‹ Jesus de NazarethChapitre 5 sur 16 · QUESTIONS PRELIMINAIRES FONDAMENTALES · texte numérisé non relu

QUESTIONS PRELIMINAIRES FONDAMENTALES

lui plaira, il n'atteindra point l'élévation ni la valeur morale et civilisatrice du christianisme, telles qu'elles rayonnent dans les Evangiles \ »

Plus la civilisation s'affine et plus s'élève l'observatoire de la vérité où sont enregistrés les faits et gestes des mortels, plus elle admire la puissante personnalité du Christ, devant laquelle toute autre image se dissipe, comme une vapeur au soleil de midi. Une profonde nostalgie, un désir fiévreux du Christ s'emparent, quoi qu'en disent les apparences contraires, d'un grand nombre d'esprits d'orientation franchement négative. «Jusque dans leurs tâtonnements et leurs expérimentations, dans les solutions les plus étranges et les plus incohérentes, dans les peintures grotesques et le pêle-mêle chaotique, voire dans la haine (du Christ), on sent passer la vie et l'effort ^ »

La grande divergence d'opinions sur Jésus de Nazareth est due au seul fait qu'on n'examine point sa personne et sa vie à la pleine lumière des sources historiques. La personnalité de Jésus n'est ni compliquée, ni problématique, et moins encore énigmatique. Elle est extrêmement simple et facile à saisir. Quiconque s'inspire des documents authentiques sur Jésus reconnaîtra aisément en lui la plus grande figure de l'histoire du monde. Mais Jésus demeurera un sphinx pour celui qui tentera de le façonner à son idée ou de l'interpréter arbitrairement.

^ Gesprâche mit Eckermann, op. cit. 148, 149.

* Adolf Harnack, Das Wesen des Christ entums, 51e mille, Leipzig 3.

PREMIÈRE CONFERENCE

Les sources de la vie de Jésus

Nous possédons fort heureusement des sources historiques qui nous fournissent sur Jésus des renseignements copieux et dignes de foi. Bien plus : comme Jésus est la plus grande figure de l'histoire, la tradition nous a transmis sur lui des renseignements plus abondants et mieux attestés que sur n'importe quel autre personnage de l'antiquité. Ces sources sont en partie chrétiennes, en partie non chrétiennes.

Ces dernières sont plutôt rares. Qu'on veuille bien ne pas s'en étonner ; car « le Christ crucifié fut scandale pour les Juifs et folie pour les Gentils » \ Aux yeux de la Rome païenne le christianisme n'était au début qu'une secte juive. On n'y prêtait guère d'intérêt, tant il y avait de cultes et de religions diverses dans le vaste empire. En outre, le fondateur de cette secte n'avait vécu que dans un coin retiré du monde ; son activité avait été de courte durée ; elle n'avait occasionné aucune transformation politique. Ainsi on ne saurait demander des historiens romains qu'ils s'occupent

* Cor., I, 23.

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de lui. Enfin, quand on saura que la littérature contemporaine de l'empire romain a disparu en grande partie, on s'étonnera plutôt de trouver dans les fragments sauvés Tune ou l'autre notice sur le Christ.

Suétoîie le mentionne en passant dans sa biographie de l'empereur Claude \ Tacite, l'un des consuls de l'an 97, parle du Christ exécuté sous Ponce-Pilate, ainsi que de l'expansion et de la persécution du christianisme l Pline, gouverneur de Bithynie, atteste dans sa lettre à l'empereur Trajan que les fidèles adoraient le Christ comme Dieu et qu'ils étaient astreints par lui à des mœurs austères ^

Phlégon, l'affranchi d'Hadrien, connaît l'éclipse de soleil qui survint à la mort de Jésus ; il ajoute que ce Jésus avait maintes fois prédit l'avenir et que ces prédictions s'étaient véritablement réalisées *. Du reste, les affirmations de Phlégon ne peuvent être admises que sous toute réserve, vu qu'il confond Jésus avec Pierre.

Celse, le Voltaire du II*^ siècle, entreprit, sous le règne de Marc-Aurèle, d'étudier à fond et de réfuter le christianisme. Il se vante même de connaître sur la vie de Jésus des sources encore ignorées ^ De fait, les Evangiles exceptés, il ne dispose d'aucun document. Malgré tout le scepticisme et le sarcasme qu'exhale son attitude, il est bien obligé de reconnaître les faits de la vie de Jésus. Il s'essaie, il est vrai, conformément au verbiage

1 Vita Claudii, c. 25. - Annales XV, 44,

* Epist. X, 96.

* Origène, Contra Celsum II, 13, 33, 59.

^ Origène, I, c. II, 13.

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coutumier des Juifs, à les faire passer pour des fantômes et des œuvres diaboliques \

De tout temps, ainsi que le révèlent les Evangiles de Matthieu et de Jean, les Juifs se sont donné une peine infinie pour façonner à leur gré la vie de Jésus. Avant même que le plus ancien Evangile eût été rédigé, ils avaient entouré de mille légendes le nom du Nazaréen détesté ^ Les calomnies se multiplièrent au cours du I^"" et du 11^ siècle. Nous le tenons à la fois de Justin ^ de Tertullien * et d'Hégésippe ^ ainsi que de Celse, le railleur ^ Un certain nombre de ces pseudolégendes sur Jésus furent, peu après, mises par écrit dans le Talmud, la « aula » des rabbins postérieurs à Jésus ; dès lors elles entrèrent dans la théologie officielle des Juifs. A partir du IV* siècle le tissu tant oral qu'écrit des calomnies judaïques s'épaissit de plus en plus, pour aboutir à une « Vie de Jésus » caricaturée (Toledoth Jeschu), qu'on trouve aujourd'hui encore dans les mains de nombreux enfants d'Israël \

Suivant l'aveu de critiques juifs, cette « Vie de Jésus » ne dit point la vérité sur le Sauveur, mais reflète simplement les vues toutes subjectives, les vœux et les sentiments du judaïsme postérieur au

' Voir Seitz, Christuszeugnisse aus dem klassischen Altertum von unglàubiger Seite, Kôln 1906 ; H. Wimdisch, Das Problem der Geschichtlichkeit Jesu : Die ausserchristlichen Zeugnisse, dans : Theolog. Rundschau 1929, 266-288 ; Pierre de Labriolle, La Réaction païenne, Etude sur la polémique antichrétienne du 1er au IVe siècle, Paris 1934, 19-54.

2 Mat. 28, 15.

' Dîalogus cum Tryphone Judaeo, 17, 108, 117.

* Ad nationes 1, 14 ; de spectacuîis c. 30.

° Chez Eusèbe, H. E. II, 23.

• Origène, Contra Celsum II, 13 ss.

' Samuel Krauss, Das Leben Jesu nach jUdischen Quellen, Berlin 1902, 22.

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Christ. Et c'est à coup sûr la juger avec beaucoup d'indulgence. Les chrétiens, à commencer par l'apôtre Matthieu (28, 15), ont justement flétri les blasphèmes juifs proférés contre Jésus et les ont qualifiés de mensonges évidents et de calomnies réfléchies.

Seul un passage sur Jésus dans Flavius Josèphe, patriote juif et plus tard transfuge romain, mérite de retenir l'attention d'un historien. Dans ses « Antiquités Juives », rédigées vers l'année 93-94, on peut lire les curieuses phrases qui suivent : « En ce temps-là vivait Jésus, homme sage, s'il faut l'appeler homme. Car il fut l'artisan d'œuvres étonnantes, le maître de ceux qui reçoivent la vérité avec joie. Et il entraîna beaucoup de Juifs et beaucoup d'autres, venus de l'hellénisme. Il était le Christ. Et lorsque Pilate l'eut fait crucifier sur la dénonciation des premiers de notre peuple, ceux qui l'avaient aimé d'abord ne le quittèrent pas pour autant. En effet, le troisième jour il leur apparut derechef vivant, selon que l'avaient dit, avec bien d'autres merveilles, les prophètes divins. Et jusqu'à présent subsiste le groupe appelé de son nom chrétiens \ »

Tandis qu'autrefois on contestait volontiers l'authenticité de ce témoignage, elle est, de nos jours, décidément admise par des critiques rationalistes compétents, tels que F. C. Burkitt, Kurt Linck, K. G. Goetz, W.-E. Barnes, J. Phackeray et Adolphe Harnack. Harnack a raison d'appuyer sur le fait, que la critique négative a commis ici la même faute que celle qu'elle a commise maintes fois au sujet de la tradition sur les origines chré-

1 Jos. Flavius, Antiquitates XVIII, 3, 3, édit, B. Niese IV, Berolini, Weidmann 1890, 151 sq.

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tiennes : à savoir, « la faute qui consiste à déclarer non authentique tout ce que, pour l'heure, elle n'arrive pas à comprendre ». Cette critique ne parvenait pas à s'expliquer comment le Juif Josèphe put rendre à Jésus un témoignage si éclatant, si élogieux. Elle imputait dès lors ce témoignage à un faussaire chrétien. En réalité il se trouve dans tous les manuscrits des « Antiquités », et les historiens ecclésiastiques des premiers temps l'attribuent à Josèphe. A cette unanime attestation externe vient s'ajouter un argument d'ordre interne, tout aussi important. Les « Antiquités » sont dans la pensée de Josèphe un monument érigé à la gloire de son peuple politiquement anéanti, un miroir fidèle où il présente aux Romains les faits mémorables de la nation juive. Toutes les sectes juives et tous les chefs de parti, depuis Auguste jusqu'à la destruction de Jérusalem, ont leur place dans cette galerie. On ne concevrait guère pourquoi Jésus n'y serait point mentionné : d'autant plus que Josèphe nous livre d'amples détails sur Jean-Baptiste * et cite même le nom de « Jacques, frère de Jésus, appelé le Christ » ^ Josèphe doit par conséquent avoir parlé de Jésus. Et qu'il l'ait fait d'une manière si louangeuse, il n'y a là certes rien qui surprenne. Si la vérité ne lui eût pas arraché ce témoignage extraordinaire, il l'aurait assurément rendu par pur besoin d'exalter la nation juive et par désir de flatter les membres chrétiens de la famille impériale des Flaviens, qu'il adorait. On pourrait, il est vrai, révoquer en doute l'incidente : « Il était le Christ », comme ayant été interpolée par les chrétiens. Comment

1 Antiquit. XVIII, 5, 2.

2 Antiquit. XX, 9, i.

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un Juif, fût-il un semi-renégat comme Josèphe, a-t-il pu se résigner à témoigner d'une manière si éclatante en faveur de la messianité de Jésus ? En vérité Origène ^ rapporte que Josèphe « n'a point reconnu Jésus comme le Christ » ^

Quoi qu'il en soit, les « dépositions » juives et païennes sur Jésus pâlissent devant le portrait du Maître que nous ont tracé les écrivains chrétiens du Nouveau Testament. La majeure partie des livres du Nouveau Testament sont, il est vrai, des écrits didactiques. Ils transmettent les vérités que Jésus a révélées et ne font allusion à sa vie que par intermittence. En eux nous entendons battre le cœur de Jésus, nous sentons couler son précieux sang : mais son visage terrestre ne transparaît qu'à demi à travers le voile de ces livres.

C'est surtout dans les Bpitres de saint Paul que nous trouvons le plus de documents riches en éléments historiques. La presque unanimité des critiques rationalistes admet aujourd'hui qu'elles ont pour auteur l'Apôtre des nations. Le théologien libéral Otto Schmiedel le constate en ces termes : « Il reste donc établi : l'authenticité des principales épîtres de Paul et, par suite, les faits fondamentaux de la vie de Jésus sont assurés^ ». « Sans doute, ajoute Harnack, tout comme l'histoire des origines du christianisme jusqu'à ce jour n'est

1 Comment, in Mat. X, c. 17 ; Contra Celsum ï, 47 ; II, 3, éd. Lommatzsch III, 46 ; XVIII, 87, 161.

2 Sur ce passage des Antiquités, ainsi que sur un autre témoignage essentiellement conforme à celui-ci d'un texte original araméen (datant de 75 environ ap. le Christ), dans Bellum judaîcum de Josèphe Flavius, voir Felder : Josephus Flavius und Jésus Chtistus, article de la Revue : Linzer Theol. -prakt. Quartalschrift, 67e année (1914) 608-620.

^ O. Schmiedel, Die H aupt problème der Leben-Jesu-Forschung, 2e édition Tubingue 1906, 16.

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pas encore parvenue à vaincre les ultimes efforts d'un criticisme radical, il ne manque pas non plus de savants qui nient l'authenticité de toutes les épîtres de Paul *. »

Quelques critiques trop sévères mettent particulièrement en doute l'épître aux Hébreux et les lettres pastorales, c'est-à-dire les deux épîtres à, Timothée et l'épître à Tite. Certes, on convient que ces écrits remontent à Paul par leur contenu et qu'ils ont été rédigés du vivant même de l'Apôtre ou du moins peu de temps après sa mort. Ils devront, dès lors, entrer en ligne de compte pour documenter les idées chrétiennes au temps de saint Paul. Leur valeur historique y gagnerait en quelque sorte s'ils n'étaient point l'œuvre du grand Apôtre. On pourrait les invoquer comme témoins indépendants, à côté des épîtres pauliniennes, pour déposer en faveur de la christologie à ses débuts et contresigner les données du Docteur des nations.

Or ces données sont si abondantes et si précises que Paul peut affirmer dans l'épître aux Calâtes « avoir tracé à leurs yeux l'image de Jésus crucifié » (3, i). Il nous donne, en effet, force détails sur la dernière Cène, sur la trahison du Maître, sur son arrestation, « en cette nuit profonde ». Il parle avec insistance du Christ souffrant, dont il porte sur son corps les stigmates. C'est à lui encore que nous devons le récit le plus détaillé et le plus fidèle de la Résurrection. Bref : la puissante personnalité de Jésus le pénètre si fortement qu'elle revit et prend une forme plastique dans presque toutes les épîtres. D'où Harnack conclut à bon droit : « Quand on fait la synthèse

I Harnack, Ueber die Glaubwûrdigkeit der evangelischen Geschichte, dans Christliche Welt, XIXe année (1905) 318.

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de tout ce que les écrivains chrétiens, qui ont vécu après Paul, — soit : les auteurs des livres didactiques du Nouveau Testament jusqu'au début du | IP siècle, — nous disent de Jésus, et qu'on y ajou- j te saint Paul, on peut vraiment parler d'un cinquième Bvangile non écrit. En un sens cet Evangile est aussi important que les quatre que nous possédons. Que ce cinquième Evangile œcuménique renferme peu ou beaucoup de détails, là n'est pas la question ; les traits essentiels du portrait de Jésus s'y trouvent : le docteur, le prophète, le sauveur, la grandeur de son humilité, sa sainteté, son amour des ennemis, ses relations avec les pécheurs, la croix et les apparitions qui suivirent sa mort, tout y est attesté. Une chose est évidente : cette vie,, quel qu'en fût le cours, et cette personnalité, quels qu'en aient été les traits, justifièrent pleinement l'acte de foi : Celui-là est vraiment le Fils de Dieu et le Seigneur \ »

L'importance extrême de la christologie paulinienne grandit encore, si l'on considère les sources où saint Paul a puisé sa connaissance de Jésus. Certes, il n'était pas au sens primitif du mot un disciple du Seigneur, ni dès lors un témoin oculaire, ni un témoin auriculaire de sa manifestation. Mais enfin, la remarque que fait l'Apôtre dans la deuxième épître aux Corinthiens (5, 16) qu'il a connu Jésus « selon la chair », semble cependant suggérer qu'il l'a vu ou entendu tout au moins à distance. Ensuite, il obtint des renseignements plus exacts de la part de ces mêmes premiers chrétiens qu'il avait persécutés « jusqu'à la

^ Harnack, op. cit. 436.

