LA PERSONNALITE DE JESUS
En nous basant sur les conférences précédentes, nous allons pouvoir désormais puiser sans entraves aux sources de la vie de Jésus. Il ne subsiste plus aucun doute sur leur authenticité historique. Il ne nous reste qu'à écouter avec une scrupuleuse attention les récits documentés du Nouveau Testament et à les reproduire avec une exactitude parfaite.
Nous essaierons d'abord de fixer les traits caractéristiques qui distinguent l'homme de Nazareth de tous les autres hommes, qui déterminent son individualité, qui constituent sa personnalité au sens restreint du mot. Pour l'instant nous ferons abstraction de la sainteté, de la messianité et de la divinité de Jésus, et ne nous arrêterons qu'à son portrait humain^ à son esprit prophétique et à son irréprochable conduite.
QUATRIEME CONFERENCE
Le portrait humain de Jésus
Il serait relativement facile de caractériser la personne de Jésus, si l'on possédait sur son physique des indications précises. Comment, en effet, son extérieur n'eût-il point réfléchi sa riche vie intérieure ! Malheureusement les Evangiles observent sur ce point un silence complet. Ils vouent tout leur soin aux manifestations de l'être intime du Sauveur et Fils de Dieu, conformément au programme de saint Jean : « Le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, gloire comme celle qu'un fils tient de son Père,, tout plein de grâce et de vérité » ^.
Pour ce qui touche à la conformation du corps et aux traits physiques du Maître, nous en sommes donc réduits à de simples conjectures. Cela est prouvé déjà par la variété des portraits que l'on a faits de Jésus. Aucun ne peut prétendre à l'authenticité. D'ailleurs, il n'a jamais existé de portrait authentique de Jésus. De la part des Juifs, toute possibilité est exclue, vu que la loi le leur défendait : « Tu ne te feras pas d'image taillée, ni
1 joa., I, 14.
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aucune figure de ce qui est en haut dans le ciel, ou de ce qui est en bas sur la terre, ou de ce qui est dans les eaux au-dessous de la terre ^. » Les portraits attribués à Abgar, à Véronique et à Luc ne méritent aucune considération historique. Saint Augustin déjà mentionne des icônes du Christ, variées à l'infini et prodigieusement arbitraires, et il ajoute que nulle n'est identique et que Notre- Seigneur avait eu, peut-être, un aspect tout différent de celui que les artistes lui ont prêté ^
Les générations ultérieures, en s'appuyant sur tel passage de l'Ancien Testament, se sont représenté le Sauveur tantôt sous la forme d'un miséreux, tantôt comme le type accompli de la beauté virile. Elles ont eu tort dans les deux cas. Il est vrai qu'Isaïe avait prédit : « Il n'avait ni forme, ni beauté pour attirer les regards, ni apparence pour exciter notre amour. Il était méprisé et abandonné des hommes, homme de douleurs et familier de la souffrance » ^ Mais le prophète de la Passion parle ici du serviteur de Jaweh broyé sur la croix, dans une détresse infinie. D'autre part, le Psalmiste décrit en un chant plein d'élévation la beauté du Messie : « Tu es le plus beau des fils de l'homme ; la grâce est répandue sur tes lèvres ; c'est pourquoi Dieu t'a béni pour toujours. Ceins ton épée sur ta cuisse, ô héros, revêts ta splendeur et ta majesté. Et dans ta majesté avance-toi, combats pour la vérité, la douceur et la justice » *. Mais l'éloge s'adresse au Messie-Roi, au Fils de l'homme glorifié. Tout ce que la Sainte Ecriture nous apprend sur le physique de Jésus est renfermé dans ces mots de l'Apôtre : « Il s'est anéanti
^ Ex., 20, 4. 3 js 52^ 2 s.
2 De Trinitate lib. 8, c. 4, 7. * Ps. 44, 3-5.
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lui-même, en prenant la condition d'esclave, en se rendant semblable aux hommes et reconnu pour homme dans son apparence extérieure » ^.
Quelle qu'ait pu être son apparence extérieure, Jésus était une figure puissante qui dut particulièrement impressionner. Il rayonnait une plénitude indicible de grâce et de douceur, de bienveillance et d'amour, de force et d'autorité, de gravité et de noblesse, de sympathie accueillante et de royale dignité. La première rencontre arrache à Philippe ce cri de conviction : « Nous avons trouvé celui dont Moïse et les prophètes ont écrit dans la Loi S>. Et cet aveu spontané ne résultait point de longues et patientes instructions, mais bien d'une impression qui le subjugua aussitôt: «Viens et vois ^ ». L'apparition de Jésus fut si forte,, qu'un mot suffit : « Suis-moi ! » et l'élu quitte son métier, son gagne-pain, sa barque, sa famille et sa parenté, pour s'attacher aux pas de ce guide inconnu ^.
Non seulement les hommes du peuple, mais des scribes, des représentants de l'aristocratie intellectuelle, s'écrient, conquis par la noblesse de ses traits : « Maître, je vous suivrai partout où vous irez ! ** »
Sa personne et ses discours produisaient sur les foules le même effet : « Le peuple était frappé de sa doctrine, car il les enseignait comme ayant autorité ^ »
Nul âge, nul sexe, nul degré de profession, nul rang, nulle condition ne pouvait se soustraire à l'impression que Jésus exerçait sur eux. De petits
^ Philip. 2, 7. * Joa. i, 39 ss. ; Mat. 4, 19 s.
^ Joa. I, 45. ^ Mat. 8, 19.
^ Joa. 1, 46. ® Mat. 7, 28 s. ; Me i, 22.
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enfants s'arrachent aux bras de leurs mères et, attirés par sa ravissante amabilité, courent se presser contre lui \ Les pécheurs publics, le rebut de la société juive, lisent dans son regard pardon et miséricorde ^ Les vendeurs du temple fuient devant son zèle indigné, qui jaillit à la fois de son regard et de ses paroles '. Ceux qui du bord du rocher voulaient le précipiter dans le vide, se dispersent, saisis par la mystérieuse puissance de son attitude, tandis qu'il poursuit tranquillement sa route. \ Hommes et femmes, pauvres et riches, savants et ignorants, il les attire tous par le charme irrésistible de sa personne.
L'apparence physique de Jésus y avait sans doute une grande part ; mais elle était spiritualisée, illuminée et pénétrée entièrement par sa personnalité intime et psychique. Il s'agit maintenant d'en fixer les traits principaux pour les laisser agir sur notre âme.
Ce qui nous fascine de prime abord, c'est la clarté absolue avec laquelle Jésus considérait sa mission, et la fermeté avec laquelle il la remplit.
Sa vocation unique, singulière, c'était l'œuvre messianique, la fondation du royaume des cieux, et, par là même, la rédemption du genre humain. Or, si nous faisons abstraction de sa nature préexistante et divine, nous ne comprendrons jamais, psychologiquement du moins, comment dans sa vie il put jamais avoir conscience d'une vocation si extraordinaire et de la tâche qu'elle comportait. Cela, d'autant plus qu'il nous venait d'un
1 Mat. 19, 14 ; Me 10, 14 ; Le 18, 16.
2 Mat. 9, 9 ss. ; Le 15, i s. ; 19, 7 ; Joa. 8, 4-11.
3 Joa, 2, 15-17.
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village perdu de Galilée, qu'il grandit dans des conditions extrêmement modestes, étant fils pauvre de charpentier.
Néanmoins, la première de ses paroles qui nous ait été transmise, prouve qu'à l'âge de douze ans déjà, il avait sur le but de sa vie une vue très nette : « Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous point qu'il faut que je sois aux choses de mon Père ? » Ces mots avaient même pour ses parents un son si mystérieux que l'évangéliste ajoute : « Mais ils ne comprirent pas ce qu'il leur disait ^. »
Depuis, nous n'apprenons plus rien sur Jésus, jusqu'au moment où il entre dans la vie publique. Ce que les quatre évangélistes rapportent à ce sujet montre assez que Jésus connaissait parfaitement et la portée de sa vocation et son action rédemptrice. Même plus tard, il ne manifestera jamais la moindre hésitation. Toujours il sait ce qui lui incombe.
Il sait maîtriser les situations les plus difficiles, sans avoir d'abord à réfléchir ou à demander conseil. Une claire compréhension et une confiance absolue dans sa haute mission, voilà le mobile et le guide de toutes ses actions. « Je suis venu jeter le feu sur la terre et que désiré-je, sinon qu'il s'allume » ^. « Le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu » ^. « Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs » *. « Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix, mais le glaive » ^. « C'est ainsi que le Fils de l'homme est venu, non pour être servi mais pour
' Le i2, 49 s. * Mat. 9, 13.
^ Le 12, 49. ■' Mat. 10, 34.
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servir, et donner sa vie pour la rançon de la multitude » ^. « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes ; je ne suis pas venu les abolir, mais les accomplir » ^. Par ces déclarations et d'autres semblables, Jésus ne cesse de montrer que son but messianique se dresse devant lui avec précision, certitude et fixité.
Il y tendait avec une énergie tout aussi inflexible. Encore enfant, docile et soumis à ses parents ^ il annonce déjà, dans cette scène du temple, que la tâche imposée par son Père céleste sera Tunique et suprême loi de sa vie. Dès que l'heure est venue de s'adonner à la tâche bénie, il quitte sa famille, son foyer et son travail à Nazareth, il coupe derrière lui tous les ponts et ne vit désormais que pour sa vocation de Sauveur.
Honneur et prestige, biens et fortune, commodités et joies de la vie, voire la prétention à un minimum d'aisance sur terre, tout est sacrifié, irrévocablement. Son activité publique se déroule, pour ainsi dire sans exception, jour et nuit en plein air. Il peut dire en vérité : « Les renards ont leurs tanières et les oiseaux du ciel leurs nids ; mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête » ". « Une seule chose est nécessaire » ' : voilà son principe, et il applique à le réaliser toutes ses forces physiques et spirituelles.
Dans chaque parole comme dans chaque action, il engage sa personne entière. Chez lui, point d'irréflexion ni de routine. Les plus petites choses comme les plus grandes, il les accomplit totalement, avec une étonnante énergie et un dévoue-
* Mat. 20, 28 ; Me 10, 45. * Mat. 8, 20.
^ Mat. 5, 17. 5 Le, 10, 42.
^ Le 2, 51.
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ment admirable à son œuvre messianique. Il a vécu personnellement ce qu'il raconte dans ses paraboles sur le trésor caché et la perle précieuse : « Le royaume des cieux est semblable à un trésor enfoui dans un champ ; l'homme qui l'a trouvé, l'y cache de nouveau et, dans sa joie, il s'en va, vend tout ce qu'il a et achète ce champ. Le royaume est encore semblable à un marchand qui cherchait de belles perles. Ayant trouvé une perle de grand prix, il s'en alla vendre tout ce qu'il avait,, et l'acheta » ^.
Jamais il ne recula devant un obstacle. Il brise toute résistance avec une facilité surprenante. Quand, pour la première fois, il prédit clairement à ses disciples ses prochaines souffrances^ Pierre le reprend : « A Dieu ne plaise, Seigneur ! cela ne vous arrivera pas ». Mais Jésus se retournant dit à Pierre : « Retire-toi de moi, Satan, tu m'es un scandale ; car tu n'as pas l'intelligence des choses de Dieu ; tu n'as que des pensées humaines. » Puis il marche tout droit au devant de sa destinée tragique, il monte à Jérusalem, la cité qui tue les prophètes, soutenir sa lutte de géant avec les princes des ténèbres, et mourir d'une mort effroyable pour le salut du monde. « Ma vie, personne ne me la ravit, mais je la donne de moimême ^ », atteste-t-il. Comme il lui eût été aisé de s'échapper, jusqu'à la dernière heure ! Il se livra lui-même, choisit le genre de mort le plus cruel et ne mourut que lorsqu'il put dire : « Tout est consommé » ^ Ce fut un homme d'une incomparable fermeté, qui poursuivit son but avec une rare énergie.
» Mat. 13, 44-46. 3 joa jp^ 30
* Joa, 10, 18.
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Les apôtres qu'il avait élus étaient des hommes de même trempe. Ses principaux compagnons dans la conquête du royaume des cieux furent : Simon, qu'il appela Céphas, l'homme de la roche ; les deux fils de Zébédée, Jacques et Jean, qu'il surnomma Boanerges, c'est-à-dire les fils du tonnerre ; André, c'est-à-dire le courageux ; Simon, le zélé ; Thaddée, l'intrépide. Nonobstant toute la peine que dut lui coûter l'éducation de ces hommes au tempérament guerrier, prompt et colérique, Jésus ne pouvait enrôler pour son œuvre messianique que des aides-de-camp résolus et énergiques. Il ne se lassa point de stimuler leur ardeur et leur besoin d'action. « Si quelqu'un vient à moi et ne hait pas son père et sa mère, sa femme et ses enfants, ses frères et ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple. Et quiconque ne porte pas sa croix et ne me suit pas, ne peut être mon disciple » ^.
« Qui de vous, en effet, s'il veut bâtir une tour, ne s'assied pas auparavant pour calculer la dépense et s'il a de quoi l'achever ? » ^ « Quiconque met la main à la charrue et regarde en arrière, n'est pas propre au royaume de Dieu » ^ « Celui qui voudra sauver sa vie la perdra, et celui qui perdra sa vie à cause de moi, la sauvera » *. Ces divers conseils et exigences que Jésus adresse à ses disciples ne sont qu'un reflet de sa propre conviction et de son inébranlable fermeté.
Du point de vue psychologique, on s'étonnera de constater que Jésus, malgré son entière adhésion à une vocation surhumaine, trahit cependant
* Le 14, 26 s. 3 Le 9, 62.
