‹ Jesus de NazarethChapitre 14 sur 16 · SIXIEME DIVISION · texte numérisé non relu

SIXIEME DIVISION

JESUS DANS L'EGLISE PRIMITIVE

Nous venons d'entendre le témoignage que Jésus rendit de sa propre personne. Nous invoquerons dans les prochaines conférences le témoignage que lui portèrent ses disciples.

Ces nouvelles dépositions n'entraveront nullement la marche de notre exposé. Elles en élargiront plutôt le cadre.

Ce message des disciples n'est que l'écho des enseignements que le Maître leur inculqua et les chargea de divulguer.

Pour respecter l'ordre réel des idées, ainsi que la suite chronologique des faits, nous traiterons en premier lieu du message christ ologique de l'Bglise primitive, puis de la christologie de saint Paul, enfin de la théologie de saint Jean.

SEIZIÈME CONFERENCE

Le message christologique de l'Eglise primitive

Jésus avait investi ses disciples d'une dernière mission. L'ordre était formel et pressant : « Allez par tout le monde et prêchez l'Evangile à toute créature... Allez donc, enseignez toutes les nations. Baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai commandé : voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde » *.

La bonne nouvelle concernant Jésus et son royaume n'aurait donc point de limites, ni dans le temps, ni dans l'espace, ni dans la doctrine.

Toutefois on ne pourrait évangéliser d'abord que la Palestine, le pays de la race israélite ; de là, le message se répandrait par ondes concentriques et serait transmis aux Hellénistes juifs et païens de l'empire romain, lequel s'étendait en ce temps-là jusqu'aux extrémités de la terre.

Les premiers catéchistes insisteraient particulièrement sur les vérités fondamentales, quittes à

* Me i6, 15 ; Mat. 28, 19 s.

SEIZIEME CONFERENCE

introduire, plus tard, les néo-convertis dans toute la doctrine du salut.

Jésus insinua lui-même que telle était sa pensée. Malgré le caractère universel de sa prédication, il insistait de préférence sur la Passion et la Résurrection. Ses souffrances expiatrices et sa glorieuse résurrection résument son œuvre rédemptrice \ tout comme les prophéties de l'Ancien Testament se trouvaient renfermées dans l'immolation réparatrice et la glorification du Serviteur de Dieu l

C'est pourquoi Jésus reprend ce thème et l'expose sous les formes les plus variées : « Voici que va s'accomplir tout ce que les prophètes ont écrit du Fils de l'homme. Il sera livré aux Gentils, moqué, injurié, couvert de crachats ; et après l'avoir flagellé, on le mettra à mort et il ressuscitera le troisième jour » ^

C'était précisément ce que les disciples imbus de messianisme rabbinique ne pouvaient concevoir, au point que Jésus dut les en blâmer, le jour même de la résurrection : « Hommes sans intelligence et dont le cœur est lent à croire tout ce qu'ont dit les prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît toutes ces choses, pour entrer dans sa gloire ? » ^

Au jour de l'Ascension il leur fait ses dernières instructions : « C'est là ce que je vous disais, étant encore avec vous, qu'il fallait que tout ce qui est écrit de moi dans la loi de Moïse, dans les Prophètes et dans les Psaumes, s'accomplît ».

^ Voir la douzième conférence, p. 293 ss. ; la treizième conférence, p. 324 ss. ; la quinzième conférence, p. 367 ss.

2 Dixième conférence, p. 233 s.

3 Le 18, 31-33- * Le 24, 25 s.

MESSAGE DE L'EGLISE PRIMITIVE

Alors, il leur ouvrit l'esprit pour comprendre les Ecritures, et il leur dit : « Ainsi il est écrit : et ainsi il fallait que le Christ souffrît, qu'il ressuscitât des morts le troisième jour, et que le repentir et la rémission des péchés soient prêches en son nom à toutes les nations, à commencer par Jérusalem. Vous êtes témoins de ces choses » \

Donc la prédication de l'Eglise primitive devait témoigner d'abord que Jésus s'était révélé, dans sa Passion et sa résurrection, le Messie et le Seigneur annoncé par les prophètes.

Même à cette heure tardive, les disciples y mêlaient un peu de nationalisme juif. Ils lui demandèrent : « Seigneur, le temps est-il venu où vous rétablirez le royaume d'Israël ? » Il leur répondit : « Ce n'est pas à vous de connaître les temps ni les moments que le Père a fixés de sa propre autorité. Mais lorsque le Saint-Esprit descendra sur vous, vous serez revêtus de force et vous me rendrez témoignage à Jérusalem, dans toute la Judée, dans la Samarie et jusqu'aux extrémités de la terre » l

Luc, évangéliste et médecin, nous raconte dans les Actes des Apôtres comment les disciples se sont acquittés de cette mission.

Les instructions de Pierre, à partir même de la Pentecôte, caractérisent fort bien la méthode d'évangéîisation pratiquée à « Jérusalem, dans toute la Judée et dans la Samarie ».

A la solennité de la Pentecôte il s'adresse à la foule innombrable des Juifs, qui séjournaient à Jérusalem ou qui étaient accourus, pour la fête, de toutes les contrées du monde :

« Enfants d'Israël, écoutez ces paroles : Jésus

^ Le 24, 44-47. 2 Actes I, 6-8.

SEIZIEME CONFERENCE

de Nazareth, cet homme à qui Dieu a rendu témoignage pour vous par les prodiges, les miracles et les signes qu'il a opérés par lui au milieu de vous, comme vous le savez vous-mêmes ; cet homme, ayant été livré selon le dessein immuable et la prescience de Dieu, vous l'avez attaché à la croix et mis à mort par la main des impies. Dieu l'a ressuscité, en le délivrant des douleurs de la mort, parce qu'il n'était pas possible qu'il fût retenu par elle... C'est ce Jésus que Dieu a ressuscité ; nous en sommes tous les témoins. Et maintenant qu'il a été élevé au ciel par la droite de Dieu, et qu'il a reçu du Père la promesse du Saint-Esprit, il a répandu cet Esprit que vous voyez et entendez » \

Au portique de Salomon, Pierre corrobore ce témoignage : « Le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, le Dieu de vos pères a glorifié son serviteur Jésus, que vous avez livré et renié devant Pilate alors qu'il était d'avis qu'on le relâchât. Vous, vous avez renié le Saint et le Juste, et vous avez sollicité la grâce d'un meurtrier. Vous avez fait mourir l'Auteur de la vie, que Dieu a ressuscité des morts ; nous en sommes tous témoins » ^

Pierre doit comparaître devant les membres du sanhédrin pour avoir guéri le paralytique à la r>eIle-Porte du temple. Rempli du Saint-Esprit, il les harangue en ces termes :

« Chefs du peuple et Anciens d'Israël : si l'on nous interroge aujourd'hui sur un bienfait accordé à un infirme, pour savoir comment cet homme a été guéri, sachez-le bien, vous tous et tout le peuple d'Israël : C'est par le nom de Jé-

^ Actes 2, 22-24 ; 32 s. ^ Actes 3, 13-15.

MESSAGE DE L'EGLISE PRIMITIVE

sus-Christ de Nazareth, que vous avez crucifié et que Dieu a ressuscité des. morts, c'est par lui que cet homme se présente devant vous pleinement guéri.

« Ce Jésus est la pierre rejetée par vous de l'édifice, et qui est devenue la pierre angulaire. Et le salut n'est en aucun autre ; car il n'y a pas sous le ciel un autre nom qui ait été donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés » S

Jeté dans les fers et traduit de nouveau devant la Haute Cour, Pierre confirme son témoignage : « Le Dieu de nos pères a ressuscité Jésus, que vous avez fait mourir en le pendant au bois. Dieu l'a élevé par sa droite comme Prince et Sauveur, pour donner à Israël le repentir et le pardon des péchés. Et nous sommes les témoins de ces choses, avec le Saint-Esprit que Dieu donne à ceux qui lui sont dociles » ^

Ce qui fait l'objet principal de la prédication primitive sur Jésus, ce sont donc ses miracles, sa mort en croix et sa résurrection. Cependant l'argument de la résurrection prédomine, si bien que les apôtres se nomment expressément « les témoins de la résurrection ». Ils vont même jusqu'à déclarer qu'être apôtre, c'est être « messager de la résurrection » ^

Le peuple ne savait de Jésus que les miracles et la douloureuse Passion. Seuls les disciples virent le Ressuscité, furent témoins de ses apparitions. En plus, la Résurrection constituait avec

^ Actes 4, 8-T2.

2 Actes 5, 30-32.

^ A l'élection de l'apôtre Mathias, laquelle eut lieu entre l'Ascension et la Pentecôte, Pierre dit : « Il faut que parmi les hommes qui nous ont accompagnés tout le temps que le Seigneur Jésus a vécu avec nous... il y en ait un qui devienne avec nous messager (témoin) de sa résurrection. » Actes 1, 22.

SEIZIEME CONFERENCE

l'Ascension et la Pentecôte le signe le plus manifeste de la souveraineté et de la messianité de Jésus.

Non seulement les premiers prédicateurs attestent la réalité des miracles, de la Passion et de la résurrection de Jésus, mais ils démontrent encore que toutes ces choses avaient été prédites par les prophètes \ Ils y voient en effet l'accomplissement de la prédiction d'Isaïe sur le Serviteur de Dieu, qui souffre et meurt pour les péchés du monde, qui ressuscite, puis entre ainsi dans la gloire ^

Ils rappellent inlassablement aux Juifs que ce Serviteur de Dieu, qui souffre et répare et rentre dans la gloire, c'est Jésus lui-même ^ Et celui qui fut élevé au ciel, ajoutent-ils, c'est ce même Seigneur auquel, selon le psalmiste, Jaliweh dit : « Asseyez-vous à ma droite, jusqu'à ce que je fasse de vos ennemis l'escabeau de mes pieds »*.

D'où la conclusion de ces premières instructions : « Que toute la nation d'Israël sache donc avec certitude que Dieu a fait Seigneur et Christ ce Jésus que vous avez crucifié » ^

Cela ne veut point dire « que durant sa vie terrestre il n'ait été ni le Christ ni le Seigneur, mais simplement que Dieu l'a élevé maintenant à un rang, à une forme de vie transfigurée, d'où il peut se manifester à son Eglise, comme le Seigeur et le Christ qu'il était auparavant » ^

1 Actes 2, 16-21. 25-35 ; 3» 17-25 ; 7, 2-53.

2 Dixième conférence, p. 233 ss.

3 Actes 3, 13. 26 ; 4, 27. 30.

* Actes 2, 34 s. cfr. Ps. 109, i.

5 Actes 2, 36.

^ Th. Zahn, Skissen aus dem Lehen der alten Kirche, 3. édit. Leipzig 1908, 294 s.

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Ce n'est pas seulement la résurrection qui fonda la croyance en Jésus, Seigneur et Messie, mais la résurrection jointe à l'aveu formel de Jésus qu'il était vraiment le Seigneur et le Christ. La foi des disciples ne repose pas uniquement sur les faits merveilleux de Pâques, mais elle remonte audelà du Calvaire, jusqu'à la propre manifestation divine et messianique du Maître. En vertu de cette manifestation personnelle, la résurrection ainsi que l'ascension, son achèvement, sont devenues la preuve irréfutable, que Jésus est vraiment le Seigneur et le Christ.

La messianité et la souveraineté de Jésus étaient, dès le début, si profondément ancrées dans la doctrine catéchétique des disciples et dans la foi de l'Eglise, que ces deux attributs servaient de noms propres pour désigner Jésus. Comme on l'avait jusqu'ici tout naturellement appelé « Jésus », on le nomma désormais « Jésus Messie », c'est-à-dire, « Jésus-Christ » ^ ou bien « le Seigneur», «le Seigneur Jésus, notre Seigneur Jésus-Christ » ^

La période palestinienne de la prédication primitive touchait à sa fin lorsque Jésus enrôla Saul, pharisien de haute culture et persécuteur acharné de l'Eglise ^ Devenu Paul « il sentait redoubler son courage, et il confondait les Juifs de Damas,

^ Pour la première fois, Actes 2, 38, puis 3, 6-20 ; 4, 10 ; 5, 42 ; 8, 12-37, etc.

^ Pour la première fois à l'élection de l'apôtre Mathias : Actes I, 21 (« le Seigneur Jésus »), puis Actes 4, 33 ; 7, 60 ; ^. 16 ; 9, 17- 34. etc.

^ Actes 9, 1-19. Sa conversion eut lieu 3-5 années au plus tard après la mort du Sauveur, ou selon l'opinion de Harnack, (Geschichte der altchristlichen Literatur II, i, Leipzig 1897, 237) elle tombe en l'année 30, c'est-à-dire en l'an de la mort du Christ, ou l'année suivante.