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mort » \ Il apprit « tout ce qui concerne Jésus grâce au récit de ceux qui en avaient été informés avant lui ^

Paul connaissait ces représentants de la Tradition primitive, pour avoir entretenu avec eux de longues et intimes relations.

C'est à Damas, une ancienne Eglise étroitement unie à l'Eglise-mère de Jérusalem, qu'il puisa d'abord ces renseignements précis sur Jésus *. Puis il demeura quelque temps chez Pierre, Jacques et les frères de Jérusalem ^ Là-dessus il passa six à sept ans au sein de la communauté d' Antioche, dont les chrétiens fugitifs de Jérusalem formaient l'élément principal". Ce furent encore des membres aînés de la communauté de Jérusalem, Barnabe, Marc et Silas, qui l'accompagnèrent et le secondèrent dans ses voyages apostoliques. Il s'appuie en outre sur des centaines de témoins encore vivants et qui avaient entendu personnellement le Seigneur \

Enfin, pour préserver de toute erreur son Evangile sur Jésus, il se rendit en personne à Jérusalem afin d'y consulter à nouveau les premiers disciples ^ dont il dit lui-même : « Je leur exposai l'Evangile que je prêche parmi les Gentils; je l'exposai en particulier à ceux qui étaient les

* Actes, 22, 4.

2 Actes, 18, 25 ; 23, 11 ; 28, 31. L'expression «tout ce qui concerne Jésus » doit s'entendre, aussi bien au sens grammatical que suivant le vocabulaire de saint Luc, (voir Eph. 6, 22 ; Col. 4, 8 ; Philip, i, 27 ; Le. 7, 3, 17 ; 9, 9 ; 24, 19) des événements de la vie de Jésus.

3 I Cor. 15, 1-3.

* Actes, 9, 10-25.

^ Actes, 9, 26-30 ; Gai. i, 18-20.

« Actes, II, 25-30 ; 13, 1-3.

-' I Cor. 15, 5-7.

^ Gai. 2, I ss.

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plus considérés, de peur de courir ou d'avoir cou-

ru en vain ^. »

Grâce à cette chaîne de témoins, Paul se sent tellement lié à la vie et à la doctrine de Jésus qu'il affirme même avoir reçu son Evangile du Sauveur : « Pour moi, j'ai reçu du Seigneur ce que je vous ai transmis ^ » Si à cela nous ajoutons que Paul avait été naguère l'ennemi du Christ et le persécuteur des chrétiens, qu'il ne devait sa conversion qu'à la force subjuguante de son « expérience du Christ » et qu'il a scellé son adhésion au Christ du plus pur de son sang, nous devrons convenir que son témoignage en faveur de Jésus offre le plus haut degré d'historicité.

Les principales épîtres de saint Paul, qui remontent jusque vers l'an 50, sont, à les considérer au point de vue purement littéraire, les plus anciens documents sur Jésus. Il se peut, sans doute, qu'on ait tenté auparavant déjà d'exposer méthodiqiiement la vie de Jésus, et quelques années après, les synoptiques Matthieu, Marc et Luc, rédigèrent leurs Evangiles.. Luc nous dit, dans la préface de son livre, ce qu'il faut penser de ces premiers essais et de la rédaction définitive des Evangiles. « Plusieurs ont entrepris de composer une relation des choses dont on a parmi nous pleine conviction. Ils se sont conformés à ce que nous ont transmis ceux qui ont été dès le commencement témoins oculaires et ministres de la Parole. J'ai résolu, moi aussi, après m'être appliqué à

^ Gai. 2, 2.

2 I Cor. II, 23. II ne s'agit là nullement, ainsi que Théodore Zahn le prouve, (Einleitung in das Neue Testament II, Leipzig 1899, 171) d'une révélation personnelle faite à Paul, ni de celle de Damas, ni de quelque autre ultérieure, mais bien d'une révélation médiate, basée sur la tradition apostolique.

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connaître exactement toutes choses depuis l'origine, de t'en écrire le récit suivi, excellent Théophile, afin que tu reconnaisses la certitude des enseignements que tu as reçus *. »

Lors donc que Luc saisit la plume, il disposait de « nombreuses » pièces où l'on avait tenté un exposé systématique de la vie de Jésus. Leurs auteurs s'étaient contentés d'y enregistrer simplement la tradition orale des apôtres et d'autres disciples personnels du Seigneur, qui avaient été, dès le début, les témoins oculaires et auriculaires de Jésus et les ministres choisis de sa Parole. Il est possible qu'un certain nombre de ces textes originaux aient pris naissance peu après la mort du Sauveur. Plus d'un critique croit même que la source dite du « Discours », c'est-à-dire le Matthieu primitif écrit en araméen, a été rédigée du vivant de Jésus, parce que la Passion n'y est point mentionnée, et que tout y semble insinuer que Paul l'ait déjà connue et utilisée.

Quoi qu'il en soit, les premiers documents, y compris la source du « Discours », ont une valeur purement hypothétique, vu qu'ils ne sont pas accessibles à la critique littéraire ou bien qu'ils n'existent plus. L'Eglise prit uniquement soin des Evangiles qu'elle crut inspirés par Dieu. D'ailleurs la science historique, elle aussi, qui fait abstraction du caractère inspiré de la Bible, se trouve, selon la remarque d'Oscar Holtzmann, « intimement liée à la tradition plusieurs fois séculaire, suivant laquelle seul le Nouveau Testament peut nous dire la vérité sur Jésus

* Le I, 1-4.

* Oskar Holtzmann, Christus, Leipzig 1907, 27.

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Néanmoins le témoignage de Luc nous est extrêmement précieux : il affirme que les plus anciennes présentations du Christ se conformèrent scrupuleusement à ce que leur avaient transmis les premiers témoins, les premiers apôtres et les premiers prédicateurs de la vie de Jésus, et que les synoptiques ne visèrent qu'à ordonner et rassembler ces traditions primitives. Ce que le médecin et évangéliste saint Luc déclare à ce sujet exclut le moindre doute. Il va de soi qu'il faut en dire autant des Evangiles homogènes de Matthieu et de Marc.

Comme apôtre, Matthieu pouvait connaître les faits qu'il raconte, soit qu'il les eût personnellement vécus, soit qu'il les eût puisés à la tradition judéo-chrétienne. Cela se voit à l'insistance avec laquelle il s'appuie sur les prophéties messianiques de l'Ancien Testament. Son œuvre devint, par le fait même, l'Evangile des judéo-chrétiens, ainsi que l'atteste déjà saint Irénée (vers i8o) : « Matthieu publia pour les Hébreux et dans leur langue un écrit évangélique S>. L'original hébreu, ou plutôt araméen, qui disparut de bonne heure, ne fut connu que plus tard dans une traduction grecque. Au début, « chacun l'interprétait comme il pouvait », suivant l'expression de Papias d'ïliérapolis l

Sur les deux autres synoptiques, Irénée, d'accord avec toute la tradition primitive, rapporte ce qui suit : « Après la mort de Pierre et de Paul, Marc, disciple et interprète de Pierre, nous a transmis par écrit les choses prêchées par Pierre.

* Adversus haer. III, i, i.

2 Eusèbe H. E. III, 39.

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De même Luc, compagnon de Paul, a mis par écrit dans un livre l'Evangile prêché par celui-ci \ »

L'Evangile de saint Marc trahit d'une façon manifeste l'influence de Pierre et de Rome. Ainsi, l'on y explique les us et coutumes des Juifs,, parce que le cercle des lecteurs ne les connaissait point ; la valeur monétaire juive est indiquée en monnaie (de billon) romaine ; des noms latins remplacent en maints endroits les noms grecs. Pierre et sa prédication aux Gentils sont mis au premier plan. Nous avons sans doute affaire aux catéchèses que le Prince des apôtres fit dans la capitale de l'empire mondial.

L'Evangile de saint Luc développe avec une précision parfaite le programme de saint Paul : l'Evangile, « une force divine pour le salut de tout homme qui croit, du Juif d'abord, puis du Grec »". Par le fond et la forme, par le choix de l'expression, cet écrit est tout à fait paulinien. Son auteur s'y révèle médecin, ce qu'on reconnaît nettement aux expressions techniques, aux observations et aux appréciations médicales insérées dans l'Evangile. C'est « Luc, le médecin bien-aimé » ^ et compagnon de Paul, qui a noté ici les enseignements du Docteur des nations. Et, pour sûr, comme le firent du reste les autres synoptiques, il dut « s'appliquer de son mieux à connaître exactement tous les faits depuis leurs origines ».

Aussi bien l'enseignement de Matthieu, de Pierre, de Paul, propre à chaque synoptique, aura été complété par les confidences de la Sainte Vierge et des autres témoins primitifs, ainsi que par

* Adversus haer. III, i, i.

2 Rom. I, i6.

' Col. 4, 14.

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la source du « Discours » et par des récits d'époque antérieure. Cependant toutes les sources qu'ils ont utilisées découlèrent de la tradition primitive, une et intacte.

Là se trouve également la solution du problème synoptique, soulevé jadis sans nécessité aucune, sur la ressemblance et la différence qui existent entre les trois premiers Evangiles. Tous les synoptiques s'appuient sur l'attestation primitive et commune ; mais chacun d'eux expose les faits tels qu'il les a trouvés dans les catéchèses spéciales utilisées par lui. D'où l'unité substantielle en même temps que la divergence purement accessoire des textes synoptiques. De nos jours, la critique libérale se glorifie d'avoir découvert à nouveau ce fait fermement maintenu à travers les siècles chrétiens, alors que le prétendu « problème synoptique » lui avait longtemps fait perdre de vue les synoptiques eux-mêmes.

Seule l'adhésion des synoptiques à la Tradition explique une connaissance aussi exacte de la vie et du pays de Jésus. La personnalité du Sauveur, son attitude, ses dits et gestes sont pris au cœur de la réalité et fixés avec une étonnante fraîcheur. Les évangélistes nous mènent partout où le Maître a passé ; ils nous accompagnent dans les villes et les villages où il prêcha, dans les déserts et dans les montagnes où il pria, dans les maisons et sur les places publiques où il guérit les malades et ressuscita les morts. On ne sait ce qu'il faut admirer le plus dans le récit évangélique : sa merveilleuse sûreté ou sa touchante franchise et sa simplicité. Nulle part le narrateur ne se met en avant ; jamais il ne fait valoir ses vues personnelles ou ses propres sentiments ; à peine mention-

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ne-t-il, çà et là, les succès du Maître ou Timpression que firent ses succès et ses miracles. A part cela, les synoptiques n'enregistrent que les faits, tels que les rapportaient les témoins oculaires et auriculaires immédiats.

Les synoptiques se sont également appliqués à peindre sous des couleurs claires, brillantes et naturelles le cadre extérieur de l'histoire de Jésus, les conditions politiques, commerciales, sociales et religieuses du judaïsme contemporain. Les relations entre les gouverneurs païens et les vassaux juifs ; la perpétuelle tension entre les fonctionnaires étrangers et le Grand Conseil indigène ; les lignes de démarcation subtiles qui séparent le droit des juges romains et celui du sanhédrin à Jérusalem : tout cela laisse supposer que les évangélistes étaient tout imprégnés de l'atmosphère palestinienne du temps du Christ. Ils nous renseignent sur les moindres détails de l'époque. Le dénombrement du peuple sous l'empereur Auguste et le gouverneur de Syrie, Quirinus ; les monnaies grecque et romaine qui avaient cours à côté de l'ancienne monnaie hébraïque ; le denier et le salaire de l'ouvrier ; la famine sous Claude ; les Juifs expulsés de Rome sous ce même empereur ; la fin tragique d'Hérode Agrippa I^' ; les membres de la dynastie hérodienne, et d'autres circonstances personnelles sont familières aux synoptiques.

Ils n'ignorent point non plus les agissements des partis religieux et politiques d'alors entre les pharisiens, les sadducéens et les hérodiens, ainsi qu'entre les écoles philosophiques épicurienne et stoïcienne. Leurs yeux contemplent encore la merveilleuse capitale du pays avec ses remparts

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immenses et ses temples superbes, avec ses prêtres et ses scribes, avec ses pompeuses cérémonies et tout le service compliqué de la Loi. Seuls des hommes qui avaient vécu en Palestine avant les guerres romaines ont pu écrire de cette manière, des hommes qui, précédant la catastrophe finale de l'an 70, surent fixer les faits de Jésus selon la tradition primitive.

VBvangile de saint Jean est tout différent. Il a vu le jour, sans nul doute, au tournant du siècle. Et pourtant il porte toutes les marques d'une œuvre contemporaine à Jésus. Les destinées personnelles du Sauveur y sont tellement prises sur le vif et revêtent des formes si concrètes, si nettement tranchées, que seul un témoin oculaire a pu les décrire.

L'évangéliste introduit le Maître au moment même où le Précurseur le désigne à l'attention de ses disciples. « Cela se passait à Béthanie, au-delà du Jourdain, où Jean baptisait. Le lendemain, Jean vit Jésus qui venait vers lui et il dit : « Voici l'Agneau de Dieu, voici celui qui ôte le péché du monde » (i, 28 s.). Le jour suivant, Jean se trouvait encore là, avec deux de ses disciples. Et comme il regardait, il vit passer Jésus (i, 35). Or c'était environ la dixième heure (i, 39). Le troisième jour, il se fit des noces à Cana, en Galilée, et la mère de Jésus y était. Jésus fut aussi convié aux noces avec ses disciples (2, i s.). Après cela, il descendit à Capharnaum avec sa mère, ses frères et ses disciples, et ils n'y demeurèrent que peu de jours. Or la Pâque des Juifs était proche et Jésus monta à Jérusalem (2, 12 s.). Là-dessus Jésus se rendit avec ses disciples au pays de Judée, et il y séjourna avec eux, et il baptisait. Jean aussi bap-

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tisait à Ennon, près de Salim, parce qu'il y avait là beaucoup d'eau (3, 22). Puis il quitta la Judée, et s'en alla de nouveau en Galilée. Or, il lui fallait passer par la Samarie. Il vint donc en une ville de Samarie, nommée Sichar, près du champ que Jacob avait donné à son fils Joseph. Là était le puits de Jacob. Jésus, fatigué de la route, s'assit tout simplement sur la margelle du puits : il était environ la sixième heure. Une femme de Samarie vint puiser de l'eau (4, 3-7). » Suit la si vivante scène du puits de Jacob.

Et le récit progresse de chapitre en chapitre, d'un événement à l'autre, embrassant toute l'activité de Jésus jusqu'aux jours de la Passion \ Ce ne sont partout que lumières et couleurs éclatantes, croquis circonstanciés, sortes d'instantanés, à la fois éloquents et vivants souvenirs de Jésus, qui ne peuvent provenir que d'un témoin oculaire.

Et que dire de la Passion de Jésus ! Jean nous en transmet les moindres détails avec la perspicacité d'un statisticien, mais aussi avec toute l'émotion d'un disciple particulièrement intéressé.

« Jésus se rendit, accompagné de ses disciples, au delà du torrent de Cédron,, où il y avait un jardin, dans lequel il entra lui et ses disciples (18, i). Simon-Pierre suivait Jésus avec un autre disciple. Ce disciple (c'était Jean) entra avec Jésus dans la cour du grand-prêtre, mais Pierre resta dehors, près de la porte (18, 16). Les serviteurs et les satellites étaient rangés autour d'un brasier, parce qu'il faisait froid, et ils se chauffaient (18, 18). Ils conduisirent Jésus de chez Caïphe au prétoire : c'était le matin. Mais ils n'entrèrent pas eux-

* Voir l'exposé de Knabenbauer, Der geschichtliche Charakter des 4. Ezangeliums, dans : Stimmen aus Maria Laach, 67. Bd. Freiburg 1904, 365 s.