2 Le 14, 28. * Le 9, 24.
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une prudence consommée et un sens incomparable de la réalité.
La critique rationaliste et rationalisante ne parvient pas à s'expliquer cette antinomie. Vu qu'à ses yeux l'homme de Nazareth n'est qu'un pur homme, investi d'une tâche purement humaine, elle se sent obligée de prendre pour une rêverie extatique cette attitude nette et résolue en face de sa vocation messianique \ Mais le portrait de Jésus, même le portrait libéral de Jésus,, rejette catégoriquement cette diagnose.
Le fanatique est par nature excentrique, l'opposé d'un caractère tranquille, réfléchi, avisé. Sa chimère lui ôte toute réflexion, empêche tout jugement impartial, tout équilibre intérieur. Impétueux qu'il est, il ne songe qu'à se lancer aveuglément sur sa fausse route. Il ne dédaigne ni les moyens les plus ineptes, ni les voies embrouillées. Il use de violence, il met tout à feu et à sang, quand il rencontre quelque résistance. Irréconciliable envers ses ennemis et ceux qui ne partagent pas ses idées, il n'a pour eux que haine et imprécation et ne songe qu'à les persécuter. Ehonté et déraisonnable envers ses amis et ses partisans, il les exploite avec un égoïsme froid et satanique, en faveur de sa propre cause.
Comme Jésus est tout autre ! Chez lui, c'est un calme sage et profond, une tranquillité sereine de l'esprit, un équilibre harmonieux entre la pensée et la volonté, entre les paroles et les actes, une paix divine insondable et exempte de passion ; c'est la liberté et la joie de l'âme, au milieu de l'application la plus intense qu'un prophète ait jamais connue avant lui.
^ Zur psychiatrischen und psychopathischen Jesus-Kritik, voir Felder, Jésus Christus, II, 3, édit. 16-74.
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Quoiqu'il consacre toutes ses forces à réaliser sa tâche de Messie, ce n'est point toutefois par la violence, ni par un zèle impétueux et arbitraire, qu'il veut fonder son royaume. Insensiblement, par une évolution organique, provenant du dedans, le royaume de Dieu se développera de par sa propre force, tel le grain de sénevé, qui croît dans le calme et le silence et devient un grand arbre.
Il écarte d'un ton indigné toute violence.
« Remets ton épée dans le fourreau ^ », ordonne-t-il à Pierre dans un moment critique. Il reprend sévèrement les fils du tonnerre, qui voudraient faire descendre sur leurs ennemis le feu du ciel : « Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes ! Le Fils de l'homme est venu, non pour perdre les vies d'hommes,, mais pour les sauver » *. « Heureux ceux qui sont doux... Heureux les miséricordieux... Heureux les pacifiques... Heureux ceux qui souffrent persécution... Heureux... Heureux... Heureux... ' »
La douceur, la charité, la clémence, l'amour de la paix, la miséricorde, l'indulgence, la résignation, le dépouillement et l'oblation de soi-même jusqu'à souffrir le martyre, jusqu'à mourir même pour ses amis et ses ennemis, — tels sont les traits caractéristiques de sa vie et de son Evangile. Aussi bien, est-il en mesure de proposer à notre imitation sa douceur et son humilité, la contre-partie personnelle et vivante du fanatisme : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur » *.
Les idées du fanatique sont fantasques. C'est bien l'homme d'une idée, laquelle est un produit de
1 Joa. i8, II. 3 j^at. 5, 4-1 1.
2 Le 9, 55 s. * Mat. II, 29.
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son imagination déréglée — une chimère, ni plus ni moins. Le cœur ou plutôt l'essence intime du fanatisme est là : il s'oppose à la réalité des choses et s'emballe pour une rêverie creuse ou confuse, tout simplement irréalisable. Pour le reste il n'a point d'yeux qui voient, ni d'oreilles qui entendent, ni de cœur qui compatisse.
Qui n'admirerait, par contre, le sens aigu de la réalité, le regard ouvert et la chaude cordialité de Jésus ! Que n'a-t-il pas observé, vécu et inséré dans ses discours et ses paraboles ! Tout l'intéresse. Famille, foyer, patrie : le jeu et les taquineries des enfants qu'il caresse et bénit ; l'inquiétude des femmes au sujet de la farine, du levain et de la cuisson du pain, ou quand elles balaient leur maison,, ou lorsqu'elles cherchent une drachme perdue ; le fils prodigue, qui s'en va dans les terres lointaines et le père brisé de douleur, impatient de le voir revenir ; le bonheur et la paix des cercles intimes, qu'il sait parfaitement goûter ; le cortège nuptial, les coutumes des noces, le festin nuptial auquel il prend part ; l'allégresse des vivants et le deuil autour des morts ; — l'agriculture et le soin des vignes, le commerce et l'industrie : la culture du sol et l'attelage des bœufs dans les champs ; les semailles et la croissance, le sarclage et l'arrosage, le dessèchement et la mouture des grains, la moisson et l'usage de la faucille, la rentrée dans les greniers, le triage du froment et de la paille, la destruction de l'ivraie ; le vigneron dans sa vigne, son travail et ses occupations ; les ouvriers qui demeurent oisifs sur les places ; l'intendant qui paie les salaires ; le berger qui recherche la brebis perdue et la rapporte sur ses épaules au bercail ; le mar-
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chand qui trafique des perles ; le pêcheur dans sa barque ou raccommodant ses filets sur le rivage ;
— la vie dans toutes ses nuances et ses conditions : situations de famille, économie sociale et institutions publiques ; le deuil et les larmes, le rire et les ébattements ; la richesse et la pauvreté ; la faim et la soif, la santé et la maladie ; le luxe des grands et la misère des humbles ; les castes des hautes sphères et les intrigues politiques des partis ; le maître et l'élève ; le percepteur des droits de douane, le banquier à son comptoir, le vendeur de colombes et le marchand de bétail, l'employé dans son bureau et le juge au forum ;
— la nature avec ses beautés et son rythme : les nuages et la clarté du soleil, la pluie et la neige, la tempête et la sécheresse, les signes de printemps, le temps de la moisson, l'approche de l'automne ; les arbres qui poussent et portent des fruits, chacun selon son espèce, qu'on abat enfin et utilise comme combustible ; le lis des champs, dont la parure surpasse en éclat les somptueux vêtements de Salomon ; la poule couveuse qui protège ses poussins et les cache sous ses ailes ; les oiseaux dans l'air et le moineau sur le toit.
C'est tout cela et mille autres choses encore que Jésus a vu, senti et vécu. Quel contraste entre lui et le fanatique, qui dans son château de cartes rêve, les yeux ouverts, sans se douter du monde et de la réalité !
A sa prudente réflexion et au sens profond de la réalité, Jésus unit V harmonie et l'universalité, dont l'attirance à la fois noble et gracieuse nous charme. Qualités qui nous manquent et sont rem-
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placées, chez nous, par toutes sortes de partialités et de dissonances. Disposition exclusive, développement incomplet, activité partielle, voilà bien la marque de toute chose humaine. Chaque homme a son tempérament spécial, sa propre physionomie, son individualité à lui. Celle-ci consiste dans le fait que chaque individu jouit de certaines propriétés, facultés et qualités prépondérantes, tandis que d'autres s'effacent ou sont entièrement absentes. Les hommes les plus grands et les meilleurs n'échappent point à cette loi inéluctable qui régit toute vie et tout être humain. Ce ne sera pas un mince succès si, à force de s'éduquer et de se corriger, ils parviennent à se débarrasser de leur étroitesse d'esprit et de leurs plus gros défauts de caractère. Personne n'arrive à se forger une personnalité universelle, complète et harmonieuse en tout point.
Jésus seul réunit toutes les prérogatives en une proportion parfaite, lui seul possède l'universalité et l'harmonie au suprême degré : un zèle ardent et une longanimité inépuisable, une noble passion et une modération indulgente, une sainte gravité et une gaîté ensoleillée, l'amour de la solitude et le souci des foules, une noble distinction et l'humilité la plus profonde, une fermeté inflexible et la plus tendre douceur, une énergie prodigieuse alliée au calme réfléchi, un amour immense pour les pécheurs et une haine implacable pour le péché, une compassion toute miséricordieuse et la plus sévère justice, une cordialité charmante et un courage intrépide, une franchise incorruptible et une indulgence extrême, la puissance et la bonté, l'énergie et la résignation, une intransigeance irréductible et une tendresse toute maternelle,, un
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dévouement inlassable au dehors et une vie intérieure toute contemplative, une confiance en Dieu on ne peut plus filiale et une conscience de soimême on ne peut plus virile.
Partout, cette même grandeur, cette même perfection : dans sa pensée comme dans sa volonté, dans ses paroles comme dans ses actes, dans sa doctrine et dans ses œuvres, dans ses labeurs et dans ses souffrances, dans la vie et dans la mort. Tout en lui forme un harmonieux accord, — les facultés supérieures et les facultés intérieures, le sentiment et le cœur, l'intelligence et la volonté, l'idéalisme et le réalisme, un sens pénétrant de la réalité à l'égard des choses de ce monde, et un empressement de tous les instants au service du royaume des cieux.
On a souvent prétendu que le caractère de Jésus n'était pas exempt de contrastes. C'est vrai pour l'observateur superficiel et partial. Quiconque, en effet, n'apprécie que l'un ou l'autre côté du caractère de Jésus, le trouve si éminemment développé qu'il semble faire oublier tous les autres traits. Mais dès qu'un trait particulier est replacé dans le cadre universel, aussitôt les lignes s'adaptent aux lignes, pour former un admirable ensemble ; et toutes les prétendues antinomies et dissonances se résolvent en une merveilleuse synthèse.
A cet égard, ceux-là ont plutôt raison qui refusent à Jésus une individualité proprement dite, vu que chaque individualité comporte toujours une certaine limite, une certaine inégalité. Cela est vrai, si l'on applique à Jésus la même notion d'individualité qu'aux autres, à savoir la prédominance ou l'absence de certaines qualités.
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En Jésus on ne tr.ouve que le suprême degré de toutes les perfections. Aucun trait authentiquement humain ne manque à son auguste personne, nul ne dépare l'admirable uniformité de son être : voilà son individualité à lui.
Nous comprenons aisément que l'universalité de Jésus s'accorde très bien avec une individualité de ce genre, ou à vrai dire, que celle-ci exige celle-là. De même que Jésus plane au-dessus des particularités individuelles des hommes, il échappe également à toute délimitation temporelle et nationale.
L'histoire n'a jamais rien connu de semblable. Il est d'ailleurs impossible qu'un individu, en tant qu'homme pur et simple, puisse prétendre à un caractère absolument universel. Avec l'air qui l'entoure, il respire aussi, d'une certaine manière, les idées et les particularités de son temps, de son pays et de sa race.
On a dit, il est vrai, que Socrate avait renversé ces limites. De fait, un jour qu'on lui demandait son pays d'origine, il répondit fièrement : « Je suis citoyen de l'univers ». « Car il se considérait comme habitant et citoyen du monde entier » \ En réalité, il veut parler en faveur d'un cosmopolitisme sans patrie, qui fut plus tard à la mode en Grèce et à Rome, et que prônent de nos jours les socialistes et les communistes. Par son esprit et par sa vie Socrate est, au contraire, « grec et athénien jusqu'à la moelle des os, un homme tout à fait de sa nation ». Son caractère est, sous tous les rapports, le caractère du peuple grec '.
^ Cicéron, Tuscul. Quaestion. lib. V, 37,
2 Zeller, Philosophie der Griechen, 4e édit. lime partie, Ire division, 68-71.
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En Jésus rien de semblable. Quant à sa vie extérieure, il est aussi, évidemment, enfant de son pays et de son temps. Il aime sa petite patrie de toutes les fibres de son cœur, et les heurs et malheurs de son peuple le touchent si profondément qu'il verse des larmes en songeant à la ruine de Jérusalem. Sa prédication et ses miracles s'adressent presque exclusivement à sa prochepatrie : il a été envoyé aux brebis perdues de la maison d'Israël \ Rien, chez lui, qui rappelle un cosmopolitisme sans patrie. Il fut le plus vrai, le plus parfait Israélite, parmi les fils d'Abraham.
Il n'insiste toutefois sur le caractère national et juif que dans la mesure où il ne s'oppose point au caractère proprement humain,, que dans la mesure où il ne trouble point sa vue universelle. Il condamne l'exclusivisme des pharisiens ; il abhorre le judaïsme universel des rabbins ; il brise les liens du nomisme étroit du Talmud ; il lutte toute sa vie contre le messianisme national politique et le terrasse par sa mort et son Evangile. Non, il ne fut pas simplement Juif ; son esprit ne se laissa point enfermer dans l'étroit horizon de son peuple, de son pays et de son temps.
Lorsque Renan prétendit que la personnalité de Jésus était marquée exclusivement de l'empreinte juive ', Strauss n'eut pas de peine à prouver qu'on pouvait tout aussi bien découvrir en Jésus les qualités d'un hellène : « Cette sérénité, cette fraîcheur, cette activité issue de la joie spontanée d'un grand cœur, voilà ce qu'on pourrait appeler l'élément hellénique en Jésus '. »
1 Mat. 15, 24.
° Renan, Vie de Jésus, 49. édit. 36 pp. 471.
3 Strauss, Lehen Jesu fur das deutsche Volk 1864, 208.
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D'autres critiques avec Loosten avancèrent sérieusement la monstrueuse assertion : « Jésus peut très bien avoir été un mélange de sang juif et de sang grec ou gréco-asiatique ^. »
Houston Stewart Chamberlain en fit un parfait aryen ou un indo-germain ^, tandis que Frenssen, dans son roman de Jésus « Hilligenlei », s'efforce, de concert avec d'autres artistes de son pays et christologues allemands, de le représenter comme un véritable germain.