SEIZIEME CONFERENCE

leur démontrant que Jésus est le Christ » *. Bientôt après « il allait et venait dans Jérusalem et parlait avec assurance au nom du Seigneur » \

Le ciel lui dévolut V évangélisation des Hellénistes juifs et païens dans le vaste empire romain. Le Seigneur lui-même lui rendit ce beau témoignage : « Cet homme est un instrument que j'ai choisi pour porter mon nom devant les nations, devant les rois et devant les enfants d'Israël ; et je lui montrerai tout ce qu'il doit souffrir pour mon nom » ^

Ce fut encore le Seigneur qui proposa d'évangéliser les païens, ce fut lui qui lança l'initiative. Dans une vision il convainquit Pierre que le royaume des cieux appartenait également aux non-Israélites, et les premiers qu'il incorpora à l'Eglise, ce furent le centurion Corneille et ses compagnons de Césarée \

Le fait parut inadmissible aux vieux disciples du judaïsme. Ils se querellèrent avec Pierre et lui dirent : « Tu es entré chez des incirconcis et tu as mangé avec eux ! » ^

Ils ne se calmèrent qu'après avoir appris l'intervention du Seigneur. Ils s'écrièrent alors : « Dieu a donc également accordé aux Gentils la pénitence, afin qu'ils aient la vie » ".

Tous les missionnaires demeurèrent cependant conscients qu'Israël restait le peuple élu, et les Gentils les enfants posthumes de Dieu.

Le Docteur des nations nous a laissé sur ce thème, dans son épître aux Romains, des développements saisissants. Paul écrit : « Je souhai-

^ Actes 9, 22. ■* Actes lO, 1-48.

~ Actes 9, 28. ^ Actes 11, 1-3.

^ Actes 9,15 s. ® Actes 11, 18.

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tarais d'être moi-même anathème, loin du Christ, pour mes frères, mes parents selon la chair. Ils sont Israélites, l'adoption leur appartient, et la gloire, et les alliances, et la Loi, et le culte et les promesses. Les patriarches leur appartiennent, et d'eux est issu le Christ selon la chair, lequel est au-dessus de toutes choses. Dieu, béni éternellement ! ^ »

Il accorde par ailleurs : « Si tu confesses de la bouche Jésus comme Seigneur, et si tu crois dans ton cœur que Dieu l'a ressuscité des morts, tu seras sauvé... Il n'y a pas de différence entre le Juif et le Gentil, parce que le même Christ est le Seigneur de tous, riche envers tous ceux qui l'invoquent » °.

C'est pourquoi les apôtres s'adressèrent d'abord aux « Juifs dispersés parmi les Gentils » ', en quelque endroit qu'ils les trouvassent. A Antioche, où « les disciples reçurent pour la première fois le nom de chrétiens » \ on commença par annoncer « la bonne nouvelle touchant le Seigneur Jésus » aux seuls Juifs d'abord, puis aux Gentils '.

A Ephèse, le Juif Apollos « se mit à parler avec assurance dans la synagogue » °.

De même en Achaïe : « il réfutait vigoureusement les Juifs en public, démontrant par les Ecritures que Jésus est le Christ » '.

Arrivés à Salamine, Paul et Barnabe « annoncèrent la parole de Dieu dans les synagogues des Juifs » '.

^ Rom. 9, 3-5. Actes II, 19 s.

* Rom. 10, 9. 12. « Actes 18, 26.

^ Actes 21, 21. 7 Actes 18, 28.

* Actes II, 26. 8 Actes 13, 5.

SEIZIEME CONFERENCE

A Iconium, « ils entrèrent pareillement dans la synagogue des Juifs et y parlèrent de telle sorte qu'une grande multitude de Juifs et de Grecs embrassèrent la foi » \

A Thessalonique, « Paul entra selon sa coutume dans la synagogue des Juifs, et pendant trois sabbats, il discuta avec eux. Partant des Ecritures, il expliquait et établissait c[ue le Messie avait dû souffrir et ressusciter des morts ; et « ce Messie, disait-il, c'est le Christ- Jésus que je vous annonce ». Quelques Juifs furent persuadés et ils se joignirent à Paul et à Silas, ainsi qu'une grande multitude de Gentils craignant Dieu et un assez grand nombre de femmes du premier rang » ^

A Corinthe, Paul « discourait dans la synagogue, chaque sabbat, mêlant à ses discours le nom de Jésus, et il persuadait des Juifs et des Grecs » ^

A Ephèse, « Paul entra dans la synagogue, et pendant trois mois, il y parla avec beaucoup d'assurance, discourant d'une manière persuasive sur les choses qui concernent le royaume de Dieu. Mais, comme quelques-uns restaient endurcis et incrédules, décriant devant le peuple la voie du Seigneur, il se sépara d'eux, prit à part les disciples et discourut chaque jour dans l'école d'un nommé Tyrannus. Ce qu'il fit durant deux ans, de sorte que tous ceux qui habitaient l'Asie, Juifs et Grecs, entendirent la parole du Seigneur » *.

Partout nous constatons le même procédé :

les catéchistes primitifs s'adressent aux Juifs

1 Actes 14, I. « Actes 18, 4.

* Actes 17, 1-4. * Actes 19, 8-10.

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en premier lieu ; ils s'efforcent en même temps de gagner à leur cause les Gentils qu'ils rencontrent dans les synagogues ; et lorsque les enfants d'Israël bravaient la foi, alors seulement ils recevaient le cinglant reproche : « C'est à vous les premiers que la parole de Dieu devait être annoncée ; mais puisque vous la repoussez, et que vous-même votis vous jugez indignes de la vie éternelle, voici que nous nous tournons vers les Gentils. Car le Seigneur nous l'a ainsi ordonné : Je t'ai établi pour être la lumière des nations, pour porter le salut jusqu'aux extrémités de la terre » \

Telle fut exactement la conduite de saint Paul à Corinthe : « Il attesta aux Juifs que Jésus était le Christ. Mais comme ceux-ci s'opposaient à sa prédication et l'injuriaient, Paul secoua ses vêtements et leur dit : «Que votre sang soit sur votre tête ! J'en suis pur ; dès ce moment j'irai chez les Gentils » ^.

En présence des Hellénistes juifs, le message christologique prend comme point de départ les prédictions messianiques de l'Ancien Testament et vise à démontrer que Jésus de Nazareth était le Messie attendu. L'allocution de Paul dans la synagogue d'Antioche est un modèle du genre.

Il développe que Jahweh a choisi parmi les nations le peuple d'Israël, auquel il a promis un Sauveur issu de la maison de David : ce Sauveur, il a paru dans la personne de Jésus ^ Puis il ajoute : « Mes frères, fils de la race d'Abraham, et vous qui craignez Dieu, c'est à vous que cette parole de salut a été envoyée. Car

^ Actes 13, 46 s. ^ Actes 13, 16-25.

- Actes 18, 5 s.

SEIZIEME CONFERENCE

les habitants de Jérusalem et leurs magistrats ayant méconnu Jésus et les oracles des prophètes qui se lisent chaque sabbat, les ont accomplis par leur jugement. Sans avoir rien trouvé en lui qui méritât la mort, ils ont demandé à Pilate de le faire mourir. Et quand ils eurent accompli tout ce qui est écrit de lui, ils le descendirent de la croix et le déposèrent dans un sépulcre.

« Mais Dieu l'a ressuscité des morts ; et pendant plusieurs jours de suite il s'est manifesté à ceux qui étaient montés avec lui de la Galilée à Jérusalem, et qui sont maintenant ses témoins auprès du peuple.

« Nous aussi, nous vous annonçons que la promesse faite à nos pères, Dieu l'a accomplie pour nous, leurs enfants, en ressuscitant Jésus. Car il est écrit dans le psaume deuxième : « Tu es mon Fils, je t'ai engendré aujourd'hui ». Que Dieu l'ait ressuscité des morts de telle sorte qu'il ne retournera pas à la corruption, c'est ce qu'il a déclaré en disant : « Je vous donnerai les faveurs divines promises à David, faveurs qui sont assurées » \ C'est pourquoi il dit encore ailleurs ' : « Tu ne permettras pas que ton Saint voie la corruption ».

« Or David, après avoir, pendant qu'il vivait, accompli les desseins de Dieu, s'est endormi. Il a été réuni à ses pères, et il a vu la corruption. Sachez-le donc, mes frères : C'est par lui que le pardon des péchés vous est annoncé... ^ »

Comme on le voit, ce discours ainsi que toutes les instructions faites en présence des Hellénis-

' Is. 55, 3.

^ Ps. 15, 10.

3 Actes 13, 26-38.

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tes juifs, tendent à prouver la messianité de Jésus.

Que Jésus le Messie était « Seigneur », sa résurrection l' attestait hautement. Pierre, du reste, avait à la Pentecôte émis déjà cette conclusion : « Que toute la maison d'Israël sache donc avec certitude que Dieu a fait Seigneur et Christ ce Jésus que vous avez crucifié » \

Les Hellénistes païens ne connaissaient ni les prophéties messianiques, ni le monothéisme de l'Ancien Testament. Aussi bien, quand Paul vint à Athènes « prêcher Jésus et la Résurrection » ^ il dut parler devant l'Aréopage du « Dieu inconnu » '. Il fallait d'abord établir le fondement de la croyance en Dieu, avant de pouvoir prêcher Jésus, avant de proclamer que les prophéties l'avaient annoncé.

Le discours du Prince des apôtres dans la maison du centurion Corneille nous offre, à cet égard, un exemple caractéristique : « Dieu a envoyé la parole aux enfants d'Israël, en annonçant la paix par Jésus-Christ : c'est lui qui est le Seigneur de tous. Vous savez ce qui s'est passé dans toute la Judée, en commençant par la Galilée, après le baptême que Jean a prêché : comment Dieu a oint de l'Esprit-Saint et de force Jésus de Nazareth, qui parcourait la région, faisant du bien et guérissant tous ceux qui étaient sous l'empire du diable. Car Dieu était avec lui.

« Pour nous, nous sommes témoins de tout ce qu'il a fait dans les campagnes de la Judée et à Jérusalem. Ensuite ils l'ont fait mourir, en le

^ Actes 2, 36.

^ Actes 17, 18.

' Actes 17, 22-31.

SEIZIEME CONFERENCE

pendant au bois. Mais Dieu Ta ressuscité le troisième jour, et lui a donné de se faire voir, non à tout le peuple, mais aux témoins choisis d'avance par Dieu, à nous qui avons mangé et bu avec lui, après sa résurrection d'entre les morts.

« Et il nous a commandé de prêcher au peuple et d'attester que c'est lui que Dieu a établi juge des vivants et des morts. Tous les prophètes rendent de lui ce témoignage, que tout homme qui croit en lui reçoit par son nom la rémission de ses péchés » \

L'annonce de Jésus, dans ce discours aux Gentils, est identique à celle que recevaient les Juifs ; à cette différence près, qu'on n'insiste plus sur sa messianité, mais uniquement sur le fait qu'il « est le Seigneur de tous ».

On n'avait pas cependant abandonné la confession messianique. Elle demeurait, au contraire, un dogme central du christianisme. La croyance en la messianité de Jésus se trouvait si profondément ancrée au cœur des fidèles, qu'on le nommait ^ même dans le parler grec, le Christ tout aussi bien que Jésus. Toutefois l'appellation de « Christ », comme le nom de « Jésus » désignaient, selon le sentiment de l'époque, plutôt la personne que la charge.

Par contre, quand VBglise primitive voulait mentionner Jésus-Christ, elle le nommait avec prédilection « Seigneur », « notre Seigneur y>, « notre Seigneur Jésus-Christ », Devenir chrétien, c'est croire simplement en « Jésus-Christ le Seigneur » ^, ou se convertir « au Seigneur » ^

^ Actes 10, 36-43. ' Actes 11, 17.

* Voir ci-dessus p. 393. * Actes 11, 21.

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Le message concernant Jésus, on l'appelle « la parole du Seigneur » ^ ou « la doctrine du Seigneur x> ^ Les catéchistes primitifs annoncent le « Seigneur Jésus » '. Ils sont précisément « ces hommes qui ont exposé leur vie pour le nom de notre Seigneur Jésus-Christ » *.

Le moindre doute sur le sens de cette adhésion au Seigneur Jésus-Christ est exclu d'ores et déjà. Nous savons que Jésus s'était révélé le Seigneur Dieu et que, dès le jour de la résurrection, les disciples l'adorèrent comme le Seigneur Dieu \ Si donc, à partir de la Pentecôte, ils commencent de diffuser par le monde le message du Seigneur Jésus, c'est qu'ils veulent manifestement l'annoncer comme Seigneur-Dieu.

Les Actes des Apôtres vont nous permettre, sous peu, de confirmer la justesse de notre assertion. Qu'il nous suffise, pour l'instant, de soutenir que la profession de foi en la divinité de Jésus d'une part, et l'emploi du mot « Seigneur » d'autre part, furent vraiment providentiels. Cette expression avait depuis longtemps, dans le langage religieux ° des Hellénistes païens et des Juifs de la Dispersion et de la Palestine, un sens sur lequel la foi chrétienne pouvait s'appuyer, mais dont elle pouvait aussi se distancer.

« On peut assurer qu'au temps des origines du christianisme, le terme « Seigneur » était un attri-

^ Actes 12, 24 ; 13, 48 ; 15, 36.

* Actes 13, 12 ; 28, 31.

' Actes II, 20.

* Actes 15, 26.

^ Cfr. Quinzième et seizième conférences.