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mêmes dans le prétoire pour ne pas se souiller. Pilate sortit donc vers eux (i8, 28). Pilate étant rentré dans le prétoire, appela Jésus (18, 33). Pilate sortit encore une fois (19, 4). Puis il retourna au prétoire (19, 9). Il fit conduire Jésus dehors, et il s'assit sur son tribunal, au lieu appelé Lithostrotos, et en hébreu, Gabbatha (19, 13). C'était la Préparation de la Pâque, et environ la sixième heure (19, 14). Le lieu où Jésus avait été crucifié était près de la ville (19, 20). De peur que les corps ne restassent sur la croix pendant le sabbat, — car le jour de ce sabbat était très solennel, — les Juifs demandèrent à Pilate qu'on rompît les jambes aux crucifiés et qu'on les détachât (19,31). Or, au lieu où Jésus avait été crucifié, il y avait im jardin, et dans le jardin un sépulcre neuf, où personne n'avait encore été mis. C'est là, à cause de la Préparation des Juifs, qu'ils déposèrent Jésus, parce que le sépulcre était proche (19, 41). Le premier jour de la semaine, Marie-Madeleine se rendit au sépulcre, dès le matin, avant que les ténèbres fussent dissipées (20, 1). Cependant Marie se tenait dehors, près du sépulcre et versait des larmes (20, 11). Le soir de ce même jour, le premier de la semaine, les portes du lieu où se trouvaient les disciples étant fermées, parce qu'ils craignaient les Juifs, Jésus vint et se présenta au milieu d'eux (20, 19). Huit jours après, les disciples étant encore dans le même lieu, et Thomas avec eux, Jésus vint, les portes étant fermées, et se tenant au milieu d'eux, il leur dit : Paix avec vous !... » (20, 26).

A chaque verset, à chaque remarque on discerne le témoin oculaire. L'évangéliste Jean ne doit faire qu'une seule et même personne avec l'apôtre et le

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disciple aimé du même nom. Tout le quatrième Evangile porte l'empreinte de son caractère. L'assurance plastique, le calme sublime, Tardent et affectueux enthousiasme avec lequel le portrait du Sauveur est tracé ; la simplicité, la profondeur de sentiment et l'élévation de pensée, le contenu et la forme du livre, tout est bien de saint Jean. D'ailleurs l'Evangile lui-même se réclame expressément de Jean, en des termes clairs comme le jour: «C'est ce même disciple qui rend témoignage de ces choses et qui les a écrites : le disciple que Jésus aimait, celui qui, pendant la Cène, s'était penché sur son cœur et lui avait dit : « Seigneur, qui est celui qui vous trahit ? » ^ le disciple qui se trouvait près de la croix et auquel le Sauveur recommanda sa Mère ^ »

Malgré l'évidence de ces témoignages, plusieurs rationalistes — se croyant mieux éclairés — doutent encore de l'origine de cet Evangile. C'est que, selon l'affirmation du critique protestant Theodor Zahn, ils ne s'appuient pas « sur des observations positives du texte, ni sur des connaissances positives remontant au delà de la Tradition..., mais ne s'accordent dans la défense de leurs hypothèses que sur une conclusion purement négative : à savoir qu'un disciple personnel (de Jésus) n'a pu écrire ce livre, vu que son contenu est « incroyable » ^

Du reste, ce fut uniquement au nom de l'incrédulité que les rationalistes contestèrent l'authenticité des Evangiles. Afin de pouvoir faire passer

* Joa. 21, 24. 20.

* Joa. 19, 26.

' Th. Zahn, Realenzyklopâdie fiir protest. Théologie^ 3e édit.; IX, 280,

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la vie de Jésus pour un mythe, David Frédéric Strauss (1834) expropria les évangélistes et fit paraître leurs livres 150 ans après le Christ. Sous prétexte de démasquer le christianisme primitif et de le proposer comme la sentine de toutes les discordes, Ferdinand Christian Baur déclarait peu après (1845-47) que les Evangiles n'étaient que des hâbleries de quelques fraudeurs, qui auraient opéré environ 140-170 ans après le Christ. Ces radotages et d'autres encore avaient libre cours à l'époque du rationalisme absolu, lequel s'entendait aussi peu aux choses de l'histoire qu'à celles de la foi.

Peu à peu, toutefois, on revint sérieusement à l'ancienne littérature chrétienne ; par elle on chercha à déterminer l'âge et la provenance des Evangiles. Ainsi, dans la seconde moitié du XIX^ siècle la critique libérale adopta de plus en plus les données traditionnelles. Les trois premiers Evangiles prirent naissance, selon Keim vers 70-117, selon Hilgenfeld vers 70-100, selon Holtzmann vers 68-100, selon Bernard Weiss vers 69-95, selon Harnack vers 65-93 ^- Mais plus tard le chef de l'école libérale reconnut qu'il fallait reculer davantage encore cette date ^ et finit par déclarer « qu'on devait faire remonter l'Evangile de Matthieu jusqu'à une époque rapprochée de la ruine de Jérusalem (70 après le Christ) », qu'il pouvait même « avoir été rédigé avant 70 », et que « plusieurs raisons militaient en faveur de cette dernière hypothèse » ' ; l'Evangile de Luc, par contre,

1 Chronologie der altchristUchen Lit er atur l, Leipzig 1897, 651 s.

2 Die Apostelgeschichte , Leipzig 1908, 217 ss.

8 Neue Untersuchungen sur Apostelgeschichte und sur Abfassungszeit der synoptischen Evangelien, Leipzig 191 1, 93 s. et 94, note I.

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« aurait été composé du vivant même de Paul » (donc avant 67), « et l'Evangile de Marc, utilisé par Luc, entre les années 60-70, au plus tard \ C'est ainsi qu'on recula insensiblement la date de composition du quatrième Evangile jusque vers la fin du I^'' siècle. « On est remonté de 160-170 (Baur, Bruno Bauer) à 150-160 (Schwegler), à 155 (Volkmar), à 150 (Zeller), vers 150 (Bretschneider, Scholten, Matthes), entre 135 et 163 (Tayler), vers 140 (Hilgenfeld, Hausrath, Thoma), à 130-135 (Lûtzelberger), à 130 (Keim), à 110-115 (Nicolas, Renan, Schenkel), à 100 (Aube) \ »

Aujourd'hui on reporte généralement l'origine du quatrième Evangile au tournant du P' siècle chrétien.

Grâce à la détermination de ces dates, on attribua de nouveau les documents classiques de la vie de Jésus aux « quatre auteurs », Matthieu, Marc, Luc et Jean. La querelle sur la provenance « johannique » de l'Evangile du même nom n'est pas encore apaisée, précisément parce qu'on y trouve des choses « incroyables ». Cependant la résistance s'effrite toujours plus, en présence des témoignages unanimes de l'ancienne tradition chrétienne ^ et elle finira par tomber entièrement : car tel fut le sort de toutes les autres positions de la critique biblique, si pleine de préjugés.

Les Actes des Apôtres constituent une annexe extrêmement importante des Evangiles, ou plus

I Voir op. cit., 86, 88-93.

^ H. J. Holtzmann, Einleitung in das N. Test. 2e édit., Fribourg-en-Br, 1886, 476.

^ Ces témoignages ont été recueillis au complet et analysés par le P. Lagrange, Evangile selon saint Jean, 2e édit. Paris 1925, XXII à LXVI.

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exactement du troisième Evangile. De tout temps on les attribua à saint Luc pour des raisons internes et externes. La date de leur composition fut fixée au temps de la première captivité de saint Paul à Rome (61-63). Nous y assistons au triomphe du christianisme depuis la Pentecôte jusqu'à l'arrestation de Paul. Dans la première partie, l'auteur nous décrit la période judéo-chrétienne de l'Eglise (chap. 1-9), dans la seconde les origines et les progrès de l'évangélisation des païens (chap. 10-28). Cette précieuse source est la seule qui nous apprenne ce que les premiers prédicateurs enseignaient sur Jésus et ce que croyaient les premiers chrétiens.

C'est aussi son contenu et surtout sa christologie qui exaspérèrent le libéralisme et le poussèrent à attaquer les Actes avec une violence inouïe. D'abord on contesta à saint Luc la qualité d'auteur de ce livre, bien qu'on n'eût pu produire à cette fin aucun argument valable. Puis on prétendit tout aussi arbitrairement que l'écrit n'avait paru que vers la fin du I^"" siècle ou même au début du IP, Partant de ces affirmations bizarres, on avança encore que l'auteur avait puisé à des sources fort douteuses et qu'il avait dénaturé ses matériaux.

Finalement on aboutit aux monstrueuses accusations, que Harnack dénonce avec beaucoup de justesse : « Le livre est considéré comme une compilation bigarrée et relativement tardive, à laquelle le rédacteur n'a qu'une part minime, en tout cas très regrettable ; les fragments « Nous » ne sont point la propriété de l'auteur, mais des extraits de source ou tout simplement une fiction littéraire ; on y découvre de nombreuses fautes historiques

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et autant de fissures et de jointures mal dissimulées. Le portrait de Paul est tendancieux ou manqué, par ignorance. La description des premiers chapitres n'est ni plus ni moins que fantaisiste : Pierre y est représenté à la manière de Paul, et Paul à la manière de Pierre. Bref, qui redira tous les reproches lancés contre ce livre ! Si du moins on les pouvait saisir, ces reproches ! Mais depuis qu'ils ont été en grande partie solidement réfutés, il ne subsiste contre le livre qu'une sorte de méfiance générale, que des idées extravagantes, qu'une hautaine opposition. Plus d'objections précises : tout est dans la déplorable méthode de suspendre au fil d'une simple remarque des poids, des conclusions énormes, et de ne pardonner aux écrivains du Nouveau Testament aucune faiblesse, ni la moindre lacune, mais de s'en servir comme d'un explosif pour détruire le livre entier \ »

Harnack a le grand mérite d'avoir une bonne fois dévoilé les élucubrations chimériques de ses propres coreligionnaires. En trois monographies magistrales ', il rend définitivement aux Actes des Apôtres la place qu'ils avaient toujours occupée dans la littérature primitive des origines chrétiennes. Le docte berlinois n'arriva point du premier coup aux résultats actuels. Il considère ces derniers plutôt comme le produit d'une « lente évolution », qu'il subit durant plus de quinze ans '.

Au premier plan de cette évolution il faut ratta-

^ Die Apostelgeschichte 19-20.

- Lukas der Arzt, der Verfasser des III. Evangeliums und der Apostelgeschichte, Leipzig 1906. — Die Apostelgeschichte, Leipzig, 1908. — Neue Untersuchungen zur Apostelgeschichte und zur Abfassungszeit der synopt. Evangel,, Leipzig 191 1. — Ces trois écrits forment les 1er, Ile et IVe volumes de son ouvrage intitulé : Beitràge zur Einleitung in das N. Test.

' Neue Untersuchungen 65.

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cher la monographie parue en 1906 : « Luc le médecin, auteur du troisième Evangile et des Actes des Apôtres ». Le titre, à lui seul, exprime clairement le résultat de cette brillante enquête. Tout en ayant prouvé que Luc, le médecin, est vraiment l'auteur des Actes des Apôtres, Harnack maintient encore qu'ils ont paru seulement vers l'an 80 \

Dans l'écrit de 1908 « Les Actes des Apôtres », cette assignation tardive est déjà ébranlée, de sorte que Harnack conclut : « Qui nous dit que les Actes des Apôtres et par conséquent aussi l'Evangile aient été rédigés déjà vers l'an 60 ? A mon avis, il existe sur ce point des doutes très sérieux^ ».

Les débats ne sont clos que dans la dernière publication de 191 1 : « Nouvelles recherches sur les Actes des Apôtres. » Ils aboutissent à la preuve concluante, que les Actes des Apôtres ont vu le jour « avant la destruction de Jérusalem et avant la mort de Paul, donc vers l'an 60 ^ »

Admet-on que les Actes des Apôtres aient été écrits à une époque où de nombreux témoins des faits relatés vivaient encore et pouvaient en vérifier la relation, c'est détruire du coup l'objection, suivant laquelle Luc aurait utilisé des sources fort douteuses et même fictives. On peut au contraire démontrer avec assurance que pour la première partie de son livre, il s'est appuyé sur des traditions orales de premier ordre, ainsi que sur des sources écrites, tandis qu'il rédigea toute la seconde moitié soit en qualité de témoin oculaire, soit

1 Lukas der Arzt, 114.

2 Die Aposielgeschichte 219.

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en se référant aux récits d'autres témoins oculaires et de collaborateurs ^.

Tous ces matériaux, qu'il s'agisse de ses propres expériences ou de celles d'aûtrui, des sources orales ou des sources écrites, saint Luc les a élaborés avec une scrupuleuse véracité historique. Sa propre affirmation et sa probité d'historien d'ailleurs prouvable, aussi bien que le contenu et la forme du livre, en sont garants. Luc ne fait aucunement l'impression d'un «médecin sauvagement engoué», ainsi que le caractérisent les critiques de l'école libérale ; il est aussi peu « crédule qu'il ne manque de jugement critique... Les écrivains crédules et peu critiques de cette époque ont mis au jour de tout autres élucubrations ! Il y a plus : cet historien est soumis pour la plus grande partie de son œuvre à un contrôle on ne peut plus sévère, au contrôle des épîtres de Paul. Que ces pièces soient de purs instantanés et proviennent d'un homme d'une subjectivité très prononcée, cela accroît encore la rigueur de ce contrôle. Et pourtant seules la scrupulosité et la censure méticuleuse peuvent ne point reconnaître que les Actes des Apôtres ont victorieusement soutenu, en de nombreux passages d'importance diverse, l'épreuve que leur font subir les épîtres de Paul. Ce qu'il reste à vérifier, hormis quelques détails, c'est la description du Concile des Apôtres et de la propre défense de Paul dans les derniers discours, en somme, son attitude en face des Juifs, durant son dernier séjour à Jérusalem l »

Or, tous ces passages qu'on ne peut vérifier aux

^ Harnack, Lukas der Arzt, 66-1 ii ; die Apostelgeschichte, 131-198.

* Die Apostelgeschichte, 17-18.

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sources pauliniennes sont également incontestables. Ce que les critiques ont le plus vivement contesté chez Luc, c'est précisément « ce qui est marqué au coin de la réalité historique », et les critiques ne le mettent en doute que parce qu'ils sont infiniment plus respectueux de leurs propres rêveries que des grandes lignes de l'ouvrage : ou bien ils trouvent celles-ci évidentes, ou bien ils s'empressent de les critiquer, parce qu'ils en savent plus long \

Harnack porte enfin son jugement définitif sur les Actes des Apôtres, jugement fondé sur une analyse fouillée et sur de patientes et exactes recherches. Il le formule en ces termes : « Quel que soit le point de vue de la critique historique, nous avons là une œuvre à la fois solide et considérable, et à maints égards une œuvre extraordinaire » ^ « un fait de critique historique qui commande la plus haute approbation » ^, « un travail littéraire de premier ordre » *.

En un point seulement Harnack donne tort à l'auteur des Actes, c'est au sujet des récits miraculeux ^. Pour lui,, Luc est digne de foi, « en tant que son culte des miracles et sa qualité de médecin pneumatique n'entrent pas en jeu ^ » Harnack ne peut se résoudre à partager les « préjugés » des critiques croyants, qui tiennent compte des miracles \ En réalité, quiconque étudie à fond et sans parti pris les savantes déductions du critique berlinois, conviendra qu'inversement Harnack tente de juger l'œuvre de Luc suivant le préjugé ou

1 Harnack, ibid., lo. s Ibid., i8.

2 Ibid., 222. 6 Ibid., 89.

3 Ibid., 10. 7 Ibid., 224.

* Lukas der Arst, 10 1.

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l'a priori philosophique : les miracles réels et authentiques sont impossibles, et il ne peut y avoir de religion surnaturelle divinement révélée. On conviendra que ce préjugé jette une note discordante dans ses travaux par ailleurs fort remarquables ; que ses explications deviennent bien futiles et prodigieusement naïves, où il s'efforce d'échapper au merveilleux ; enfin qu'il ne peut nier les récits miraculeux de Luc, ni prouver qu'ils tiennent d'« une légende qui se serait répandue avec une rapidité presque incroyable » ^, ni leur donner quelque autre explication naturelle.