Il résulte de toutes ces opinions que Jésus n'est exclusivement d'aucun peuple et d'aucune époque ; qu'il possède les qualités de tous, sans partager leurs faiblesses et leurs défauts, en un mot qu'il n'est pas national, mais universel.
Avec lui ce n'est point une nationalité, mais l'humanité en soi, qui apparut personnifiée dans l'histoire.
Dès lors, aussi souvent que nous détachons notre regard de son portrait, pour le fixer sur d'autres figures de l'histoire, un nouveau trait caractéristique de Jésus nous frappe : sa singulière originalité.
Que de fois n'a-t-on pas tenté de comparer Notre-Seigneur à d'autres grands personnages, et de lui ravir le privilège d'être unique, en le ramenant à un type déterminé. L'âge rationaliste s'épuisa à construire des parallèles entre Jésus et les coryphées du classicisme juif, grec et romain. Surtout il était de bon genre de confronter Socrate avec le Sauveur. Un siècle durant,, des
* Loosten, Jésus Christus vom Standputikte des Psychiaters , Bamherg T905, 21.
2 Chamberlain, Die Grundlagen des iç. Jahrhunderts, 7e édit. Munich 1907, I, 245-258.
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poètes, des philosophes, des théologiens progressistes s'acharnèrent autour de ce problème.
Hamann, Mendelssohn et Eberhard, Matthias Claudius, Wieland et Klopstock et beaucoup d'autres se glorifiaient d'avoir contribué à faire croire au monde que Jésus et Socrate avaient été deux astres de même grandeur et de même éclat. De nos jours, la science, et même la poésie légère, n'ont plus qu'un sourire de pitié pour tous ces essais ingénieux, de rationaliste mémoire.
La critique évolutionniste, elle, explique le Sauveur par « l'histoire des religions ». Elle accorde que Jésus a été le plus grand héros religieux, mais un héros qui a eu ses semblables parmi les fondateurs de religion en dehors du christianisme, dans Moïse, Gotama - Bouddha, Kongtse (Confucius), Zarathoustra et consorts. Chacun dut lui ressembler, d'une manière frappante, par quelque côté. Pour chaque trait du portrait de Jésus, on cherche, en dehors du christianisme ou avant l'ère chrétienne, des analogies et des explications.
Et pourtant, si l'on pouvait réunir ces traits, on serait émerveillé de les retrouver tous, bien concrets, en la personne de Jésus et uniquement en elle. Mais, du reste, il y a entre ces hommes précités et le fondateur du christianisme une distance infinie.
Quant à leur caractère et à leur individualité spirituelle — ce dont il s'agit précisément — un rapprochement entre ces hommes non-chrétiens et le Christ est simplement une monstruosité. Plus on veut les mettre en regard, plus la personnalité de Jésus grandit et resplendit, et plus les héros pâlissent et disparaissent, ces héros fameux
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que l'on vantait comme ses sosies, sinon comme ses modèles. Non, Jésus n'a point de rival ; il n'y a personne, dans l'histoire du monde nonchrétien, qui lui ressemble, et moins encore, qui puisse lui servir de modèle.
Les héros et les Saints du christianisme, si diverse que puisse être leur conformité au Christ, non seulement se trouvent sur un plan infiniment inférieur à celui du Sauveur, mais ils ne peuvent même pas lui être comparés.
Leur sainteté n'est qu'une copie, une imitation de Jésus-Christ, et non un original. Ils lui doivent tout. Tous ont pénétré ses exemples par l'amour et la contemplation ; ils se sont employés de toutes leurs forces à reproduire en eux sa vie, et les premiers et les meilleurs d'entre eux avouent, honteux et humiliés, n'y avoir réussi qu'en partie, vu que la perfection de leur Maître n'a jamais été atteinte et qu'elle demeurera inaccessible. Pas plus qu'il n'a eu de modèle, Jésus n'aura jamais d'imitateur parfait.
Et cependant il n'est point inimitable. C'est peut-être ce que son individualité offre de plus étonnant. Bien que personne n'ait jamais atteint et ne puisse atteindre, en aucune manière, à sa grandeur sublime, chacun sent néanmoins, en méditant Jésus, que tout en lui est fait pour être imité.
A tous les héros de la sainteté on doit, sous plus d'un rapport, appliquer l'axiome : « Qu'on les admire, sans les imiter. » Jésus, par contre, plus grand et plus saint qu'aucun d'eux, ne possède aucun trait qui ne soit imitable pour nous. Rien d'athlétique ni de gigantesque dans sa destinée, rien de terrifiant ni d'excessif dans son
QUATRIEME CONFERENCE
austérité. Enfants et adultes, jeunes gens et jeunes filles, l'homme à son labeur et la mère dans ses soins domestiques, pauvres et riches, savants et ignorants, infirmes et bien-portants, serviteurs, maîtres et seigneurs, chacun peut le suivre en tout et partout. Lui seul est le modèle accompli de l'humanité entière. Les conférences sur sa sainteté corroboreront cette impression.
C'est pourquoi Jésus ne peut être qu'unique sur l'échelle des êtres humains. Ce qui caractérise surtout son individualité, c'e§t qu'à nos yeux il n'est pas simplement un homme extraordinaire, qu'il n'est même pas un homme pur et simple, mais l'homme idéal.
« Chaque homme », dit Hettinger en termes aussi justes qu'élevés, « chaque homme porte nécessairement sur son front l'empreinte du fini, de l'imparfait, du relatif et du partiel ; son âme en est marquée, toutes ses œuvres et son activité le trahissent. Il n'est qu'une fraction de l'être humain pris en général, il ne représente qu'une seule tendance, une seule capacité, une seule propriété et tournure d'esprit.
« L'individu n'est point l'humanité ; celle-ci ne fait que déverser sa richesse et son contenu dans l'ensemble des individus. L'homme peut fort bien aspirer à une formation générale, et tendre à la perfection morale, mais il ne les reproduira qu' approximativement, il ne réalisera qu'une portion du monde des âmes ; la perfection qu'il aura atteinte sera toujours plus ou moins partielle et incomplète. Le caractère moral de sa vie aussi bien que son apparence extérieure et ses talents garderont un cachet spécial et distinct.
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PORTRAIT HUMAIN DE JESUS
« L'idéal de l'humanité apparaît comme morcelé et éparpillé dans les divers individus...
« Tout ce que la terre a jamais connu de grand,, de noble et de saint prouve justement par sa variété même, cette loi fondamentale de toute évolution humaine.
« Ce sont les rayons multiples d'un foyer lumineux unique, mais ils ne sont point le foyer ; ce sont les couleurs diversement nuancées du soleil des esprits, telles que les réfléchit, dans le monde visible, le prisme qu'est la créature libre et consciente, mais elles ne sont point le soleil ; ce sont les accords dispersés d'une harmonie supérieure, les accords épars de la sainteté et de la perfection absolue, mais ils ne sont point cette harmonie.
« L'idéal pur et intègre se trouve là seulement où Vidée est pleinement réalisée, où non point un verbe divin, une idée divine se manifeste en l'homme, mais le Verbe qui est Dieu lui-même ^ »
* Hettinger, Apologie des Christentums II, 8. édit. Fribourgen-Br. 1899, 474 ss.
CINQUIÈME CONFERENCE
L'esprit prophétique de Jésus
Si noble que soit le portrait humain de Jésus, il ne constitue cependant point son individualité totale. Cet homme idéal de Nazareth se révèle être encore une nature prophétique, un personnage historique qui possède essentiellement, en propre, non seulement le don, mais l'esprit de prophétie.
La figure prophétique du Sauveur domine majestueusement toute l'histoire de la révélation. La révélation de l'Ancien Testament ne parle que de lui, du futur Messie et roi du royaume des cieux, attendu avec une fiévreuse impatience.
Aussitôt après la chute au paradis terrestre, une première lueur sur le Messie-Rédempteur, éclaire les ténèbres du péché et de la grande détresse humaine.
Dès ce moment des étoiles toujours plus nombreuses, plus lumineuses et plus pleines de promesses s'allument au firmament de la Sainte Ecriture. Avec une précision toujours plus nette et plus distincte, elles annoncent le grand jour de la délivrance, le soleil de justice qui va se lever sur tous les peuples.
L'ESPRIT PROPHETIQUE DE JESUS
Jésus de Nazareth prouve qu'il est ce soleil. Il atteste lui-même qu'il accomplira « tout ce que les prophètes ont écrit sur le Fils de l'homme » \ Ses disciples pourront, devant les Juifs et les païens, s'autoriser de ce fait incontestable : « Dieu a accompli de la sorte ce qu'il avait prédit par la bouche de tous les prophètes » *.
Son esprit embrassait d'un long regard pénétrant les innombrables prédictions que les prophètes avaient faites au cours des siècles ' ; il assembla dans sa main tous les fils de ses prophéties, il en incarna le contenu dans sa personne et les réalisa jusqu'au dernier iota dans sa vie, dans sa mort, dans sa glorification et son Eglise.
Aussi bien, Jésus est le dépositaire, l'âme, le commencement, le centre et le couronnement des prophéties d'avant l'ère chrétienne. Il est le prophète des prophètes qui l'avaient précédé et annoncé.
Jésus a lui-même continué leur ministère. Il a déployé une science prophétique à nulle autre comparable. Chez les autres prophètes le don de clairvoyance surnaturelle n'était qu'un rayon passager. Il s'allume soudain, il éclaire l'objet que le Seigneur veut mettre en lumière, puis disparaît de nouveau et laisse le prophète dans l'obscurité de ses connaissances naturelles et limitées.
Les prophètes nous le rappellent sans cesse et sur tous les tons : « Et la parole de Jahweh me fut adressée » * ; « Et la parole de Jahweh me fut adressée en ces termes... » ** ; « Et Jahweh me
* Le 24, 27. * Jer. I, 4. 13 ; 2, i.
* Actes, 3, 18. ^ Eze, 12, i ; 13, i ; 14, 2 ; 18, i, etc. ' Cfr. Le 24, 27.
CINQUIEME CONFERENCE
dit » ^ : « Je levai de nouveau les yeux et je vis... » ^ ; « Et la trentième année,, au quatrième mois, le cinquième jour du mois... les cieux s'ouvrirent et je vis des visions de Dieu ^ ». Le prophète se tient devant le Seigneur, comme le disciple qui, assis aux pieds de son maître, écoute ce qu'il doit apprendre ^. Très souvent, il attend en vain lumières et éclaircissements et finit par l'avouer : « Le Seigneur me l'a caché et ne me l'a pas fait connaître ^ ».
Rien de semblable en Jésus. Les choses les plus secrètes sont devant lui comme un livre ouvert ; les mystères de Dieu les plus profonds sont toujours pour lui d'une lumineuse évidence. Il n'a pas à attendre l'heure de l'illumination ou les communications de l'esprit Ce n'est point de temps à autre qu'il reçoit la faveur d'une vision prophétique ou d'une prédiction sublime. L'esprit de prophétie est chez lui permanent et jaillit avec une tranquillité constante. Les ondes surhumaines de la pensée émanent de sa vie intime comme de leur véritable patrie, et partout où s'en présente l'occasion, les paroles prophétiques tombent de ses lèvres aussi naturellement que s'il s'agissait des choses de ce monde.
Témoin le don qu'a Jésus de scruter les cœurs. Quiconque lit attentivement les Evangiles ne peut se défendre de l'impression que Jésus savait lire les pensées les plus secrètes des hommes et sonder l'état des âmes avec une sûreté absolue.
A première vue, il discerne l'âme de Pierre, juge les profondeurs de son être et le nomme, en
' Jer. I, 12, etc. * Is. 50, 4.
2 Zach. 5, I ; 6, i, etc. * IV Reg. 4, 27.
^ Eze. I, I s., etc.
L'ESPRIT PROPHETIQUE DE JESUS
conséquence, non plus Simon, mais Céphas, « le rocher » \ Le jour suivant, il voit pour la première fois Nathanaël venir à lui et il dit à son sujet : « Voici vraiment un Israélite, en qui il n'y a nul artifice». Nathanaël lui réplique: «D'où me connaissez-vous ? » Jésus répartit et lui dit : «Avant que Philippe t'appelât, lorsque tu étais sous le figuier, je t'ai vu ». Alors Nathanaël, convaincu que Jésus sonde les cœurs, s'écrie : « Rabbi, vous êtes le Fils de Dieu, vous êtes le roi d'Israël » ^
Près du puits de Jacob, Jésus entame une conversation avec la femme de Samarie et lui dit : « Allez, appelez votre mari,, et venez ici ». La femme répond : « Je n'ai point de mari ». Jésus confirme ses paroles et ajoute : « Vous avez raison de dire : Je n'ai point de mari, car vous avez eu cinq maris, et celui que vous avez maintenant n'est pas à vous : en cela vous avez dit vrai ». Et il lui révéla tout ce qu'elle avait fait, si bien que la femme s'écria ravie : « Seigneur, je vois que vous êtes un prophète » '.
Jésus mange dans la maison du pharisien Simon, quand une pécheresse entre et se jette à ses pieds, tout en larmes. « Si cet homme était prophète, il saurait qui et de quelle espèce est la femme qui le touche ; que c'est une pécheresse ». Aussitôt Jésus discerne la pensée de Simon, comme si elle lui avait été ouvertement manifestée *.
Sur le chemin de Capharnaûm, les disciples se demandaient lequel d'entre eux serait le plus grand dans le royaume des cieux ; ils finirent par se quereller. « Mais Jésus connut la pensée de leurs cœurs. » Dès qu'il les eut rejoints, il leur
* Joa. I, 42. ^ Joa. 4, 16-19. 28, s.