® Sur l'usage profane du mot «seigneur» voir E, von Dobschûtz, Kùf/cos ^ Ifjaouz dans : Zeitschrift fur neutestamentl. Wissenschaft 30 (1931), 107-112.

SEIZIEME CONFERENCE

but divin connu de tout le continent oriental \ » L'usage de ce titre divin prit naissance très probablement en Syrie d'abord, de là se répandit en Egypte et fut adopté, sans autre, par les religions polythéistes de culture gréco-romaine.

Dans le monde païen il ne changea nulle part de signification. Le mot « Dieu » désignait l'Etre suprême pris en soi, le terme « Seigneur » le désignait dans ses rapports avec les adorateurs. Le Dieu protecteur était pour ses protégés ce qu'était le Seigneur pour ses serviteurs. Quand ceux-ci le priaient, ils étaient intimement convaincus de lui appartenir totalement, comme il leur appartenait pleinement. Ils lui étaient soumis comme des serfs et il leur devait, lui, la même sollicitude qu'un seigneur féodal à ses vassaux. Tl était proprement leur seigneur et ils étaient ses domestiques.

Il va sans dire que les « seigneurs » foisonnaient, tout comme les divinités. Chaque région, chaque ville, chaque personne avait son propre « seigneur », qui n'était point le seigneur des autres ^

^ Adolphe Deissmann, Licht vont Osten, Tubingue 1909, 263.

2 Cfr. Lagrange, Etudes sur les religions sémitiques, 2. édit. Paris 1905, 83-109 ; Werner Fôrster, Herr ist Jésus, Herkunft und Bedeutung des urchristlichen Kyrios-Bekenntnisses, Gûtersloh 1924, 69-98 ; Wolf Wilhelm Graf Baudissin, Kyrios aïs Gottesname im Judentum und seine Stellting in der Religionsgeschichte, édit. par Otto Eissfeldt, Giessen 1929, 264-286. Les recherches de Baudissin confirment l'opinion de W. Bousset {Kyrios Christos, Gôttingen 1913, 112-118) selon laquelle le nom de Seigneur fut donné aux dieux d'abord par les religions syrophéniciennes, puis par celles de l'Asie Mineure, enfin par les gréco-romaines. Par contre, la thèse principale de Bousset est manifestement fausse, qui prétend que le christianisme aurait simplement appliqué à Jésus-Christ le nom des dieux et la foi syro-phéniciennes. Voir là-dessus Foerster op, cit. 12 ss. ; E. v. Dobschûtz, Kùpcos ^ Irjaobs loc. cit. 105 ss. ; Charles Prûmm S. J., Der christliche Glaube und die altheidnische Welt I, Leipzig 1935, 176-227.

MESSAGE DE L'EGLISE PRIMITIVE

Cet emploi polythéistique de l'épithète divine « seigneur » fut une regrettable erreur, mais, d'une certaine manière, elle prépara l'hellénisme païen au message du Seigneur Jésus.

La commune appellation de « seigneur » qu'on donnait aux dieux, facilitait aux païens Tintelligence de la prédication chrétienne, à savoir : que Jésus n'était point l'un de ces nombreux « seigneurs », mais le « Seigneur de tous » \ « le même Christ, le Seigneur de tous, riche envers tous ceux qui l'invoquent^ ».

Les Hellénistes juifs étaient à coup srir mieux disposés encore à recevoir la doctrine concernant le Seigneur Jésus-Christ. S 'appuyant sur le titre grec de Kyrios, tout en s'opposant nettement à l'usage qu'en faisaient les païens, les Hellénistes juifs désignèrent du nom de « Seigneur » Tunique et véritable Dieu. La traduction des Septante en fournit la preuve spéciale, — cette traduction grecque de l'Ancien Testament, commencée au troisième siècle et qui remplaça chez les Israélites de la Dispersion le texte hébreu de la Bible. Les Septante traduisent le tétragramme « IHWH - Jahweh » constamment par « Kyrios = le Seigneur » ; ainsi rendent-ils l'expression « Elohim » par « Theos = Dieu ».

L'appellation divine « Kyrios » se retrouve plus de 8000 fois dans l'édition grecque de l'Ancien Testament, la formule « Theos » environ 4200 fois. En 995 cas les deux dénominations sont réunies en une formule précise « Kyrios ho Theos = le Seigneur Dieu », qui traduit l'hé-

* Actes 10, 36.

^ Rom. 10. 12.

SEIZIEME CONFERENCE

breu « Jahweh Elohim » \ Mais on ne trouve que chez les Septante le terme Kyrios au lieu de Jahweh. On le rencontre également, au P' siècle avant le Christ, dans les Psaumes de Salomon et dans !'« Assomption de Moïse ».

Philon identifie pareillement Kyrios avec Jahweh. Il est d'avis que Dieu lui-même aurait donné le mot Kyrios aux hommes, afin qu'ils puissent prononcer dûment « son Nom ineffable » ^ Partout, d'ailleurs, où, dans le langage sacré du judaïsme hellénique, se présente le mot Kyrios, « on n'en use que pour l'unique et véritable Dieu » ^

Puis donc que les messagers primitifs annonçaient Jésus comme « le Seigneur », chaque Israélite de la Dispersion possédait la conviction qu'ils le regardaient comme l'unique et véritable Dieu.

Pour les Juifs de la Palestine les choses n'étaient pas moins évidentes. Dans la dernière conférence nous avons longuement exposé que, pour la lecture et la prière, le mot hébreu « Adonaï » ou plutôt le mot araméen « Mari » = «Mon Seigneur » remplaçait le nom propre de « Jahweh ». Adonaï-Mari équivalait à Kyrios, et ce fut la raison pour laquelle les Septante adoptèrent simplement ce nom grec *.

* Baudissin fournit dans son ouvrage monumental en 4 volumes, « Kyrios als Gottesname im Judentum » toutes les preuves et les explications à l'appui. Cfr. E. v. Dobschûtz op. cit. 98.

* Voir Foerster, loc, cit. 1181-20 ; Baudissin 11, 12, 15 ; 179-181. ^ Baudissin III, 698.

* On croyait jadis d'une manière générale qu'Adonaï, prononcé à la place de Jahweh, était antérieur à Kyrios, employé pour Jahweh. Baudissin s'est efforcé, récemment, en de patientes recherches, de prouver « que l'usage d'Adonaï comme nom propre

MESSAGE DE L'EGLISE PRIMITIVE

Le simple emploi de la locution sacrée Adonaï-Mari pour désigner Jésus constituait une affirmation nette et claire de sa divinité \ C'était, pour ainsi parler, le prolongement formel de la confession de Thomas : « Mon Seigneur et mon Dieu ».

Donc les premiers messagers de la foi, ainsi que toute l'Eglise primitive, reconnaissaient Jésus pour « le Seigneur ». Les Actes des Apôtres ne laissent subsister aucun doute à cet égard. L'appellation « Seigneur », dans les Actes des Apôtres, sert surtout à désigner Jésus (84 fois), parfois aussi Dieu (15 fois). Il n'est pas toujours aisé de discerner si le mot « Seigneur » se rapporte à Dieu ou à Jésus ou à tous les deux. Le discours passe insensiblement de l'un à l'autre*. Cela prouve justement que le Seigneur Jésus et le Seigneur Dieu sont inséparables.

D'autres passages insinuent expressément, à l'aide d'adjonctions, que le titre de « Seigneur » a pour Jésus la valeur d'un nom propre, en un sens tout à fait divin.

Le Seigneur Jésus frappe et convertit Saul '.

était d'origine ultérieure, que les traducteurs grecs... ne l'avaient point trouvé dans leurs textes (hébreux) et qu'ils ne connaissaient vraisemblablement point la prononciation d'Adonaï pour Jahweh, finalement, que le terme ÏCyrios des LXX n'est nullement la traduction d'Adonaï » (loc. cit. Il, 2,^6). Toute.ois, les arguments invoqués par Baudissin ne paraissent pas convaincants et ils ont été, de fait, réfutés par la solide enquête de E. V, Dohschûtz, Kùpcos'IiçffOÙs (loc. cit. 102 ss.) et particulièrement par Lucien Cerfaux : « Le nom divin Kyrios dans la Bible grecque » et « Adonaï et Kyrios » dans : Revue des sciences philosophiques et ihéologîques XXe année, Paris 1931, 27 si. 417- 452. — Par conséquent, il faut en revenir à la tradition : le Kyrios des LXX remplace tout simplement la lecture d'Adonaï pour Jahweh, en usage chez les rabbins hébraïstes.

^ Cfr. Quinzième conférence, p. 369 ss.

^ Cfr. Actes 2, 47 ; 8, 22 ; 9, 28. 31.

" Actes 9, 5-27.

SEIZIEME CONFERENCE

Les disciples opèrent tous leurs miracles au nom et en vertu du Seigneur Jésus \ Au nom du Seigneur Jésus ils confèrent le baptême pour la rémission des péchés ^ C'est la foi dans le Seigneur Jésus et la grâce du Seigneur Jésus qui assurent la félicité ^ Pour le nom du Seigneur Jésus les disciples immolent leur vie ^ Le Seigneur Jésus est r« Auteur de la vie » ^ « le juge des vivants et des morts » °.

Avons-nous dans ces déclarations autre chose que des attributs divins ? Ils redisent exactement ce que l'Ancienne et la Nouvelle Alliance considéraient comme une marque distinctive de la véritable divinité : la souveraineté illimitée sur le ciel et la terre. Ils prouvent irréfutablement que Jésus-Christ fut mis, dès la première heure, sur le même plan que Dieu. Il n'existe point d'Evangile du Christ, qui ne l'eût annoncé comme Seigneur et Roi céleste. Ces mêmes hommes c[ui traversèrent avec Jésus le lac de la Galilée, qui mangèrent et burent avec lui, annoncèrent, au mépris de la mort, avec une joie imperturbable, que ce même Jésus était le Seigneur élevé à la droite du Père, le Seigneur qui infusait aux siens la force et la vie divines, et leur assurait la plénitude des dons célestes.

Les discours de Pierre, consignés dans la première partie des Actes des Apôtres, attestent d'une manière éloquente que le portrait du Christ

1 Actes 3, 6. 12 ss. ; 4, 7-12 ; g, 34 ; 12, 6. 16 ; 16, 18 ; 19, II-I5-

2 Actes 2, 38 ; 8, 12 ; 10, 48 ; 19, 5.

3 Actes II, 17 ; 15, 11 ; 16, 31 ; 20, 20s. ; 28, 28. * Actes 15, 26 ; 21, 13.

s Actes, 3, 14.

^ Actes 10, 42.

MESSAGE DE L'EGLISE PRIMITIVE

de l'âge apostolique rayonnait de divine clarté Les détails du portrait divin de Jésus pouvaient bien encore être mêlés d'ombres et manquer de précision ; on pouvait ne pas en pénétrer assez le côté théologique et spéculatif ; il n'en demeure pas moins établi que la foi des premiers disciples en la divinité du « Seigneur » était chose acquise à la Pentecôte déjà, et que ce même jour elle entreprit sa marche conquérante à travers le monde.

Une autre considération d'égale importance confirme cette thèse : la place qu'occupe le « Seigneur » dans la vie religieuse et le culte des premiers chrétiens.

Sans porter préjudice à l'adoration du Père, — qui, du reste, s'accordait pleinement avec l'adoration du Fils - — les premiers chrétiens passèrent du culte de Jahweh de l'Ancien Testament au culte du « Seigneur » Jésus. Les Apôtres domiciliés à Jérusalem fréquentaient, il est vrai, le culte israélite et montaient au temple aux heures de la prière, afin d'y invoquer, avec le peuple et pour le peuple, le Dieu de leurs pères ^ Mais à côté de ce point de jonction qui unissait encore les chrétiens aux Juifs, ceux-là manifestèrent nettement dans leurs rites religieux la connaissance spéciale qu'ils avaient de Dieu : ils adorèrent et invoquèrent le Seigneur Jésus. Ce double acte fut de tout temps l'âme de la religion et de la piété spécifiquement chrétiennes.

Saul, lors de sa conversion, reçoit du disciple Ananias l'ordre d'invoquer d'abord le nom du Seigneur Jésus. C'était la condition essentielle requise pour le baptême et la rémission des

^ Paul Feine, Paulus als Theologe, Gr. Lichterfelde-Berlin 1906, 44.

^ Actes 3, I ; 22, 17.

SEIZIEME CONFERENCE

péchés ^. Avant même la conversion de Saul, les chrétiens de Damas et de Jérusalem invoquaient le nom du Seigneur Jésus et l'on appelait l'ensemble des fidèles tout simplement « ceux qui invoquent le nom du Seigneur » ^

Auparavant déjà le diacre Etienne invoque, en expirant, le Seigneur Jésus ; il l'invoque pour lui-même et pour ses meurtriers, tout comme avait prié Jésus, agonisant sur la croix ^ : « Seigneur Jésus, recevez mon esprit !... Seigneur, ne leur imputez pas ce péché !... S>

A la Pentecôte, enfin, Pierre applique à Jésus la parole du prophète Joël : « Quiconque invoque le nom du Seigneur, sera sauvé ». De fait, le discours que Pierre développe sur ce texte prophétique, s'achève en affirmant que Jésus-Christ est le Seigneur, au nom duquel les hommes obtiennent le pardon des péchés ainsi que le salut ^.

