s'est dépouillé de sa majesté, pour s'anéantir dans l'Incarnation ^ Sa vie terrestre et sa Passion n'ont fait que voiler sa gloire divine. Il rentre enfin de son pèlerinage terrestre, il retourne au ciel, pour y reprendre possession de la gloire divine à côté du Père, et la partager avec ses fidèles disciples :
« Afin que tous soient un comme vous, mon Père, vous êtes en moi et moi en vous ; pour que,, eux aussi, ils soient un en nous, afin que le monde croie que vous m'avez envoyé... Père, ceux que vous m'avez donnés, je veux que là où je suis, ils y soient avec moi, afin qu'ils voient la gloire que vous m'avez donnée ; car vous m'avez aimé avant la création du monde » '.
Tandis que les disciples demeuraient sous l'impression de cette grande révélation christologique et sotériologique, Jésus comparaissait devant les juges du sanhédrin pour un dernier témoignage. Ce n'est pas que Jésus voulût permettre à ces derniers d'entrevoir les mystérieux abîmes de sa divine Essence. Il ne pouvait laisser tomber sur eux que l'ombre de sa personne théandrique. Mais il y avait dans cette ombre assez de lumière pour convaincre les membres du sanhédrin que Jésus voulait être le véritable Messie du monde et le Fils de Dieu, au sens métaphysique.
1 Joa. 17, 5, « Joa. 17, 21-24.
2 Cfr. Philip. 2, 6 ss.
JESUS, LE FILS DE DIEU
Les membres du sanhédrin visaient depuis longtemps aux moyens d'écarter « l'indésiré » de Nazareth '. Leurs menées restèrent infructueuses, parce que l'heure de Jésus n'était pas encore venue ^
La résurrection de Lazare les exaspéra si fort, que le Haut Conseil prononça contre Jésus un arrêt formel '. Il fut mis sur l'heure en état d'arrestation. On se hâta de le traduire devant le grand-prêtre Caïphe et les juges convoqués d'urgence. D'abord on entendit les faux-témoins. Mais comme leurs dépositions s'avèrent fausses, le grand-prêtre se lève, assermenté l'accusé et lui pose la solennelle question : « Je t'adjure par le Dieu vivant, de nous dire si tu es le Christ, le Fils de Dieu. » Jésus lui répondit : « Tu l'as dit ; de plus, je vous le dis, dès ce jour vous verrez le Fils de l'homme siéger à la droite du Tout-Puissant et venir sur les nuées du ciel ». Alors le grand-prêtre déchira ses vêtements en disant : « Il a blasphémé,, qu'avonsnous encore besoin de témoins ? Vous venez d'entendre son blasphème : que vous en semble ? » Ils répondirent : « Il mérite la mort » *.
A la question de Caïphe touchant sa messianité et sa filiation divine, Jésus répond donc par l'affirmative. Cependant, pour éviter toute méprise, pour empêcher qu'on n'interprète ses origines d'une façon trop humaine, trop naturelle, l'accusé fait observer que « désormais il siégerait à la droite du Tout-Puissant et qu'il viendrait sur les nuées du ciel ».
^ Joa. 7, 44 ss. ; 8, 59 ; lo, 31. 39.
" Joa. II, 45-57.
* Mat. 26, 63-66 ; Me 14, 61-64.
QUATORZIEME CONFERENCE
Cette perspective donna l'alarme. Caïphe et les membres du Conseil l'accusent de blasphème et le condamnent à mort. La prétention au titre de Messie et de Fils de Dieu, selon la formule judaïque, n'eût pas été blasphématoire. Le blasphème implique une véritable malédiction, une parole outrageante, prononcée contre Jahweh S
Or, au yeux du sanhédrin, Jésus s'était rendu coupable d'un outrage pareil et passible de mort, vu qu'il s'arrogeait le privilège de siéger un jour à la droite du Tout-Puissant et de venir sur les nuées du ciel juger le monde.
C'était là revendiquer des prérogatives et des droits divins. Prétention tout aussi criminelle que celle du roi de Babylone, quand il disait dans son orgueil : « Je monterai sur les sommets des nues, je serai semblable au Très-Haut ^ » Par ce serment, Jésus outrepassait l'idée juive de Messie et de Fils de Dieu, et s'affirmait, au sens propre, Messie-Dieu et Fils de Dieu. Ce témoignage lui valut d'être condamné à mort.
C'était la nuit, en une séance extraordinaire. Il s'agissait d'un cas de justice criminelle. Selon la Loi, une sentence capitale n'entrait en vigueur que le jour consécutif aux délibérations. C'est pourquoi, dès l'aube du jour suivant, l'on reprit les débats contre Jésus.
Les Juifs le somment de répondre : « Si tu es le Christ, dis-le nous ». Jésus leur réplique : « Si
^ Seul H. J. Holtzmann dans « Lehrbuch der neutestamentlichen Théologie », I, Leipzig 1897, p. 265 s, et « Das messmnische Bewusstsein Jesu », Tubingue 1907, p. 31 ss., est d'avis que la prétention à la messianité constituait en soi un blasphème. « Mais il ne fait par là que prouver sa propre ignorance des choses juridiques juives », remarque fort justement Dalman, Die Worte Jesu, 257.
2 Is, 14, 14.
JESUS, LE FILS DE DIEU
je VOUS le dis, vous ne le croirez pas ; et si je vous interroge, (pour mettre les choses au point) vous ne me répondrez pas et ne me relâcherez pas. Désormais le Fils de l'homme sera assis à la droite de la puissance de Dieu ».
