POUR LE SERVICE DES ÉCOLES
TEL ENFANT, TEL HOMME
Mes chers enfants, c'est à vous, et même aux plus jeunes d’entre vous, que je m'adresse aujourd’hui; et je vais parler comme si je n'avais pour m’entendre que des petits garçons et des petites filles. Les papas et les mamans ne s’en plaindront pas ; et quant aux autres, à qui je parle tous les autres dimanches de l’année (et plus longtemps parfois qu’ils ne voudraient), ils pourront profiter de ce discours, tout aussi bien que s’il était fait pour eux, s’ils veulent seulement l'écouter dans : cet esprit du petit enfant, que Jésus a tant recommandé. Qui sait? Ils regretteront peut-être, après m'avoir entendu, de n'être pas de petits enfants en réalité : vous verrez qu’il faudra les consoler de leur âge. Eh bien, je les consolerai; mais je veux que la fête soit pour vous. Tâchez de bien m'écouter, et moi je tâcherai de me faire bien comprendre. |
« Même un enfant fait connaître par ses « actions si son œuvre sera pure, et si « elle sera droite. » (Paov. XX, 41.)
Mes chers enfants,
Hazaël n'avait sûrement pas besoin qu’on lui recommandât de bien écouter, quand le prophète Elisée lui prédit tout ce qui devait lui arriver. Vous rappelez-vous cette histoire? Elisée venait d'arriver à Damas, qui était pour la Syrie ce que Paris est pour la France. Le roi de Syrie, Benhadad, alors malade, lui envoya Hazaël, l’un des officiers de sa cour, pour lui demander s’il guérirait de sa maladie; car les païens mêmes tenaient Elisée pour ug prophète, depuis qu'il avait guéri Naaman de sa lèpre. Quand Hazaël se fut présenté devant Elisée et lui eut fait la commission du roi son maitre, Elisée tint les yeux fixés sur lui longtemps, et enfin il pleura. « Pourquoi pleure mon « seigneur ? » dit Hazaël. Elisée répondit : « Parce « que Je sais combien tu feras de mal aux enfants « d'Israël : tu mettras le feu à leurs villes fortes ; « tu tueras avec l’épée leurs jeunes gens ; tu égor- « geras leurs femmes et tu écraseras leurs petits « enfants. » Sur quoi Hazaël ayant repris : « Com- « ment ton serviteur, qui n’est qu’un chien,
pourrait-il faire de si grandes choses? » Elisée outa : « L’Eternel m'a fait voir que tu seras roi de Syrie. » Le lendemain, Hazaël étouffa Benidad, en lui étendant une couverture mouillée r la figure. Puis, il s’assit à sa place sur son ône, et fit toutes les méchantes choses que le ‘ophète lui avait annoncées.
Si je pouvais vous prédire, comme Elisée à azaël, ce qui doit vous arriver; si Dieu mettait >vant mes yeux un tableau de votre vie, et que pusse vous dire : « L’Eternel m'a fait voir » 1e tu seras riche et honoré, ou bien que tu ras pauvre et obscur ; que tu parviendras aux ieveux blancs, ou bien que tu mourras jeune; ue tu jouiras d’une santé robuste, ou bien que 1 traîneras un corps faible et soufirfht; que tu ras entouré d’une nombreuse famille, ou bien ue tu seras seul dans le monde ; que tu resteras n France, ou que tu passeras la mer pour t’étalir en Angleterre, ou même en Amérique; — i je pouvais vous dire tout cela, n'est-il pas : rai, mes amis, que vous auriez plutôt quatre reilles que deux pour m'écouter? Mais, pour avoir cela, il faudrait être prophète, ce que je e suis pas; et pour le dire sans le savoir, il iudrait être diseur de bonne aventure, ce que je e voudrais être pour rien au monde, sachant que
c'est une abomination devant Dieu‘. D'ailleurs, si je savais ce qui doit vous arriver, je ne vous le dirais pas, à moins que Dieu ne me commandit de le faire, comme il avait certaiment fait à Elisée, Car, ce serait vous exposer à de grands malheurs et à de grandes tentations : Benhadad se trouvet-il bien d’avoir voulu connaïtre son avenir, ou Hazaël d’avoir connu le sien ? Béni soit Dieu, mes enfants, pour nous avoir caché le nôtre !