Les premiers chrétiens donc ne s'en tinrent pas à un culte enthousiaste de leur Maître. Ils adressent à Jésus Vinvocation proprement dite, réservée à Dieu scid. Ils prient le Seigneur Jésus, et attendent de lui l'exaucement, la grâce, le pardon, la félicité.

Des critiques libéraux même sont pleinement convaincus de la place centrale et toute divine qu'occupe le Seigneur Jésus dans la prière et la vie religieuse des chrétiens primitifs. Johannes Weiss, pour ne citer que lui, écrit à ce sujet : « La formule « Notre-Seigneur Jésus-Christ » contient

^ Actes 22, i6.

* Actes 9, 14. 21.

* « Père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font »• — «Père, je remets mon esprit entre vos mains ». Le 23, 34. 46.

* Actes 7, 59 s.

^ Actes 2, 21-38.

MESSAGE DE L'EGLISE PRIMITIVE

en germe toute la religion chrétienne primitive. Soumission docile, crainte respectueuse de l'offenser, sentiment d'une complète dépendance en toutes choses... amour, gratitude et confiance, en un mot, tout ce que l'homme peut ressentir en face de Dieu : voilà ce qu'exprime ce nom... Il est très caractéristique pour la piété des premiers fidèles qu'ils aient vénéré tout ensemble Dieu le Père et le Christ, vu qu'ils siègent l'un à côté de l'autre.

« De même que les chrétiens invoquaient le Père et lui disaient « Abba », il ne subsiste aucun doute qu'ils n'aient invoqué pareillement le Christ, non seulement pour lui rendre des hommages d'adoration, mais encore pour l'implorer... Les chrétiens observent à l'égard du Christ la même attitude qu'envers Dieu... L'histoire doit convenir que le christianisme, dès le début, a pratiqué simultanément la foi en Dieu le Père et le culte du Christ, comme une forme de religion essentiellement propre à sa nature ^ ».

Toutefois il avait coutume d'exprimer diversement la foi en Dieu le Père et le culte du Christ. Si nous examinons à cet égard les Actes des Apôtres, nous constaterons que Jésus n'y est jamais appelé Dieu, mais toujours le Seigneur, que le Pcrc, par contre, est nommé quelquefois le Seigneur et presque toujours Dieu.

Durant l'espace de temps qu'embrassent les Actes des Apôtres, cette terminologie s'était à tel

^ Johannes Weiss, Christus, Tubingue 1909, 24 s. De même G. Dalman (Die Worte lesu, 271 s.) ; G. B, Stevens (The Theology of the N. Test.. London 1901, 266 s.) ; B. Weiss, Lehrbuch der bihlischen Théologie des N. Test., Berlin 1903. 133) ; Ed. V. Hartmann {Das Christentum des N. Test., Sachsa i- Harz 1905» 17a). Voir encore la dissertation de Th. Zahn, Skizzen aus dem Leben der alten Kirche, 3. édit. Leipzig 1908, 271-308.

SEIZIEME CONFERENCE

point développée, que saint Paul pouvait écrire : « Pour nous, il n'y a qu'un seul Dieu, le Père, de qui viennent toutes choses et pour qui nous sommes, et un seul Seigneur, Jésus-Christ, par qui sont toutes choses et par qui nous sommes S »

Le langage chrétien s'appuyait sur le nom double en usage dans l'Ancien Testament, pour désigner l'Etre suprême : « Jahweh (= Adonaï) Elohim, Kyrios ho Theos, Seigneur Dieu ». Les deux expressions signifiaient la même chose sous divers points de vue. « Dieu », sans autre complément, désignait — nous l'avons vu — l'Etre divin, pris en soi, tandis que le mot « Seigneur » exprimait plutôt l'Etre divin dans ses rapports avec le monde créé ^

Du fait que de ce double nom « Seigneur Dieu », on réservait le premier à Jésus, et le second au Père, on énonçait, à n'en pas douter, la vraie divinité et l'imité substantielle des deux, aussi bien que leur diversité de personnes. Et en insérant le « Saint-Esprit » dans ce témoignage, on faisait justice à la fois au monothéisme Israélite et au dogme chrétien de la Trinité ^ Jamais cette juxtaposition ne suscita l'idée de trois dieux, mais uniquement celle de trois personnes, conformément au symbole du baptême légué par Jésus et reçu dans l'Eglise : « Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. »

Bien que le nom du Seigneur convînt parfaitement à Jésus, il nécessita cependant un complément, dès qu'on cessa de parler du « Seigneur et

^ I Cor. 8, 6.

2 Voir Baudissin, Kjrrios I, i8. 27 s. 50 ; II, 273. 277.

3 Actes 1, 16 ; 2, 4 ; 8, 18 ; 10, 44 ; 13, 2 ; 19, 2. 6 ; 20, 23. 28. Il est nommé une fois « l'Esprit du Seigneur » (Actes 8, 39), une autre fois « l'Esprit de Jésus » (Actes 16, 7).

MESSAGE DE L'EGLISE PRIMITIVE

Messie ». En un sens, il est vrai, lé messianisme lui-même trouva dans le nom de « Seigneur » une expression adéquate.

Selon nos développements précédents, tous les indices de l'attente messianique de l'Ancien Testament convergeaient vers une seule idée : le Messie impatiemment attendu régnerait sur l'humanité comme fondateur et comme chef suprême du royaume de Dieu, et, par lui, les hommes deviendraient membres et cohéritiers de ce royaume. Le nom de « Seigneur :» était dès lors un terme fort heureux pour désigner le Messie-Roi, à la tête du royaume de Dieu.

Toutefois le titre de Seigneur mettait particulièrement en relief la rayonnante splendeur, la gloire béatifiante de Jésus-Christ, au lieu que le nom de Messie-Roi rappelait qu'il avait souffert pour les péchés du monde, qu'il les avait réparés et qu'il avait acquis de la sorte la domination et la gloire messianiques.

L'œuvre rédemptrice de Jésus, le cœur de sa messianité, n'était pas suffisamment marquée dans le mot et la notion de « Seigneur ». C'est pourquoi le témoignage de « Kyrios = Seigneur » fut complété par celui de « Soter = Sauveur » et Rédempteur.

L'ange avait interprété déjà le nom de « Jésus », lorsqu'il dit à Joseph : « Tu lui donneras le nom de Jésus, car il sauvera son peuple de ses péchés » \ Mais « Jésus » ne fut dès le commencement qu'un simple nom de personne. Et de plus, en terre grecque, on n'aurait guère compris ce vocable hébreu, non plus d'ailleurs que celui de « Messie ». Il fallait donc caractériser autrement l'activité rédemptrice du « Seigneur ».

^ Mat I, 21.

SEIZIEME CONFERENCE

De fait, Pierre constate dans son discours de la Pentecôte, que la prophétie de Joël avait été réalisée en la personne de Jésus : « Alors quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé » \

Peu de temps après il déclare plus explicitement encore : « Le salut n'est en aucun autre (sauf dans le nom de Jésus-Christ de Nazareth) ; car il n'y a pas sous le ciel un autre nom qui ait été donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés » *.

Au Concile des Apôtres on proclame le dogme que « c'est par la grâce du Seigneur Jésus-Christ que Juifs et païens seront sauvés » ^.

Saint Paul nomme le message de Jésus simplement « message de salut » et Jésus, il l'appelle « Sauveur » *.

Le Prince des apôtres prononce devant le sanhédrin les mots de « Seigneur et Sauveur », comme il avait prononcé ceux de « Seigneur et Messie » dans son discours de la Pentecôte : « Dieu l'a élevé (Jésus) par sa droite comme Prince et Sauveur, pour donner à Israël le repentir et le pardon des péchés » ^.

Au tenips de la seconde épître de saint Pierre, l'expression « notre Seigneur et Sauveur Jésus- Christ » était devenue déjà une formule de profession. On parle couramment « du royaume éternel de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ » ',

^ Actes 2, 21.

* Actes 4, 12.

' Actes 15, II.

^ Actes 13, 23. 26. Le nom de Sauveur que porte Jésus n'a rien à voir avec le titre de sauveur accordé aux rois helléniques, ainsi que K. Prûmm le démontre irréfutablement. Op. cit. 195-201.

5 Actes 5, 31.

8 II Petr. I, II.

MESSAGE DE L'EGLISE PRIMITIVE

(les « commandements du Seigneur et Sauveur » \ de « la grâce et de la connaissance de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ » *, de « la justice de notre Dieu et Sauveur Jésus- Christ y> ^

Ces textes du Nouveau Testament — et nous en passons * — prouvent abondamment que le message christologique de l'Eglise primitive est identique, par la forme et par le fond, au témoignage christologique de l'Eglise actuelle : Jésus- Christ est notre Seigneur et Sauveur, Seigneur Dieu et Dieu Sauveur.

» II Petr. 3, 2.

« II Tetr. 3, i8.

3 II Petr. I, I,

^ Joa. 4, 42 ; II Tim. i, lO ; Tit. i, 4; 2, 13 ; 3, s ; I Joa. 4, 14.

DIX-SEPTIEME CONFERENCE

La Christologie de Saint Paul

Dans notre enquête sur le message christologique de l'Eglise primitive que contiennent les Actes des Apôtres, nous avons découvert déjà un abrégé de la prédication de saint Paul sur le Christ.

Seules les Epîtres du Docteur des nations sont à même de nous livrer toute son âme, et de faire pleine lumière sur sa connaissance de Jésus.

Il s'agissait là de préparer hâtivement Juifs et païens à recevoir la foi ; il s'agit ici de perfectionner la formation pratique et théorique des chrétiens, après leur admission dans l'Eglise.

L'évolution de la christologie marche de front avec elle. Ce que Jésus avait révélé et légué à ses disciples, le Docteur des nations le transmet, l'approfondit et l'explique en ses incomparables Epîtres.

C'est cette christologie de saint Paul qui va nous occuper dans la présente conférence. On peut la définir en quatre mots : selon qu'elle embrasse la doctrine sur Jésus-Christ le Sauveur, le Seigneur, Dieu et Fils de Dieu.

Jésus-Christ, le Sauveur. La doctrine de la Rédemption mérite qu'on la traite en premier lieu,

LA CHRISTOLOGIE DE SAINT PAUL

VU qu'elle occupe dans les épîtres de saint Paul une place prépondérante.

Saint Paul se plaît à énoncer la thèse fondamentale, que Jésus-Christ délivra le genre humain du péché et lui assura tous les bienfaits de la Rédemption.

« C'est une parole digne de foi et qui mérite toute créance, que le Christ- Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs... » \ « Lorsqu'est venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils, formé d'une femme, né sous la Loi, pour affranchir ceux qui sont sous la Loi, afin de nous conférer l'adoption... » ^ « En lui, nous avons la rédemption, la rémission des péchés » ^. « Il m'a affranchi de la loi du péché et de la mort. Car, ce qui était impossible à la Loi parce qu'elle était sans force à cause de la chair, Dieu l'a fait : il a envoyé son propre Fils dans une chair semblable à celle du péché et il a condamné le péché dans la chair... Mais si le Christ est en vous, le corps, il est vrai, est mort à cause du péché, mais l'esprit est vie à cause de la justice... * » « Nous aussi, nous étions par nature enfants de colère, comme les autres. Mais Dieu qui est riche en miséricorde, à cause du grand amour dont il nous a aimés, et alors que nous étions morts par nos offenses, nous a rendus vivants avec le Christ (c'est par grâce que vous êtes sauvés) ; il nous a ressuscites ensemble et nous a fait asseoir ensemble dans les cieux en Jésus-Christ, afin de montrer dans les siècles à venir, l'infinie richesse de sa grâce, par sa bonté à notre égard en Jésus-Christ » ^

^ I Tim. I, 15. * Rom. 8, 2 s. 10.

* Gai. 4, 4 s. 5 Eph. 2, 3-7.

' Col. I, 14.

DIX-SEPTIEME CONFERENCE

Jésus-Christ est source de grâce et de salut*, source de vie surnaturelle et de gloire éternelle ^ ; il est, en un mot, r« Auteur de notre salut » '.

Toute la vie de Jésus ici-bas était vouée à notre salut ; mais le fait proprement dit de la Rédemption, Jésus l'accomplit par sa mort sanglante sur la croix. « C'est en lui que nous avons la rédemption acquise par son sang, la rémission des péchés » *. « Vous qui étiez jadis éloignés, vous êtes rapprochés par le sang du Christ » ; il a voulu vous « réconcilier avec Dieu par la croix, en détruisant en sa personne l'inimitié » *. « Il a voulu réconcilier par lui toutes choses avec luimême, celles qui sont sur la terre et celles qui sont dans les cieux, en faisant la paix par le sang de sa croix... » °. « Dieu ne nous a pas destinés à la colère, mais à l'acquisition du salut par notre Seigneur Jésus-Christ, qui est mort pour nous, afin que, soit que nous veillions, soit que nous dormions, nous vivions avec lui... » '.