Ils ont compris qu'il affirmait à nouveau sa messianité divine et tous l'interrompent : « Tu es donc le Fils de Dieu ?» — « Vous le dites, je le suis », répliqua-t-il. Ils savent depuis quelques heures à peine, depuis la session de la nuit dernière, que Jésus entend être le Messie divin et le Fils de Dieu, en un sens rigoureusement littéral. Tous alors vocifèrent : « Qu'avons-nous encore besoin de témoignage ? Nous l'avons nous-mêmes entendu de sa bouche » ^.
Et les juges l'emmènent et le livrent à Ponce Pilate ^ afin qu'en dernière instance il confirme et exécute leur sentence. Sachant parfaitement que le gouverneur romain se souciait fort peu du délit de religion que les Juifs imputaient à Jésus, ils se réclament d'un prétendu crime de lèse-majesté et d'incitation à la révolte : « Nous avons trouvé cet homme qui poussait notre nation à la révolte et défendait de payer les tributs à César, se disant lui-même le Christ-Roi » ^
Sentant l'inanité de leurs récriminations *, ils reprennent l'ancien grief qui motiva leur sentence : « Nous avons une loi et d'après notre loi il doit mourir, parce qu'il s'est fait Fils de Dieu » '.
La position juridique est formelle : Jésus, conformément à la loi mosaïque, doit mourir,
^ Le 22, 66-71.
* Mat. 27, 2 ; Me 15, i ; Le 23, i ; Joa. 18, 28. ' Le 23, 2.
* Le 23, 3 ss. ; Mat. 27, 12 ss. ; Me 15, 2 ss. ° Joa. 19, 7.
QUATORZIEME CONFERENCE
parce qu'il s'est dit Fils de Dieu, La loi mosaïque décrétait en effet : « Celui qui blasphémera le nom de Jahweh sera puni de mort : toute l'assemblée le lapidera. Etranger ou indigène, s'il blasphème le Nom sacré, il mourra » ^.
Jésus encourt inévitablement la peine prévue par la loi mosaïque, « parce qu'il s'est fait Fils de Dieu ».
Pour le gom^erneur, ces paroles signifiaient que le Nazaréen avait revendiqué la filiation divine proprement dite ; l'idée judaïque de fils adoptif de Dieu demeurait, pour un Romain, inintelligible.
Les membres du sanhédrin, de leur côté, avaient entendu de la bouche de l'accusé lui-même, qu' « il siégerait désormais à la droite du Tout-Puissant et qu'il paraîtrait sur les nuées du ciel ».
Aussi bien, l'état de cause ne faisait plus aucun doute : Pilate et le sanhédrin sont convaincus du blasphème (Gidduf). Jésus est condamné à mort, parce qu'il a juré, sous la foi du serment, en présence des hautes autorités civiles et religieuses du pays, qu'il était le Messie-Dieu et le vrai Fils consubstantiel de Dieu.
^ Lev. 24, 16.
QUINZIEME CONFERENCE
Jésus, le Seîgneur-Dîeu
La condamnation et l'exécution de Jésus furent pour la foi des disciples le signal d'une crise terrible.
Malgré les patientes instructions de leur Maître, ils n'avaient pas encore abandonné l'erreur des rabbins. Ils ne cessaient de croire que le Messie délivrerait la Palestine du joug romain, qu'il rétablirait le trône terrestre de David et régnerait sur Israël comme roi théocratique. Il va sans dire que la Passion de Jésus était incompatible avec ce messianisme. Et c'était ses meilleurs disciples qui se scandalisaient le plus à l'entendre redire inlassablement que le Fils de l'homme serait rejeté par son peuple, condamné par les scribes et les Princes des prêtres et mis à mort par les Gentils. Vainement Jésus ajoutait qu'il ressusciterait le troisième jour. Les disciples n'étaient pas accessibles à un message pareil. Ils appliquaient tous leurs efforts à dissuader Jésus de s'offrir aux bourreaux. Pierre venait à peine de proclamer ouvertement : «Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant », quand
QUINZIEME CONFERENCE
il reprit Jésus d'avoir prononcé le mot de « souffrance » : « A Dieu ne plaise, Seigneur ! cela n( vous arrivera point » ^.
O cruelle déception ! Jésus est arrêté, traîm devant les juges. Il va jusqu'à déclarer d'un tor ferme et solennel : « Mon royaume n'est pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde mes serviteurs auraient combattu pour que j( ne fusse pas livré aux Juifs, mais maintenani mon royaume n'est pas d'ici-bas » ^.
Aux yeux des disciples cette parole de Jésuî équivalait à une abdication définitive. L'effrayante réalité de la catastrophe qui s'ensuivit les fil sérieusement craindre que le Maître ne les eûl trompés, que tout n'ait été qu'un mirage.
Ils sont totalement désemparés. Rien ne peini mieux leur désarroi que la plainte des disciples d'Emmaûs au Pèlerin mystérieux : « Jésus de Nazareth était un prophète puissant en œuvres et en paroles devant Dieu et devant tout le peuple. Mais nos Princes des prêtres et nos magistrats l'ont livré pour être condamné à mort et l'ont crucifié. Quant à nous, nous espérions que ce serait lui qui délivrerait Israël ; mais avec tout cela, c'est aujourd'hui le troisième jour que ces choses sont arrivées » '.
Cette crise de la foi dans le Messie nous laisse à penser combien la Passion et la mort de Jésus durent éprouver la foi des disciples en sa divinité.
Celle-ci, du reste, avait toujours été pour eux le point le plus dur de sa doctrine. Isaïe avait prédit, il est vrai, que Dieu viendrait lui-même
* Mat. i6, 22. ' Le 24, 19-21.