JL y a pourtant une chose que je puis vous dire sur votre avenir, une chose qui piquera mains votre curiosité que celles que je ne vous dis pas, mais une chose réellement intéressante et seule bonne à connaître pour vous. Je puis vous dire « sévotre œuvre sera pure et si elle sera droite; » si vous fer@& sur la terre l’œuvre que Dieu vous y a donnée à faire; si vous la ferez drottemeni, sans vous écarter ni à droite ni à gauche du chemin où Dieu veut que vous marchiez, et si vous la ferez purement, dans un esprit agréable devant Dieu, qui « pèse les esprits » et qui «re- « garde au cœur. » Pour savoir cela, je n'ai pas besoin d’être prophète : je n'ai qu’à voir ce que vous êtes et ce que vous faites à l'heure qu’il est; car il ést écrit dans mon texte : « Même un enfant fait,
3 Deut. XVTIL, 44, 12.
a connaître par ses actions si S0n œuvre sera pure a et si elle sera droite.»
Comment se fait-il que vos actions d’à présent peuvent bien faire connaître comment sera votre œuvre, et si vous ferez ce que Dieu vous a donné à faire; au lieu qu’elles ne peuvent pas faire connaître quelle sera votre histoire, et si vous serez riche ou pauvre, de bonne ou de mauvaise santé, de longue ou de courte vie, habitant de Paris, de Londres ou de New-York? Voici d’où vient cette différence. Votre œuvre tient à vous seul, parce qu’elle sort tout naturellement de votre cœur, comme le fruit sort de l'arbre; mais votre histoire dépend de mille choses qui ne dépendent pas de vous : c’est le pays, c'est le climat, c’est le gouvernement, c’est le commerce, c’est l’épidémie, c’est la guerre, c’est la paix, c’est tout enfin. Un jardinier à qui vous montrez une graine n'aura qu’à la regarder pour vous dire le fruit qu’elle produira, si Dieu lui prête vie, la pêche, la cerise ou l’amande ; mais il ne peut savoir si le témps sera favorable, le soleil chaud, les nuées pleines, le sol fertile ; encore moins prévoit-il si une main ennemie, peut-être celle d’un méchant enfant, viendra abattre le fruit ou arracher l’arbre tout jeune encore : c'est que le fruit est dans la graine, et que le reste n’y est pas. Eh bien, mes enfants, je suis le jardinier ; et la graine,
ce sont vos actions d'aujourd'hui, que je puis regarder, ou mieux encore votre cœur, que ces actions me découvrent. Connaissant votre cœur, je connais d'avance quelle sera votre œuvre : bonne si le cœur est bon, mauvaise si le cœur est mauvais; mais je ne prévois pas votre histoire, parce qu’un « même accident arrive à tous, » bons ou mauvais, Dieu faisant lever son soleil et tomber sa pluie sur les uns et sur les autres. Votre œuvre est dans votre cœur, et votre histoire n’y est pas. Mais peut-être ne comprenez-vous pas bien ce que j'entends par l’œuvre que Dieu vous a donnée à faire. Je vais vous l'expliquer mieux, et vous verrez combien cela est plus intéressant que de savoir si vous serez roi de Syrie.