Jésus a souffert, afin de sanctifier le peuple par son propre sang... ^ Il nous a pardonné toutes nos offenses. Il a détruit l'acte qui était écrit contre nous et nous était contraire avec ses ordonnances, et il l'a fait disparaître en le clouant à la croix... ^.

1 II Thess. 2, 13.

* Col. I, 27 ; II Tim. 2, 10 ; 4, 18 ; Hebr. 2, 10 sa. ; 4, 14 ; S, 1-7 ; 7, 24 ; 9, 7. 15. 24 ; 10, 12 ; 12, 2. 24 ; 13, 15.

3 Hebr. 2, 11.

4 Eph. I, 7.

^ Eph. 2, 13. 16.

8 Col. I, 19 s.

^ I Thess. s, 9 s.

8 Hebr. 13, 12.

» Col. 2, 14.

LA CHRISTOLOGIE DE SAINT PAUL

« Lorsque nous étions encore impuissants, le Christ, au temps marqué, est mort pour des impies... Dieu montre son amour envers nous en ce que Jésus-Christ est mort pour nous, lorsque nous étions encore des pécheurs. A plus forte raison donc, maintenant que nous sommes justifiés dans son sang, serons-nous sauvés par lui de la colère. Car si, lorsque nous étions ennemis, nous avons été réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils, à plus forte raison, étant réconciliés, serons-nous sauvés par sa vie » \

Saint Paul attend donc le salut par le sang et la mort du Crucifié. Et il le prêche avec tant de conviction, de chaleur, de pénétration, qu'on en demeure profondément saisi.

« Le sacrifice de la Croix était pour tous les chrétiens d'une souveraine importance, mais aux yeux de Paul, c'était le fait, l'œuvre du Christ par excellence... La Rédemption par la Croix et la Résurrection : voilà le thème invariable de sa prédication. Il y trouvait une source inépuisable de consolation et de réconfort, qui primait tout le reste » ^

L'importance extrême de l'immolation du Calvaire réside, pour saint Paul, dans le fait qu'elle constitue le sacrifice expiatoire de notre Rédemption, sacrifice d'un prix infini.

Jésus-Christ lui-même fut en croix l'hostie vivante qui détruisit nos crimes et opéra notre justification : « Livré pour nos offenses et ressuscité pour notre justification » ^ Il est le véritable agneau pascal, la victime de la Nouvelle AUian-

^ Rom. s, 6-10.

^ Harnack, Ueber die Glaubwurdigkeit der evangelischen Geschichte, Christl. Welt, Marburg 1905, 319. ^ Rom. 4, 25.

DIX-SEPTIEME CONFERENCE

ce, l'offrande éternelle de la réconciliation : « I^e Christ, notre agneau pascal, fut immolé... ^. Ce calice est la nouvelle Alliance en mon sang... ^ Tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu. Mais ils sont justifiés gratuitement par sa grâce, par le moyen de la rédemption qui est en Jésus-Christ. C'est lui que Dieu a donné comme victime propitiatoire par son sang » '. Comme il était sur la croix la victime, il fut aussi le prêtre-sacrificateur, qui se livra librement pour notre salut : « Jésus-Christ s'est donné lui-même pour nos péchés afin de nous arracher à la corruption du siècle présent, selon la volonté de Dieu, notre Père... \ Il s'est livré lui-même pour nous, afin de nous racheter de toute iniquité et de se faire, en nous purifiant, un peuple qui lui appartienne, et qui soit zélé pour les bonnes œuvres... ^. Le sang du Christ, qui, par l'Esprit éternel, s'est offert lui-même sans tache à Dieu, purifiera notre conscience des œuvres mortes, pour servir le Dieu vivant.

Et c'est pour cela qu'il est médiateur d'une nouvelle alliance, afin que ceux qui ont été appelés reçoivent l'héritage éternel qui leur a été promis... Il s'est montré pour abolir le péché par son sacrifice... °. Il n'y a qu'un seul Dieu et qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ- Jésus fait homme, qui s'est donné lui-même en rançon pour tous » \

L'incomparable merveille, pourtant, c'est que Jésus-Christ se soit immolé sur la croix par

1 I Cor. 5, 7. 5 Tit. 2, 14.

2 I Cor. II, 25. ^ Hebr. 9, 14 s. 26.

' Rom. 3, 23-25. "^ I Tim. 2, 5 s.

* Gai. I, 4.

LA CHRISTOLOGIE DE SAINT PAUL

amour pour nous : « Jésus-Christ qui nous a aimés s'est livré lui-même à Dieu pour nous comme une oblation et un sacrifice d'agréable odeur \ Le Christ aima l'Eglise et s'est livré lui-même pour elle, afin de la sanctifier... ^. Ce que je vis maintenant dans la chair, je le vis dans la foi au Fils de Dieu qui m'a aimé et s'est livré lui-même pour moi » ^.

Ce sont là les grandes idées de la prédication paulinienne concernant Jésus. Elles réapparaissent si fréquemment et si nettement dans les écrits de l'Apôtre, qu'elles ne souffrent aucune controverse.

Par contre, les critiques eschatologiques s'empressent de faire de saint Paul l'inventeur de cette doctrine sur la mort propitiatoire et rédemptrice de Jésus. C'est à ses écrits, à son influence extraordinaire, prétendent-ils, qu'on doit attribuer l'adhésion précoce de l'Eglise primitive au dogme sotériologique ; car, avant saint Paul, on n'en parlait point.

Or, il est avéré que saint Paul ne propose nullement la doctrine de la mort rédemptrice de Jésus comme sa propre théorie, en quête d'approbation auprès de l'Eglise apostolique. Il suppose au contraire que ces enseignements sont connus déjà de toutes les Eglises auxquelles il s'adresse, et qu'ils forment l'essence du message apostolique : « Je vous ai enseigné avant tout, comme je l'ai appris moi-même, que le Christ est mort pour nos péchés, conformément aux Ecritures » \

Ce point central de l'évangile paulinien remonte donc au delà de saint Paul. Il faut convenir, il

^ Eph. 5, 2. 3 Gai. 2, 20.

* Eph. 5, 25. " I Cor. 15, 3.

DIX-SEPTIEME CONFERENCE

est vrai, que Paul propose cette doctrine sotériologique en une admirable synthèse ; mais le dogme de la Rédemption était solidement enraciné dans la Tradition des premiers apôtres.

Un simple regard sur les écrits non-pauliniens du Nouveau Testament le confirme : « Le sang de Jésus-Christ, Fils de Dieu, nous purifie de tout péché » \ « Vous savez que vous avez été affranchis de la vaine manière de vivre que vous teniez de vos pères, non par des choses périssables, de l'argent ou de l'or, mais par un sang précieux, celui de l'agneau sans tache et sans défaut, le sang du Christ » ^

Ainsi témoignent les épitres des anciens disciples. Et ce que les Actes des Apôtres nous ont révélé sur le message primitif concernant Jésus impose les mêmes conclusions : il n'y a de salut, de rédemption, de rémission des péchés que dans le Christ seul.

Harnack lui-même en convient : « Il n'y a de salut en nul autre, nul autre nom n'a été donné aux hommes, en lequel nous devions être sauvés, si ce n'est le nom de Jésus-Christ — telle est bien la profession de foi de l'Eglise chrétienne. Avec cette profession, elle a fait ses débuts, pour cette profession, des martyrs ont versé leur sang, et c'est en elle, toujours, qu'elle puise aujourd'hui sa vigueur, ainsi qu'elle le faisait il y a dix-huit cents ans.

« Elle rattache à cette personne la substance de la religion, la vie en Dieu, le pardon des péchés, le réconfort dans la souffrance

^ I Joa. I, 7.

2 I Petr. I, 18 s.

' Das Christentum und die Geschichte, 5. édit. Leipzig 1904, 3-

LA CHRISTOLOGIE DE SAINT PAUL

Il accorde ailleurs : « Personne n'a jamais révoqué en doute que les deux faits (la mort et la résurrection pour nos péchés) n'aient été pour la communauté primitive des faits essentiels ; Strauss ne l'a pas non plus contesté, et le grand critique Ferdinand Christian Baur a reconnu que la chrétienté primitive a été édifiée sur cette base \ » La chrétienté n'a jamais connu d'autre Evangile.

Il y a plus encore. Les chrétiens des premiers jours avaient reçu de Jésus-Christ lui-même le message de la Rédemption ^ Les écrits synoptiques le recueillirent, pour ainsi parler, sur ses lèvres ^.

Saint Paul le fait remonter, par voie immédiate, à Jésus : « Car, pour moi, j'ai reçu du Seigneur ce que je vous ai transmis, savoir, que le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré, prit du pain et après avoir rendu grâces, le rompit et dit : « Prenez et mangez ; ceci est mon corps, qui sera livré pour vous ; faites ceci en mémoire de moi ». De même, après avoir soupe, il prit le calice et dit : « Ce calice est la Nouvelle Alliance en mon sang ; faites ceci, toutes les fois que vous en boirez, en mémoire de moi ! Car toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez ce calice, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne » *.

Il est vrai que l'Apôtre, parlant de la sainte Cène, songe d'abord au sacrifice de l'autel, puis indirectement, au sacrifice de la croix. Cependant, celui-là n'est offert que pour rappeler

^ Wesen des Christentums 98.

* Voir ci-dessus la douzième conférence.

^ Loc. cit. p. 293 ss.

* I Cor. II, 23-26.

DIX-SEPTIEME CONFERENCE

celui-ci. Les deux ne font qu'un ; dans l'un et l'autre on offre la chair et le sang du Christ pour nos péchés ; l'un et l'autre remontent à Jésus-Christ.

Jésus-Christ, le Seigneur. On crut de tout temps en Jésus le Seigneur aussi bien qu'en Jésus le Sauveur. Nous l'avons amplement prouvé en traitant du message christologique de l'Eglise primitive, et en nous basant sur les Actes des Apôtres.

Mais il ressort plus nettement encore des épîtres de saint Paul, qu'au temps de l'Apôtre, les chrétiens synthétisaient d'ordinaire et de préférence leur foi dans les formules : le Seigneur, notre Seigneur, notre Seigneur Jésus-Christ.

Caractéristique à cet égard est l'invocation : <f Maranatha = Venez, Seigneur ! » La forme araméenne de cet appel prouve qu'il remonte à l'Eglise primitive. Il parut du reste si singulier et si vénérable aux générations suivantes, que même les chrétiens et les Eglises qui ne parlaient pas l'araméen, le maintinrent tel quel, et s'en servirent en des circonstances solennelles, soit dans la liturgie, soit dans la piété privée \

La profession de foi dans le Seigneur Jésus était considérée comme ime des plus saintes actions : « Personne ne peut dire « Jésus est le Seigneur » si ce n'est par l'Esprit-Saint » ^

Cette profession de foi est nécessaire au salut : « Si tu confesses de ta bouche Jésus comme Seigneur, et si tu crois dans ton cœur que Dieu l'a ressuscité des morts, tu seras sauvé

^ I Cor. i6, 22 ; Apoc. 22, 20 ; Didaché X, 6. * I Cor. 12, 3.

3 Rom. 10, 9.

LA CHRIST OLOGIE DE SAINT PAUL

On la retrouvera dès lors sur toutes les lèvres : « Au nom de Jésus, tout genou fléchira dans les cieux, sur la terre et dans les enfers et toute langue confessera à la gloire de Dieu le Père, que Jésus-Christ est Seigneur » \

Cette seule constatation prouve déjà que par le nom de « Seigneur » on voulait énoncer ce qu'il y a de plus élevé.

Nous savons, en effet, que pour les contemporains et les coreligionnaires de saint Paul, judaïsants aussi bien qu'hellénisants, le mot Kyrios équivalait à Jahweh, Adonaï, le vrai Dieu ^ Il serait en outre aisé de démontrer que Paul n'entendait vraiment le titre de Kyrios qu'en ce sens-là.

Sans la moindre hésitation ni la moindre restriction, il applique à Jésus-Christ le Kyrios qui, dans l'Ancien Testament, se rapportait à Jahweh l Jahweh tirant les Israélites de l'Egypte et les guidant à travers le désert n'est, selon la doctrine de saint Paul, nul autre que Jésus-Christ lui-même *.

La parole du prophète Joël (2, 2^^) : « Quiconque invoquera le nom du Seigneur, sera sauvé », l'Apôtre l'entend directement du Seigneur Jésus- Christ ^

Il est écrit du Seigneur Jésus, au psaume 102, 26 : « C'est toi. Seigneur, qui as fondé la terre au commencement, et les cieux sont l'ouvrage de tes mains

^ Philip. 2, 10 s.

^ Voir seizième conférence, p. 433 s.

^ I Cor. 1, 31. Voir Is. 9, 24.

* I Cor. 10, 4.

^ Rom, 10. 12 s.

^ Hebr. 1, 10.

DIX-SEPTIEME CONFERENCE

Le passage d'Isaïe : « Qui connaît la pensée du Seigneur ? » \ Paul l'applique une fois à Dieu ^ une autre fois au Christ ^

S'il demeure assuré que le Christ Kyrios est identique au Jahweh de l'Ancien Testament, il s'ensuit, selon l'exposé paulinien, que dans la Nouvelle Alliance il siège à côté de Dieu, qu'il l'égale et se confond avec lui.