Aussi bien la critique se verra obligée, non seulement quant aux autres points, comme l'observe Harnack ^, mais encore relativement aux miracles des Actes, de reprendre les positions traditionnelles et de déclarer que l'œuvre de Luc est, sous tous les rapports, une reproduction exacte de l'histoire du christianisme primitif.

Il y a quarante ans à peine, Harnack lança par le monde cette phrase sensationnelle : « Pour ce qui concerne la critique des sources des origines chrétiennes, nous rétrogradons vers la Tradition » '. Et, là-dessus, les petits esprits de protester tout haut, dans les rangs du libéralisme ! Mais dix années plus tard, le chef de l'école libérale confirmait sa loyale et courageuse assertion, prouvée par les faits *.

Cette critique dut abandonner ses positions, les unes après les autres, au profit de la tradition

^ Ibid., 224.

2 Ibid., 225.

^ Harnack, Geschichte der altchristlichen Literatur, II, i, 3e édit. Leipzig 1907, X.

'' Lukas der Arzt, III s.

PREMIERE CONFERENCE

historique de l'Eglise. Tel investigateur isolé explore encore ce vaste amas de décombres, pour y découvrir quelques débris du temps de Strauss et de Bauer ; ainsi qu'un exemple de Harnack nous le fit voir ci-dessus, et, comme d'ailleurs nous l'exposerons plus amplement dans la prochaine conférence, nos adversaires persistent obstinément dans la critique négative des faits du Nouveau Testament ; mais pour ce qui touche la critique littéraire-historique des sources, ils opinent franchement pour la tradition positive. C'est l'événement capital de la critique moderne de Jésus et des origines chrétiennes.

DEUXIÈME CONFERENCE

L'historicité du portrait évangélique de Jésus

Nous avons exposé dans la première conférence que la foi dans le Christ et l'étude approfondie sur Jésus reposaient sur de solides assises, sur des documents assurés.

Citons principalement les quatre Evangiles, parus quelques dizaines d'années après l'ascension de Jésus. Ils ont pour auteurs les apôtres Matthieu et Jean, ainsi que Marc et Luc, disciples des Apôtres. Ils ont pour garants la tradition de toute l'Eglise primitive. Cette conviction est partagée même par l'école libérale.

Celle-ci se refuse toutefois à admettre lliistoricité dit portrait évangélique de Jésus et lui oppose toute une savante construction, à savoir l'hypothèse de l'évolution ou des légendes. L'affection bienveillante ainsi que l'enthousiaste vénération des premiers chrétiens auraient suscité autour de la personne historique de Jésus une floraison de légendes et auraient fini par modeler le Christ de la foi, celui précisément que la plume dévote des évangélistes nous a transmis. Aussi bien le por-

DEUXIEME CONFERENCE

trait évangélique du Christ, à force d'enchérir sur le merveilleux, le surnaturel et le divin, n'est plus qu'un travestissement de l'homme de Nazareth.

Vie historique de Jésus ou Christ légendaire de la foi : telle est donc la question à résoudre. Nous la poserons d'abord aux évangélistes eux-mêmes, puis aux Evangiles, enfin aux premiers disciples, qui sont les derniers témoins autorisés des évangélistes et de leurs Evangiles.

I. Demandons d'abord aux évangélistes s'ils pouvaient et s'ils voulaient exposer fidèlement la vie historique de Jésus.

Accordons franchement que les évangélistes ne furent point des historiens, comme l'étaient un Thucydide ou un Tacite, et moins encore selon les exigences et la manière actuelle d'écrire l'histoire. Ils manquaient de méthode, de formation scientifique, de sens critique. D'ailleurs, ils pouvaient parfaitement s'en passer. Il ne s'agissait nullement de résoudre de grands problèmes, ni de fouiller les poussiéreuses liasses de documents pour en extraire des faits et les passer au crible. Les évangélistes n'avaient qu'à mettre par écrit des faits bien concrets, qui, la plupart du temps, avaient été publics et d'une simplicité extrême. Les œuvres miraculeuses de Jésus et sa doctrine élevée ne font pas exception. Leur caractère extraordinaire ne change rien et ne porte aucunement préjudice à leur extériorité. Les évangélistes n'avaient à juger ni le côté préternaturel des miracles de Jésus, ni la part surnaturelle de son enseignement. Ils rapportent tout simplement ce que le Maître a fait et ce qu'il a dit. Par exemple, ils constatent, sans façon, qu'il a rendu la vue aux aveugles, qu'en un instant il apaisa les vents et les flots, qu'il res-

PORTRAIT EV ANGELIQUE DE JESUS

suscita des morts, etc. Point n'est besoin, pour cela,, de formation critique, ni d'études supérieures. Il suffit d'avoir le sain usage de ses facultés, l'œil sûr, le sens pratique et l'intelligence exempte de préjugés.

Or, les évangéîistes possédaient toutes ces qualités à un haut degré. Rien n'est plus injuste que d'en faire des exaltés, facilement crédules et avides de miracles. Nulle trace de fanatisme dans leurs écrits ; partout, c'est une manière de voir tranquille, sobre et exempte de passion. Même là où l'on pourrait s'attendre à quelque saillie personnelle, on ne trouvera que l'annotation des faits, pure et simple. Les évangéîistes nous racontent des guérisons de malades, des résurrections de morts, des miracles de la nature, sans la moindre marque d'étonnement. Ils nous montrent leur Maître maltraité, injurié, condamné, sans qu'ils profèrent un mot d'irritation ou de blâme. Il n'y a pas jusqu'à la mort et à la résurrection du Sauveur qui ne soient froidement enregistrées, comme si les évangéîistes n'y avaient pas eu d'autre intérêt que celui d'un observateur et d'un narrateur. Par là même ils prouvent qu'ils étaient particulièrement qualifiés pour consigner fidèlement les faits évangéliques.

Ce fut aussi, sans contredit, leur unique préoccupation. Chaque ligne des Evangiles, l'idée fondamentale aussi bien que leur forme définitive, tout trahit le souci indéniable que ces hommes ont voulu faire de l'histoire et qu'il faut considérer leurs écrits comme des exposés historiques très fidèles. C'est ce que Luc et Jean affirment en termes formels : saint Luc, dont les aptitudes critiques ont rencontré dans les rangs ad-

DEUXIEME CONFERENCE

verses le plus de faveur, et saint Jean, auquel on semble attribuer le moins d'importance historique.

Nous connaissons la préface littéraire de l'Evangile de saint Luc. « Après que plusieurs ont entrepris de composer une relation des choses dont on a parmi nous pleine conviction, conformément à ce que nous ont transmis ceux qui ont été, dès le commencement, témoins oculaires et ministres de la Parole, j'ai résolu moi aussi, après m'être appliqué à connaître exactement toutes choses depuis l'origine, de t'en écrire le récit suivi, excellent Théophile, afin que tu reconnaisses la certitude des enseignements que tu as reçus \ »

Le seul but de l'évangéliste fut de tracer le portrait exact de Jésus, à la lumière de faits réels, d'événements historiques incontestables. Et cette concordance objective des synoptiques, prise à partie par les adversaires, prouve, malgré les divergences de présentation, avec quelle scrupuleuse et touchante exactitude ils nous tracent la vie de Notre-Seigneur.

Plus énergique encore est la protestation de Jean, vers la fin de son Evangile : « Et celui qui l'a vu en rend témoignage, et son témoignage est vrai ; et il sait qu'il dit vrai, afin que vous aussi vous croyiez ^ » Dans la lettre dont il accompagne l'Evangile, il affirme non moins catégoriquement que celui-ci est l'écho fidèle et sincère de la vie de Jésus, telle qu'il y a participé : « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, et ce que nos mains ont touché du Verbe de vie, nous vous l'annonçons...

^ Le. I, 1-4.

- Joa. 19, 35.

PORTRAIT EV ANGELIQUE DE JESUS

ce que nous avons vu et entendu, nous vous l'annonçons, afin que vous aussi vous soyez en communion avec nous, et que notre communion soit avec le Père et son Fils Jésus-Christ \ » En outre, les disciples de Jean confirment expressément que leur Maître a tracé le portrait authentique de Jésus, tel qu'il l'avait contemplé lui-même et fidèlement conservé : « C'est ce même disciple qui rend témoignage de ces faits et qui les a écrits et nous savons c[ue son témoignage est vrai ^. » D'où il ressort nettement que le dernier évangéliste doit être, lui aussi, considéré comme historien, et non point comme simple nouvelliste.

Ainsi donc, les évangélistes veulent faire œuvre d'histoire, et narrer de leur mieux les faits et gestes de la vie de Jésus. Ils n'écrivent pas une ligne qu'il n'aient pu vérifier. Ils ne nous livrent aucun épisode, à l'authenticité duquel ils ne croiraient eux-mêmes. Ils n'attribuent au Maître aucune parole, sans être pleinement convaincus que c'était bien sa doctrine. Mais nous perdrions notre temps à ajouter un mot sur ce sujet.

2. Demandons plutôt aux Evangiles s'ils reflètent le portrait original de Jésus ou s'ils ne contiennent qu'une légende postérieure du Christ- Vu les différences d'âge, de teneur et de forme qui existent entre les trois premiers Evangiles et le quatrième, un examen séparé de la christologie des synoptiques et de Jean s'impose.

Les Evangiles synoptiques donnent l'impression très nette qu'on a affaire ici à des réalités ; qu'on a bien sous les yeux l'histoire primitive de Jésus, et non une transformation ultérieure des faits. Le

* I Joa. I, 1-3.

^ Joa. 21, 24.

DEUXIEME CONFERENCE

cadre des Evangiles, c'est-à-dire la situation politique, religieuse et sociale du judaïsme, les synoptiques le dessinent de manière qu'il s'adapte exactement à l'époque du Christ ; tandis que quelques dizaines d'années plus tard, il y aurait eu discordance. Chez les synoptiques, le christianisme primitif est présenté dans sa vraie forme archaïque, comme aux jours du Seigneur ; tandis qu'à l'époque où parurent les livres synoptiques, il était entré déjà dans une phase nouvelle. On ne peut pas, évidemment, dans les limites restreintes d'une conférence, étendre ces investigations chronologiques à tout le récit évangélique. Nous ne relèverons qu'un seul point, le plus important, il est vrai, celui duquel tout dépend, pour l'adversaire aussi bien que pour nous : les vues synoptiques sur la messianité et la divinité de Jésus.

Quand les synoptiques rédigèrent leurs Evangiles, la foi en la messianité et la divinité de Jésus était le bien commun, incontesté, de tous les vrais chrétiens, ainsi qu'elle l'avait toujours été depuis la Résurrection. Ce fait est indéniable : du reste, nous y reviendrons plus tard, où nous traiterons à fond cette question \ Il eût été dès lors facile aux évangélistes d'adopter cette conception définitive et de la prendre comme point de départ. Ils auraient pu aisément exposer les faits de manière à faire croire que, dès le début de leur vocation et dès leur premier contact avec Jésus, les apôtres et les disciples avaient eu foi en sa messianité et sa divinité. Ou bien, comme cela eût été une inexactitude évidente et une improbité sans pareille, ils auraient pu, du moins, donner à leur récit l'apparence que Jésus avait affirmé dès le début, avec

* Seizième et dix-septième conférences.

PORTRAIT EVANGELIQUE DE JESUS

une parfaite précision, sa « conscience » messianique et divine. Ou encore, vu que ce portrait n'eût pas correspondu à la vérité historique, ni à la réalité des faits, ils auraient pu finalement poursuivre le but tendancieux que voici : chercher et peindre de préférence les traits qui, au cours de la vie du Maître, font ressortir sa messianité et sa divinité, et les mettre en évidence. Supposons que la personne synoptique de Jésus ne soit, comme le prétend si chaudement la critique libérale, qu'une pieuse retouche du portrait historique de Notre- Seigneur : on doit prouver alors que non seulement la dernière alternative, mais que toutes les trois hypothèses se trouvent réalisées dans les Evangiles synoptiques.

C'est le contraire qui est vrai. On voulait faire admettre que la foi ultérieure des apôtres et des disciples existait auparavant déjà, voire dès le principe : suivons, nous, les messagers primitifs à travers leur dur apprentissage. Nous assisterons à leur longue et pénible montée, nous les verrons, après de multiples rechutes, se libérer enfin de la contrainte judéo-rabbinique et se frayer libre passage, pour aboutir à reconnaître et confesser la messianité et la divinité de Jésus.

On a voulu forcer les voies de la Providence et professer que le mystère sublime de la personne de Jésus s'était révélé tout à coup à l'humanité surprise et l'avait éblouie : suivant la présentation synoptique, c'est d'abord l'aube de la Rédemption avec sa clarté imprécise, puis, successivement, les rayons de la Lumière éternelle transparaissent, chastes et discrets ; à Pâques, c'est le grand soleil de Dieu, éclairant le vaste univers, tandis qu'au jour de l'Ascension, il inonde et domine les cieux.

DEUXIEME CONFERENCE

Et au lieu de mettre en évidence les déclarations authentiques de Jésus sur sa messianité et sa divinité, les synoptiques les rattachent avec une simplicité si naturelle et si harmonieuse à la vie ellemême de Jésus, qu'on s'étonne presque autant de la fidélité et de la véracité du récit que du fait divin. Cette limpidité des écrits synoptiques suffit à dérouter entièrement la critique libérale des Evangiles et constitue l'apologie la plus objective et la plus convaincante du portrait synoptique de Jésus.

Force nous est, toutefois, d'ajouter à ces remarques d'ordre général quelques observations particulières, touchant soit la messianité, soit la divinité de Jésus.

Les Evangiles synoptiques exposent les idées messianiques, telles que les disciples les concevaient avant la résurrection du Sauveur. Conformément aux croyances du peuple juif, ils attendaient dans le fils de David un monarque absolu, vainqueur des Romains ; ils savouraient d'avance la splendeur de son règne et songeaient ouvertement à s'assurer les premières places d'honneur dans son royaume. Aspirations entremêlées de jalousies mesquines, malgré les continuels avertissements du divin Maître !

La mort de Jésus, sa résurrection, la Pentecôte et tout ce qui s'en suivit, jusqu'au jour où les synoptiques composèrent les Evangiles, tout cela avait infligé un tragique démenti à l'attente du Messie : il en fut tout autrement ! La réalité fut le contraire de ce qu'on avait si avidement escompté. On s'était leurré de vaines espérances. Au lieu de la chair, ce fut l'esprit ; au lieu de la terre, un royaume céleste ; un sauveur et rédempteur uni-

PORTRAIT EV ANGELIQUE DE JESUS

versel des pécheurs, au lieu d'un héros national. Si les évangélistes s'étaient accommodés de cette foi contemporaine à leurs écrits, l'ancien portrait du Messie, que la nécessité des faits obligeait maintenant à réprouver catégoriquement, n'aurait jamais reparu. Nulle part il n'eût été plus urgent de farder l'histoire primitive au moyen des données communes de la théologie actuelle. Combien aisément eût-on pu ensevelir dans l'oubli les vieux rêves messianiques, soit pour des raisons pratiques de ministère, soit pour ménager les apôtres ! Il n'en est rien. Les espérances messianiques des premiers jours sont notées avec une scrupuleuse exactitude, ainsi que l'histoire l'exigeait. Et l'on oserait prétendre que les Evangiles synoptiques projettent un portrait légendaire du Christ, de l'an 60-70 ?