2 Joa. I, 45-49. * Le 7, 36-50.
CINQUIEME CONFERENCE
posa cette question : « Que pensiez-vous en chemin ? » Sous le regard perçant de leur Maître, ils se turent. Et Jésus leur donne la correction et déclare : « Si quelqu'un veut être le premier, il sera le dernier de tous, et le serviteur de tous ». Puis, prenant un petit enfant, il le met au milieu d'eux, et après l'avoir embrassé il leur dit : « Je vous le dis, en vérité, si vous ne vous changez de façon à devenir comme les petits enfants, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux. Celui donc qui se fera humble comme ce petit enfant, est le plus grand dans 1q royaume des cieux » *.
Jésus se révèle scrutateur des cœurs, non seulement dans ses rapports avec ses disciples, mais dans ses démêlés avec les adversaires. Il pénètre leurs embûches, il prévoit les pièges qu'ils veulent lui tendre, il rétorque leurs controverses, avant même qu'ils les lui soumettent.
Les scribes se préparent à l'accuser d'avoir violé le sabbat, parce qu'il avait, un jour de sabbat, guéri l'homme à la main desséchée. Or, Jésus « connaissait leurs pensées » et les réfuta d'avance par des preuves inéluctables ^ »
Les pharisiens en veulent à ses exorcismes et prétendent qu'ils ont lieu par la vertu de Béelzébub. Mais Jésus « connaissait leurs pensées »^ « il savait leurs sentiments » * et il les confondit d'une manière irréfutable ^
Les rabbins sont scandalisés que Jésus s'attribue le pouvoir de remettre les péchés. Jésus, «connaissant leurs pensées», leur dit: «Pourquoi pensez-vous le mal dans vos cœurs ? » Puis il les ré-
1 Me 9, 33-37 ; Le 9,46-48 ; Mat. 18, 1-5.
2 Le 6, 6-11. * Le II, 17.
3 Mat. 12, 25. ^ Mat. 12, 22-30 ; Le 11, 14-23.
L'ESPRIT PROPHETIQUE DE JESUS
duit au silence et se justifie sur l'heure par un miracle de sa toute-puissance. « Et tous étaient frappés de stupeur ; ils glorifiaient Dieu, et, remplis de crainte,, ils disaient : « Nous avons vu aujourd'hui des choses merveilleuses S »
Jésus sait mieux qu'eux-mêmes ce qu'il en est de ses amis et de ses ennemis, et ce qu'il en adviendra : « Jésus savait, dès le commencement, qui étaient ceux qui ne croyaient point, et qui était celui qui le trahirait ^ » Jamais il ne se laissa tromper par les apparences, ni abuser par l'hypocrisie : « Pendant qu'il était à Jérusalem, à la fête de Pâques, beaucoup crurent en son nom... Mais Jésus ne se fiait point à eux, parce qu'il les connaissait tous, et qu'il n'avait pas besoin qu'on lui rendît témoignage d'aucun homme ; car il savait, lui, ce qu'il y avait dans l'homme ^ »
// connaissait leurs sentiments ; il les connaissait tous ; il connaissait même le cœur des hommes, — telle est l'impression que Jésus fit sur ses contemporains et qu'il nous laisse à nous. Comme notre œil perçoit les choses sensibles et les reflète en lui-même, ainsi l'œil intérieur du Maître sonde les abîmes du cœur humain, et le monde des âmes se reproduit en son entendement, sans un pli, sans une ombre, jusqu'aux moindres pensées, jusqu'aux mystères les plus impénétrables. Cela ressort de tous les Evangiles avec une évidence spontanée et une simplicité touchante. Il faudrait attenter à la meilleure tradition primitive, pour douter de l'absolue cardiagnose de Jésus.
' Mat. g, 2-8 ; Le s, 18-26.
* Joa. 6, 64.
8 Joa. 2, 23-25.
CINQUIEME CONFERENCE
Vouloir donner à la cardiagnose de Jésus une explication naturelle, est une tentative vaine. On a voulu la comparer aux phénomènes occultes de la télépathie, à la lecture et à la transmission de la pensée. On a fait récemment de fréquentes expériences pour savoir s'il était possible de connaître la pensée d'autrui par une autre voie que celle des sens.
« Si nous considérons, sans préjugé, les résultats de la transmission des pensées, nous devons avouer qu'il existe, ^selon une théorie, chez la personne « réceptrice », des sensations autres que les sensations ordinaires. D'où proviennent-elles?
« Une autre théorie les place dans la personne « émettrice », par l'intermédiaire du corps, spécialement du cerveau. Ce sont des images et des impressions sensibles, des sentiments naturels, sur lesquels la personne « émettrice » concentre son attention ; des images et des impressions semblables se produisent dans la personne «réceptrice », et alors seulement commence le travail de la pensée.
« Les expérimentations exigent parfois un temps fort long. Les deux parties éprouvent une lassitude nerveuse. Le contact mutuel des corps influe favorablement sur les résultats... Autant de preuves que le corps y a sa part...
« Dans la mesure où les expériences de télépathie nous permettent de conclure, les rapports télépathiques d'homme à homme sont infiniment restreints. Les expériences n'atteignent qu'une faible distance, la plupart du temps elles demeurent confinées à la salle d'expériences. Dès lors on ne peut conclure en toute sûreté à une télépathie possible, au sens rigoureux du terme.
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L'ESPRIT PROPHETIQUE DE JESUS
« En outre, les expériences fatiguent à tel point les personnes qui s'y soumettent, qu'on ne peut les prolonger sans nuire à. la santé. Le temps énorme que nécessite, par la voie de l'expérience, l'éveil d'une seule image, ne permet point d'espérer une communication de pensée continue. La crainte de voir jamais ses pensées secrètes révélées contre son gré, par la télépathie d'un autre, est donc sans fondement \ »
Les expériences de télépathie sont dès lors totalement étrangères à la cardiagnose de Jésus. Celles-là sont tout à fait naturelles et confirment le caractère surnaturel de celles-ci. Il demeure incontestable que nul mortel ne peut lire dans l'âme d'autrui.
Dieu seul « connaît les secrets du cœur » * ; « Jahweh seul sonde tous les cœurs et pénètre tout dessein des pensées » ' ; lui seul « sonde les cœurs et les reins » * et « découvre nos pensées de loin » ". « Les yeux du Seigneur sont mille fois plus brillants que le soleil ; car ils regardent toutes les voies de l'homme et pénètrent jusque dans les lieux cachés '. »
La cardiagnose est réservée à la divinité, elle découle de son ubiquité et de son omniscience. Bn connaissant les secrets des hommes et en les révélant avec autant d' exactitude que de facilité, Jésus prouve qu'il ne cesse de participer à la science divine, qu'il est donc prophète au sens le plus éminent du terme.
^ Julius Bessmer, Télépathie, dans : Stimmen aus Maria Laach, LXXVII (1908) 161, 162.
2 PS. 43, 22. 6 Pg j^g^ 2.
' I Par. 28, 9. 8 Sir. 23, 19.
* Ps. 7, 10 ; Jer. 17, 10.
CINQUIEME CONFERENCE
La science prophétique du Christ, cependant, ne se borne point à mettre au jour ce que le cœur humain cache de momentané. Elle pénètre encore dans le domaine de l'avenir et dévoile des choses qui, pour l'heure, n'existent nullement, mais sont connues de celui-là seulement pour qui il n'y a ni soir ni matin, ni veille ni lendemain, mais un perpétuel maintenant, un aujourd'hui éternel.
Les prédictions de Jésus touchant Vavefiir concernent principalement sa passion et sa mort, sa résurrection et sa glorification, les destinées de Jérusalem et du peuple juif, ainsi que la fin du monde.
Les prédictions de sa Passion future sillonnent sa vie publique, telle une trace sanglante. Au début de son ministère déjà, il avait parlé, en désignant son corps, de la destruction du temple ^, et annoncé que le Fils de l'homme serait élevé comme le serpent au désert, afin que tout homme qui croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle ^
Dès la fin de son activité galiléenne, il annonce sa mort d'une manière toujours plus précise. « Jésus commença dès lors », dit Matthieu, témoin auriculaire, « à découvrir à ses disciples qu'il fallait qu'il allât à Jérusalem, qu'il souffrît beaucoup de la part des Anciens, des Scribes et des Princes des prêtres, qu'il fût mis à mort et qu'il ressuscitât le troisième jour '. »
Ses discours reviennent incessamment à ce thème : « Voici que nous montons à Jérusalem,
1 Joa. 2, 19-21.
2 Joa. 3, 14 s.
3 Mat. 16, 21 ; Me 8, 31 s.
L'ESPRIT PROPHETIQUE DE JESUS
et le Fils de l'homme sera livré aux Princes des prêtres et aux scribes ; ils le condamneront à mort, et le livreront aux Gentils pour être moqué, flagellé et crucifié ; et il ressuscitera le troisième jour » \
Par là Jésus n'a pas seulement prédit le fait de sa mort future et le mode de souffrance, mais il a même indiqué, avec force détails, les circonstances de sa Passion.
Les auteurs du meurtre du Messie sont les chefs du peuple juif ; ils le font prisonnier, le condamnent dans une séance du sanhédrin et le livrent aux Romains, en vue de la confirmation et de l'exécution de la sentence capitale. Ceux-ci le vouent aux moqueries, aux insultes et aux voies de fait, lui font subir la peine de la flagellation et, finalement, de la crucifixion. Et pour comble, Jésus fixe d'avance le rôle effrayant que deux de ses propres disciples joueront dans sa Passion : la trahison de Judas Iscariote" et le reniement de Simon Pierre ^
Ces prédictions qui se sont réalisées à la lettre, revêtent un caractère pleinement surnaturel. On pourrait, il est vrai, être tenté de croire que Jésus avait emprunté la connaissance certaine de ses futures souffrances aux prédictions messianiques de l'Ancien Testament.
De fait, on y lit distinctement que le Messie devait souffrir et mourir à cause de nous ^. En réalité, le Sauveur fait allusion à ce passage,
' Mat. 20, i8 s. ; Me lo, 2i3 s- ; Le i8, 32-34. -
^ Mat. 26, 21-25. 46-50 ; Joa. 6, 65. 71 s. ; 13, 21-32.
3 Mat. 26, 31-35. 69-75 ; Me 14, 27-31 ; 14, 66-72 ; Le 22, 33 s. 54-62 ; Joa. 13, 38 ; 18, 17 s. 25-27.
* Ps. 21 et 68 ; Is. 42, 1-16 ; 49, 1-9 ; 50, 4-10 ; 52, 13-53, 12 ; 61, I ss.
CINQUIEME CONFERENCE
quand il annonce sa Passion en ces termes :
« Voici que nous montons à Jérusalem, et que va s'accomplir tout ce que les prophètes ont écrit du Fils de l'homme » \ Or, les prophètes n'ont annoncé que le fait et les grandes lignes de la mort du Messie, sans entrer dans tous les détails que Jésus prévoyait. La critique libérale ne l'ignore point d'ailleurs. Elle ose néanmoins prétendre que Jésus pouvait parfaitement pressentir ses futures souffrances, vu l'attitude hostile de la hiérarchie juive. ^
Cette assertion est fausse. On ne peut même pas la vérifier quant au fait de sa mort. Durant la première période de son activité, il annonçait déjà sa cruelle Passion et terminait sa prédiction avant la fin du printemps de Galilée, avant donc que les hiérarques aient ouvert les hostilités, et que personne se fût douté d'une issue aussi tragique. Puis, Jésus savait exactement que les Juifs n'avaient point le droit de prononcer contre lui une sentence capitale valide. Seul le gouverneur romain, devant lequel Jésus se savait innocent, pouvait le condamner à mort. Finalement, la foule, derrière laquelle se retranchaient les chefs ^ protesta chaque fois que ceux-ci voulaient se saisir de sa personne ^.
Ce fut précisément à l'approche de ses souffrances que l'enthousiasme du peuple atteignit son apogée *. Imaginez-vous comment les hiérarques eussent osé,, en de telles conditions, sévir contre lui ! Du reste, Jésus n'aurait eu qu'à retourner
ï Le i8, 31.
2 Mat. 26, 5 ; Me 14, i s.
3 Le 19, 47 ; 22, 2.
* Mat. 21, 8-11 ; Me 11, 8-11 ; Le 19, 36-38 ; Joa, 12, 12 s.
L'ESPRIT PROPHETIQUE DE JESUS
en Galilée, sa patrie, pour se soustraire aux embûches des chefs juifs et demeurer à Tabri de toute inquiétude.
Jésus pouvait moins encore prévoir, d'une manière naturelle, le genre de mort qui lui était réservé. Il paraissait absolument exclu qu'après les séances judiciaires devant la cour suprême des Juifs et des Romains, il encourût, par une sentence formelle, la peine de la crucifixion. Vu l'absence de culpabilité légale qui eût justifié ce genre de mort, comme d'ailleurs toute action judiciaire, la condamnation au supplice de la croix était, selon le droit, inconcevable. A supposer qu'il eût dû néanmoins succomber à une crise politique, selon toute prévision humaine, il aurait pu tout au plus être victime d'un soulèvement ou de la lapidation.
Les lois juive et romaine autorisaient la lapidation par la foule, apparemment du moins. Si Jésus était tombé sous les coups d'une sédition du peuple, les provocateurs eussent été lavés du reproche d'avoir exécuté une peine capitale contrairement au droit romain ; tandis que la loi mosaïque, qui prescrivait la lapidation pour les blasphémateurs ^ pouvait être faussement invoquée contre Jésus. Les prophètes gênants furent de tout temps malfamés auprès de la populace ; elle les traitait de pseudo-prophètes et les lapidait.