Le culte religieux et l'invocation du « Seigneur » nous en convaincront d'une manière évidente. A l'opposé des Gentils qui vénéraient une foule de dieux et de seigneurs, les chrétiens, eux, n'adorent qu'un seul Dieu, le Père, et qu'un seul Seigneur, Jésus-Christ \ C'est attester d'ores et déjà « la condition divine du Christ ainsi que les honneurs divins qu'il mérite » ^

Au temps où saint Paul rédigeait ses grandes épîtres, c'est-à-dire, environ vingt à vingt-cinq ans après la mort du Sauveur, ces hommages divins rendus au Christ, en qualité de « Seigneur » constituaient le signe distinctif des chrétiens et le lien qui les unissait.

S 'adressant aux chrétiens de Corinthe, Paul les nomme « Saints par vocation ». Il salue en outre « tous ceux qui invoquent en quelque lieu que ce soit, le nom de notre Seigneur Jésus- Christ » \

Les chrétiens juifs de Palestine, dont la piété reposait davantage sur la loi mosaïque, différaient grandement des Gentils convertis au

1 Is. 40, 12>.

- Rom. II, 34.

3 I Cor. 2, 16.

* I Cor. 8, s s.

s Joh. Weiss, Chrisius, Tubingue 1909, 26.

^ I Cor. I, 2.

LA CHRISTOLOGIE DE SAINT PAUL

christianisme et dispersés dans le vaste empire. A ces derniers les formes juives de la vie religieuse étaient complètement étrangères. Toutefois, dans l'adoration du Seigneur Jésus-Christ ils ne font qu'un : « Il n'y a pas de différence entre le Juif et le Gentil, parce que le même Christ est le Seigneur de tous et qu'il est riche envers tous ceux qui l'invoquent » \

L'invocation du Seigneur Jésus n'a pas pour seule fin de l'adorer ou de reconnaître sa gloire ; elle vise encore à l'implorer, à le prier.

Saint Paul et les fidèles attendaient du Seigneur Jésus grâce, appui, compassion. L'Apôtre souhaite aux Eglises la grâce et la paix de Dieu le Père et de Jésus-Christ le Seigneur ^ C'est par la miséricorde de Jésus que les chrétiens sont établis en état de grâce ^ Tous obtiennent le salut dans sa miséricorde \

Le Seigneur Jésus-Christ est le Pontife éternel, à qui les multiples expériences de la vie inspirent une profonde compassion envers les fidèles et toutes leurs misères. Que chacun donc s'approche avec assurance du trône de la grâce et de la miséricorde et, par la prière, de Dieu et du Seigneur et Pontife Jésus, pour trouver grâce et secours en temps opportun ^

Paul se recommande lui-même au Seigneur Jésus et l'implore dans ses infirmités corporelles et ses besoins temporels \ Il est persuadé que toutes les destinées des hommes et les événe-

^ Rom. 10, 12.

^ Rom. I, 7, etc.

^ I Cor. 7, 25 ; I Tim. i, 12 ss.

« II Tim. I, 16. 18 ; 4, 17 s.

^ Hebr. 2, 17 s. ; 4, 15 s. ; 10, 19 ss.

* II Cor. 12, 7-9 ; Gai. 4, 13 s.

DIX-SEPTIEME CONFERENCE

ments de la nature dépendent du Seigneur Jésus et de ses divins décrets \

Il faut, à cette fin, croire que « le Seigneur » est la source de toute grâce, qu'il possède la science et la puissance divines, qu'il n'existe aucun domaine de la vie humaine ou divine où il ne règne en maître absolu. Pour synthétiser cette foi dans l'universelle participation du Seigneur Jésus au gouvernement du monde, Paul recourt à la formule de l'Eglise primitive : «Assis à la droite de Dieu » ^

Saint Paul est conscient qu'au point de vue moral le Seigneur Jésus-Christ exerce sur les hommes une autorité suprême et divine. La parole et l'ordre du Seigneur sont les directives et les normes de toute action, de toute pensée morale ^ Le chrétien ne cherche dans sa conduite que le Seigneur : « Nul de nous ne vit pour soimême, et nul ne meurt pour soi-même. Soit que nous vivions, nous vivons pour le Seigneur ; soit que nous mourions, nous mourons pour le Seigneur » *.

Johannes Weiss, le professeur libéral de Heidelberg, résume ainsi la christologie de saint Paul dans ses rapports avec les Eglises pauliniennes : « Aux yeux de Paul, Jésus est non seulement un objet de foi, mais un objet de vénération religieuse. Implorer « la grâce et la paix» non seulement de « Dieu notre Père », mais « de notre Seigneur Jésus-Christ », c'est situer le Christ à côté de Dieu même... La piété pratique

^ I Cor. 4, 19.

* Rom, 8, 34 ; Col. 3, i : Hebr. i, 3 ; 8, i ; 10, 12 ; 12, 2 ; cfr. Actes 2, 33 s. ; 7. 55 s. ; I Petr. 3, 22 ; Apec, 5, 6.

' I Cor. 7, 10. 12. 25.

* Rom. 14, 8.

LA CHRISTOLOGIE DE SAINT PAUL

de Paul et de ses communautés attend de Jésus ce qu'elle demande à Dieu même : direction, réconfort, bénédiction. Elle ne lui adresse pas seulement des louanges, mais des prières. Jésus n'est pas simplement pour l'Apôtre un médiateur, un guide, un modèle, mais il est l'objet même de sa religion » \

On conçoit dès lors que le Docteur des nations, se référant au vocable Kyrios, magnifie le Christ, et proclame que « Dieu Ta souverainement élevé et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom. Au nom de Jésus tout genou fléchira dans les cieux, sur la terre et dans les enfers et toute langue confessera à la gloire de Dieu le Père que Jésus-Christ est le Seigneur » ^

Le nom de « Seigneur » est par conséquent le nom le plus élevé, surpassant tout nom créé, donnant droit aux honneurs suprêmes et sans limites des créatures : Kyrios, Adonaï, Jahweh.

Paul songe sans doute au passage de l'Ecriture (Is. 42, 8 et 45, 23 s.) ; il applique au Christ ce que Dieu y révèle sur sa propre personne : « Je suis le Seigneur. C'est là mon nom. Je ne donnerai pas ma gloire à un autre, ni mon bonheur aux idoles. Tout genou fléchira devant moi, et toute langue me prêtera serment. En Jahweh seul, dira-t-on de moi, résident la justice et la force ».

Johannes Weiss remarque au sujet de l'appréciation du nom de « Seigneur » dans l'épître aux Philippiens : « Par là le Christ n'est pas seulement exhaussé dans une sphère divine, il prend même la place du Tout-Puissant. Ici donc

* Paulus und Jésus, Berlin 1909, 3. 72.

^ Philip. 2, 9 ss.

DIX-SEPTIEME CONFERENCE

Kyrios ne peut avoir une signification plus restreinte que Theos » \

Edouard de Hartmann le reconnaît franchement : « L'expression « Seigneur » n'est pas, selon l'évangile de Paul, une simple formule de politesse, mais elle désigne le Maître de l'univers, à qui tout est soumis, sauf celui qui lui a tout assujetti... Paul se sert du vocable « Seigneur » pour désigner tour à tour Dieu et le Christ » l

Soyons précis : en vérité, c'est pour Jésus- Christ que saint Paul use le plus fréquemment du titre « Seigneur ». Il ne l'applique au Père que par exception. Les lettres de saint Paul l'emploient 203 fois pour Jésus-Christ, 12 fois seulement pour le Père. Et l'on notera qu'en ces douze cas, le Père n'est point mentionné dans le libre cours du récit, mais seulement dans les citations de l'Ancien Testament (7 fois) ou dans les allusions (5 fois) ^

Ainsi donc le christianisme est véritablement la religion de « Dieu le Père » et « du Seigneur Jésus-Christ ». Le « Père » y est considéré comme la Divinité prise en soi, en tant que fondement, source et fin de tout ce qui existe ; la divinité du « Seigneur », par contre, s'y rapporte à l'humanité, en tant que le Christ Jésus nous appartient comme créateur, rédempteur, médiateur et sauveur, et que nous sommes, nous, sa propriété, ses serviteurs et ses protégés

^ Christus, 28,

* Das Christentum des Neiien Testamentes, Sachsa i. Harz 1905, 178.

^ Voir la tabelle chez E. v. Dobschiitz, op. cit. 122.

* A cet égard, le mot « Seigneur » a conservé dans les épîtres de saint Paul le sens primordial qu'il avait dans les religions syro-égyptiennes et plus tard gréco-romaines : voir ci-dessus seizième conférence, p. 401 s.

LA CHRIST OLOGIE DE SAINT PAUL

Jésus-Christ, Dieu. Vu que l'expression « Seigneur », ainsi que l'ont démontré nos précédents développements, énonce déjà la véritable divinité de Jésus-Christ, il pourrait sembler superflu de rechercher si les lettres de saint Paul lui décernent pareillement le titre formel de « Dieu ». Pour l'ordinaire, il n'en est rien. Paul divise plutôt le nom double de l'Ancien Testament « Jahweh Elohim, » Kyrios ho Theos = le Seigneur Dieu ». A Jésus-Christ il attribue l'épithète de « Seigneur », et celle de « Dieu », il la réserve au Père. D'une part il met une distinction entre Dieu le Père et le Seigneur Jésus- Christ, et d'autre part il les met sur un même plan.

La formule de salutation, dans les lettres pauliniennes, est particulièrement frappante : « Grâce et paix à vous de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus-Christ » \ Les deux titres, il est vrai, sont énoncés séparément, mais réunis néanmoins par une même conjonction.

Exceptionnellement, Jésus-Christ reçoit aussi le nom de « Dieu ». Il est écrit dans l'épître aux Hébreux : « Il dit au Fils ^ : Ton trône, ô Dieu, est éternel ; le sceptre de ta royauté est un sceptre de droiture » ^ Le psalmiste avait attribué ces paroles à l'unique vrai Dieu ; Paul les applique expressément au Fils. Dans l'original grec le Fils est nommé « le Dieu » ; l'article défini précise donc qu'il est l'unique et véritable Dieu. Tandis qu'on affirme sa royauté, il reçoit, de fait, le double nom divin : « Le Seigneur Dieu ».

^ Rom. I, 7 et alibi.

* Ps. 44, 7 s.

3 Hebr. I, 8.

DIX-SEPTIEME CONFERENCE

Dans l'épître à Tite (vers Tan 65), Paul l'exhorte en ces termes : « Aux esclaves, recommande d'être soumis à leurs maîtres... de montrer toujours une fidélité parfaite afin de faire honneur en toutes choses à la doctrine de Dieu, notre Sauveur. Car elle s'est manifestée la grâce de Dieu, source de salut pour tous les hommes. Elle nous enseigne à renoncer à l'impiété et aux convoitises mondaines, et à vivre dans le siècle présent avec tempérance, justice et piété, en attendant la bienheureuse espérance et l'apparition glorieuse de notre grand Dieu et Sauveur Jésus-Christ » ^

En ce seul passage Jésus-Christ le Sauveur est appelé trois fois Dieu ; et chaque fois au moyen de l'article défini « le Dieu ». L'épithète « grand Dieu » souligne davantage encore sa divinité, tandis que son œuvre rédemptrice et sa gloire finale sont mises particulièrement en relief.

Presqu'en même temps, saint Paul parle dans la première lettre à Timothée « de la gloire du Dieu bienheureux, Jésus-Christ », puis il ajoute : « Au Roi des siècles, immortel, invisible, seul Dieu, honneur et gloire dans les siècles des siècles » ^ On chercherait vainement une profession de foi plus ferme et plus solennelle en la divinité de Jésus-Christ.

Mais en substance il avait écrit auparavant déjà (vers l'an 58) à l'Eglise de Rome, sur « l'amour de Dieu dans le Christ Jésus Notre- Seigneur, ... lequel est au-dessus de toutes choses, Dieu, béni éternellement » '.

1 Tit. 2, 9-13.

- I Tim. I, 17.

8 Rom. 8, 39 ; 9, 5.

LA CHRIST OLOGIE DE SAINT PAUL

Ce témoignage est d'autant plus précieux que Paul s'adresse à des fidèles qu'il n'a pas instruits lui-même. C'est Pierre, en effet, qui depuis dix ans bientôt, les avait initiés à la doctrine de l'Evangile.

La divinité du Christ fut donc proclamée de tout temps : il s'agit là d'un dogme généralement admis, et qui ne souffre parmi les chrétiens nulle division. Il faut accorder que le titre de « Dieu », était pour l'ordinaire réservé au Père ; si donc on le conférait parfois à Jésus-Christ, c'est qu'on songeait d'emblée au Fils de Dieu.

Jésus-Christ, Fils de Dieu. Dans l'épître aux Galates on rencontre ces phrases lapidaires : « Lorsqu'est venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils, formé d'tme femme, né sous la Loi, afin de nous conférer l'adoption. Et parce que vous êtes fils. Dieu a envoyé dans vos cœurs l'Esprit de son Fils, lequel crie : « Abba ! Père * ».