L'absurdité d'une pareille supposition saute aux yeux dès qu'on met en regard du messianisme la doctrine des synoptiques sur la divinité de Jésus. Celle-ci passe tellement à l'arrière-plan dans les premiers Evangiles que les adversaires n'ont pas voulu, jusqu'à tout récemment, la reconnaître. Au contraire, les coryphées de l'école libérale, W. Wrede, Johannes Weiss, W. Bousset, W. von Schnehen avouent aujourd'hui que, selon Marc, dont l'évangile est considéré comme le plus ancien, Jésus n'est pas seulement le Messie, mais encore le Fils éternel de Dieu.

Cependant il demeure vrai que les synoptiques ne nous révèlent la gloire et la divinité de Jésus que dans un demi-jour et comme à travers un voile. Par contre, son humanité est mise en relief à chaque page des Evangiles.

« Le Christ des synoptiques est un être de chair

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et de sang, qui vit parmi les hommes comme l'un d'eux, en dépit ou plutôt à cause de la conscience de sa haute mission ; il parle et agit en homme ; il s'assied à la table du pharisien et du publicain ; il se laisse toucher par la pécheresse ; il s'entretient amicalement avec ses disciples ; il est tenté par le démon ; il s'attriste au jardin de Gethsémani ; il opère des miracles par pure compassion et les cache, au lieu de s'en servir pour prouver sa mission ; il garde son calme et sa dignité devant ses juges ; il se laisse frapper et injurier ; le cri qu'il pousse avant de mourir est un cri de frayeur, un signe d'agonie ; quoique partout dans ses discours, ses œuvres, ses souffrances, on sente le souffle de Dieu qui l'élève au-dessus de l'humanité ordinaire, au-dessus même de la meilleure, il n'en reste pas moins vrai que tout ce qu'il fait et tout ce qu'il dit, est profondément humain, entièrement pénétré de réalité humaine, si Ton peut parler ainsi \ »

Or,, nos adversaires déclarent bonnement qu'à l'époque où les Evangiles synoptiques virent le jour, la spéculation théologique avait déjà relégué au second plan l'humanité de Jésus, pour ne plus affirmer que sa divinité. Jadis, et dès le début, il en aurait été tout autrement. Si cela est vrai,, les Evangiles synoptiques ne peuvent évidemment pas être un simple cliché, reproduisant la foi récente de l'Eglise, par opposition à l'histoire concrète ; en effet, leur portrait du Sauveur ressemble en tout point à celui que la critique libérale désigne comme étant l'original, par opposition au portrait du Christ des décades postérieures.

1 Alfred Loisy, Le quatrième Evangile, Paris 1903, 72.

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De même que les Evangiles synoptiques devaient refléter la foi légendaire de ces temps-là, ainsi VBvangile de saint Jean doit représenter à un plus haut degré encore les idées christologiques de la fin du I^^ siècle, contrairement à l'histoire. Pour le prouver, on nous prie de bien vouloir remarquer que l'Evangile de Jean, quant au fond, ne ressemble en rien aux synoptiques, et que la personne de Jésus surtout y est essentiellement différente. Différente par nature : chez les synoptiques c'est une personne véritablement humaine, chez Jean, une personne tout à fait divine. Différente encore quant aux circonstances extérieures : selon les synoptiques l'activité de Jésus se déploie principalement en Galilée et en faveur des Juifs ; selon Jean, la Judée et Jérusalem sont surtout le théâtre de ses œuvres et il annonce aussi le salut aux Gentils. Telles sont les divergences dont se réclame la critique libérale \

Loin de justifier ce cri de guerre : « Synoptiques par ici, Jean par là ! », un examen attentif démontre plutôt que les quatre Evangiles ne forment qu'un tout harmonieux et paisible. En somme, énoncer le but de l' Evangile de saint Jean, c'est déjà tout expliquer.

D'abord le dernier évangéliste veut suppléer aux omissions des trois premiers. C'est pourquoi il ne fait aucune mention des paraboles synoptiques, il tait quelques miracles des synoptiques ainsi que l'institution de la Cène. C'est pourquoi encore il rapporte les paroles et les gestes de Jésus que les synoptiques n'ont point consignés : tels, par exemple, le discours de la Cène, la prière sa-

1 Exposées chez Otto Schmiedel, Die Hauptprobleme der Leben-Jesu-Forschung, Tubingue 1906, 19 ss.

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cerdotale et le lavement des pieds, qui devront compléter le récit synoptique de la sainte Cène. A cet égard on saisira mieux les relations détaillées sur le ministère de Jésus en Judée et à Jérusalem, — relations plutôt succinctes chez les synoptiques ; de même, la synthèse abrégée du ministère de Galilée, si abondamment décrit dans les premiers Evangiles.

En outre, les synoptiques écrivirent avant la ruine du peuple juif ; ils espéraient encore gagner au royaume de Dieu la nation choisie. C'est pour cela qu'ils insistent sur les lignes de transition de l'Ancien au Nouveau Testament, sur le côté purement humain du Christ, sur tout ce qui unissait les Juifs et les chrétiens. Quand Jean commença d'écrire. Dieu avait frappé déjà Jérusalem, et l'Eglise s'était heureusement dégagée des liens de la Synagogue. Il note dès lors les points discordants, ce qui dans le christianisme le différencie du judaïsme. Il relève par contre tout ce qui dans l'Eglise assurait son indépendance et la rendait par là si sympathique aux Gentils.

Jusque dans le revêtement, dans l'exposé de la doctrine chrétienne, Jean, en Asie Mineure, s'efforce de s'adapter à la pensée, au sentiment, au langage grecs. Il va jusqu'à s'approprier la doctrine hellénique du Logos et son vocabulaire, parce qu'il les trouve particulièrement propres à traduire le dogme du Verbe incarné.

Le Fils de Dieu fait homme, tel fut d'ailleurs le grand thème du voyant de Patmos. Tandis que les synoptiques devaient, par égard pour les Juifs, appuyer davantage sur l'Ancien Testament et son idée messianique du Sauveur, Jean, lui, est obligé, en face de l'hérésie judéo-chrétienne qui

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ne faisait du Christ qu'un pur homme, d'affirmer la surnaturelle grandeur et la divinité substantielle du Seigneur.

C'était pour Jean un nouveau motif de s'attacher plutôt à la période ultérieure judaïque, à la période de Jérusalem.

En ce temps-là les manifestations théandriques avaient progressé. Elles étaient plus avancées qu'à l'époque galiléenne, où Notre-Seigneur apprenait encore aux siens les notions fondamentales de la nouvelle économie du salut. D'une main sûre, le disciple bien-aimé choisit parmi les épisodes ceux qui constituent pour sa thèse les preuves les plus convaincantes. Il choisit même les miracles où « Jésus paraît le mieux exposer lui-même sa gloire de Fils de Dieu ^. »

Le Christ de Jean est le vrai Fils de Dieu qui, pour l'amour des hommes, a quitté la gloire du Père et s'est incarné, afin de vivre dans son humanité parmi les hommes et pour les hommes. Le Christ des synoptiques est le vrai Fils de l'homme, chair de notre chair et sang de notre sang, mais ayant conscience de sa dignité messianique et pénétré de puissance et d'essence divine, pour nous élever à Dieu.

Ainsi les prétendues contradictions entre Jean et les synoptiques se résolvent dans l'unité supérieure de l'Evangile total. A plus forte raison ne saurait-il être question d'un autre Christ et d'une autre christologie, chez Jean et chez les synoptiques. Harnack le confesse en termes formels : « Si nous avons nommé Jean un Matthieu transfiguré, parce qu'il poursuit le même but doctri-

* Jul. Grill, Die Entstehung des vierten Evangeliums I, Tubingue 1902, 45.

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naire apologétique, on peut aussi le nommer un Marc et un Luc transfigurés. Comme celui-là il veut principalement mettre en lumière la filiation divine de Jésus ; avec celui-ci il veut, dans une narration historique, présenter aux Juifs incroyants et aux disciples de Jean, Jésus comme le Sauveur du monde ^ »

Pfleiderer, un collègue de Harnack, est encore plus précis : « On doit reconnaître que tous nos Evangiles observent en principe le même point de vue et qu'il n'y a entre l'Evangile de saint Jean et ceux de Marc et des deux autres synoptiques qu'une différence graduelle relative ^.. »

L'Evangile de saint Jean pas plus que les synoptiques n'offrent par conséquent de légende ultérieure du Christ : ils reposent tous les quatre sur la base historique de la vie non falsifiée, mais authentique de Jésus.

3. Les premiers disciples confirment les résultats acquis. Qu'il soit permis de rappeler que les récits évangéliques s'appuient entièrement sur les compagnons de Jésus. Saint Luc dit en termes catégoriques : « Ils se sont conformés à ce que nous ont transmis ceux qui ont été, dès le commencement, témoins oculaires et ministres le la Parole \ »

La prédication de Matthieu, de Pierre, de Paul et de Jean constitue le fond des Evangiles. Mais, conformément à la remarque de saint Luc, chaque évangéliste « s'est en outre appliqué à con-

i Harnack, Lukas der Arzt, Leipzig 1906, 119, remarques.

2 Otto Pfleiderer, Das Urchristentum, seine Schriften und Lehren, 2. édit. Berlin 1902, I, 666. ,

* Luc, I, 2.

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naître exactement toute chose depuis l'origine », afin de compléter les matériaux dont il disposait, par les renseignements d'autres disciples du Seigneur. Bien que les évangélistes aient eu à leur choix de nombreux témoignages individuels, seule la tradition unanime du collège et de la communauté apostoliques faisait autorité pour la rédaction de leur Evangile. C'est à elle aussi que se rattache toute la période « paléontologique » du christianisme. Même l'attestation individuelle des premiers disciples, y compris celle de saint Jean, n'entre pas en considération comme témoignage isolé et purement personnel, mais bien comme profession de foi de toute l'Eglise primitive.

Sur ce point tous tombent d'accord, les représentants de la critique rationaliste aussi bien que l'école chrétienne positive. Et pourtant les conclusions que l'on en tire de part et d'autre sont absolument différentes. A nos yeux, cette conformité parfaite des Evangiles avec la foi de l'Bglise primitive, est l'argument le plus fort que nous ayons en faveur de l'historicité du portrait évangélique de Jésus. Nos adversaires, par contre, échafaudent sur cette harmonie de l'Evangile avec l'Eglise primitive, leur théorie des légendes. L'Eglise primitive aurait subi, selon eux, une évolution constante, et la foi en Jésus aurait évolué avec elle jusqu'au moment où Paul d'abord, puis, à bref intervalle, les synoptiques et finalement Jean l'auraient mise par écrit.

Mais qu'on veuille bien nous dire comment le « jeune ouvrier et paysan de Nazareth », — c'est ainsi que l'école libérale nomme Jésus, — comment il a pu, peu après sa mort, devenir aux yeux de ses disciples ce Christ tout céleste ? Comment

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expliquer que ces mêmes hommes, qui naguère avaient mangé et bu en sa compagnie et, grâce à des relations prolongées, avaient dû se convaincre qu'il n'était qu'un homme, le prennent maintenant pour un surhomme, pour le Sauveur préexistant du monde et le Fils consubstantiel de Dieu ? Comment s'imaginer que les Israélites, fidèles observateurs de la Loi, pour qui toute for-' me d'idolâtrie était une abomination, se soient prosternés devant ce Jésus, qui sans cesse invoquait son Père en leur présence ? Ou encore, qu'ils aient adoré celui qu'ils avaient vu vivre et mourir en homme ?

D'où vient que tous les premiers chrétiens, les anciens disciples de Paul, les synoptiques ainsi que Jean, aient pu approuver et pratiquer ce culte blasphématoire d'un être humain, sans que, dans toute l'Eglise primitive, aucune protestation n'ait été soulevée ? Comment expliquer enfin que chacun se soit fait de Jésus sa propre image, et qu'on ait réussi à coordonner tant d'éléments étrangers disparates, au point de réaliser un portrait collectif bien uni, reconnu par toute la communauté des apôtres et des disciples et reproduit littérairement par tous les évangélistes ?

Qui trouvera, observe Kalthoff, une solution psychologique au fait qu'un Jésus « protestantlibéral » ait été mis au tombeau, et qu'il en soit ressuscité un Christ « catholique » ? Quelle idée pouvaient bien avoir les adeptes de l'évolutionnisme pour s'égarer à ce point et construire une hypothèse aussi dépourvue de sens psychologique ?

A ces questions l'école libérale de l'évolution répondra avec une sagesse admirable : « Les re-

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touches si rapides, qui de Jésus-Homme ont fait le Christ théandrique, avaient eu lieu à la faveur de l'impression très forte que Jésus exerça durant sa vie sur ses disciples, et dont ils se ressouvinrent après sa mort. » Malheureusement cela n'est point résoudre l'énigme, mais l'embrouiller davantage. Il s'agit précisément de savoir comment les disciples ont pu, après la mort ignominieuse de leur Maître, le voir et l'adorer comme le Messie ressuscité, comme Dieu, si de son vivant, c'est-à-dire tant qu'il demeura parmi eux, il n'avait point fait sur eux l'impression qu'il était véritablement le Messie-Dieu ? Tenter d'expliquer l'origine de la foi des disciples dans le divin Messie par un argument psychologique aussi absurde, c'est avouer d'emblée que l'histoire et la psychologie rationaliste des religions est au bout de son rôle.

Une autre raison pour laquelle cette prétendue formation de légendes était tout simplement impossible, c'est que la christologie de l'Bglise primitive se trouvait soumise au contrôle de témoins contemporains, La critique libérale n'y prend pas garde. Elle affirme que la légende avait envahi, sans qu'on l'eût aperçu, le champ de la chrétienté primitive, jusqu'à l'époque où des traits historiques et des traits légendaires furent soudés ensemble dans l'Evangile.

Mais il aurait fallu, pour cela, qu'avec le Christ toute la génération de ses contemporains se fût éteinte, pour faire place à une génération nouvelle, qui n'eût rien possédé de certain sur sa personne. Or, il n'en est rien. Une foule de témoins,, qui connaissaient le Sauveur pour l'avoir fréquenté tous les jours, lui survécurent jusqu'à la rédaction et à la publication des Evangiles.

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Hégésippe raconte dans ses « Mémoires » (vers i8o) « que Siméon fils de Cléophas, issu de la tribu de David », avait subi le martyre au début du IP siècle à l'âge de 120 ans. Jusqu'à cette époque, ajoute Hégésippe, l'Eglise de Jérusalem avait été gouvernée par des hommes « qui avaient eu l'honneur d'entendre de leurs propres oreilles la vérité divine » ^.

L'apologiste Quadratus ^ et Papias d'Hiérapolis ^ rapportent qu'un certain nombre de personnes guéries ou ressuscitées par Jésus vécurent jusque sous le règne d'Hadrien (i 17-138). Aussi, quand parut l'Evangile de Jean, la génération des contemporains de Jésus ne s'était pas encore éteinte. Quelques dizaines d'années auparavant, à l'époque même où les synoptiques écrivaient, les survivants de Jésus, qui avaient eu son âge, atteignaient la soixantaine ; les plus jeunes n'avaient pas dépassé l'âge adulte. Vu la vigueur de la race juive, on peut admettre qu'environ la moitié d'entre eux vivaient encore.

Comment alors, en présence de tous ces témoins, de grotesques légendes ont-elles pu défigurer le véritable portrait de Jésus ? Comment Jésus, tout homme qu'il était, a-t-il pu, sous les yeux de ses contemporains, s'élever si rapidement au rang de thaumaturge, de maître de la vie et de la mort, d'être céleste et de vrai Fils de Dieu ? Comment les contemporains de Jésus ont-ils pu prendre ce déguisement légendaire pour une vérité sacrée et pour de l'histoire authentique ? Cer-

1 Eusèbe, H. E. III, 32.

2 Eusèbe, H. E. IV, 3.

3 Nouveaux Fragments de Papias, Hégésippe et Pierius, édités par C. de Boor, dans : Texte und Untersuchungen herausgeg. von Gebhardt und Harnack V, 2, Leipzig 1889, 170.