Ce genre de supplice était le sort du prophète ; Jésus le déclare dans ses reproches aux scribes et aux pharisiens : « Jérusalem, Jérusalem, qui tue les prophètes et lapide ceux qui lui sont envoyés ! * » Le diacre Etienne mourut de cette
1 Lev. 24, 13-Ï6. 23.
2 Mat. 23, 37 ; Le 13, 32-34.
CINQUIEME CONFERENCE
mort '. Et Jésus lui-même, les Juifs avaient maintes fois tenté de le lapider, sous prétexte de blasphème l C'était donc l'unique genre de mort qu'il aurait pu humainement prévoir.
Surtout Jésus ne pouvait pas, par des moyens naturels, prévoir les circonstances de sa mort, telles qu'il les a prédites. Il était hors de prévision que la soldatesque le bafouât et lui crachât au visage. Jamais les condamnés à mort n'eurent de flagellation à subir. La trahison de Judas fut pour les disciples une surprise, malgré le caractère vulgaire de ce «voleur». Sinon,, comment auraient-ils pu demander l'un après l'autre : « Estce moi. Seigneur ? ^ » Comment Judas eiit-il osé s'asseoir au Cénacle ?
Que Pierre lui-même renierait son Maître,, cela paraissait tout à fait incroyable. N'avait-il pas été choisi, en raison de sa fidélité, pour être le fondement de l'Eglise ? N'avait-il point, au moment même de la prédiction de Jésus, énergiquement protesté qu'il était prêt à affronter la prison et la mort pour son Maître ? Et que penser, quand notre Sauveur, malgré tout, assure que cette nuit même, avant le chant du coq, Pierre l'aura renié trois fois ? Celui-là seul pouvait le savoir, qui lisait clairement dans l'avenir et dans les cœurs.
A l'annonce de sa mort Jésus ajoute immédiatement celle de sa résurrection avec la mention précise du troisième jour. Aussi souvent que le Sauveur parlait de sa mort future, il avait soin d'ajouter aussitôt « qu'il ressusciterait le troisiè-
' Actes 7, 57 ss.
2 Joa. 8, 59 ; lO, 31 s. ; 11, 8.
^ Mat. 26, 22.
L'ESPRIT PROPHETIQUE DE JESUS
me jour » ^ « Le Fils de l'homme doit être livré entre les mains des hommes, et ils le mettront à mort, et il ressuscitera le troisième jour » *. « Il faut, ajouta-t-il,, que le Fils de l'homme souffre beaucoup, qu'il soit rejeté par les Anciens, par les Princes des prêtres et par les scribes, qu'il soit mis à mort et qu'il ressuscite le troisième jour » '. « Le Fils de l'homme sera livré aux Princes des prêtres et aux scribes qui le condamneront, et le livreront aux Gentils, pour être moqué, flagellé et crucifié ; et il ressuscitera le troisième jour» *.
Jésus avait même instruit plus d'une fois les pharisiens à ce sujet. Quand ils lui demandèrent un miracle du ciel, Jésus leur dit : « Cette race méchante et adultère demande un signe, et il ne lui sera pas donné d'autre signe que celui du prophète Jonas : de même que Jonas fut trois jours et trois nuits dans le ventre du poisson, ainsi le Fils de l'homme sera dans le sein de la terre trois jours et trois nuits » ^
Lors de l'expulsion des vendeurs du temple,, les Juifs ripostèrent : « Quels signes nous montrezvous pour agir de la sorte ? » Jésus répliqua : « Détruisez ce temple, et je le relèverai en trois jours ». « Il parlait du temple de son corps », note l'évangéliste *. Les Juifs finirent également par le comprendre ainsi, bien qu'ils aient accusé hypocritement Jésus de vouloir détruire le temple de Salomon. Car ils allèrent ensemble trouver Pilate et lui dirent : « Seigneur, nous nous som-
* Mat. i6, 21.
2 Mat. 17, 22 ; Me 9, 31.
5 Le 9, 22 ; Me 8, 31.
* Mat. 20, 18 s. ; Me 10, 32-34 ; Le 18, 32-34. ^ Mat. 12, 39 s.
CINQUIEME CONFERENCE
mes rappelé que cet imposteur, lorsqu'il vivait encore, a dit : « Après trois jours, je ressusciterai » : commandez donc que son sépulcre soit gardé jusqu'au troisième jour,, de peur que ses disciples ne viennent dérober le corps et ne disent au peuple : il est ressuscité des morts » \
D'où il appert que Jésus a prédit souventes fois, d'une façon très nette, en présence de ses amis et de ses ennemis,, que le troisième jour il ressusciterait des morts. Lors même que les pharisiens se moquèrent de cette prédiction, et que les disciples demeurèrent sceptiques jusqu'aux apparitions de Pâques, cela prouve simplement que la prophétie de la résurrection échappait à tout calcul humain.
Conformément à toutes les expériences et prévisions naturelles, Jésus aurait àxx nettement pressentir qu'au tombeau il se décomposerait. Il est vrai que l'Ancien Testament laissait entrevoir la résurrection du Messie l Mais la théologie judaïque ne trouva point cette prédiction chez les prophètes, et les disciples eux-mêmes n'en constatèrent l'existence qu'après coup, c'est-à-dire,, après son accomplissement l Dès lors que Jésus découvrit seul cette prédiction *, on peut conclure déjà à une science qu'il était seul à posséder.
Or, à la prédiction de l'Ancien Testament touchant sa résurrection, il ajouta une circonstance tout à fait nouvelle : la résurrection au troisième jour. De cette circonstance on ne trouve pas la moindre trace dans l'Ancien Testament.
* Mat. 27, 63 s.
2 Ps 3, 6 ; 15, 10 s.
^ Joa. 2, 22 ; 20, 9 ; Actes 2, 25-31.
4 Le 24, 46.
L'ESPRIT PROPHETIQUE DE JESUS
Ainsi comprise, la résurrection de Notre-Seigneur n'était connue que de Dieu seul. En l'annonçant en termes clairs et précis, et en réalisant véritablement sa prédiction au troisième jour, où il sort glorieusement du tombeau, Jésus prouve irréfutablement qu'il ne participe pas seulement à la science divine des choses futures, mais qu'il est d'ores et déjà initié aux mystères les plus insondables de la Toute-Puissance.
La résurrection fut l'un des signes que Jésus offrit à l'incrédulité des Juifs. Il leur en prédit un autre, qui deviendrait le châtiment terrible de leur incrédulité'.* la destruction de Jérusalem et du temple.
En plusieurs occasions, le Sauveur fit allusion au sort effroyable de la ville sainte \ Toutefois, ce n'est que peu de jours avant sa Passion qu'il eut, pour la ruine de Jérusalem et du sanctuaire national, les paroles les plus émouvantes. Lorsque,, dans son entrée triomphale à Jérusalem, il aperçut la ville, il se mit à pleurer sur elle en disant : « Si tu connaissais, toi aussi, du moins en ce jour qui t'est donné, ce qui ferait ta paix ! Mais maintenant ces choses sont cachées à tes yeux. Viendront sur toi des jours où tes ennemis t'environneront de tranchées, t'investiront et te serreront de toutes parts ; ils te renverseront par terre, toi et tes enfants qui sont dans ton sein, et ils ne laisseront pas dans ton enceinte pierre sur pierre, parce que tu n'as pas connu le temps où tu as été visitée l »
Debout devant les magnifiques halles du tem-
' Mat. 13, 12 ; 16, 28 ; 23, 31 ss. ; Le 23, 28-31 ; Joa. 5, 4 ss. ; 21, 23.
^ Le 19, 41-44-
CINQUIEME CONFERENCE
pie, il ajouta : « Des jours viendront où, de tout ce que vous regardez là, il ne restera pierre sur pierre qui ne soit renversée ». Alors ses disciples lui demandèrent : « Maître, quand ces choses arriveront-elles et à quel signe connaîtra-t-on qu'elles sont près de s'accomplir ? » Jésus répondit :
« Prenez garde qu'on ne vous séduise ; car plusieurs viendront sous mon nom, disant : je suis le Christ, et le temps est proche. Ne les suivez donc poiht. Et quand vous entendrez parler de guerres et de séditions, ne soyez pas effrayés ; il faut que ces choses arrivent d'abord ; mais la fin ne viendra pas sitôt. Une nation s'élèvera contre une nation, et un royaume contre un royaume. Il y aura de grands tremblements de terre, des pestes et des famines en divers lieux,, et dans le ciel d'effrayantes apparitions et des signes extraordinaires.
« Mais, auparavant, on mettra la main sur vous, et l'on vous persécutera ; on vous traînera dans les synagogues et dans les prisons, on vous traduira devant les rois et les gouverneurs, à cause de mon nom...
« Mais lorsque vous verrez des armées investir Jérusalem, sachez alors que sa désolation est proche. Alors, que ceux qui seront dans la Judée s'enfuient dans les montagnes, que ceux qui seront dans la ville en sortent, et que ceux qui seront dans les campagnes n'entrent pas dans la ville. Car ce seront des jours de châtiment, pour l'accomplissement de tout ce qui est écrit. Malheur aux femmes qui seront enceintes ou allaiteront en ces jours-là,, car la détresse sera grande sur la terre, grande la colère contre ce peuple. Ils tomberont sous le tranchant du glaive ; ils seront
L'ESPRIT PROPHETIQUE DE JESUS
amenés captifs parmi toutes les nations, et Jérusalem sera foulée aux pieds par les Gentils, jusqu'à ce que les temps des Gentils soient accomplis...
« Je vous le dis, en vérité, cette génération ne passera point, que tout ne soit accompli » *.
Cette prédiction dépasse toute prévision naturelle, soit que nous envisagions l'événement principal, soit que nous considérions les circonstances concomitantes ou la date de la fin de Jérusalem et du temple.
Le récit de l'épouvantable cataclysme, tel que Josèphe Flavius le rapporte dans sa « Guerre judaïque », prouve assez combien Jésus avait prédit juste. Eusèbe de Césarée note déjà avec raison : « Celui qui compare les paroles du Sauveur à la description que l'historien nous trace de la guerre entière, ne manque pas d'être frappé par la prescience et la prédiction de Notre-Seigneur, et de reconnaître l'une et l'autre comme véritablement divines et miraculeuses \ »
La prophétie de la fin du monde, respectivement, du second avènement du Fils de l'homme, à la fin des temps, est intimement liée, voire même incorporée en partie à la prédiction de la ruine de Jérusalem. Il nous est aisé de saisir pourquoi Jésus mêle les deux prédictions. Les prophètes ont coutume de juxtaposer simplement les événements futurs qui ont entre eux des rapports logiques et réels, sans tenir compte en aucune façon de leur situation chronologique.
Or, la fin de Jérusalem et la fin du monde ont
* Le 21, 7-13. 20-24. 32 ; cfr. Mat. 24, 3-28. 34 ; Me 13, 3-23. 30.
2 Euseb. Hist. Eccl. III, 7.
CINQUIEME CONFERENCE
une grande affinité. Celle-là est le symbole et le signe avant-coureur de celle-ci. La ruine de Jérusalem est le jugement de Dieu sur la nation juive ; elle est aussi l'événement décisif qui amènera la suppression de l'Ancien Testament, et qui arrachera le royaume de Dieu sur terre à l'emprise de la Synagogue. La fin du monde annonce le jugement de Dieu sur tous les peuples, et conduit le royaume de Dieu à la victoire définitive,, à l'éternel triom^e.
Les deux catastrophes n'ont donc pas, dans la prophétie, une affinité purement fortuite. Jésus relie, au contraire,, la parousie de la fin du monde au cataclysme judaïque, parce que celui-ci était en somme un premier avènement du Fils de l'homme et une première manifestation de la puissance de son règne.
Une difficulté cependant subsiste : il semble, à première vue, que l'avènement du Fils de l'homme, lors de la ruine de Jérusalem, doive coïncider avec la parousie de la fin du monde. La critique adversaire prétend que Jésus aurait affirmé qu'il réapparaîtrait à la catastrophe finale, avant même que la génération contemporaine erit disparu. En cela il se serait trompé, et il aurait dès lors prouvé que sa science prophétique n'était point infaillible. D'où la question : Jésus a-f-il fixé la date de sa parousie à la destruction de Jérusalem ou Va-t-il laissée indéterminée ?
Le passage décisif des Evangiles, que nous invoquons en l'occurrence, c'est le grand discours eschatologique que Jésus fit aux disciples peu avant sa Passion. Ce discours traite de la ruine de Jérusalem et de la fin du monde. Son double contenu correspond à la double question des dis-
L'ESPRIT PROPHETIQUE DE lESUS
ciples : « Dites-nous quand ces choses arriveront, et quel sera le signe de votre avènement et de la fin du monde * ? »
Jésus répond en leur prédisant les deux catastrophes, en deux passages consécutifs. Il annonce en effet la ruine de Jérusalem, de la manière que nous connaissons ^ puis il ajoute : « Il y aura des signes dans le soleil, dans la lune et dans les étoiles, et, sur la terre, les nations seront dans l'angoisse et la consternation,, au bruit de la mer et des flots, les hommes séchant de frayeur, dans l'attente de ce qui doit arriver à la terre entière ; car les puissances des cieux seront ébranlées. Alors on verra le Fils de l'homme venant dans une nuée avec une grande puissance et une grande gloire. Quand ces choses commenceront à arriver, redressez-vous et relevez la tête, parce que votre délivrance approche » l
Après avoir ainsi décrit les deux catastrophes, Jésus raconte deux paraboles explicatives. D'abord la comparaison du figuier, suivie de l'avertissement : « De même, quand vous verrez ces choses arriver, sachez que le royaume de Dieu est proche. Je vous le dis, en vérité,, cette génération ne passera point, que tout ne soit accompli »*.