JESUS, LE SEIGNEUR-DIEU
comme Rédempteur. Mais le messianisme vulgaire, dont ils étaient imbus, l'avait depuis longtemps oublié.
Par contre, que le Messie serait le propre Fils de Dieu, cela paraissait absolument incompatible avec ridée de Dieu qu'avaient les Israélites.
Le devoir primordial et l'honneur suprême du peuple élu consistaient dans l'observation rigoureuse de ce point de la Loi : « Ecoute, Israël ! Le Seigneur notre Dieu est seul Dieu » *. Comment Dieu pouvait-il dès lors avoir un fils égal à luimême ? Comment Jésus, qui mettait tant d'insistance ^ à prêcher l'unicité de Dieu, pouvait-il légitimer encore sa vraie filiation divine ?
Ce n'est qu'à travers mille hésitations que les apôtres parvinrent à cette connaissance. Que de fois Jésus s'est plaint de leur incrédulité ! A la dernière Cène même il ne peut se défendre de les réprimander : « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne m'as pas connu, Philippe ?... Ne crois-tu pas que je suis dans le Père, et que le Père est en moi ?... Croyez-le du moins à cause de ces œuvres » '.
Peu de temps après, il renouvelle la question : « Vous croyez à présent ? » Puis, songeant à sa Passion ainsi qu'à leur foi chancelante, il ajoute : « Voici que l'heure vient, et déjà elle est venue, où vous serez dispersés, chacun de son côté, et vous me laisserez seul » *.
Tandis qu'il s'achemine vers le jardin des Oliviers,, il confirme avec amertume : « Je vous serai à tous, cette nuit, une occasion de chute
^ Dt. 6, 4. * Joa. 16, 31 s.
2 Par ex. Mat. 4, 10 ; Le 4, 8. » Mat. 26. 31. ' Joa. 14, 9-11.
QUINZIEME CONFERENCE
Et s'adressant à Pierre : «s Simon, Simon ! lu dit-il, voici que Satan vous a réclamés pour vou; cribler comme le froment. Mais j'ai prié pour to afin que ta foi ne défaille point ; et toi, quand ti seras converti, affermis tes frères » \
L'espace de quelques heures, « et Simon faisai des imprécations et jurait qu'il ne connaissait pa: cet homme » *. Tous les autres disciples, hormi; Jean '', l'abandonnèrent également et s'enfuirent ' Non point qu'ils eussent renié consciemmen leur foi ; mais ils demeuraient devant une énig me insoluble, et ne comprenaient pas commen celui-là pouvait bien être le Fils de Dieu, qui si laissait condamner et crucifier comme blasphé mateur.
Seule la résurrection les eût tirés de la nui et du doute. Mais ils écartèrent résolument tout idée de résurrection. Au lieu de croire que Jésu: allait ressusciter et s'affirmer maître de la mor et du tombeau, ils s'abîmèrent dans l'angoisse e la désolation.
Au matin du troisième jour après la cruci fixion, les pieuses femmes s'en vinrent au tom beau pour embaumer définitivement le corps d( Jésus. Le message de l'ange les surprend « Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celu qui est vivant ? Il n'est point ici, mais il est res suscité. Souvenez-vous de ce qu'il vous a dit lorsqu'il était encore en Galilée : Il faut que 1< Fils de l'homme soit livré entre les mains de: pécheurs, qu'il soit crucifié et qu'il ressuscite 1( troisième jour » ^.
^ Le 22, 31 S. * Me 14, So.
* Mat. 26, 74. Le 24, 1-7.
» Joa. 18, 1S-17 ; 19» 25-27.
JESUS, LE SEIGNEUR-DIEU
Les femmes rapportèrent ces choses aux onze; mais ceux-ci « regardèrent leur discours comme vain racontage et ils ne les crurent pas » \
Le ressuscité lui-même dépêche Marie-Madeleine auprès des apôtres : « Allez à mes frères et dites-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu » *. La messagère trouva les disciples qui « s'affligeaient et pleuraient », et « ils ne la crurent point » '.
Pierre cependant court au sépulcre, y trouve les linges par terre et « s'en va chez lui, dans l'admiration de ce qui était arrivé » ^ car « ils ne comprenaient pas encore l'Ecriture, d'après laquelle il devait ressusciter d'entre les morts > ^
Cléophas et son compagnon racontent au Voyageur inconnu, qui n'était autre que Jésus,, « l'effroi » que leur avait causé le message des pieuses femmes sur la résurrection. Jésus leur explique les anciennes prophéties touchant la Passion et la résurrection du Messie, mais ils ne le comprennent point *.
Jésus apparaît au milieu des apôtres et leur souhaite la paix ; mais eux, « saisis de stupeur et d'effroi, ils pensaient voir un esprit » \
Ainsi, le court espace de temps entre le Vendredi-Saint et la fête de Pâques est fatal pour la foi des disciples, vu que nulle lueur d'espoir en la résurrection ne réconforte leur âme.
Enfin, le fait tangible, évident de sa résurrection les délivre de leur nuit profonde, et les conduit sur les lumineux sommets de la foi christologique.
^ Le 24, 8-11. 6 joa. 20, 9.
* Joa. 20, II- 17. 8 Le 24, 13-27.
' Me 16, 10 s. T Ijc 24, 36 s.
* Le 24, 12.
QUINZIEME CONFERENCE
Son corps est désormais transfiguré. Nul obstacle ne l'arrête. Il traverse les murailles, il disparaît et reparaît soudainement. Bref, il est d'une corporéité si subtile, qu'on a peine à reconnaître ses traits antérieurs.