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tes, si du moins on avait eu affaire à un simple travail de tête, à une transformation fantaisiste, à une déification du portrait de Jésus, — résultant de mouvements intérieurs, d'impressions, de sentiments, d'expériences psychiques, — tout cela serait compréhensible.

Mais, ainsi qu'on l'a remarqué, l'évolution de la foi intérieure aurait dû s'accomplir dans le cadre d'événements extérieurs, de faits historiques palpables, variés et notoires. Le temps, le lieu, les circonstances de la vie et de l'activité surhumaine de Jésus sont caractérisés avec précision dans l'Evangile.

Ce fut, par exemple, à Chorozaïn, à Bethsaïde, à Capharnaum qu'il manifesta au grand jour, devant tout le peuple, sa vertu miraculeuse et divine. Dans la synagogue de Capharnaum encore utilisée par les Juifs, il chassa les démons ; dans la maison de Simon, dont les habitants vivaient encore, il délivra de la fièvre la belle-mère de Pierre ; c'est dans cette maison que le peuple apportait ses malades le soir du sabbat et que Jésus les guérissait ; en des circonstances soigneusement décrites, il guérit le paralytique et le serviteur du centurion et ressuscita la fille de Jaïre, le chef de la synagogue ^.

Quoi donc ? L'Eglise primitive aurait imaginé ces détails et d'autres encore et les évangélistes auraient eu la hardiesse de les noter, s'ils avaient été controuvés ? Croit-on que les personnes invoquées comme témoins n'eussent point démasqué ces légendes ? D'autant plus qu'il se trouvait parmi les témoins non seulement des fidèles, mais

1 Mat. 8, 5-17 ; 9, 1-8, 18-26 ; Me i, 21-34 ; 2, 1-12 ; S, 21-43; Le 4, 31-41 ; 5, 17-26 ; 7, i-io ; 8, 40-56.

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des ennemis de Jésus, des individus, des groupes, des localités entières. Capharnaum et les villes voisines sont rendues attentives aux miracles opérés dans leurs murs, et Jésus fonde sur ces mêmes miracles les accusations et les châtiments les plus sévères \ Aux scribes et aux pharisiens, chefs de la nation à Jérusalem, aussi bien qu'aux habitants des villes et des campagnes de Galilée, les Evangiles reprochent leur manque de foi et la mort de Jésus, bien que par ses miracles il eût prouvé sa messianité.

Or, tout cela eût été de la pure folie, si les récits miraculeux et autres témoignages avaient simplement reposé sur une mystification. Les chefs de parti incriminés connaissaient parfaitement la vie et les actes du Nazaréen qu'ils détestaient ; rien ne leur échappait de ce qui concernait Jésus. Dès lors il leur eût suffi de dénoncer cette mystification pour terrasser d'un coup ces accusateurs fort gênants ainsi que leur faction.

Au lieu de cela, ils doivent entendre jour pour jour, avant et après sa mise par écrit, prêcher ce même Evangile dans les rues et sur les places publiques. Sans cesse retentit à leurs oreilles le reproche d'avoir tué le divin Messie ^ Aucun des crieurs pharisiens n'ose intervenir ; aucun n'ose convaincre de mensonge les prédicateurs et sauver ainsi son propre honneur, celui du parti et de la nation. De temps en temps, il est vrai, on traduit les apôtres en justice et on leur enjoint de taire le nom de Jésus ^ Mais jamais on n'entend dire que leur prédication et leur Evangile ne

1 Mat. II, 20 ss. ; Le lo, 12 ss.

2 Actes, 2, 22 ss. ; 3, 14 ss.

3 Actes 4 ; S, 27 ss. ; 24, 5 ; II Tim. 4,9 ss.

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soient conformes à l'histoire réelle de Jésus. Ce silence des adversaires contemporains est la plus éloquente condamnation de la théorie des légendes.

Enfin, pour réduire celle-ci à l'absurde, il suffit d'invoquer l'attachement inflexible des premiers disciples et de l'Bglise primitive au portrait traditionnel de Jésus. C'est faire outrage à la communauté chrétienne des premiers âges que de parler d'une dogmatique « créatrice » (Harnack), qu'elle aurait façonnée à sa guise, et d'admettre que les fidèles de l'Eglise primitive auraient assisté impassibles à des travestissements légendaires du portrait authenticpe de Jésus et qu'ils s'y seraient même aidés.

Bien au contraire. Quiconque est initié au Nouveau Testament sait très bien que la prédication chrétienne n'eut rien plus à cœur, dès le commencement, que de garder fidèlement la doctrine du Christ transmise par les premiers disciples, et de la défendre contre toute innovation.

« Rappelez-vous la parole du Seigneur Jésus ; gardez sa parole et son témoignage, son commandement et sa doctrine, que vous avez appris dès le commencement ; souvenez-vous du commandement du Sauveur, qui vous a été apporté et transmis par les apôtres ; si quelqu'un donne un autre enseignement et n'adhère pas aux salutaires paroles de Notre-Seigneur Jésus-Christ et à la doctrine qui est conforme à la piété, c'est un orgueilleux, un ignorant \ »

Telles sont les exhortations continuelles des

^ Actes, 20, 35 ; I Joa. 2, 27 ; II Petr. 2, 21 ; 3, 2 ; I Tim. 6, 3.

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temps apostoliques \ C'est pourquoi on nomme paradoxis, c'est-à-dire tradition, l'ensemble des vérités de foi, et l'ensemble de la pratique de la foi est résumé dans ces mots.* « Demeurez fermes et gardez les enseignements que vous avez reçus » ^, soit des origines chrétiennes, soit des premiers témoins apostoliques.

Ainsi la foi dans le Christ demeura inséparablement liée à l'histoire objective de Jésus. L'une et l'autre se retrouvent dans les Evangiles aussi intimement unies qu'elles le furent à l'époque prélittéraire et au jour où notre Maître et Sauveur quitta la terre. On peut appliquer à chaque évangéliste l'affirmation de saint Luc : « J'ai raconté toute la suite des actions et des enseignements de Jésus, jusqu'au jour où, après avoir donné par l'Esprit-Saint ses instructions aux apôtres qu'il avait choisis, il fut enlevé au ciel '. »

Nous nous rappelons, non sans être émus, les exhortations et le discours d'adieu que Jésus adressa aux siens, avant de monter au ciel :

« Toute puissance m'a été donnée dans le ciel et sur la terre. Allez donc, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai commandé. Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde*».

Ce qui, à travers les âges, console les disciples et les peuples du départ de Jésus, c'est bien sa promesse : « Voici que je suis avec vous tous les

1 Voir les preuves chez Th. Zahn, Einleitung in dos N. Test. II, 158-172.

« II Thess. 2, 15.

8 Actes, I, 1-2.

< Mat. 28, 18-20.

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jours jusqu'à la fin du monde. » Tous les jours, jusqu'à la fin du monde, Jésus demeure auprès de nous d'une manière mystique, eucharistique et historique.

Il demeure toujours avec nous d'une manière mystique, car il est le chef de l'Eglise qui est ellemême son corps et dont nous sommes les membres : «Dieu a fait de Notre-Seigneur Jésus- Christ le chef suprême de l'Eglise ; elle est son corps..., nous en sommes les membres \ »

Il demeure toujours auprès de nous d'une manière eucharistique, par le saint sacrifice et le sacrement de son amour : « Ceci est mon corps ; ceci est mon sang... S> ; « Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang demeure en moi, et moi en lui » ^

Jésus demeure avec nous d'une manière historique dans les saints Evangiles. Les Evangiles nous révèlent son esprit et son cœur et sa chaude parole. Nous y trouvons sa vérité qui rayonne, sa puissance qui opère et sa sainteté qui édifie. Quiconque médite l'Evangile dans un esprit exempt de préjugés et d'un cœur sincère, se convaincra d'ailleurs lui-même que Jésus y vit pour nous, qu'il nous parle, qu'il y demeure avec nous « tous les jours jusqu'à la fin du monde ».

* Eph. I, 22 s. ; 5, 23, 30.

* Mat. 26, 26-28 ; Me 14. 22-24 '> Le 22,19-20 ; I Cor. 11, 23-25. » Joa 6, 56.

TROISIÈME CONFERENCE

La faillite de la critique rationaliste des Evangiles et de Jésus

De notre dernière conférence nous avons emporté l'intime conviction que les critiques les plus sévères, — s'ils sont exempts de préjugés — , doivent reconnaître l'historicité du portrait évangélique de Jésus. S'ils sont exempts de préjugés, disons-nous, et non point d'impartialité. Ce serait manquer à la vérité, à la justice et à la charité, que de dénier, sans plus, aux critiques adversaires la droiture d'intention, ou de suspecter leur loyauté scientifique et celle de leurs opinions. Il faut bien avouer que parfois on ne sait guère à quoi s'en tenir. Albert Schweitzer, partisan résolu autant qu'historien érudit de l'école libérale, va jusqu'à dire : « La théologie moderne sera un jour parfaitement loyale. » « Toutefois, s'empresse-t-il d'ajouter avec prudence, ceci n'est qu'une prédiction \ »

Arthur Drews, un collègue laïc d'extrême gau-

^ Von Reimarus zu Wrede, Geschichte der Lehen-Jesu-Forschung, Tubingue 1906, 249.

LA FAILLITE DE LA CRITIQUE RATIONALISTE

che, note malicieusement à propos de ce change à long terme : Quousque tandem, Catilina ! ^

Autant nous sommes résolus à repousser l'accusation de déloyauté que nous intente notre antagoniste, autant devons-nous dénoncer bien haut ses préjugés. La tendance d'esprit rationaliste part, non seulement en fait, mais en principe, d'une idée préconçue, d'une assertion ni prouvée ni prouvable. Elle prétend qu'un fait religieux doit être jugé dans les limites de la seule raison ; par conséquent on devra nier de prime abord la révélation surnaturelle ; on soumettra à une critique sévère les miracles et l'inspiration ; on dépouillera la personne de Jésus de sa vocation messianique et rédemptrice et de sa nature théandrique ; on purgera soigneusement les Evangiles, au point qu'il n'en restera qu'un résidu de culture moderne.

Contre ce préjugé rationaliste viennent se heurter les preuves les plus solides de l'historicité du portrait évangélique de Jésus et du christianisme positif. Aussi bien la critique rationaliste des Evangiles et de Jésus expie ce préjugé par sa faillite lamentable. Ses phases et ses hypothèses aboutissent à un échec complet.

I. U hypothèse de la fraude. Le premier qui jeta le brandon du rationalisme parmi les Evangiles, ce fut Hermann-Samuel Reimarus (1694- 1768), professeur au gymnase de Hambourg. Entre autres ouvrages il écrivit : « Schutzschrift fiir die vernûnftigen Verehrer Gottes », c'est-àdire : « Apologie pour les adorateurs de Dieu selon la raison », livre volumineux de 4000 pages.

1 Die Christusmythe , Jena 1909, IX.

TROISIEME CONFERENCE

Mais la mort l'enleva avant qu'il ait pu le publier.

Peu après, Lessing s'en empara et en publia les parties les plus importantes, sous le nom de « Fragments de Wolfenbuttel » \ Il est vrai que, selon l'expression pittoresque d'un critique (Wandsbecker Bote — Messager de Wandsbeck), il avait mis à ces fragments « une muselière, mais les chiens, par leurs aboiements et leur humeur hargneuse n'ont pas manqué d'effrayer beaucoup de gens. » Les fragments les plus caractéristiques sont le troisième, où il traite de « l'impossibilité d'admettre une révélation unique pour tous les hommes », et le septième où il qualifie l'Evangile entier de fraude tout court. Jésus n'aurait pas eu d'autre intention que d'ourdir un complot, de soulever le peuple contre les Romains et de délivrer le pays de la domination étrangère.

Son « système » échoua, et les disciples se voyant leurrés voulurent se tirer d'embarras en prêtant au Crucifié une intention nouvelle. Ils recoururent à un second « système », en prétextant que Jésus n'avait aucunement voulu jouer le rôle de libérateur politique, mais celui de Sauveur d'âmes. Grâce à ce système, ils bouleversèrent complètement l'histoire de Jésus et finirent par en faire un Fils de Dieu. Puis ils arrimèrent cette supercherie ainsi montée dans les quatre Evangiles. Les chrétiens n'auraient été « que des perroquets qui ne manquaient pas de répéter ce qu'on leur avait appris ». Telle est l'hypothèse de la fraude, construite par Reimarus et Lessing.

Une théorie, fourmillant d'inepties. Semler, un contemporain de Reimarus et de Lessing, ra-

1 W olfenhûtteler Fragmente^ Braunschweig 1774-78.

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tionaliste lui-même et père de « l'historisme critique », fut amené à réfuter une à une les attaques de Wolf enbiittel '. L'époque suivante se détourna de lui, honteuse. David Frédéric Strauss, le biographe de Reimarus, trouvait fort choquant que le fragmentiste « ait fait passer tantôt les faits (évangéliques),, tantôt les récits pour une fantasmagorie et du bousillage d'imposteur » *. Albert Schweitzer, quoique fervent admirateur de Reimarus, appelle néanmoins ses fragments « un livre de combat, nullement une étude historique objective... C'était une hypothèse que de faire naître le christianisme d'un homme privé d'autres ressources ^ » C'est là, selon Otto Pfleiderer, « un exemple significatif du manque de sens historique et d'intelligence psychologique dans les questions religieuses, défaut propre au rationalisme *. »

Toutes les tentatives, fréquemment renouvelées depuis Reimarus, de faire passer Jésus pour un messie politique, c'est-à-dire, d'en faire un insurgé nationaliste contre les Romains, ont bel et bien avorté. Il est vrai que récemment R. Eisler essaya, dans un ouvrage en deux volumes, de reconstruire l'absurde hypothèse \

* Johann Salomo Semler, Beantwortung der Fragmente eines Ungenannten, insbesondere vom Zweck Jesu und seiner Jiinger, Halle 1779. (Réponse aux Fragments d'un inconnu, principalement du but de Jésus et de ses disciples).

2 Strauss, Ulrich von Hutten III, Leipzig 1860, Préface.

' Schweitzer, Von Reimarus su Wrede, Tubingue 1906, 22 s.

* Pfleiderer, Die Entstehung des Christentums, Miiriichen 1905, 4.

« R. Eisler, IHEOfS BASIAEÏ'S or BASIAEÏ'IAS.

Die messianische Unabhângigkeitsbewegung vom Auftreten Johannes des Taûfers bis zrnn Untergang Jakobs des Gerechten nach der neuerschlossenen Eroberung von Jérusalem des Flavius Josephus und den christlichen Quellen, dargestellt von Robert Eisler, mit Abbildujigen einer Auswahl der unverôffentlichten altrussi-

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D'abord on fut ébloui par tant de science et de charlatanisme. Mais la critique, même la plus radicale, s'aperçut bientôt qu'il ne s'agissait que d'un roman, produit d'une imagination débridée et d'une impardonnable frivolité. L'auteur lui avait donné pour épigraphe ces mots très justes : « De Reimarus à Reimarus ». Le souvenir de ce Reimarus redivivus se perdra tout aussi vite que celui de son prédécesseur et père, du XVIIP siècle.

2. La critique « naturelle » des Evangiles. Le problème qu'envisageait le rationalisme exigeait toujours plus impérieusement une solution satisfaisante. Elle fut tentée par Gottlob Paulus, professeur à Heidelberg\ Se souvenant du sort pitoyable du fragmentiste Wolfenbiittel, tout en restant fidèle à sa négation rationaliste du surnaturel, Paulus accorda à l'Evangile l'apparence de l'histoire, mais se réserva de l'interpréter, « suivant les seules données de la nature et de la raison ». Tous les faits miraculeux et toutes les vérités surnaturelles ont été rabaissées au niveau de réalités purement naturelles ; et le texte évangélique a été pressé, réduit ou amplifié, interpolé et glosé à tel point que rien de surnaturel ne subsista plus en lui.