Vient ensuite la comparaison du serviteur vigilant : « Pour ce qui est de ce jour et de cette heure, nul ne les connaît, ni les anges dans le ciel, ni le Fils, mais le Père seul. Prenez garde, veillez et priez ; car vous ne savez pas quand ce sera le moment... Veillez donc, car vous ne savez
* Mat. 24, 3.
2 Mat. 24, 4-20 ; Me 13, 1-18 ; Le 21, 5-27.
^ Le 21, 25-28 ; cfr. Mat. 24, 21-31 ; Me 13, 19-27.
* Le 21, 29-33 ; Mat. 24, 32-35 ; Me 13, 28-31.
CINQUIEME CONFERENCE
quand viendra le maître de la maison, le soir ou au milieu de la nuit, ou au chant du coq,, ou le matin ; de peur que survenant tout à coup, il ne vous trouve endormis. Ce que je vous dis, je le dis à tous : veillez ! S>
On croirait de prime abord que, dans ce discours eschatologique, la prédiction de la ruine de Jérusalem est inextricablement mêlée à celle de l'avèliement et de la fin du monde. On incline sans plus à admettre que les deux événements doivent coïncider ou du moins se succéder.
Mais en réalité, cette supposition se heurte à d'insurmontables obstacles. Il est hors de doute, nous le savons du reste, que la date de la ruine de Jérusalem a été indiquée avec précision. Un certain nombre de signes précurseurs, faciles à reconnaître, la précéderont ; elle aura lieu,, en définitive, du vivant même de plusieurs contemporains de Jésus, ici présents.
A côté de cela, le discours eschatologique annonce un autre événement, — il ne peut être question que de la catastrophe finale — dont la date est fort imprécise. Personne ne connaît ni le jour ni l'heure où elle aura lieu. Il n'y aura point de signes qui permettront de la prévoir. « Aussitôt »^ après les quelques jours d'angoisse, la terre sera « soudainement » ébranlée dans ses fondements, la mer dans ses profondeurs et le firmament avec ses astres, et au même instant apparaîtra le Fils de l'homme. Nul, par conséquent, n'est sûr de la parousie ; et c'est pourquoi nous devons tous veiller sans cesse et nous tenir prêts.
^' Me 13, 32-37 ; cfr. Mat. 24, 36-42 ; Le 21, 34-36. ^ Mat. 24, 29.
L'ESPRIT PROPHETIQUE DE JESUS
Ainsi, malgré renchaînement des deux prédictions sur la ruine de Jérusalem et la fin du monde, nous obtenons un résultat précis : qu'il n'y a point de rapport nécessaire entre les événements historiques, auxquels devaient participer plusieurs contemporains, et l'instant suprême de l'humanité. Il demeure établi que Jésus a prédit la ruine de Jérusalem en termes clairs pour la génération d'alors ; avec autant de précision Jésus a refusé de fixer pour son avènement une date exacte.
UBvangile de la parousie ne limite donc point la prescience de Jésus. Sa pensée est, pour ainsi dire, une suite ininterrompue de prédictions, qui toutes tendent à révéler d'une manière unique et frappante son infaillibilité absolue.
Nul homme ici-bas ne fut exempt d'erreur. Il est aussi vieux que le monde, le proverbe : « Il est de l'homme de se tromper ». L'histoire de la civilisation de tous les temps repose sur cette évidence. Rien dès lors n'est plus surhumain, ni plus divin que l'infaillibilité. Les génies les plus puissants, les sages les plus éclairés ne parviennent eux-mêmes à la pleine lumière et à la pleine vérité qu'à travers les ténèbres et l'erreur.
Riickert l'exprime avec autant de profondeur que de simplicité, lorsqu'il dit : « Ce sont les fous qui demeurent dans l'erreur. Les sages, eux, montent de l'erreur à la vérité. »
Jésus seul ne passe point de l'erreur à la vérité. II est la vérité. « Je suis la Vérité » * : cette unique parole suffit à caractériser toute l'activité de sa pensée. C'est en vain qu'en lui nous chercherions l'erreur. Inutile encore de découvrir en sa vie
^ Joa. 14, 6.
CINQUIEME CONFERENCE
le moindre effort vers la vérité, vers l'élévation de pensée. Il n'étudie point. Il ne médite point. Il ne se développe nullement. Jamais il n'est pensif. Il n'hésite pas, il ne doute pas, il ne craint jamais de faire fausse route. Nulle part il n'éveille l'impression d'être un savant ou un critique. Ses pensées les plus sublimes jaillissent spontanément, comme la source jaillit des profondeurs de la terre, comme les étoiles apparaissent au firmament.
Car la sagesse de Jésus procède de sa vérité divine et intime, qui jaillit jusqu'à la vie éternelle S
Ses prédictions ne sont qu'une manifestation partielle de sa science divine, dans laquelle les réalités éternelles, aussi bien que les faits temporels, resplendissent, pareils aux étoiles du ciel.
SIXIÈME CONFÉRENCE
L'irréprochable vie de Jésus
Aussi bien que le portrait humain et l'esprit prophétique de Jésus, sa conduite irréprochable détermine sa singulière personnalité. Un homme impeccable n'est pas seulement un miracle, mais un fait unique dans l'histoire des mortels. L'histoire ne connaît point d'homme, ni avant ni après Jésus, auquel elle ose attribuer cette prérogative inouïe.
Les hommes les plus grands et les plus vertueux de l'antiquité classique ne cessent d'exprimer la conviction qu'il n'est point donné à l'homme d'être sans faute. « Serait-il donc possible d'être sans péchés ? » se demande Epictète. A quoi il répond : « Impossible : une seule chose est possible,, que tu t'efforces continuellement de ne point pécher. C'est n'être pas mal soucieux de perfection que d'éviter, parmi ces continuels efforts, au moins quelques péchés ^. »
« Nous avons tous péché, les uns plus, les autres moins », note Sénèque, « et non seulement
1 Epicteti Dissertationes IV, 12, 19, éd. Dubner, Parisiis 1878, 218.
SIXIEME CONFERENCE
nous sommes tombés,, mais nous tomberons jusqu'à la fin \ »
Cratès déclarait « qu'il était impossible de trouver un homme qui n'eût point failli. Il est admis, au contraire, que chaque homme, comme dii reste chaque grenade, cache un germe de corruption ^
Philon loue Epicharmus d'avoir proféré cette parole : « Celui-là est le meilleur qui a le moins péché ; car nul n'est innocent, nul irréprochable » ". « Ne point pécher, assure Libanius, est une vertu divine, c'est le propre de Dieu. ^ »
L'idéal de perfection de l'Ancien Testament dominait d'autant celui de l'ère classique, qu'il est inférieur à la perfection chrétienne. On rencontre sans cesse dans l'Ancien Testament la conviction que nul homme ne peut parfaitement atteindre à un idéal si haut. « Il n'est point d'homme qui ne pèche » ^ « Qui dira : J'ai purifié mon cœur, je suis net de mon péché ? " »
« Sept fois le juste tombe » '. « Il n'y a pas sur terre d'homme juste qui fasse le bien sans jamais pécher » ^ « Qui peut rendre pur ce qui a été conçu d'une semence impure ? ^ » Par ces tour-
1 Seneca, De Clementia, lib. I. 6, 3, éd. Haase, Lipsiae 1862, vol. I, 282.
2 Crates ap. Diogen. Laertium : De clarorum philosophorum vitis, lib. IV, c. 5, édit. Cobet, Parisiis 1862, 154.
3 Philonis Quaest. in Genesim lib. IV, n. 407, § 203, éd. Haase, Opéra omnia, t. VII., Lipsiae 1830, 188.
* Libanius, Epist. 1554. Ainsi Petronius, Satyr. 75, i. ^ III Reg. 8, 46 ; II Chr. 6, 36.
• Prov. 20, 9.
■^ Prov. 24, 16.
8 Eccl. 7, 20 ; Ps. 13, 3.
9 Job, 14, 4.
L'IRREPROCHABLE VIE DE JESUS
nures et autres semblables, l'Ancien Testament exclut l'impeccabilité de l'homme.
Tel est l'état des choses avant le Christ.
L'apôtre saint Paul le caractérise en ces termes : « Nous venons de prouver que tous, Juifs et Grecs, sont sous le péché \ » Avant le Christ, on ne connaissait même pas la notion parfaite d'une sainteté absolue, et partout où cette notion commence à poindre, la certitude de son irréalisation l'obscurcit bien vite. Arrive-t-on par conséquent à prouver que Jésus fut un homme exempt de péché, qu'il s'est gardé de toute faute, par ses propres forces, on aura par là même établi qu'il occupe dans l'histoire une place à part, qu'il est un homme extraordinaire, un géant isolé, qui de sa taille domine tous les autres et les dépasse infiniment, et que ce serait une monstrueuse erreur de vouloir apprécier Jésus à la manière des hommes.
La question de l'absence de toute faute en Jésus devient donc la pierre de touche de sa personnalité. Cette question, nous la poserons d'abord aux contemporains qui l'approchaient de plus près. Connaissons-nous leur jugement ? Kst-il possible de préciser ce qu'on pensait de lui dans son entourage immédiat, à la lumière •des faits ? Savons-nous exactement ce que ses amis et ses ennemis ont déposé sur sa personne ?
Les pharisiens et les scribes, représentants ■officiels de l'Eglise judaïque, le suivaient en tout lieu, ils épiaient chacune de ses actions, chacune de ses paroles, afin d'y trouver un prétexte de condamner ce Nazaréen odieux.
> Rom. 3, 9.
SIXIEME CONFERENCE
Ils ne reculaient pas devant les moyens les plus ignobles : ruse et finesse, imposture et hypocrisie, provocation du peuple et recours aux autorités, faux témoins et même séduction d'un apôtre. Jésus souffre tout cela avec calme. Il ne se soustrait point à ceux qui l'accusent ni à ceux qui le tentent ; il entre avec eux en conversation ; il peut se réclamer du fait que sa vie et ses discours étaient publics et soumis au jugement de ses mortels ennemis. Jamais il ne parla en secret ; mais toujours en présence du peuple, sur les places publiques, dans les synagogues et dans le temple, accessibles à tout le monde \
S 'autorisant du caractère public de son activité et de sa prédication, il va jusqu'à provoquer les Juifs : « Qui de vous me convaincra de péché ? ^ » Personne ne le pouvait, malgré la grande diversité des accusations dressées contre lui.
Nous connaissons les « crimes » qu'on lui impute : cet homme reçoit les pécheurs et les publicains et mange avec eux'. Il blasphème, en remettant les péchés *. Il chasse les démons par Béelzébub \ Il profane le sabbat, en guérissant les malades le jour du Seigneur ° et en permettant à ses disciples, qui avaient faim,, de cueillir des épis ^. Il mange du pain, sans avoir fait auparavant les ablutions rituelles ®. Il menace de
^ Joa. i8, 20 s.
2 Joa. 8, 46.
3 Mat. 9, II ; Me 2, 16 ; Le 5, 30.
* Mat. 9, 4-8 ; 2, 6 ss ; Le 5, 21.
5 Mat. 12, 24 ; Me 3, 22 ; Le 11, 15.
8 Le 6, 7 ss.
'' Mat. 12, I ss. ; Me 2, 23 ss. ; Le 6, i ss. 8 Mat. 15, 2. 20 ; Me 7, 2 ss.
L'IRREPROCHABLE VIE DE JESUS
vouloir détruire le temple ^. Il soulève le peuple, en répandant sa doctrine dans toute la Judée, depuis la Galilée jusqu'à Jérusalem ^ Il prétend être le Christ, fils de Dieu '.
Tout est là : d'abord le reproche multiple et fondé, il est vrai, qu'on faisait à Jésus, d'être hostile au pharisaïsme frondeur et hypocrite ; puis, le prétexte sciemment et manifestement controuvé, qu'il résistait aux lois de l'Etat et fomentait des intrigues politiques ; enfin l'accusation portée contre ses miracles et contre la conscience qu'il avait de sa messianité et de sa divinité et le témoignage qu'il en donnait.
Impossible de découvrir dans sa vie la moindre tache ! On n'y réussit point même lors de son procès devant le Sanhédrin. « Les Princes des prêtres et tout le Conseil cherchaient quelque faux témoignage contre Jésus, afin de le faire mourir ; et ils n'en trouvèrent point, quoique plusieurs faux témoins se fussent présentés * ». Vraiment,, l'innocence de Jésus dut bien être hors d'atteinte, pour pouvoir ainsi résister à la meute de calomniateurs aussi haineux !
Pilate ordonne un nouvel interrogatoire ; car il guette un prétexte, quelque futile qu'il soit, pour justifier du moins la condamnation, arrêtée déjà, de Jésus. Nouvel échec ! Après une enquête minutieuse et serrée, il est contraint d'avouer : « Je ne trouve rien de criminel en cet homme » ^ Claudia Procula, l'épouse du gouver-
1 Mat. 26, 61 ; Me 14, 58.
2 Joa. 7, 12 ; Le 23, 5.
' Mat. 26, 64 ; Me 14, 62 ; Le 22, 70.
* Mat. 26, 59 s. ; Me 14, 55.
^ Le 23, 4. 14. 15. 22. ; Joa. 19, 4.
SIXIEME CONFERENCE
neur, conjure son époux de ne point toucher au sang de ce Juste, de peur de s'attirer la vengeance du ciel ^. Le malfaiteur qu'on avait crucifié à ses côtés est si profondément touché de l'innocence de Jésus, qu'il se convertit et s'écrie : « Celui-là n'a rien fait de mal ! ^ »
Tel est le jugement absolu des ennemis de Jésus sur sa vie entière. Tous doivent convenir qu'il n'y avait rien en lui de blâmable,, et que l'examen le plus sévère ne révèle pas l'ombre d'une faute. On pourrait ici objecter que les adversaires de Jésus n'étaient pas autorisés à l'approcher comme ses intimes. Leur jugement devait s'arrêter juste devant ses plus importantes, parce que ses plus personnelles déclarations, qui n'étaient accessibles qu'à ses amis ; et c'est uniquement par elles que l'homme découvre son vrai visage intérieur.