L'Apôtre rappelle ici l'incarnation, la nature humaine, ainsi que la mission et l'œuvre rédemptrice du Fils. Nous en avons parlé déjà et n'avons plus à le faire. Mais Paul mentionne également la nature divine du Fils, ainsi que ses relations intimes et divines avec le Père et le Saint-Esprit. Cela rentre dans le cadre de notre conférence.

Le titre de Fils de Dieu que saint Paul confère au Christ a sans nul doute un sens métaphysique et non moral. Il va sans dire que, pour l'Apôtre, Jésus-Christ Fils de Dieu n'est pas simplement un homme aimé de Dieu, un fils adoptif ou privilégié du Père. On est frappé, à première vue, que le Docteur des nations emploie

^ Gai. 4, 4 s.

DIX-SEPTIEME CONFERENCE

le titre de Fils de Dieu, dans les passages particulièrement solennels de ses lettres, dans les plus hautes élévations sur Jésus-Christ.

Quand il veut mettre en relief l'amour infini du Père et l'humilité et la condescendance immense de Jésus ^ ; quand il veut faire triompher le caractère sublime et bienfaisant de l'Evangile de Jésus ^ ; quand il veut magnifier la certitude et le bonheur de la réconciliation et de la délivrance par Jésus-Christ ^ ; quand il veut célébrer la puissance et la grandeur du Sauveur Jésus- Christ * ; quand il invite à croire en Jésus- Christ ^ et qu'il engage à l'invoquer en tout lieu ^ — alors saint Paul nomme le Christ, de préférence, Fils de Dieu. Et Dieu, il l'appelle dès lors, aux heures et dans les circonstances les plus solennelles, « le Dieu et le Père de Notre- Seigneur Jésus-Christ »\

Cela dénote manifestement qu'il existe des relations entre le Fils de Dieu et le Père qui est aux cieux, des relations supérieures à un simple rapport d'adoption, ou à l'idée d'un enfant extraordinairement privilégié, d'un homme aimé de Dieu.

Saint Paul, il est vrai, souligne expressément en maints endroits l'amour du Père pour son Fils ^. Mais H. Weinel lui-même accorde franchement que « très souvent le mot « Fils de

1 Rom. I, 1-3 ; 8, 3.

2 Rom. I, 9 ; II Cor. i, 19 s.

' Rom. s, 10 ; 8, i ss. 29. 32 ; Gai. 4, 6 s.

* Rom. I, 4 ; Phil. 2, 9 ; Hebr. i, 2 ss.

s Gai. 2, 16. 20.

® I Cor. I, 1-9.

■^ Rom. 15, 6 ; II Cor. i, 3 ; 11, 31.

^ Par ex. Rom. 8, 32.

LA CHRISTOLOGIE DE SAINT PAUL

Dieu » désigne simplement la nature divine du Messie, sans nulle note sentimentale » \

Et Johannes Weiss affirme, à propos des passages où l'amour de Dieu pour son Fils est nettement mis en évidence, qu'il est « faux de les interpréter comme si filiation n'était que l'équivalent d'amour : comme s'il n'était le Fils de Dieu, que parce que Dieu l'aimait d'un amour particulier. Le contraire est vrai : c'est parce qu'il est le Fils, que Dieu l'aime... il ne s'agit ni d'un rapport d'amitié ou d'un commerce intime, ni d'adoption ou de quelque autre circonlocution métaphorique, inspirée par la ressemblance morale ou naturelle de deux êtres ; non, chez Paul, le vocable « Fils » signifie ce qu'il a coutume de signifier, savoir : sa descendance de Dieu... Sa nature préexistante déjà tirait son origine de Dieu, et cela d'une manière unique au monde » ".

Saint Paul présuppose en effet que le Fils de Dieu, avant d'entrer dans la vie humaine et terrestre, avait auprès du Père céleste un mode d'existence semblable à celui du Père, et qu'il fut envoyé par le Père dans le monde ^.

La préexistence du Fils de Dieu * : cette doctrine semble chère à saint Paul. Il y revient sans cesse. Mais le Fils n'eut pas seulement la préexistence d'un simple être créé, puisqu'il appela à l'existence toute la création.

Les critiques rationalistes eux-mêmes n'osent disconvenir c[ue Paul attribue l'œuvre de la création au Fils de Dieu préexistant. Ils prétendent.

^ Paulus, Tubingue 1904, 252.

- Christus, Tubingue 1909, 35.

* Gai. 4, 4.

* Rom. 8, 3 ; II Cor. 8, 9 ; I Tira, i, 15 ; 3, 16.

DIX-SEPTIEME CONFERENCE

par contre, que le Docteur des nations considérait le Christ, selon les théories du néo-platonisme et la doctrine judaïco-païenne sur les esprits, comme le fabricateur de l'univers, le démiurge, l'être intermédiaire par lequel Dieu organisa le monde. Le Christ serait « la plus noble force intermédiaire » ; il serait « celui par qui toutes choses émanèrent de Dieu et reçurent leur propre existence » \ Il ne fut « que médiateur dans l'œuvre de la création » ^ ; « il n'y joua qu'un rôle cosmique intermédiaire », vu que « Dieu créa d'abord l'homme céleste (le Christ), puis forma par son entremise l'homme terrestre » '.

Cela s'appelle dénaturer foncièrement la pensée de saint Paul. Voici ce qu'enseigne en vérité l'Apôtre : « Son Fils bien-aimé est l'image du Dieu invisible né avant toute créature ; car c'est en lui que toutes choses ont été créées, celles qui sont dans les cieux et celles qui sont sur la terre, les choses visibles et invisibles, Trônes, Dominations, Principautés, Puissances ; tout a été créé par lui et pour lui. Il est, lui, avant toutes choses, et toutes choses subsistent en lui » *. Le Fils de Dieu « a créé l'univers » ; ... il soutient toutes choses par sa puissante parole » '.

Le Fils de Dieu n'est donc pas un simple fabricateur du monde, un esprit, ne jouant qu'un rôle intermédiaire ; il est bien plutôt le Créateur de l'univers, engendré par Dieu avant toute créa-

^ Adolf Jûlicher, « Die Religion Jesu », dans : Kultur der Gegenwart I, 4. division, Berlin et Leipzig 1906, 87.

2 Bern. Weiss, Lehrbuch der bibl. Théologie. Berlin 1895, 301.

^ H. J. Holtzmann, Neutestamentl. Théologie I, Fribourg et Leipzig 1897, 83 ss. 91 s.

* Col. I, 13-17.

^ Hebr. i, 2 s.

LA CHRISTOLOGIE DE SAINT PAUL

tion. Il n'est pas qu'un pur instrument, dont Dieu se servit pour créer le monde, mais il a luimême « créé l'univers », « par lui toutes choses ont été créées », « c'est lui qui soutient toutes choses par sa puissante parole ».

De même que le monde lui doit son origine, il en est encore le divin conservateur et la cause finale : « Tout a été créé pour lui » et « toutes choses subsistent en lui ».

Ailleurs, saint Paul fait exactement les mêmes déclarations au sujet de Dieu le Père : « Pour nous, néanmoins, il n'y a qu'un seul Dieu, le Père, de qui procèdent toutes choses et pour qui nous existons, et un seul Seigneur Jésus-Christ, par qui sont toutes choses et par qui nous sommes » \

La toute-puissance créatrice est l'un de ces attributs divins que Paul reconnaît au Fils de Dieu. Avec non moins d'insistance, il célèbre son omniscience. Pour lui, Jésus-Christ, c'est « la puissance de Dieu et la sagesse de Dieu » ^ « En lui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la connaissance » \

Dans ces quelques citations on trouve énoncée en substance la doctrine johannique du Logos, laquelle professe que Jésus est la science, la sagesse, la parole de Dieu.

Comme tel, le Fils de Dieu, selon saint Paul, n'était pas seulement auprès du Père avant d'exister sur la terre, mais il jouissait en propre d'une préexistence sans commencement : il a pour lui Véternité.

^ I Cor, 8, 6.

* I Cor I, 24.

^ Col. 2, 3.

DIX-SEPTIEME CONFERENCE

Avant que le temps soit, Jésus est engendré par Dieu « comme son Fils bien-aimé... l'image du Dieu invisible, né avant toute créature » \ Et depuis qu'il a accompli l'œuvre de la création et créé le temps, la suite des âges et la fragilité des choses servent à mesurer et à faire mieux saisir la mesure de l'éternité et l'immutabilité du Fils de Dieu.

La parole que l'Ecriture adresse à Jahweh, Paul l'applique au Fils de Dieu : « Ton trône, ô Dieu, est éternel... C'est toi. Seigneur, qui as au commencement fondé la terre, et les cieux sont l'ouvrage de tes mains. Ils périront, mais tu demeures ; ils vieilliront tous comme un vêtement ; comme un manteau tu les rouleras et ils seront changés ; mais toi, tu restes le même et tes années ne s'épuiseront point » l Les Saints Livres chantent Dieu comme l'Etre immuable, inaltérable et dès lors éternel. Il est dit pareillement du Fils de Dieu : « Jésus-Christ est le même hier et aujourd'hui ; et il le sera éternellement » ^

Il est incontestable que saint Paul attribue au Fils de Dieu les trois propriétés qui, suivant le langage scientifique ou populaire, embrassent et décrivent foncièrement l'Etre divin : la toutepuissance, l'omniscience et l'éternité.

Aussi bien, le Fils de Dieu possède en outre la nature divine. Saint Paul l'affirme d'une manière spéciale, quand il célèbre le Fils comme « l'image de Dieu » *, « l'image du Dieu invisible » *, « le

1 Col. I, 13. 15.

2 Hebr. i, 8. 10-12. Cfr. Ps. 44, 7 ; loi, 26-28

3 Hebr. 13, 8.

* II Cor. 4, 4.

6 Col. I, 15.

LA CHRISTOLOGIE DE SAINT PAUL

rayonnement de sa gloire et l'empreinte de sa substance » \

Le Fils n'est pas fait « à l'image de Dieu »

comme l'homme ^ ; non, il est, par sa nature, l'image de Dieu, un portrait personnel de la Divinité. Cela l'exhausse bien au-dessus des choses créées. Seul un Etre divin a droit au qualificatif d'image substantielle de Dieu. Et ce n'est pas une simple parcelle, un simple rayon de divine substance que possède le Fils, comme l'enseigne la théorie gnostique des émanations à l'endroit du fabricateur universel. L'essence divine totale et non divisée lui appartient en propre : « Car en lui habite corporellement la plénitude de la divinité » '.

Par amour pour nous et par humble condescendance, il s'incarna, sans quitter le Père céleste, auquel il continuait de communier par sa nature divine. Et quoiqu'il ait adopté l'humaine apparence de l'esclave, il demeure pleinement conscient de son égalité divine et de son droit aux honneurs divins :

« Bien qu'il fût dans la condition de Dieu, il n'a pas retenu avidement son égalité avec Dieu ; mais il s'est anéanti lui-même en prenant la condition d'esclave, en se rendant semblable aux hommes, et il fut reconnu pour homme par son apparence extérieure. Il s'est abaissé lui-même, se faisant obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix. C'est pourquoi Dieu l'a souverainement élevé et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu'au nom de Jésus tout genou

* Hebr. i, 3.

* Gen. I, 26.

' Col. 2, 9.

DIX-SEPTIEME CONFERENCE

fléchisse dans les cieux, sur la terre et dans les enfers » *.

Des critiques de l'extrême gauche ne peuvent se défendre de reconnaître que, selon le passage classique de l'épître aux Philippiens, « Jésus- Christ exista de toute éternité dans sa condition de Dieu, dans un être égal à Dieu » ^ qu'il est un « être divinement préexistant » ^ « un être de puissance », un « Etre-Dieu » *.

Il nous reste à démarquer les relations trinitaires du Fils avec le Père et le Saint-Esprit. Nous nous appuierons sur quelques constatations.

Dans les préambules et les conclusions des lettres de saint Paul, il n'est qu'une seule fois question de Jésus-Christ ^ cinq fois, par contre, du Seigneur ou de notre Seigneur Jésus-Christ ^ L'Apôtre mentionne douze fois Dieu le Père et notre Seigneur Jésus-Christ ', une fois Dieu et Jésus-Christ ^, et une fois Dieu et son Fils, établi héritier ^. Deux fois nous rencontrons en même temps les trois expressions, à savoir : Dieu, son Fils, « le Fils de Dieu plein de puissance » et son Saint-Esprit *", ou le Seigneur, Dieu et le Saint- Esprit '\

i Phil. 2, 6-II.

2 H. V. Soden, Der Brief des Apostels Pauliis an die Philipper. 2. édit. Tubingue 1906, 45. De même Ad. Julicher, Die Religion Jesu, op. cit. 86.

3 G. Krûger, Dreieinigkeit und Gottmenschheit , Tubingue 1905, 86.

■* Weinel, Paulus, Tubingue 1904, 245 s.

^ Philem. i.

« I Cor. 16, 23 ; Gai. 6, 18 ; Phil. 4, 23 ; I Thess. 5, 28 ; II Thess. 3, 18.