Il garde néanmoins ses apparences concrètes, vivantes. Ce n'est pas simplement un fantôme que voient les disciples. Jésus s'entretient avec eux. Il leur explique les Ecritures ^ et les blâme à cause de leur incrédulité ^ Il marche à leur côté. Il entre avec eux dans l'hôtellerie et consent à y demeurer'. Il demande à manger. Il se met à table, bénit le repas et rompt le pain *.
Il montre aux disciples les stigmates de ses mains et de ses pieds et la plaie béante de son côté, il invite à les toucher, puis il dit : « Pourquoi vous troublez-vous, et pourquoi des doutes s'élèvent-ils dans vos cœurs ? Voyez mes mains et mes pieds ; c'est bien moi. Touchez-moi, et considérez qu'un esprit n'a ni chair ni os, comme vous voyez que j'en ai » \
Il les assure par là et par « d'autres preuves nombreuses » qu'il vit ^
Ainsi, dès le soir de la résurrection, la foi s'établit victorieusement et pour toujours dans le cœur de ses disciples.
Un seul hésitait : c'était Thomas, le critique accompli parmi les apôtres. Il n'avait pas été témoin des premières apparitions du Ressuscité, et se montrait dès lors sceptique à l'égard des récits qu'on lui faisait : « Si je ne vois dans ses mains la marque des clous, et si je ne mets mon
1 Le 24, 17-27. < Le 24, 30. 39-43-
2 Me 16, 14 ; Joa. 20, 29. ''Le 24, 38-40 ; Joa. 20, 20. ' Le 24, 14 ss. ^ Actes, i, 3.
JESUS, LE SEIGNEUR-DIEU
doigt à la place des clous, et ma main dans son côté, je ne croirai point ».
Huit jours après, les disciples étant encore au même lieu, et Thomas avec eux, Jésus vint, les portes closes, et se tenant au milieu d'eux, il leur dit : « Paix avec vous ! » Puis il dit à Thomas : Mets ici ton doigt, et regarde mes mains ; approche aussi ta main et mets-la dans mon côté ; et ne sois pas incrédule, mais croyant ». Et Thomas s'écria : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Jésus lui répondit : « Parce que tu m'as vu, Thomas, tu as cru. Heureux ceux qui croient sans avoir vu ! "^ »
L'épisode de l'apôtre Thomas, en ime lueur d'éclair, reflète la foi des disciples depuis le soir de la résurrection jusqu'au jour où Jésus «fut enlevé dans les cietix et s'assit à la droite de Dieu » *.
Nul doute que la confession de Thomas n'ait obtenu l'assentiment des autres disciples. On ne peut pourtant admettre que « l'incrédule » ait été plus crédule que ses frères croyants. Seulement, pour exprimer leur foi en la divinité de Jésus, ils ne se servaient pas de la formule doxologique employée par Thomas. Ils ne disaient point :
« Mon Seigneur et mon Dieu ! », mais simplement : « Seigneur, mon Seigneur, notre Seigneur ». Dans les derniers chapitres des Evangiles ' ils n'appellent plus Jésus « Rabbi, Maître », mais toujours « Mari, Marana », c'est-àdire, mon Seigneur, notre Seigneur.
* Joa. 20, 24-29.
* Me 16, 19.
' Me 16, 19 s. ; Le 24, 34 ; Joa, 21, 7. 12. 15. 16. 17. 20, 21 ; en plus Actes i, 6.
QUINZIEME CONFERENCE
Leur attitude n'est donc plus celle de l'élève à l'égard du maître, mais celle du serviteur envers le Seigneur Dieu. Lors de l'apparition de Jésus près du lac de Tibériade, « aucun des disciples n'osait lui demander : « Qui êtes-vous ? ^ » Bien que Jésus ait renouvelé trois fois la même question : « Simon, m'aimes-tu ? » celui-ci s'attriste, il est vrai ; on ne perçoit cependant nulle aigreur dans ses paroles, mais des sentiments de foi profonde : « Seigneur, vous connaissez toutes choses, vous savez bien que je vous aime » ^
Jamais, auparavant, les apôtres ne l'avaient nommé « Seigneur et Dieu », jamais ils ne l'adorèrent à genoux en commun, aussi souvent qu'ils se prosternèrent devant lui (proskynesis) en signe de vénération. Mais lorsqu'il monta au ciel * sur les nuées, le trône de Dieu, « ils s'agenouillèrent et l'adorèrent » *.
Nous verrons aussi, sous peu, qu'à partir de la Pentecôte déjà, on employait le nom de « Seigneur » comme nom propre de Jésus ^ La foi dans le « Seigneur » a dû par conséquent se développer entre Pâques et la Pentecôte. Il importe dès lors que nous établissions en quel sens et pour quelle raison les témoins de la résurrection crurent en Jésus « le Seigneur ».
Le mot « Seigneur » n'est en soi qu'un titre, une manière d'interpeller qui n'a rien de surhumain, rien non plus d'extraordinaire. Comme chez nous, il peut servir, chez les Sémites, de formule de politesse à l'égard de ses égaux, ou de marque de révérence à l'égard d'un supérieur.
* Jca. 21, 12. * Le 24, 52.
* Joa. 21, 17. s Voir seizième conférence, p. 389 ss. ' Actes, I, 9.
JESUS, LE SEIGNEUR-DIEU
Jésus lui-même s'entendit fréquemment nommer Seigneur par ses disciples, avant qu'ils crussent en sa divinité. Mais depuis le grand événement pascal, ils l'appelèrent Seigneur en un sens tout différent, voire divin, ainsi que le démontre l'exclamation de Thomas : « Mon Seigneur et mon Dieu ».