A quoi nous dirons que l'objection n'atteint du moins pas celui dont les chefs juifs avaient fait leur instrument, pour trahir Jésus et le livrer à la mort. Judas Iscariote avait pu, grâce à de longues et amicales relations, observer son Maître, chaque parole qui tombait de ses lèvres, et percevoir, pour ainsi dire, chaque battement de son cœur. Il aurait eu tout intérêt à justifier sa noire trahison et à calmer sa conscience, en dévoilant quelque défaillance du Seigneur. Comme il a dû se tourmenter, en quête de réminiscences touchant ses premières années d'apostolat, et cela, tout simplement pour découvrir dans la conduite de Jésus, ne serait-ce que l'ombre d'une faute ! Peine perdue ! Pris de remords et de désespoir, il s'écrie : « J'ai péché en livrant
1 Mat. 27, 19. 2 Le 23, 41.
L'IRREPROCHABLE VIE DE JESUS
le sang innocent ! » Alors, ayant jeté les pièces d'argent dans le sanctuaire, il se retira et alla se pendre \ Quel poignant témoignage en faveur de l'irréprochable sainteté de Jésus !
Les autres disciples jouissaient auprès du Maître de la même intimité. Ils avaient l'occasion de comparer, jour pour jour, les attaques des pharisiens avec sa vie. Ils furent admis à pénétrer tous les mystères de son auguste personne, dès le premier instant où ils s'attachèrent à ses pas, jusqu'à la dernière Cène,, où Jésus épancha, en leur présence, son âme toute brûlante de charité. Il serait ridicule de prétendre qu'ils n'avaient point connu dans sa vraie lumière la vie intérieure et extérieure de Jésus. Il est encore moins admissible qu'ils l'eussent idéalisée. Car ils souffrent persécution, ils meurent même pour la vérité de leurs récits et pour leur conviction. Aussi bien, sont-ils et demeurent-ils les témoins par excellence de la conduite de Jésus, de ses actions, de ses paroles et de ses intentions. Et que nous disent-ils à ce sujet ?
Il serait superflu de vouloir donner à cette question une réponse détaillée. Les apôtres ont en effet cru en Jésus comme au Sauveur et Rédempteur, qui, enrichi de tous les dons du Saint-Esprit, a racheté le monde du péché ; ils le considèrent comme le vrai, l'unique et éternel Fils de Dieu. Il ne pouvait donc être question chez lui de péché ! C'est pourquoi les écrits et les discours des apôtres nous présentent Jésus dans l'éclatante et pure lumière de sa parfaite innocence.
Il est caractéristique que Pierre, Jacques et
* Mat. 27, 4 s.
L'IRREPROCHABLE VIE DE JESUS
Jean, les disciples de la première et dernière heure,, qui avaient approché le plus Notre-Seigneur, parlent précisément de sa sainteté avec le plus d'enthousiasme. En présence du peuple et des autorités, ils confessent que Jésus est le « saint Fils de Dieu » ^ et ils leur reprochent « d'avoir renié le Saint et le Juste » ^ Ils convient les fidèles à imiter le sublime exemple de celui « qui n'a point commis de péché, et dans la bouche duquel il ne s'est point trouvé de fausseté... qui a lui-même porté nos péchés en son corps sur le bois, afin que morts au péché, nous vivions pour la justice » '.
Ils annoncent triomphants que la rançon pour nos péchés a été pleinement payée dans le sang et la mort du Très-Saint : « Vous savez que vous avez été affranchis... non par des choses périssables, de l'argent ou de l'or, mais par un sang précieux, celui de l'Agneau sans défaut et sans tache, le sang du Christ... *. Aussi le Christ a souffert une fois la mort pour nos péchés, lui juste, pour des injustes ^ »
L'espérance et l'inébranlable confiance qu'au nom de la sainteté immaculée de Jésus ils recevront toujours pardon et miséricorde, les soulève au-dessus de la détresse humaine, au-dessus de notre misérable condition de pécheurs : « Si quelqu'un a péché, nous avons un avocat auprès du Père, Jésus-Christ, le juste ^ qui a paru pour ôter les péchés et qui n'a point de péché » \
L'Eglise apostolique, qui s'appuyait sur les anciens disciples, pensait comme eux,, surtout
1 Actes 4, 27. ^ I Petr. 3, 18.
2 Actes 3, 14. ^ I Joa. 2, i ; cfr. I Joa. 2, 29 ; 3, 7. 8 I Petr. 2, 22. 24. "^ I Joa. 3, S-
-» I Petr. I, 18 s.
L'IRREPROCHABLE VIE DE JESUS
saint Paul^ son éminent docteur. La sainteté absolue de Jésus est, à leurs yeux, le fondement du sacerdoce du Christ, de . toute son œuvre rédemptrice, et en somme, de la religion chrétienne : « Celui qui n'a point connu le péché, Dieu Ta fait péché pour nous,, afin que nous devenions en lui justice de Dieu » ^. « Car nous n'avons pas un grand-prêtre impuissant à compatir à nos infirmités ; pour nous ressembler, il les a toutes éprouvées, hormis le péché... De là vient aussi qu'il peut sauver parfaitement ceux qui s'approchent de Dieu par Lui, puisqu'il est toujours vivant pour intercéder en leur faveur ^. »
Le propre témoignage de Jésus complète et approfondit tout ce qui fut dit jusqu'à présent de son innocence. Le moindre doute s'évanouit, dès que le Sauveur sans reproche garantit luimême son absolue sainteté.
On ne peut nullement accuser son témoignage d'être une défense de sa propre cause, et lui enlever dès lors sa valeur. Bien au contraire ; vu que nous avons affaire à un homme intègre et éclairé, sa propre déclaration sur sa vie intérieure a manifestement plus de poids que toute autre appréciation venue du dehors.
Oser infirmer le propre témoignage de Jésus sur son innocence personnelle revient à transposer, tel quel, dans le domaine de la moralité, un principe valable seulement pour la jurisprudence ; c'est encore, ainsi que le remarque K. Hase avec justesse, appliquer une hypothèse tirée d'une très fâcheuse expérience de la vie, une hypothèse, dit-il, « qui, entre hommes d'honneur, même dans les rapports ordinaires, équi-
1 II Cor. 5, 21 ; Rom. 5, 18. « Hebr. 4, 15 ; 7, 25 s.
SIXIEME CONFERENCE
vaudrait à une injure, » c'est appliquer une pareille hypothèse « à celui qui s'est nommé roi de la vérité, et dans la bouche duquel il ne s'est point trouvé de fausseté \ »
La véracité de Jésus est, comme nous le verrons plus loin, si héroïque et son humilité si profonde, que nous ne pouvons lui reprocher ni de s'être surestimé, ni de nous avoir induits en erreur. L'homme le plus humble et le plus vrai ne pouvait s'attribuer la plus haute prérogative qui soit, l'innocence absolue, sans en avoir une pleine certitude, supérieure à toute autre certitude.
De subjectif qu'il était,, son témoignage devient, par là même, une preuve authentique, objective et contrôlée.
A cette preuve vient se joindre, par ailleurs, un double contrôle,, ainsi que nous l'avons vu : le propre témoignage sur son exemption du péché est confirmé par toutes les paroles et tous les actes de sa vie, ainsi que par le témoignage vécu de ses amis et de ses ennemis. D'où il ressort que la propre appréciation de sa moralité se trouve corroborée même, suivant l'adage qui d'ailleurs n'est applicable qu'en jurisprudence : « Toute cause se décide sur la parole de deux ou trois témoins. ^ »
Il ne reste donc plus qu'à prouver si Jésus s'est véritablement attribué l'absence totale de péchés.
Il est fort étonnant, d'abord, que nous ne l'entendions jamais avouer ses péchés. Sa vie tout entière est au contraire vouée à la purification
1 K. Hase, Theolog. Streitschriften III, Leipzig 1837, 109 s.
2 Mat. 18, 16 ; cfr. Joa. 8, 17 ; Dt 19, 15.
L'IRREPROCHABLE VIE DE JESUS
du genre humain. Il poursuit le péché partout, jusque dans les derniers recoins. Il condamne avec une sévérité, jusque là inouïe, même les pensées coupables les plus secrètes. Il estime à tel point l'aveu de ses fautes et la conversion du pécheur, que les anges du ciel en tressaillent d'allégresse ^.
Sa parfaite sainteté découvre des manquements en chaque homme. Si indulgent que soit son jugement, si charitable que soit toute sa personne, Jésus présuppose néanmoins que tous les hommes sont méchants par nature " et que nul n'est sans péché \ De tous il exige la componction du cœur et les œuvres de pénitence ^ ; il déclare qu'à tous des dettes immenses seront remises ^ Lui seul n'éveille nulle part le moindre soupçon de culpabilité. Jamais il ne s'humilie devant Dieu son Père, pour avoir péché. Pas la moindre trace d'un aveu de ce genre.
Seule l'absence de péchés nous explique dûment cette absence d'aveu. « S'il avait réussi à vivre en parfaite harmonie avec lui-même et avec Dieu, tout en ayant en lui une cause de désaccord ; s'il avait, ainsi que le prouve le sermon sur la montagne, poursuivi les péchés des autres jusque dans les secrets replis de l'âme ; s'il avait même dénoncé la haine sournoise du crime déicide et le désir dissimulé de l'adultère, sans s'être jamais épié lui-même de son regard perçant, sans avoir jamais jugé son propre péché, comme il jugeait celui des autres, alors, pour sûr, il eût cessé d'être, en son for intérieur, le plus bel
^ Le 15, 7. 10. * Me I, 15.
= Mat. 7, II. 5 j^at. 18, 24. 25.
« Joa. 8, 7.
SIXIEME CONFERENCE
enfant des hommes — Strauss lui-même se voit obligé à l'appeler ainsi ; — il ferait plutôt figure d'être répugnant et contradictoire, qui, après avoir à bon droit flétri le pharisaïsme, s'en serait lui-même rendu coupable en se justifiant et en condamnant les autres ^. »
Jamais on n'entend Jésus implorer le pardon de ses péchés. Il apprend aux autres à prier : « Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons les leurs à ceux qui nous doivent » ^ « remettez-nous nos offenses, car nous remettons nous-mêmes à tous ceux qui nous doivent » ^ Lui seul ne prie pas ainsi. C'est pour ses disciples qu'il a composé le « Notre Père », lui-même ne le récite pas. Les disciples le lui avaient expressément demandé : « Seigneur, apprenez-nous à prier » ^ et Jésus répond tout aussi nettement : « Vous prierez donc ainsi » ^ ; « lorsque vous priez, dites... » *.
Après des déclarations aussi formelles, comment oser prétendre que l'oraison dominicale soit l'expression « de l'humble puissance de sa propre prière » ? ' Il s'exclut en particulier de la prière du « Pater » pour la rémission des péchés, en ajoutant : « Car si vous pardonnez aux hommes leurs offenses, votre Père céleste vous pardonnera aussi » *.
* Beyschlag, Das Leben Jesu I, 3. édit. Halle a. S. 1893, 194. 2 Mat. 6, 12.
^ Le II, 4.
* hc II, I.
« Mat. 6, 9.
* Le II, 2.
' Deissmann, Evangelium und Urehristentum, dans Beitrage zur Weiterentwicklung der christlichen Religion, Munich, 1905,
lOI.
8 Mat. 6, 14.
ia6
L'IRREPROCHABLE VIE DE lESUS
Nulle part dans sa vie de prière, pourtant si riche et si humble, on ne surprend Jésus à demander pardon. Il se jette aux pieds de son Père, en adoration ; il lui rend des actions de grâces et des louanges ; il l'invoque en faveur des apôtres, des malades, de tous les fidèles ; il demande sa propre glorification et supplie le Père céleste de le secourir dans son immense détresse au jardin des Oliviers ; mais nous chercherions vainement parmi ses prières quelque passage qui trahisse, ne fût-ce que légèrement, une demande de rémission de sa propre dette. Cette demande, il n'aurait d'ailleurs manqué de la proférer en croix, où il agonisait.
N'avait-il pas fortement insisté sur les comptes que l'homme devrait rendre à Dieu ? ^ N'avaitil point affirmé que toute parole inutile '^ serait soigneusement pesée, à la balance de Celui qui scrute les reins et les cœurs ?
Mais lui n'a rien à déplorer ; il n'a pas besoin de rémission. Au seuil de l'éternité il n'implore miséricorde que pour les péchés de ses ennemis ' ; il est parfaitement convaincu de sa béatitude, si convaincu, qu'il promet d'y associer le bon larron, mourant à ses côtés : « Aujourd'hui même tu seras avec moi dans le Paradis » *.
L'absence de toute coiîtrition est, du reste,, un nouvel indice de la conscience irréprochable de Jésus. Nous montrerons ailleurs combien pure et délicate était sa conscience quand il s'agissait d'accomplir la volonté de son Père céleste. Ses pensées, ses paroles, ses actes, sa vie tout entière semblent n'avoir été dirigés par nulle autre pré-
* Me 4, 22 ; Le 8, 17. ^ Le 23, 34.
* Mat. 12, 36. * Le 23, 43.
SIXIEME CONFERENCE
occupation que celle d'accomplir, jusqu'au moindre iota et jusqu'au dernier instant, les volontés divines.
Il est d'autant plus surprenant que cette crainte singulière de Dieu n'ait jamais provoqué le moindre signe de contrition, jamais non plus la moindre peur d'avoir pu s'écarter de la volonté du Père,, son unique ligne de conduite.