^ I Cor. I, 3 ; II Cor. i, 2 ; Gai. i, i s. ; Eph. i, 2 ; 6, 23 s.; Phil. I, 2 ; Col. I, 2 ; I Thess. i, i ; II Thess. i, 2 ; I Tim. i, 2.

^ Rom. 16, 27.

^ Hebr. i, 1-2.

1» Rom. I, 1-6.

" II Cor. 13, 13.

LA CHRISTOLOGIE DE SAINT PAUL

Dans le corps des lettres les trois personnes reviennent plus de quarante fois \ Mais leur ordre n'est pas toujours identique. Il est parfois interverti selon la suite des idées. La connexion de ces textes nous permet toutefois de préciser la formule trinitaire de saint Paul : Dieu, ou le Père, ou Dieu le Père, — le Seigneur, ou le Fils, — le Saint-Esprit. Voilà les faits.

Examinons enfin le contenu de cette formule trinitaire. La première conclusion qui s'impose c'est, selon la christologie de saint Paul, le commerce filial du Christ avec le Père. Il a été engendré par le Père de toute éternité, de sorte qu'il tient du Père la nature divine, et la partage avec lui. Le Père est dès lors l'origine divine du Fils. Il est appelé de préférence Dieu le Père ou Dieu tout simplement.

Le Saint-Esprit est uni pareillement au Père et au Fils par des liens de nature et d'opérations divines. Il est l'Esprit du Père ^ et du Fils ^ Comme le Père et le Fils, il est l'auteur de la grâce *. Les fidèles sont les temples du Saint-Esprit ^ aussi bien que les temples de Dieu ^

Le Père, le Fils, et le Saint-Esprit nous justifient dans le baptême et demeurent en nous par la grâce sanctifiante \ Dans le Père, le Fils, et le Saint-Esprit nous devenons enfants de Dieu, hé-

^ Ces textes trinitaires ont été classifiés et analysés dans F. Prat S. J., La Théologie de saint Paul II, 6. édit. Paris 1923, 158-165. 518-521.

^ Rom. 8, 9. 14. ; I Cor. 2, 11, etc.'

^ Rom. 8, 9 ; II Cor. 3, 17, etc.

* I Cor 12, II, etc.

^ I Cor. 6, 19.

" I Cor. 3, 16.

' I Cor. 6, II ; Tit. 3. 4-6.

DIX-SEPTIEME CONFERENCE

ritiers de Dieu et cohéritiers du Christ ^ Dieu le Père, un jour, nous ressuscitera des morts par Jésus-Christ et par son Esprit, qui demeure en

nous ^

Les faveurs extraordinaires de Dieu procèdent à la fois du Père, du Fils, et du Saint-Esprit : « Il y a diversité de dons, mais c'est le même Esprit ; diversité de ministères, mais c'est le même Seigneur ; diversité d'opérations, mais c'est le même Dieu qui opère tout en tous » '.

Saint Paul, enfin, n'a pour ses fidèles de plus pressant souhait que de les avoir affermis dans le Père, et le Fils, et le Saint-Esprit : « Que la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ, l'amour de Dieu et la communication du Saint-Esprit soient avec vous tous ! » \

Ces textes multiples démontrent jusqu'à l'évidence que le Père, le Fils, et le Saint-Esprit ne font qu'un par leur nature divine, mais qu'ils ont trois modes d'existence divers.

F. Prat, à qui nous devons le meilleur ouvrage sur la théologie de saint Paul, conclut à bon droit : « Si l'on ne cherche pas dans saint Paul les termes techniques de la théologie actuelle, « nature, substance, personne », ni à plus forte raison « substance, consubstantialité, circumincession, on y trouve le fonds d'idées et les relations mutuelles qui devaient rendre un jour nécessaire l'adoption uniforme de tous ces termes... Pour exprimer ce phénomène constant d'oppositions relatives et de compénétrations mutuelles, en regard du rigoureux monothéisme qui, de l'aveu de tous.

^ Rom. 8, 14-17.

2 Rom. 8, II et I Cor. 15, 21.

3 I Cor. 12, 4-6.

* II Cor. 13, 13.

LA CHRISTOLOGIE DE SAINT PAUL

règne dans les écrits de saint Paul, il n'y a qu'une formule exacte : la Trinité dans l'Unité » \

Cette formule correspond d'ailleurs à la confession paulinienne de Dieu le Père, de son Fils et Notre-Seigneur, et du Saint-Esprit.

Le symbole trinitaire de saint Paul remonte à Jésus-Christ lui-même : « Allez, et enseignez toutes les nations ; baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ».

^ Op. cit. 157. 165.

La Théologie de Saint Jean

Les écrits de saint Jean ont, pour la fin du I^' siècle, la même importance qu'avaient les épîtres de saint Paul pour le milieu de ce même siècle : ils démarquent les étapes de l'intelligence et de l'évolution du dogme christologique.

Entre Paul et Jean témoignent les synoptiques Matthieu, Marc et Luc. On ne saurait trop apprécier leurs Evangiles. Ils captent à la source la Tradition des origines chrétiennes et la transmettent avec une scrupuleuse fidélité, sans y ajouter la moindre réflexion personnelle.

Les faits et la doctrine et le propre témoignage de Jésus-Christ sont consignés dans les premiers Evangiles, et nous sont rapportés sur la base triple et une à la fois des instructions chrétiennes primitives.

Voilà qui est pour nous d'un prix infini. Toutefois, nous n'y constatons aucune étape nouvelle de la christologie.

L'Apôtre des nations, par contre, après avoir recueilli « la tradition des témoins oculaires et ministres de la parole » ^, la pénètre tout entière

1 Le I, 2.

LA THEOLOGIE DE SAINT JEAN

de son puissant regard spéculatif, pour en faire l'application pratique.

Le disciple aimé, lui, l'enrichit de ses expériences et de sa flamme d'ancien disciple et d'associé à la vie de Jésus, il la défend contre l'hérésie naissante et l'adapte à la culture hellénique.

La théologie johanniqiie sera dès à présent l'objet de notre enquête. Nous n'examinerons pas ce qu'elle a de commun avec la théologie paulinienne et synoptique, mais uniquement ce qu'elle a de particulier, de caractéristique, et ce qui constitue son patrimoine distinct. Elle concerne la doctrine de Jésus-Christ comme Pils de Dieu fait homme et comme Verbe de Dieu.

Ce qui, de prime abord, surprend le lecteur des écrits johanniques, c'est l'insistance formelle touchant la filiation de Jésus. Non pas que le disciple bien-aimé eût répandu le premier la doctrine du vrai Fils de Dieu. Elle remonte, de fait, au Sauveur lui-même, qui durant sa vie se déclara le Messie et le Fils de Dieu.

Ces vérités fondamentales, spécifiques, constituaient du reste le trésor commun, le dépôt incontesté de toutes les communautés chrétiennes des Juifs et des Gentils, et des fidèles de la première heure.

Les Actes des Apôtres, les épîtres de saint Paul ont pu nous en convaincre. Et les Evangiles synoptiques le confirment. La critique libérale elle-même doit l'avouer avec W. Bousset : l'Evangile le plus ancien déjà « fut écrit du point de vue de la foi (en la divinité de Jésus) : pour Marc déjà, Jésus n'est plus seulement le Messie du peuple juif, mais le Fils admirable, éternel de Dieu, dont la gloire resplendit en ce monde. Et

DIX-HUITIEME CONFERENCE

Ton eut fort raison de souligner qu'à cet égard nos trois Evangiles ne différaient du quatrième que graduellement \ >

En effet, Marc ne fait qu'indiquer le sommaire de son Evangile et des Evangiles en général, quand il introduit l'histoire du Maître en ces termes : « Commencement de l'Evangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu » ^

Il ne subsiste aucun doute que Marc et Luc et Matthieu « n'aient considéré le Fils de Dieu comme né de Dieu » ^ qu'ils n'aient puisé cette conviction dans la révélation de Jésus, et n'aient vu, dans leur témoignage écrit, la preuve absolue de la conscience divine du Sauveur.

Néanmoins les synoptiques attestent la divinité de Jésus indirectement plutôt que médiatement. Ils l'insinuent plus qu'ils ne renseignent. Ils racontent simplement la vie du Maître, sans relever les éléments où la divinité apparaît d'une façon très nette, sans souligner spécialement les faits et les paroles par lesquelles Jésus s'avère le vrai Fils de Dieu.

Ils ne voient pas la nécessité de défendre en due forme la divinité de Jésus. L'évangile des faits parlait suffisamment par lui-même et personne, alors, ne se fût avisé de le contester.

Il en était autrement quelques décades plus tard. Dès que l'enthousiasme de la première heure se fut refroidi, on put constater, chez plus d'un adepte de la religion chrétienne, un léger recul, parfois même un semblant de retour aux idées d'autrefois, aux convictions judaïques et païennes, qu'il venait à peine de quitter.

1 JVas "wissen wir von Jésus ? Halle 1004, 30 s.

* Me I, ï.

' G. Dalnian, Die Worte Jesu, Leipzig 1898, 236.

LA THEOLOGIE DE SAINT JEAN

Maints éléments païens, convertis au christianisme, pouvaient sacrifier totalement les théories d'une philosophie populaire grecque caressées jadis. Beaucoup de convertis juifs subissaient derechef l'attirance de la théologie synagogale. C'était surtout le messianisme rabbinique et apocalyptique qui les tentait et les poussait à l' apostasie ; ce messianisme, qui naguère avait dissuadé la plupart de leurs coreligionnaires de croire en Jésus ; ce messianisme, qui exerçait maintenant sur les convertis une sorte de fascination, pour les amarrer de nouveau sur le terrain des idées nationales juives.

Mais vint le jugement de Dieu sur Jérusalem, (en l'an 70 après le Christ). Le centre visible de la nation indigène disparut. Les judaïsants se cramponnèrent d'autant plus fort au portrait d'un Messie nationalisé, tandis que les païens convertis amalgamèrent avec leur christianisme des éléments judaïques et gréco-alexandriniens. Ce fut l'origine des sectes juives gnostiques, qui révoquèrent en doute ou nièrent carrément la véritable divinité de Jésus.

C'est contre elles que, suivant le témoignage unanime de la Tradition, Jean rédigea son Evangile \ Pour affermir dans la foi les communautés chrétiennes de l'Asie Mineure, il voulut, en qualité de témoin authentique, leur présenter d'une manière vivante et persuasive la vie et l'attestation théandrique de Jésus.

Jean déclare en termes formels le but qu'il s'est proposé dans son Evangile. « Il fut écrit », confie-t-il à ses lecteurs, « afin que vous croyiez

* Iren., Adv, haeres. III, ii, i ss. ; Epiph. Haeres. LI, 2, 12 ; Hieron., De viris illustr. 9.

que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu'en croyant vous ayez la vie en son nom » \

Conformément à ce but, l'évangéliste trace dans le prologue déjà, en quelques phrases concises, les délinéaments de toute la doctrine chrétienne sur V Homme-Dieu. Puis il montre comment elle a évolué à travers la vie de Jésus.

Le premier témoin fut Jean-Baptiste. Il attesta la préexistence de Jésus et sa nature divine", ses origines célestes ^ sa filiation divine * et son œuvre rédemptrice d'Homme-Dieu ^ Et Jésus loua le précurseur de son témoignage christologique et confirma « qu'il était véridique » ^

La prédication de Jean lui servira de base, ou mieux, elle sera son point de départ. Jésus annonce lui-même, en un puissant crescendo, la vérité sur sa filiation divine. Sa mission divine semble être le thème préféré de ses entretiens avec les disciples et de ses discours publics ^

Après avoir insinué de la sorte à ses auditeurs le caractère surnaturel de son être, il leur expose ses rapports avec le Père : avant que de venir en ce monde, il jouissait, auprès de Dieu, d'une existence personnelle ^ ; il retournera à Dieu dès qu'il aura consommé son œuvre ici-bas, le rachat du genre humain ^ Il est le Fils unique engendré par

^ Joa 20, 31.

LA THEOLOGIE DE SAINT JEAN

Dieu et dès lors égal au Père \ Il est Dieu comme le Père ^

L'origine et le caractère divins de sa doctrine reposent sur l'unité d'existence et de nature du Père et du Fils : il révèle au monde ce qu'il a entendu et ce qu'il a vu dans le sein de son Père ^

De cette même unité d'existence et de nature découle l'unité d'opération* : le Fils ne fait rien, que ne fasse aussi le Père, comme il accomplit du reste toutes les œuvres de son Père ^

Or, ces œuvres corroborent, en les couronnant, les paroles de Jésus sur sa divinité. Il voit dans ses miracles le motif de la foi qu'il réclame °. Les miracles scellent infailliblement sa mission \ Ils manifestent en Jésus qui les opère, une force supérieure, surhumaine, divine, et proclament ses relations filiales avec le Père *. Ils symbolisent des vérités secrètes, des procédés invisibles.

Ainsi la multiplication miraculeuse des pains figurait la puissance commune au Père et au Fils de dispenser la vie et l'aliment spirituel de l'âme ^

La guérison de l'aveugle-né signifiait que Jésus était la lumière du monde, le grand luminaire des âmes ".

La guérison du paralytique, un jour de sabbat,

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