Les preuves à l'appui de cette assertion ne manquent d'ailleurs point : il y a le fait qu'ils attribuent au « Seigneur » Jésus l'omniscience divine^; ils affirment en outre que le «Seigneur » Jésus siège à la droite du Père * ; ils conviennent que Jésus « le Seigneur » constitue, dès la Pentecôte, le centre de la foi chrétienne ^ Ils appliquèrent simplement à Jésus le nom et la notion de Dieu, dont se servait V Ancien Testament.
L'Ancien Testament désignait l'être divin par les mots « Elohim » et «Jahweh ». Elohim signifie la divinité, prise en général. On employait ce terme en parlant du vrai Dieu, parfois aussi quand il s'agissait des idoles païennes. On parait à cette dangereuse confusion en substituant ou en juxtaposant à Elohim le nom de Jahweh. Jahweh est en effet le nom propre exclusivement réservé au seul et véritable Dieu des Israélites. Le sens en fut précisé par Dieu lui-même dans la révélation faite à Moïse. Celui-ci s' était enquis du nom de la Divinité qui l'appelait à délivrer Israël de la servitude d'Egypte. Il reçut pour toute réponse : « Je suis celui qui suis ». Et il ajouta : « C'est ainsi que tu répondras aux
* Joa. 21, 17.
* Me 16, 19.
^ Voir seizième conférence, p. 389 s.
QUINZIEME CONFERENCE
enfants d'Israël : Celui qui est, m'envoie vers vous... Jahweh, le Dieu de vos pères, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob, m'envoie vers vous. C'est là mon nom pour l'éternité ; c'est là mon souvenir de génération en génération » \
Jahweh est donc celui qui est, le Dieu qui possède l'existence, contrairement aux fauxdieux des Gentils, qui n'ont point d'existence et sont de purs « néants ».
Il allait sans dire que ce serait le grand privilège du peuple élu de reconnaître et de glorifier Jahweh. C'est pourquoi le prophète Isaïe reçut à nouveau le message : « Je suis Jahweh ; c'est là mon nom, et je ne donnerai pas ma gloire à un autre, ni mon honneur aux idoles » ^
Le seul nom de Jahweh inspirait à tout Israélite une crainte respectueuse. Le Deutéronome ' déjà l'exhortait « à craindre ce nom glorieux et redoutable : Jahweh, ton Dieu ». Blasphémer ce nom sacré, c'était encourir la peine de mort *, et chaque abus qu'on en ferait serait châtié "*.
Il s'ensuivit que l'emploi du mot Jahweh se raréfia et finit par disparaître totalement ^, cela depuis la captivité de Babylone jusqu'au temps du Christ.
Les livres postérieurs de l'Ancien Testament,
^ Ex. 3, 13-15.
2 Is. 42, 8.
* Lev. 24, 16.
^ Ex. 20, 7.
* Voir l'enquête soigneuse de Wolf Wilhelm Graf Baudissin, dans : Kyrios als Gottesnatne im ludentum und seine Stellung in der Religions geschichte , édité par Otto Eissfeldt II, Giessen 1929, 168-236.
JESUS, LE SEIGNEUR-DIEU
surtout les psaumes d'Elohim ^, Kohelet, Daniel et les Livres des Macchabées s'efforcent d'éviter autant que possible le tétragramme, c'est-à-dire, les lettres du nom de Jahweh, et d'y substituer d'autres appellations.
Au temps de Philon d'Alexandrie, on considérait déjà le nom de Jahweh « comme ineffable », ou plutôt, il était défendu de le prononcer, car on ne savait plus au juste comment le prononcer. On y substituait une formule abrégée, ou bien Ton usait dans l'écriture et le langage de circonlocutions générales comme « le Saint, le Très- Haut, le Miséricordieux, le Roi des rois, la Majesté, le Ciel ». L'on recourait à des expressions plus réservées encore, à des images absolument incolores, comme « la Voix, la Hauteur, le Lieu » ^
Jésus lui-même insinue " qu'il était d'usage, en prêtant serment, de ne pas invoquer Dieu, mais le ciel, Jérusalem, le temple, l'autel, l'offrande, sa propre tête, et il juge préférable, lui, de ne pas jurer du tout, plutôt que d'invoquer le nom de Jahweh. Lui-même prononçait rarement le nom de Jahweh, soit pour se conformer à l'usage, soit parce que Dieu était son Père et qu'il le désignait toujours de ce nom.
Dans les citations et les lectures, il était particulièrement difficile d'éviter le nom de Jahweh. On le rencontrait à chaque page des Saints Livres, et il était naturellement interdit de l'éliminer ou de l'omettre. On se tirait d'affaire en
1 Ps. 42, 83.
* Voir Dalman, Die Worte Jesu, Leipzig 1898, 159- 191 ; G. Hoilmann, Welche Religion hatten die Juden, als Jésus auftrat? Halle 1905, 26 s.
' Mat. 5, 34 s. ; 23, 16-22.
QUINZIEME CONFERENCE
prononçant régulièrement à la place de « Jahweh » un mot équivalent. Ainsi l'on se servait presque toujours du mot « Adonaï », c'est-à-dire, « Seigneur ».
Cette coutume fut introduite au troisième siècle avant le Christ et se généralisa de plus en plus \
Plus tard, les interprètes masorets du texte hébreu de la Bible allèrent plus loin encore : ils retinrent du nom de Jahweh les consonnes, auxquelles ils ajoutèrent les voyelles du mot « Adonaï ». Ainsi l'on écrivit désormais Jahweh- Adonaï, mais à la lecture on ne prononçait qu' Adonaï.