A supposer qu'il se fût glissé, entre lui et son Père, seulement l'ombre d'un péché, son sentiment moral très affiné et son tendre et filial amour de Dieu en auraient fait, immanquablement, une ombre gigantesque, qui lui eût dérobé la vue du Père. Rien de tout cela. Son âme parfaitement sereine demeure toujours ensoleillée. La vie de Jésus, telle que nous la connaissons, nous fait l'impression d'une vie éternellement unie à celle de Dieu.
Ce que nous en savons garantit l'intégrité totale de ce que nous en ignorons. Si le temps de son activité publique avait été précédé d'une période répréhensible, il en serait resté quelque trace ou quelque désaveu, et le sentiment ultérieur de son union intime avec Dieu en aurait souffert. Plus sa vie ultérieure était parfaite,, plus il aurait dû en regretter et déplorer les antécédents.
David Strauss lui-même en convient : « Tous les êtres que la lutte et une brusque évolution ont épurés et grandis, en gardent perpétuellement les cicatrices. Il leur reste pour toujours quelque chose de dur, d'âpre et de sombre ; ce dont on ne trouve en Jésus nulle trace.
« Jésus nous apparaît en lui-même comme une riche et belle nature, qui devait ne se développer
L'IRREPROCHABLE VIE DE JESUS
que par ses propres forces, avoir une conscience toujours plus nette d'elle-même, s'affirmer toujours davantage, mais non se corriger pour commencer une vie nouvelle \ »
Adolphe Harnack^ est aujourd'hui du même avis : « Qu'on veuille bien nous montrer l'homme qui, à l'âge de trente ans, parlerait ainsi, qui a livré de rudes combats où il a brûlé ce qu'il adorait, et adoré ce qu'il avait brûlé ! Qu'on nous montre l'homme qui, après avoir rompu avec le passé, convie les autres à la pénitence, sans parler jamais de sa propre pénitence ! Cette constatation prouve assez que sa vie n'a pu être traversée de catastrophes intérieures. »
Il n'y a que le libertin ou l'impie ou l'innocent — Jésus — qui soit sans repentir.
Jésus, en effet, contrairement au reste des hommes, s'attrihiie expressément l'absolue exemption du péché. C'est lui qui a proféré ces mots : « Si donc vous,, tout méchants que vous êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants... » \ « Le Fils de l'homme va être livré aux mains des pécheurs » *. « Si je disais que je ne connais pas le Père, je serais menteur comme vous. Mais je le connais et je garde sa parole » ". Parler ainsi, c'est se mettre en opposition catégorique avec les pécheurs.
Or, Jésus a fait d'autres déclarations plus précises encore. Il affirme qu'il n'y a point en lui d'imposture ' ; que l'accomplissement de la vo-
* Strauss, Leben Jesu fur das deutsche Volk, Leipzig 1864,
* A. Harnack, Wesen des Christentums 21 s.
* Mat. 7, II.
* Mat. 26, 45.
* Jca. 7, 18.
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lonté divine est devenu aussi indispensable à son âme que l'est à la vie du corps la nourriture ' ; que toujours il ne fait que le bon plaisir de Dieu" ; que Satan, le Prince de ce monde, n'a rien en lui ^ — autant de déclarations verbales et réelles, attestant son innocence personnelle.
En définitive, il provoque les pharisiens :
« Qui de vous me convaincra de péché ? *. Ces mots ne signifient pas seulement que Jésus s'attribue une vie extérieure sans tache. Seule l'absolue exemption de péchés, et dans sa vie intérieure et dans sa vie extérieure, justifiait une question aussi inouïe.
L'homme le plus parfait, oui, précisément lui, sent bien qu'il n'oserait la répéter, sans se rendre coupable de l'hypocrisie la plus inqualifiable et d'un incompréhensible orgueil. La question posée lui vaudrait dès lors une réponse défavorable. Considérée à la lumière de la révélation du Christ, laquelle renforce au suprême degré la loi morale objective et la conscience subjective,, cette question prend une singulière valeur, au point que le disciple aimé de Jésus écrit : « Si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n'est point en nous ^ »
Un discours pareil ne peut véritablement tomber que de lèvres sacrosaintes. Jésus seul pouvait lancer parmi ses ennemis la saisissante provocation : « Qui de vous me convaincra de péché ? » Et ses ennemis se taisent, et le Prince des apôtres tombant à genoux, s'écrie : « Eloi-
» Joa. 4, 34. * Joa. 8, 46.
2 Joa. 8, 29. 5 I Joa. i, 8.
' Joa, 14, 30.
L'IRREPROCHABLE VIE DE JESUS
gnez-vous de moi, Seigneur, parce que je suis un pécheur » \
Le cristal le plus pur, mis à côté d'un diamant véritable,, perd son lustre ; ainsi à l'homme le meilleur, en regard de Jésus, sa vertu ne paraît plus qu'une imperfection.
Richard Wagner note avec autant de profondeur que de justesse : « On pouvait penser qu'il y avait assez de Martyrs et de Saints. Pourquoi fallait-il que précisément le divin Jésus fût de leur nombre ? En réalité, tous ces saints hommes et ces saintes femmes le devinrent par la grâce de Dieu, par une inspiration, par une expérience, par un revirement intérieur, qui fit de ces pécheurs presque des surhommes, — tandis que nous nous sentons si petits autour d'eux... En Jésus,, au contraire, il y eut, dès le commencement, exemption totale de péché, sans la moindre passion, pureté divine de nature, et cependant on n'a pas — comme on pourrait s'y attendre — l'impression d'une chose « intéressante », voire inhumaine ; non, cette très pure divinité est toute faite de très pure humanité, qui par ses souffrances et sa compassion, doit inévitablement émouvoir notre humaine sensibilité, — phénomène unique, incomparable. Tous ont besoin du Sauveur. Il est,, lui, le Sauveur ". »
Cela nous mène à d'autres considérations.
Nous avons, jusqu'ici, relevé brièvement les témoignages immédiats de la conscience qu'avait Jésus de sa parfaite exemption du péché. Là n'est
' Le 5, 8.
^ Tiré de H ans v. Wolzogens « Erinnerungen an Richard Wagner » chez Gustave PfannmuUer, Jésus im Urteil der Jahrhunderte, Leipzig 1908, 428 s.
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pas l'essentiel. L'attestation médiate de son innocence absolue nous paraît autrement importante. Celle-ci est une conséquence naturelle et dès lors incontestable de la vocation du Sauveur. Son action rédemptrice culmine dans la destruction du péché : le pardon et la délivrance du péché, le jugement des pécheurs, telle est la triple fin de son ministère. Or, tout cela exclut en lui l'ombre même du péché, comme le jour répugne à la nuit, la lumière aux ténèbres.
Le pardon des péchés. Jésus accorde le pardon des péchés, selon qu'il lui plaît \ Il revendique explicitement le pouvoir de remettre les péchés et prouve par des miracles qu'il agit ainsi de sa pleine puissance ^ Il confie même à ses disciples le droit divin de remettre les péchés en son nom '.
Or, cela n'est manifestement point le propre d'un homme coupable lui-même. Nul prophète, avant lui, n'avait osé le faire. Les prophètes ont, tout au plus, prédit le pardon au nom de Jahweh *.
Le pouvoir de remettre les péchés, le judaïsme ne l'attribua pas même au Messie attendu. Les pharisiens contemporains de Jésus n'y songeaient pas davantage. A leurs yeux c'est un pur blasphème qu'un homme prétende remettre les péchés ^ Jésus, par son silence, confirme cette opinion. Dieu seul peut pardonner les péchés, car lui seul possède la sainteté absolue, lui, qu'offense le péché. En revendiquant ce même pou-
1 Mat. 9, 2 ss. ; Me 2, 3 ss. ; Le 5, 18 ss. ; 7, 47 ss. ; 23, 43 Joa. 5, 14 ; 8, II.
2 Mat. 9, 5-7 ; Me 2, 10-12 ; Le 5, 24 ss.
8 Joa. 20, 23 ; Mat. 18, 18.
* II Reg. 12, 13.
° Mat. 9, 3 ; Me 2, 7 ; Le 5, 21.
voir et en Texerçant, Jésus se place au-dessus de rhumanité coupable, et confesse qu'il est le Dieu de toute sainteté.
La délivrance du péché. Le pouvoir de remettre les péchés revient du reste au Sauveur, parce qu'il nous délivre du péché. Jésus est venu chercher et sauver ce qui était perdu '^. Le salut consiste dans l'affranchissement d'un état d'éternelle perdition où se trouve l'homme, depuis qu'il a contracté la lourde dette du péché. Mais pour que le salut s'opère, il ne suffit aucunement que Dieu annonce au pécheur la rémission de sa faute et qu'il le pardonne véritablement.
Cette rémission et ce pardon sont liés en outre à l'immolation sanglante de Jésus. Jésus déclare explicitement qu'il « a donné sa vie pour la rançon de la multitude »^ et qu'il « a répandu son sang en rémission des péchés » \
Jésus, donc, a la pleine conviction que sa vie, son sang et sa personnalité ont une telle valeur, qu'en les livrant à la mort, il satisfait entièrement à la majesté de Dieu offensée par le péché. Ce serait folie et blasphème qu'un pécheur, qu'une simple créature s'arrogeât un rôle semblable. L'Agneau sans tache,, qui n'a point trempé dans le péché des hommes, est seul capable de purifier l'homme de sa faute. Mais celui-là seul pourra payer la dette totale du genre humain, qui se trouve au-dessus de l'humanité et dont la nature est foncièrement sainte et divine.
Le jugement des pécheurs est le corollaire obligé de l'affranchissement du péché. Nous con-
* Le 19, 10.
* Mat. 20, 28 ; Me 10, 45.
* Mat. 26, 28 ; Me 14, 24 ; Le 22, 20.
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cevons sans peine que Jésus, Sauveur du monde, s'attribue le droit de juger à la fin des temps les vivants et les morts. Il vint, dans l'humilité et le dénûment, sauver le monde ; il reviendra à la fin des siècles, dans la majesté de Dieu, « dans sa gloire et dans celle du Père et des saints Anges » \ juger les hommes. Il les jugera tous. Mais lui,, personne ne le jugera, pas même le Père. Or, cela serait inexplicable, s'il y avait en lui la moindre souillure.
Les circonstances du jugement qu'il exercera supposent, du reste, une sainteté suprême et divine. Car il n'y présidera pas comme simple représentant de Dieu, mais il jugera en vertu de sa propre et pleine puissance ^. Jugement et sentence finale lui appartiennent si exclusivement, que le Père céleste n'y participera point : « Car le Père ne juge personne, mais il a donné au Fils le jugement tout entier, afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père » ^
Sa manière de procéder sera toute divine, elle aussi. Jésus scrutera de son regard pénétrant chacune de nos actions,, puis il rendra son jugement" ; il n'examinera pas seulement les œuvres extérieures, mais il tiendra compte encore des pensées et des sentiments les plus intimes, connus de Dieu seul ^ ; enfin, de son propre mouvement, il répartira à chacun, selon ses mérites
1 Le 9, 26 ; Mat. 13, 41 ; 16, 27 ; 24, 31 ; 25, 31 ; Me 13, 27.
2 Mat. 7, 23 ; 10, 32 ; 16, 27 ; 24, 30 s. ; 25, 34 ss. ; 26, 64 ; Me 8, 38 ; 13, 26 ss. ; 14, 62 ; Le 9, 26 ; 12, 8 s. ,• 21, 27 ; 22, 69.
3 Joa. 5, 22.
* Mat. 10, 26 ; Me 4, 22 ; Le 8, 17.
6 Mat. 7, 21-23 ; 12, 36, Le 13, 25 ss.
L'IRREPROCHABLE VIE DE JESUS
OU sa faute, la vie éternelle ou le châtiment éternel.
En Jésus, c'est Vimpeccahilité de Dieu qui a vécu et s'est manifestée parmi nous. Tel est le résultat de l'enquête menée jusqu'ici. Parmi tous les hommes pécheurs, il se révèle être le seul qui soit exempt de péché. L'immaculée blancheur de la Très Sainte Vierge Marie,, au sens du dogme catholique, ne fait point exception ; car elle repose uniquement sur l'innocence absolue de Jésus et se consomme en elle. Nous irons plus loin même. L'innocence de Jésus est si parfaite, que nul homme ne pourrait y atteindre, quelque favorisé qu'il soit. Son exemption de péché doit être qualifiée de « propriété personnelle, qui, de sa nature, ne peut ni s'aliéner ni s'acquérir, mais est nécessairement une possession éternelle, et désigne, dès lors, un être divin ^ »
Tel est le fait historique. Les critiques les plus sévères ne pourront pas l'évincer. Tout effort entrepris pour l'ébranler, se heurtera infailliblement aux déclarations évidentes et solidement établies, par lesquelles Jésus atteste que sa personnalité est parfaitement intègre, et qu'il en a donné le témoignage par une conduite irréprochable, devant Dieu et devant les hommes.
Et si, par un aveuglement sacrilège et par un inconcevable orgueil, Jésus avait voulu s'arroger une telle sainteté, on l'aurait pris, sans autre,, pour l'homme le plus dépourvu de perfection et de sainteté.
» Mat. 7, 23 ; 16, 27 ; 25, 32-46 ; 26, 64 ; Me 14, 62 ; Le 13. 27.
2 Steinbeck, Das gôttUche Selbsthewusstsein Jesu, Leipzig 1908, 24.
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Mais l'histoire proteste hautement contre cette dernière hypothèse, tandis que la logique et la psychologie s'inscrivent en faux contre la première ; au-dessus de l'une et de l'autre plane la sainteté de Jésus.