Cette explication « naturelle » des Evangiles

schen Handschriften und anderer Urkunden, einer Erstausgabe der wichtigsten slavischen Stellen nach Abschriften von Alexander Berendts und Vassilyi Istrin, sowie den Ueberresten des rumânischen Josephus ûbersetzt von Moses Gaster, Heidelberg 1929-30. Traduction anglaise : The Messiah, Jésus and John the Baptist, by Robert Eisler, english by Alexander Krappe, London 1930.

^ Paulus, Kommentar ûher das Neue Testament, Lûbeck 1800-1804 ; Das Leben Jesu als Grundlage einer reinen Geschichte des Urchristentums, Heidelberg 1828. (La vie de Jésus comme base d'une histoire véridique du christianisme primitif.)

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finit par devenir si peu naturelle, si vulgaire, si outrée, que le coreligionnaire Strauss n'eut aucune peine à l'anéantir scientifiquement, quelques années après.

Mais elle devint plus tard l'hypothèse favorite des biographies romanesques du Christ. Ainsi ce fut elle seule qui fraya la voie à la « Vie de Jésus > d'Brnest Renan.

Ce « roman » est tout à fait dépourvu de valeur scientifique et plus encore de « conscience morale », comme le faisait remarquer Luthardt \ Dans ce livre il n'y a de vrai que la topographie de la Palestine, que l'auteur avait parcourue, et il n'y a de beau que la forme littéraire, que le style. Tout le reste, par le ton frivole et impie, offense autant l'esprit compétent que l'âme chrétienne. Le livre doit son énorme succès, d'une part à sa forme et à sa présentation séduisantes, mais bien davantage à la manière sentimentale, légère et lubrique du roman social français. Renan, avec son masque de pieux hypocrite, fut à l'égard de Jésus le Judas moderne, à cette différence près, que pour Renan la partie fut autrement lucrative que pour Judas. Celui-ci avait dû se contenter de trente deniers, celui-là, selon Dumas fils, aurait reçu du baron Rothschild un honoraire d'un million de francs.

Mais Renan fut oublié bien avant sa mort (t 1892). Personne, de nos jours, n'aurait plus le courage d'adopter l'interprétation « naturelle » d'un Paulus. Il s'avère cependant que les « Vies de Jésus » récentes, dites critiques, ont gardé sou-

* Luthardt, Die modernen Darstellungen des Lebens lesu. Eine Besprechung der Schriften van Strauss, Renan u. s. w., Leipzig 1864.

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vent le caractère romanesque du livre de Renan, et elles ne craindront pas, s'il le faut, de tenter avec Gottlob Paulus une explication « naturelle », à la seule fin d'exclure de l'Evangile et de la vie de Jésus tout miracle et toute révélation.

3. Uhypofhèse des mythes. L'ironie du sort a voulu que Strauss (1808-1874), après avoir condamné les idées du père, Paulus, saluât en Renan, le fils, un esprit congénial, et lui « tendît la main » par-dessus le Rhin \ Pour ce qui touche aux faits, il reprend les théories de Reimarus. Mais tandis que Reimarus explique le fait chrétien par la fraude, Strauss, lui, veut l'expliquer par le mythe, « fabricant involontaire de légendes ». La légende chrétienne, selon Strauss, broda tout simplement sur les espérances messianiques de l'Ancien Testament, inventées elles aussi ; puis, entrelaçant les mythes de l'Ancien et du Nouveau Testament, il en tissa un manteau bigarré, et le jeta sur le Jésus de l'histoire, pour en faire le Christ des Evangiles.

Nous n'insisterons pas sur les principes erronés, ni sur la structure extrêmement fragile de la théorie des mythes. Nous en constaterons simplement la faillite. Le mythisme est de fait rejeté non seulement par la critique positive, mais par la critique rationaliste. Harnack en finit avec lui par ces mots : « L'assertion de Strauss, suivant laquelle les Evangiles renfermeraient de nombreux éléments mithyques, ne s'est point confirmée, même si l'on admet la notion fort imprécise et défectueuse du mythe dont Strauss fait usage

^ Strauss, Lehen Jesu iûr das deutsche Volk, Leipzig 1864, Préface.

2 Harnack, Wesen des Christentums 16.

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Chamberlain note ce qui suit : « Au début du XIX^ siècle, c'était la mode d'expliquer toute chose par le mythe. En 1835. David Strauss suivit l'exemple qu'on lui donnait de toute part et nous offrit comme « clef » (!) des Evangiles, la « notion du mythe » ! Aujourd'hui, il saute aux yeux que cette prétendue clef n'était ni plus ni moins qu'une façon d'éluder le problème, lequel n'est pas pour cela résolu. Ce n'est pas dans une notion abstraite qu'il faut aller chercher la clef des origines du christianisme, mais bien chez un être qui a véritablement vécu, dans le prestige incomparable d'une personnalité telle que le monde n'en avait point vue.

« Strauss paraît n'avoir jamais soupçonné ce que c'est qu'un mythe, ni ce que signifie la mythologie,, vu qu'il confond les mythes populaires avec les fictions et les légendes. Or, ceci constitue un fait à part. Jamais d'ailleurs l'avenir ne pourra comprendre le succès des élucubrations monotones d'un Strauss, élucubrations, il est vrai, savamment combinées, mais manquant de pénétration et d'inspiration créatrice... Le progrès des recherches historico-critiques... attache de nos jours si peu d'importance au point de vue mythologique de Strauss, qu'on ne peut feuilleter les écrits de ce brave homme sans bâiller d'ennui \ »

Les contemporains de Strauss et ses coreligionnaires, surtout Baur, son maître, avaient compris déjà que la légende spontanée ne pouvait donner naissance au christianisme. Il n'y avait dès lors plus d'autre issue possible que de retourner soit à l'authenticité historique des Evangiles, soit à la fraude intentionnelle des évangélistes.

^ Chamberlain, Die Grundlagen des iç. Jahrhunderts, 8. édit., Munich 1907, 227 s.

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4. Uhypothèse des tendances. En réalité, Ferdinand-Christian Baur ^ exhuma la hache d'armes déjà rouillée de Reimarus. Il crut pouvoir en réparer les brèches en reportant la fraude des évangélistes du I^"" siècle sur des évangélistes du IP siècle et en faisant passer les Evangiles pour des produits de Tère postérieure aux apôtres, âge délibérément frauduleux.

S'autorisant de la « haute critique », il prétendait que l'histoire des origines chrétiennes aurait évolué dans un perpétuel antagonisme entre le parti dit païen-chrétien de Paul et la faction de Pierre et des autres apôtres, plutôt favorable aux Juifs. Finalement les frères ennemis se seraient réconciliés et, pour replâtrer la fissure d'antan et pour assurer le triomphe de l'Eglise catholique, on aurait composé les quatre Evangiles, comme œuvres de conciliation. Selon les indications de Baur, l'Evangile de Matthieu parut le premier, vers 130 ; celui-ci servit vers 150 à documenter l'évangile de l'hérétique Marcion, et l'on publia l'œuvre ainsi obtenue sous le nom de Luc ; peu après, on forgea Marc au moyen de Luc et de Matthieu ; enfin, vers 170, apparaît Jean.

Ainsi donc tous les écrits du Nouveau Testament ne seraient qu'une duperie effrontée, unique au monde, une histoire inventée, une falsification des faits, de grand style, mais que la foi aveugle des chrétiens accepta sans hésiter. Grâce à cette découverte « de critique tendancieuse », Baur devint le fondateur de « la jeune Ecole de Tubingue ». Kôstlin, Zeller, Schwegler et Holsten

1 Kritische Untersuchungen iiber die kanonischen Evangelien, ihr Verhàltnis sueinander, ihren Charakter und Ursprung, Tubingue, 1847.

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se rangèrent pleinement de son côté, tandis que Keim, Hilgenfeld, Volmar et d'autres n'obliquèrent que partiellement.

Mais très tôt on se ressaisit et le système croula. Toutes les objections qui avaient écrasé Reimarus, portaient également contre la théorie des tendances de Baur. Qu'il y ait eu fraude au premier ou au deuxième siècle, le christianisme et les Evangiles ne peuvent être le résultat d'une supercherie. Toutefois la responsabilité de Baur, en face de la science objective, semble plus engagée que celle de Reimarus. Baur ne fait droit ni au premier siècle, auquel il dispute les Evangiles, ni au deuxième, où il ne voit que luttes intestines et mensonges tendancieux. « Tout l'appareil critique dont se sert Baur pour attaquer l'ancienne tradition, dit Harnack, est aujourd'hui périmé \ » Ainsi l'échec de la construction historique de Baur est complet, et ce qu'il aimait lui-même à désigner du nom de « haute critique », est considéré depuis longtemps et incontestablement comme une « haute » absurdité.

5. La critique sceptique des Evangiles. Sur ces entrefaites Christian Baur eut pour successeur son homonyme Bruno Bauer (1809-1882), l'enfant terrible de la critique biblique rationaliste. Celle-ci avait tâché d'ébranler peu à peu toute l'histoire évangélique — hormis l'existence de Jésus, — pour en écarter les miracles et la révélation. Elle n'y réussit point. Tous les efforts entrepris dans ce but échouèrent piteusement. Exaspéré, Bruno Bauer résolut de pousser les choses à l'extrême. Il afficha à l'égard des Evangiles

^ Harnack, Chronologie fur altchrislische Literatur 1, Leipzig 1897, 244, Remarque.

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le doute le plus complet ; il rejeta radicalement tout ce que la critique négative avait laissé subsister \

Il traita de fictions religieuses non seulement les miracles, les discours et les faits, mais la personne même de Jésus. Jésus ne fut qu'une idée, et non point un personnage historique. Des théories gréco-romaines et orientales sur la vertu se sont fondues, au début de l'ère chrétienne, avec l'idéal judaïque du Messie. Un poète habile, « le Matthieu primitif » a personnifié cet idéal et créé de la sorte Jésus de Nazareth, tout comme Fénelon inventa son Télémaque ou Rousseau son Emile.

Dans la suite, les lecteurs de ce proto-évangile donnèrent naissance au christianisme primitif, et grâce à d'autres fictions poétiques, les quatre Evangiles prirent finalement consistance. Et pour comble, la foi et la théologie finirent par déclarer historique ce qui n'avait été qu'invention religieuse, qu'un artifice pur et simple.

Aiguillonné par sa haine vraiment pathologique de tout ce qui avait nom chrétien, aveuglé par sa manie des grandeurs, furieux de ses insuccès, Bauer travailla quarante ans à sa critique sceptique des Evangiles, des Actes des Apôtres, des épîtres de saint Paul. Toutefois, quand parut son dernier écrit ^ son œuvre était depuis longtemps jugée et oubliée.

Dès le commencement de notre siècle on fit des

^ Bauer, Kriiik der evangelischen Geschichte des Johannes, Brème 1840. Kritik der evangel. Geschichte der Synoytiker, Leipzig 1841-42. — Kritik der Ezangelien, Berlin, 1850-51. — Kritik der Apostelgeschichte, Berlin 1850. — Kritik der paulinischen Briefe. Berlin 1850-52.

2 Christus und die Càsaren, der Ursprung des Christentums aus dem rômischen Griechentmn, Berlin 1877.

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efforts désespérés pour l'exhumer à nouveau. Ils furent légion ceux qui se crurent appelés à nier l'existence de Jésus, et nous remplirions une page entière à citer simplement leurs noms. Les écrits les plus connus sur ce sujet sont ceux du théologien laïc allemand Arthur Drews ^ et du médecin français P. L. Couchoud ^ Deux livres qui se détruisent l'un l'autre. La critique objective, qu'elle soit positivement chrétienne ou libérale de toutes nuances, est unanime à condamner ces ouvrages fantasques et méchants. Pas plus que le doute de Bauer, ces livres ne méritent l'honneur d'être réfutés, ou, pour parler exactement, ils portent en eux-mêmes leur propre condamnation, comme tous les doutes sur l'existence de Jésus qui ont surgi depuis les jours de Bauer;

Quiconque est assez téméraire pour rejeter les Evangiles écrits par des témoins oculaires et auriculaires, et pour construire ensuite un Christ artificiel « d'avant l'ère chrétienne » ; quiconque s'en va puiser un Christ dans de vieilles fables grecques et orientales pour le substituer au Christ authentique et historique, celui-là ne mérite vraiment plus qu'on le prenne au sérieux. Et quand bien même il réussirait à déchirer les Evangiles, puis à reconstituer avec les lambeaux un Christfantôme : la personne vivante et historique du Christ ne laisserait pas de rayonner à travers l'Evangile non-écrit de l'Eglise primitive et les témoignages non-chrétiens en faveur de Jésus.

En vain s'efforce-t-on d'ébranler la parfaite historicité du Sauveur ; en vain voudrait-on faire

^ Die Christusmythe. Edition complètement refondue, Jena 1924 ; traduction française : Le mythe de Jésus, Paris 1926.

^ Le mystère de lésus, Paris 1924.

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admettre la naissance du christianisme sans l'intervention d'un fondateur personnel : toutes ces tentatives se heurteront aux faits et seront anéanties par leur inhérente fausseté.

6. La théorie de l'évolution ou des légendes se trouve être, depuis près de cinquante ans, l'unique adversaire de Jésus et des Evangiles qui mérite d'être pris en considération. Elle eut pour auteur A. Ritschl ; elle a trouvé en A. Harnack son plus intrépide défenseur, et dans l'école libérale entière ses fidèles adeptes. Récemment, elle culmina dans « l'école de la forme historique »

(K. Iv. Schmidt, M. Albertz, G. Bertram, O. Cullmann, Dibelius, R. Bultmann) \

Contrairement aux systèmes ultra-rationalistes, Ritschl-Harnack s'attachent de nouveau à l'interprétation historique. C'est pourquoi elle aime à s'appeler la théologie « historico-critique », tandis qu'on la désigne communément sous le nom de rationaliste-moderne ou de libérale-radicale. Pour ce qui touche aux recherches sur la littérature des origines chrétiennes, elle s'est acquis des mérites fort appréciables. Elle se recommande par l'acribie et la solidité de ses travaux et par l'activité infatigable de plusieurs adeptes. Il faut surtout lui savoir gré d'avoir fait table rase des rêveries d'un Reimarus, d'un Christian Baur, d'un Strauss, d'un Renan, d'un Bruno Bauer et d'avoir dissipé les derniers doutes sur l'authenticité de presque tout le Nouveau Testament.

Cependant elle n'a pu se résoudre à en reconnaître pleinement la valeur historique. Elle consi-

1 François-Marie Braun, O. P. nous offre dans son ouvrage : Où en est le problème de Jésus, Paris 1932, 215-265, une excellente exposition et réfutation de « l'école de la forme historique ».

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dère tous les éléments surnaturels des livres du Nouveau Testament comme des infiltrations romanesques et, dès lors, conime des éléments étrangers non historiques. A quoi nous avons répondu, dans la dernière conférence, en prouvant l'historicité du portrait évangélique de Jésus et, par le fait même, de TEvangile tout entier. Il ne nous reste plus, ici, qu'à montrer comment la théorie des légendes se condamne elle-même, c'est-à-dire comment elle succombe à ses propres inepties! Son point de départ, sa méthode et son résultat final permettent d'ores et déjà d'en déclarer la faillite.

La critique rationaliste moderne des Evangiles et du Christ fait exactement la même supposition que la critique rationaliste ancienne. Elle présuppose en effet l'impossibilité d'une révélation surnaturelle et d'une intervention « supracosmique » de Dieu dans l'univers. Elle n'admet dans l'évolution du monde et de l'humanité que des éléments et des produits purement naturels. Jésus lui-même est bien à ses yeux une fleur exquise du genre humain, un homme d'une absolue perfection, mais elle rejette de sa vie tout ce qui est surnaturel et divin.