« Adonaï, le Seigneur » remplaçait donc «Jahweh » et l'expression nouvelle avait exactement le même sens que ce nom propre du vrai Dieu.
L'appellation « Adonaï » convenait d' autant mieux, qu'elle mettait en relief ce que la" Sainte Ecriture relevait en mille endroits et de toute façon, comme le privilège essentiel de Dieu, la condition de Seigneur, la domination, la souveraineté de Dieu sur le monde et l'humanité, et d'autre part la reconnaissance par le monde et l'humanité de son autorité divine et souveraine.
Cette vénération de Dieu comme Seigneur ne demeura point restreinte à la seule lecture ou à l'emploi rituel des Saints Livres. La dévotion privée disait, elle aussi, « Seigneur » au lieu de Jahweh.
La prière connue sous le nom de « Schmone' esre » le prouve d'une manière frappante. Dans
^ Selon Dalman, Der Gottesname Adonaï und seine Géschichte, 78 s., l'usage de lire Adonaï au lieu de Jahweh daterait du 2^6 siècle avant le Christ, tandis que Baudissin, loc. cit. 188 s., considère cette évolution comme accomplie vers la fin du premier siècle au plus tôt.
JESUS, LE SEIGNEUR-DIEU
cette prière que chaque Israélite, y compris les femmes, les esclaves et les enfants, devait réciter trois fois par jour, le matin, vers midi (à l'heure du sacrifice) et le soir. Dieu se trouve désigné plus de trente fois sous le nom de « Seigneur ». Ne sont-elles point touchantes les invocations que voici :
« Soyez béni. Seigneur, notre Dieu et le Dieu de nos pères. Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac et Dieu de Jacob, Dieu puissant et redoutable.
Dieu suprême, qui dispensez vos richesses et créez toutes choses, qui vous souvenez des bénédictions promises à nos pères et qui, par amour et à cause de votre Nom, envoyez un Rédempteur à leurs arrière-petits-enfants...
« Soyez béni. Seigneur, Sauveur d'Israël... Notre Maître, seul Seigneur, qui régnez dans la grâce et la miséricorde...
« Nous vous bénissons, parce que vous êtes à jamais le Seigneur, notre Dieu et le Dieu de nos pères, le rocher de notre vie, le bouclier de notre salut...
« Vous êtes notre roi, le Seigneur de toute délivrance ! ^ »
Ailleurs, le pieux Israélite s'adresse à Dieu comme à « notre Seigneur », « notre Seigneur des cieux », ou l'appelle directement « mon Dieu et mon Seigneur » ^
Maintenant, nous saisissons pleinement le sens et la portée de cette foi que la communauté présente à la résurrection témoigna au « Seigneur Jésus ». Nous comprenons mieux encore
* Emile Schûrer, Geschichte des jiidischen Volkes II, 3. édit. Leipzig 1898, 460-464.
^ Dalman, Die Worte Jesu, 147.
QUINZIEME CONFERENCE
la confession solennelle de Thomas : « Mon Seigneur et mon Dieu ».
Les témoins de la résurrection donnèrent à Jésus le nom araméen de « Mari », qui veut dire « Mon Seigneur ». Cette appellation correspondait exactement à l'hébreu « Adonaï », lequel, ainsi que nous l'avons vu, remplaçait « Jahweh », le nom propre du vrai Dieu.
D'où il ressort que, depuis le jour de la résurrection, les premiers chrétiens adoraient Jésus comme vrai Dieu. Thomas appela Jésus en sa langue araméenne « Mari Eloi » ou « Mon Seigneur et mon Dieu » ; cette formule équivaut à l'expression hébraïque « Jahweh Elohim » si fréquemment employée dans la Sainte Ecriture.
« Jahweh Elohim », c'était le nom double dont on désignait, d'une façon particulièrement emphatique, le seul et véritable Dieu d'Israël \
Le sens de la confession christologique des disciples après la résurrection ne souffre nulle autre interprétation : Jésus est Dieu, le Seigneur du ciel et de la terre, auquel appartient toute gloire et domination ; et nous sommes, nous, les protégés de son royaume et de sa royale clémence.
Mais d'où vient-il qu'à partir de Pâques, les
^ Conformément à l'usage de la langue palestinienne (cfr. Dalman loc. cit. 268) on ne disait jamais : « Mar-. Seigneur », mais ce mot était toujours accompagné d'un suffixe pronominal : « Mari = Mon Seigneur » ; « Marana = Notre-Seigneur », De même que Thomas s'était écrié : « Mari Eloi », ainsi la fiîle de Sion, dans la prière précitée, dit en intervertissant l'ordre du nom double de Dieu : « Eloi Umari =?= Mon Dieu et mon Seigneur ». On voulait exprimer par là que le Seigneur Dieu « appartenait à celui qui l'invoquait, ainsi qu'à toute la communauté d'Israël, en qualité de protecteur « seigneurial » et de « Rédempteur » (cfr. Baudissin, Kyrios III, 639-641). Avec le temps le suffixe « Mon » ou « Notre « perdit son importance, ainsi qu'on peut le constater de nos jours dans les locutions « Monsieur et Monseigneur ».
JESUS, LE SEIGNEUR-DIEU
disciples non seulement croyaient définitivement à la messianité et à la divinité de Jésus, mais qu'ils le reconnaissaient encore comme Seigneur ?
La résurrection elle-même nous offre la première explication. Nous verrons sous peu, que les disciples invoquaient sans cesse la résurrection pour prouver que Jésus était vraiment le Messie et le Seigneur Dieu \ Il va sans dire que personne n'eût pu les convaincre qu'un homme ayant connu la mort et le tombeau, fût le Messie et le Seigneur du monde.