Nous ne saurions l'imputer à blâme à nos adversaires, s'ils émettaient ces opinions après avoir sérieusement examiné les textes évangéliques et s'être appuyés sur le résultat négatif de leur enquête. Mais en réalité, c'est le contraire qui a lieu. Se passant de tout examen historique, l'école « historico-critique » est entichée du dogme selon lequel l'homme de Nazareth ne peut pas être plus qu'un homme supérieur, qu'un anneau précieux et qu'un fruit mûr de l'évolution naturelle de

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l'humanité. Dans la littérature libérale concernant les Evangiles et le Christ, on heurte à chaque pas ce préjugé. Les représentants de l'école avouent eux-mêmes qu'ils en font leur point de départ et qu'ils s'y arrêtent volontiers. « Le portrait de Jésus selon la théologie moderne », note Jules Kaftan, « n'est que soi-disant une véritable histoire. Ce n'est point en réalité de l'histoire authentique, mais de l'histoire contrainte ^. »

Loisy affirme nettement que lui et ses coreligionnaires ne transforment pas le portrait du Christ pour des raisons historiques, mais conformément aux données de la philosophie moderne *. Bernard Weiss constate que « le procédé d'élimination, auquel s'essaie la critique, table sur des hypothèses philosophiques étrangères aux principes historiques » '.

Le point de vue, l'observatoire proprement dit d'où l'évolutionnisme juge l'Evangile et la personne de Jésus, n'est autre que le système rationaliste : on y détermine d'avance un principe philosophique auquel tout doit s'adapter. Or, c'est attenter à la science que d'étrangler une question purement historique, au nom d'une thèse philosophique préconçue. Quand bien même ce principe ne serait pas erroné, le procédé de la critique libérale n'en serait pas moins contraire à l'esprit scientifique.

Il va de soi que ce point de départ si peu historique influence aussi le développement, la méthode de la critique adversaire. Sur toute la ligne et pour tous les problèmes, on nomme historique et

^ Kaftan, Jésus und Paulus, Tubingue 1906, 16.

2 Loisy, Autour d'un petit livre 128 p. 151 p.

' Wedss, Lehen Jesu, 4. édit. I, Stuttgart et Berlin 1902, 11.

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critique ce qui correspond aux vues du libéralisme sur le portrait de Jésus ; par contre, tout ce qui ne cadrera point avec ce portrait fantaisiste, sera simplement déclaré non-historique et non-critique. Tant que les renseignements des sources se meuvent sur le plan de faits naturels ou que, grâce à des explications téméraires,, ils admettent une interprétation forcée, l'école historico-critique est unanime à les approuver ; mais dès qu'elle flaire le merveilleux ou le surnaturel, elle affirme carrément qu'il s'agit là de choses impossibles et, partant, de faux récits. Donc elle fait entrer dans la méthode historico-critique un élément étranger, absolument disparate et qui n'a rien à voir avec la dite méthode : l'axiome philosophique à priori,, suivant lequel les miracles réels et authentiques seraient impossibles, et qu'il n'y a point, qu'il ne peut y avoir de religion surnaturelle révélée par Dieu.

D'ordinaire l'école libérale veille à cacher soigneusement ces articles de compte provenant d'une autre Faculté et défiant la science historicocritique. Plus d'un critique libéral accorde ouvertement qu'il s'est laissé guider par cette méthode fort hypothétique. Otto Pfleiderer dit que la théologie radicale « sur la croyance du Nouveau Testament dans le Christ, au lieu d'enquêter à fond et sans parti pris, ne relève que ce qui plaît à la pensée moderne ; en négligeant à dessein tout le reste et en y mettant largement du sien, elle veut tracer du Christ un portrait selon le goût moderne ^ »

Wilhelm Wrede caractérise ainsi le procédé de

* Pfleiderer, Das Christusbild des urchristlichen Glaubens in religionsgeschichtlicher Beleuchtung, Berlin 1903, 6.

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son école : « On choisit, en les isolant, les traits qui paraissent incroyables, et on les interprète de façon à les rendre utilisables, au point de vue historique ; c'est-à-dire, on substitue au récit des choses auxquelles l'écrivain n'a point pensé et on les fait passer pour le vrai contenu historique... ; peu importe si, par là, l'on attente à la vie du récit... D'où cette riche floraison d'opinions fantaisistes ! Elles sont légion, dans la littérature, les interprétations psychologiques arbitraires des faits, des paroles et des divers rapports évangéliques... Chaque critique s'arrange, en fin de compte, pour ne garder de la tradition que ce qui convient à sa construction des faits, ce qui correspond à ses vues sur les possibilités historiques : tout le reste est évincé ^. »

H. J. Holtzmann ajoute à ce sujet : « Il s'agit sans nul doute d'une plainte justifiée. Les conjectures psychologiques, les trouvailles d'amateur, les hypothèses les plus audacieuses jouent dans toute la littérature un rôle presque aussi néfaste que la tendance dogmatique à violenter les sources pour « les harmoniser ^. »

D'après Albert Kalthof f la critique libérale des Evangiles et de Jésus ne cherche qu'à relever les traits du christianisme primitif qui répugnent au christianisme de nos jours ; elle leur reproche d'être des accessoires bibliques non authentiques, des additions et retouches ultérieures, qui n'ont rien à voir avec les origines chrétiennes... Les nombreux passages des Evangiles que cette théologie... voudrait simplement rayer, se trouvent

^ Wrede, Das Messiasgeheimnis, Gôttingen 1901, 2 s. 85 ss.

2 H. J. Holtzmann, -Das messianische Bewusstsein Jesu, Tubingue 1907, 44.

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sur le même plan littéraire que ces autres passages dont la théologie a échafaudé son Jésus historique. La plupart des représentants de la théologie dite moderne découpent leurs extraits selon la méthode critique de David Strauss : on ampute aux Evangiles les éléments mythiques ; le reste sera le fond historique *.

Tout le monde accordera qu'une méthode à ce point arbitraire, outrée, prestigieuse est un vrai persiflage de la science.

A l'emploi d'une telle méthode d'enquête on reconnaîtra aisément les résultats de la critique historique des Evangiles et de Jésus. Du fait que chaque critique débarrasse les Evangiles de tout ce qui le gêne, pour y substituer ses propres idées, Jésus devient la projection toujours changeante et comme le transparent de l'individualisme religieux des temps modernes.

Edouard de Hartmann fait remarquer avec beaucoup de justesse que la théologie protestante moderne « n'avait d'autre ambition que de projeter sur Jésus son idéal religieux... Chacun se fait une image plus ou moins parfaite de la religionmodèle et du fondateur exemplaire, et s'efforce de la découvrir dans les Evangiles. Ainsi, pour l'un, Jésus serait poète, pour l'autre, un rêveur mystique ; le troisième voit en lui le héros luttant pour la liberté et pour la dignité de l'homme ; un quatrième, l'organisateur d'une Eglise nouvelle et d'une morale ecclésiastique ; aux yeux du cinquième, Jésus n'est qu'un civilisateur rationaliste ; le sixième l'appelle un moraliste du bon sens humain ; le septième, un propagateur d'idées esséniennes sur le mépris du monde et l'accepta-

1 Kalthoff, Dos Christusprohlem, 2. édit. Leipzig 1903, 27. 6 81

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tion humble et soumise des injustices souffertes ; le huitième, un sermonneur terrible et un prophète de malheurs ; le neuvième, un héraut de l'évangile communiste et socialiste ; le dixième, un nouveau bouddha apportant aux peuples méditerranéens la doctrine hindoue des réincarnations ; le onzième, un panthéiste naturaliste à la Giordano Bruno ; le douzième, un surhomme semblable au Zarathoustra de Nietzsche ; le treizième, un roi guerrier et victorieux ; le quatorzième, un prince pacifique qui bannit du monde la haine et la discorde ; le quinzième, un époux céleste, c'est-àdire une personnification de l'amour charnel surnaturalisé, et ainsi de suite à l'infini \ > Autant le camp libéral compte de critiques s'occupant du Christ, autant le portrait de Jésus subit de métamorphoses et incarne de contradictions.

A la question, si la critique libérale des Evangiles et de Jésus, malgré ce profond antagonisme, n'a point mis en lumière des résultats positifs communs, force nous est de répondre par un non catégorique. Les « critiques historiques » ont beau s'ingénier à nous convaincre qu'ils ont rejeté seulement l'écorce du christianisme, mais qu'ils en ont gardé la substance intacte. L'avertissement de Harnack n'en demeure pas moins justifié, quand il écrit : « Il ne faut point que nous ressemblions à l'enfant qui, pour dégager le noyau d'un fruit, en enleva successivement les écailles, jusqu'à n'avoir plus rien dans les mains ; il s'aperçut alors que les écailles constituaient précisément le noyau ". »

^ Ed. de Hartmann, Das Christentum des Neuen Testaments, 2e édit. Sachsa en Harz 1905, 13.

2 Harnack, Wesen des Christentums 9.

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Aujourd'hui, ce dépouillement méticuleux des Evangiles, tel que l'opère l'école de la « forme historique », a déjà abouti au scepticisme le plus complet. Ses principaux représentants déclarent que « nous ne savons pour ainsi dire rien ^ » de la vie et de la personnalité de Jésus, et que la personne de Jésus « n'est pas immédiatement accessible à la critique » ^ Il ne se trouve pas un seul mot dans tout l'Evangile, pas un seul enseignement ni un seul fait, qui n'eût été considéré comme une pieuse retouche et, dès lors, impitoyablement retranché du fond historique.

Le Christ et le christianisme sont pour la théologie libérale, la grande inconnue de l'histoire universelle. Apparemment, il est vrai, elle s'appuie sur le Nouveau Testament ; mais en réalité elle renverse arbitrairement toutes les valeurs, elle falsifie toutes les notions de l'Evangile et les remplace par de nouvelles grandeurs incommensurables.

Au fond, cette théologie ne s'intéresse si passionnément au Christ et au christianisme que parce qu'elle croit voir en eux, personnifiés, l'absence de dogmes, le mépris de l'Eglise, l'idéal moderne de l'humanité ainsi que la culture moderne. Ed. de Hartmann va jusqu'à constater que le « christianisme du Christ » est pour le protestantisme libéral plus fanatique que l'islam et, qu'en somme, il ne diffère guère du judaïsme réformé. Des idées modernes de civilisation y sont répandues sous pavillon chrétien : elles ne portent du chris-

1 R. Bultmann, Jésus (Die Unsterblichen. Die geistigen Heroen der Menschheit in ihrem Leben und Wirken), Berlin 1926, 12.

* C. Bertram, Neues Testament und historische Méthode, Tubingue 1928, 41.

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tianisme que le nom et on les prône pourtant comme un christianisme normal \ Il est donc évident que le protestantisme libéral ne pourra jamais « en aucun sens revendiquer le droit de se dire vraiment chrétien, qu'il est, en un mot, aussi irréligieux que peu chrétien » ^

Ainsi la faillite du criticisme contemporain des Evangiles et de Jésus est devenue manifeste ; bon gré mal gré, il a fini par l'avouer lui-même. Après avoir exposé et joliment embelli le pêle-mêle des idées modernes sur Jésus et son Evangile, Harnack ajoute : « Mais, à tout prendre, l'impression que l'on emporte de ces opinions contradictoires est déconcertante : la confusion semble inextricable *. »

Ne pouvant contenir sa mauvaise humeur, Jiilicher déclare : « Un adversaire habile peut disposer les résultats des travaux critiques récents, particulièrement ceux de Wrede, Wellhausen et Harnack, de telle façon qu'il semble ne plus rien rester d'une tradition certaine \ »

Fr. Lipsius lui-même en convient avec sa franchise habituelle : « Le portrait de Jésus, tel que le libéralisme théologique nous Ta tracé, fut en réalité une illusion monstrueuse. Loin de présenter le résultat d'une critique sobre et parfaitement historique, il n'est qu'un reflet de l'idéal moderne... En ce sens on peut dire que, tout récemment, l'ouvrage perspicace et courageux du strasbourgeois Albert Schweitzer : « De Reima-

^ Ed. de Hartmann, Die Selhstzersetzung des Christentums und die Religion der Zukunft, 2. édit. Berlin 1874,11,57,60,64.

* Das Christentum des Neuen Testaments, Sachsa en Harz 1905, XIII.

3 Harnack, Wesen des Christentums 2.

* Jiilicher, Neue Linien in der Kritik der evangelischen Ueherlieferung, Giessen, 1906, 67.

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rus à Wrede » a nettement constaté l'échec total de la théologie moderne sur la vie de Jésus \ » Schweitzer résume son jugement sur toute la critique moderne de Jésus dans les phrases suivantes : « Ce livre ne peut finalement obtenir d'autre résultat que d'exprimer le désarroi complet sur la personne historique de Jésus, parce que ce désarroi résulte nécessairement du cours général qu'a pris l'enquête sur la vie de Jésus... Il n'y a rien au monde de plus négatif que le résultat de l'enquête sur la vie de Jésus. Jésus de Nazareth (le libéral)... n'a jamais existé. C'est un personnage qui a été conçu par le rationalisme, animé par le libéralisme, et que la théologie moderne a recouvert d'un semblant de science historique. Ce portrait n'a pas été détruit par des forces extérieures, mais s'est détruit lui-même. » La critique libérale « s'en alla à la recherche du Jésus historique, pensant pouvoir le situer dans notre époque, tel quel, comme Docteur et Sauveur. Elle dénoua les liens qui le rivaient depuis des siècles au rocher de la doctrine ecclésiastique : alors elle vit avec joie Jésus, l'homme historique, venir à elle. Mais lui ne s'arrêta point à nos temps ; il passa outre et alla rejoindre son époque. C'est principalement ce qui exaspéra la théologie des quarante dernières années : de n'avoir pas réussi, malgré toutes les interprétations forcées et toutes les subtilités, à retenir Jésus dans notre époque et d'avoir dû le laisser passer. Il y retourna non pas grâce à l'esprit des historiens, mais par cette même loi de nécessité à laquelle obéit le pendule qui, une fois dégagé, rentre dans

* Lipsius Fr., dans : Protestantenblatt^ Berlin-Brème 1906,

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sa position normale. Le fondement historique du christianisme, tel que la théologie rationaliste, libérale et moderne l'a exposé, n'existe plus ^. »

C'est une réalité poignante. Deux cents ans durant, la science impie s'efforça de donner à la personne et à la religion de Jésus-Christ une explication tout humaine et, pour y atteindre, tenta de vider les Evangiles de leur caractère historique ou du moins de leur contenu théologique; A cette fin on utilisa toutes les routes paraissant viables et tous les moyens imaginables. Rien, qui n'eût été mis en œuvre jusqu'aux dernières limites du possible.

Quel en fut le résultat ? Un échec complet sur toute la ligne, échec reconnu même par le libéralisme. Toutes les tentatives entreprises en vue de trouver un évangile purement naturel et un portrait de Jésus aux dimensions humaines, ont avorté. La tour de Babel, à la construction de laquelle plusieurs générations de critiques rationalistes usèrent leurs forces, est tombée en ruine.

Depuis l'hypothèse de la fraude d'un Reimarus jusqu'à la théorie des légendes des théologiens historico-critiques les plus récents, les diverses constructions des ennemis du Christ ont été détruites de fond en comble. En elles se réalisa le jugement divin que Jésus, la pierre fondamentale de l'Evangile et du christianisme, avait prédit aux Juifs : « N'avez-vous point lu dans l'Ecriture : La pierre que les ouvriers ont rejetée, est devenue la pierre angulaire... Quiconque tombe sur cette pierre sera écrasé ; elle écrasera celui sur qui elle tombe » ^.

1 Schweitzer, loc. cit., VIIT, 396, 397.

2 Mat. 21, 42. 44.

LA FAILLITE DE LA CRITIQUE RATIONALISTE

Nous ne croyons pas qu'il existe dans l'histoire de l'humanité un sort plus effroyablement tragique, que la faillite totale de la critique rationaliste des Evangiles et de Jésus.

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