Aussi bien, la mort du Maître priva les disciples de tout soutien et leur ôta tout espoir. Ils ne se ressaisirent qu'au jour de la résurrection. Pour être le Messie et Seigneur, il fallait démontrer victorieusement sa puissance contre la mort et le monde.
La résurrection garantissait enfin la victoire du royaume de Dieu, et faisait servir les menées des hommes à l'accomplissement des desseins du Seigneur.
De plus, Jésus lui-même avait toujours proposé la résurrection comme gage de sa manifestation personnelle. Il avait encore autorisé les adversaires à lui refuser leur adhésion, leur croyance, s'il n'opérait point le miracle des miracles.
Un jour qu'ils lui demandèrent un signe du ciel il leur dit : « Cette race méchante et adultère demande un signe, et il ne lui sera pas donné d'autre signe que celui du prophète Jonas : de même ciue Jonas fut trois jours et trois nuits dans le ventre du poisson, ainsi le Fils de l'hom-
*^Actes 2, 24. 32 ; 3, 15 ; 4. 10 ; 10, 40 ; 13, 30 s. ; 17, 31 ; I Cor 15, 12 ss., I Petr. i, 3 ss., etc.
QUINZIEME CONFERENCE
me sera dans le sein de la terre trois jours et trois nuits s> S
Lorsqu'il chassa les vendeurs et les changeurs du temple, les Juifs indignés prirent la parole et lui dirent : « Quel signe nous montrez-vous pour agir de la sorte ? » Jésus leur répondit : « Détruisez ce temple et je le relèverai en trois jours ». Il parlait du temple de son corps ^.
De fait, ses ennemis ont prouvé plus tard qu'ils avaient compris cette prophétie de la résurrection. Le lendemain de la sanglante crucifixion, les Princes des prêtres et les pharisiens allèrent ensemble trouver Pilate, et lui dire : « Seigneur, nous nous sommes rappelé que cet imposteur, lorsqu'il vivait encore, a dit : Dans trois jours je ressusciterai ; commandez donc qu'on garde son sépulcre jusqu'au troisième jour » ^
Il affirme ailleurs être ressuscité par sa propre puissance : « C'est pour cela que mon Père m'aime, parce que je donne ma vie pour la reprendre. Personne ne me la ravit, mais je la donne de moi-même ; j'ai le pouvoir de la donner, et le pouvoir de la reprendre » *.
Or, il avait opéré ce miracle de la toute-puissance. Le fait était incontestable. Les disciples le touchaient de leurs yeux et le palpaient de leurs mains. Jésus donc avait prouvé d'une manière éclatante qu'il était le vainqueur de la mort, cette grande puissance, qu'il était le Créateur de la vie, en un mot, le Seigneur Dieu. D'où
^ Mat. 12, 38 s. ; cfr. 16, 4 ; Le 11, 29.
- Joa. 2, 18-22.
3 Mat. 27, 64.
* Joa. 10, 17 s.
JESUS, LE SEIGNEUR-DIEU
le cri d'allégresse des témoins de la résurrection : « Le Seigneur est véritablement ressuscité » \
Ils se ressouvenaient à présent ciue Jésus s'était révélé longtemps auparavant comme Seigneur ; ils voyaient clairement que tout ce que Jésus avait révélé sur lui-même tendait, en ligne ascendante, à affirmer sa souveraineté.
A commencer par la manifestation messianique. Selon nos développements précédents, toutes les traces de l'attente messianique dans l'Ancien Testament convergent vers une idée centrale : le Sauveur, en qualité de fondateur et chef spirituel du royaume de Dieu, gouvernera le monde entier, il en sera le Seigneur suprême. Règne spirituel, puissance divine, rédemption et jugement de l'univers, tels seront les grands faits et les hauts titres du Messie- Roi. Arrivé sur ces sommets, Isaïe annonce : « Voici votre Dieu... il vient lui-même et vous sauvera » ^.
Jésus ne se lassa pas de redire qu'il accomplirait ce messianisme prophétique jusqu'au moindre iota.
En des formules toujours nouvelles il s'identifie avec Jahweh, le Seigneur qui s'était annoncé dans l'Ancienne Alliance l Puis il réalise — quelle impressionnante formation pratique ! — dans une suite toujours plus merveilleuse, les actes propres au Seigneur Dieu : guérisons miraculeuses, exorcismes, résurrections des morts, miracles de la nature, rémission des péchés. Enfin il manifeste progressivement la conscience divine de sa souveraineté. Et cette évolution s'achève
^ Le 24, 34.
* Is. 35, 4.
' Cfr. treizième conférence, p. 311 s.
QUINZIEME CONFERENCE
par une prière qu'il fait peu avant sa mort : « Père, glorifiez-moi auprès de vous, de la gloire que j'avais auprès de vous, avant que le monde fût... Père, ceux que vous m'avez donnés, je veux que là où je suis, ils y soient avec moi, afin qu'ils voient la gloire que vous m'avez donnée... ^ »
Tout comme la foi des témoins de la résurrection en sa divinité s'appuie sur l'impression que dégageait sa personne et sur ses révélations avant la mort, ainsi la foi dans sa souveraineté ; cette forme toute spéciale que revêt à présent la foi des disciples, repose sur les enseignements pleins de vie du Sauveur.
Après la résurrection, la doctrine christologique de Jésus vise toujours le même but : convaincre les disciples de sa nature divine, de préférence sous la forme de souveraineté divine. Saint Luc fait observer que Jésus ressuscité « apparut aux disciples pendant quarante jours et les entretenait du royaume de Dieu * », c'està-dire, de son règne divin sur la terre.
Le message adressé à Marie-Madeleine, lors de la première apparition de Jésus ressuscité, est tout pénétré de sa conscience divine et souveraine : « Allez à mes frères et dites-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu » '.
Celui qui, s'opposant à ses frères, confesse d'une manière spéciale qu'il est le Fils de Dieu et qu'il montera dans la gloire et par sa propre vertu vers le Père céleste, celui-là, vraiment, doit être Dieu et Seigneur lui-même.
1 Joa. 17, 5. 24.
2 Actes I, 3.
' Joa. 20, 17.
JESUS, LE SEIGNEUR-DIEU
N'était-ce point avec un sentiment de divine souveraineté, que Jésus, au soir de la résurrection, expliquait aux deux pèlerins d'Emmaiis tous les passages des Ecritures qui le concernaient : « Hommes sans intelligence, que votre cœur est lent à croire tout ce qu'ont dit les Prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrit toutes ces choses, pour entrer dans sa gloire ? ^ »
C'est encore sa divinité et sa souveraineté qu'il manifeste le soir de Pâques, quand il s'adjuge le pouvoir de remettre les péchés, pouvoir propre à la souveraineté divine, et quand, de sa propre autorité, il transmet ce pouvoir aux apôtres, en disant : « Comme mon Père m'a envoyé je vous envoie... Recevez l'Esprit-Saint. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis ; et ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus »^.
Huit jours après, il exige et obtient de Thomas, le sceptique, un acte de foi en sa divinité et sa souveraineté : « Mets ici ton doigt et regarde mes mains. Approche aussi ta main et mets-la dans mon côté, et ne sois pas incrédule, mais croyant... Mon Seigneur et mon Dieu I... Parce que tu m'as vu, Thomas, tu as cru. Heureux, ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru ! ' »
A l'occasion de la pêche miraculeuse, près du lac de Tibériade, Jésus arrache à ses disciples un cri de foi spontané en sa divinité et sa suprématie : « C'est le Seigneur ! » dit l'un d'eux. Puis il somme Simon-Pierre de lui faire une triple déclaration d'amour, que Dieu seul pouvait
* Joa. 20, 19-23.
* Joa. 20, 26-29,
QUINZIEME CONFERENCE
exiger. Il amène le Prince des apôtres à reconnaître son omniscience, et lui confie la charge de paître ses agneaux et ses brebis, c'est-à-dire, de gouverner le royaume de Dieu sur terre, l'Eglise ^
Jésus agit en Maître et en Seigneur, quand il transmet aux fidèles sa propre puissance . miraculeuse : « Voici les miracles qui accompagneront ceux qui auront cru : en mon nom ils chasseront les démons ; ils parleront de nouvelles langues ; ils prendront les . serpents, et s'ils boivent quelque breuvage mortel, il ne leur fera pas de mal. Ils imposeront les mains aux malades et les malades seront guéris » *.
En vertu de sa divinité et de sa gloire souveraine, il enverra le Saint-Esprit à ses disciples. Il le leur avait d'ailleurs promis à la dernière Cène : « Il est bon pour vous que je m'en aille ; car si je ne m'en vais pas, le Consolateur ne viendra pas en vous ; mais si je m'en vais, je vous l'enverrai...
« J'aurais encore beaucoup de choses à vous dire ; mais vous ne pouvez les porter à présent. Quand le Consolateur, l'Esprit de vérité, sera venu, il vous enseignera toute la vérité. Il me glorifiera, parce qu'il recevra de ce qui est à moi, et il vous l'annoncera » *.
S'autorisant enfin de la toute-puissance et de l'omniscience divines, il déclare la venue du Saint- Esprit toute proche : « Moi, je vais envoyer sur vous le don promis par mon Père. Et vous, restez dans la ville jusqu'à ce que vous soyez revêtus de la force d'en haut » *.
^ Joa. 21, 1-17. 3 Joa, 16, 7. 12-14.
* Me i6, 17 s, * Le 24, 48 s.
JESUS, LE SEIGNEUR-DIEU
C'est bien de sa conscience souverainement divine que surgissent finalement, à l'heure de l'Ascension, ces paroles révélatrices de son autorité : « Toute puissance m'a été donnée dans le ciel et sur la terre. Allez donc, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit, et apprenez-leur à garder tout ce que je vous ai commandé. Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation des siècles » \
Jésus possède par nature toute puissance, toute domination et toute gloire dans le ciel et sur la terre : c'est là, précisément, la circonlocution à la fois la plus populaire et scientifiquement la plus exacte du titre et de la notion de « Seigneur Dieu » ; une circonlocution qui se trouvait à la portée de chaque Israélite et de tout connaisseur de l'Ancien Testament.
En couronnant son existence terrestre et la manifestation de son autorité souveraine « au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit », Jésus se met sur le même plan que le Père et le Saint-Esprit.
Avec le Père et le Saint-Esprit il compose cette mystérieuse Trinité parfaitement une, dont chaque Personne possède la même élévation, la même nature et la même activité divines et se fond, dès lors, en une même et divine Unité : « Au nom (et non pas dans les noms) du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ».
Et si Jésus, tandis qu'il montait au ciel sur un trône de nuées pour aller « siéger à la droite du Père » *, déclare rester néanmoins sur terre avec
^ Mat. 28, 18-20 ; cfr. Me 16, 15 s.
* Me 16, 19.
QUINZIEME CONFERENCE
les siens, jusqu'à la consommation des siècles, il appert qu'il domine le temps et l'espace, qu'il est éternel et omniprésent, qu'en vertu de sa nature divine il a existé dès le commencement dans le sein de la Trinité, où il rentre maintenant avec sa divinité et son humanité.