Dieu, mes enfants, qui a mis la vigne sur la terre pour donner à l’homme «le vin qui réjouit son « cœur, » et le chêne pour lui prêter son ombrage et lui fournir son bois précieux, nous y a mis, nous, pour y faire le bien, à l'exemple de Jésus- Christ, cet homme modèle, « qui allait de lieu en « lieu, faisant le bien‘. » Mais, dans cette œuvre générale, qui est la même pour tous, il y a aussi une œuvre particulière, qui est pour chacun de
1 Actes X, 38,
AT
nous. Voyez une troupe de moissonneurs : ils travaillent dans le même champ, mais ils n°y font pas tous la même chose ; l’un coupe le froment avec la faux ; l’autre le ramasse en tas; un troisième le he en gerbes ; un quatrième le recueille dans les greniers. Nous de même, appelés tous à faire le bien, nous ne sommes pas tous appelés à le faire de la même manière ; mais Dieu marque à chacun sa place et sa tâche, ainsi qu'il l'entend : votre œuvre n'est pas la mienne, et mon œuvre n’est pas la vôtre ; autre est l’œuvre d’un homme, autre celle d'une femme; autre l’œuvre d’un père de famille, autre celle d’un jeune homme; autre l’œuvre du maître, autre celle du serviteur ; autre l’œuvre de l’instituteur, autre celle de l’écolier, et ainsi du reste. Dieu, qui a choisi pour chacun de nous son œuvre, prend soin d’arranger, en vue de cette œuvre, nos facultés, notre santé, notre temps, notre histoire, et la durée même de notre vie. Ainsi se dresse devant chacun de nous ce beau chemin des bonnes œuvres que saint Paul nous exhorte à suivre : « Nous avons été créés
«en Jésus-Christ pour les bonnes œuvres que
« Dieu a préparées, afin que nous marchions « en elles’. » Vous l’entendez : Dieu nous crée
‘ Eph. IN, 10.
pour les bonnes œuvres, et prépare les bonnes œuvres pour nous; puis il dit: « Marche, » en nous poussant dans ce bon chemin tout frayé de sa main, que nous n'avons plus qu’à suivre tout droit, sans nous en écarter ni d’un côté, n1 de l’autre, Car on peut le suivre, et on peut aussi ne pas k : suivre. Dieu nous avertit tous, mais il ne force personne : les uns font leur œuvre, et les autres, hélas Î et c’est le plus grand nombre, ne font pas la leur. C’est pour cela, mes enfants, que je m'inquiète tant de savoir si vous ferez la vôtre.
Il n’y a qu’un homme qui a fait son œuvre dans la perfection : c’est le Fils de l’homme, Jésus-Christ. Son œuvre, c'était de glorifier Dieu et de nous sauver en versant son sang sur la croix, pour la rémission de nos péchés. Cette œuvre, il l’a si bien accomplie, que pas une action, pas un mot, pas un geste n’y a manqué; la loi de Dieu n’a pas été plus exactement décrite sur les pages du livre, qu’elle a été fidèlement exécutée dans la conduite entière de Jésus-Christ. Aussi, quand il a dit avant de mourir: « J'ai achevé l’œu: « vre que tu m'avais donnée à faire, » son cœur, Dieu et les hommes confirment le témoignage qu'il rend de lui-même, et que nul autre que lui n’a mérité si pleinement. Oui, mes enfants, Jésus a achevé son œuvre ; autrement, nous ne pourrions pas nous
tenir aujourd’hui devant Dieu, avec son salut dans l'âme, sa paix dans le cœur et son nom sur les Rvres! Cependant il y a aussi, grâces à lui, et à une grande distance de lui, d’autres hommes qui ont accompli, je ne dis pas parfaitement, mais fidèment, l’œuvre que Dieu leur avait donnée à faire, et qui ont pu dire à Dieu en mourant, humblement, mais tranquillement : « J’ai achevé l’œuvre « que tu m'avais donnée à faire. » Citons-en un ; tar vous aimez les histoirés ; et moi aussi, — quand elles sont bien vraies et bien sûres comme celle que je vais vous dire. Les histoires inventées, mes enfants, sont des hommes’ mais les histoires vraies sont de Dieu.
Dans une haute vallée, formée par un groupe détaché des montagnes des Vosges, et nommé le Ban-de-la=Roche, vivait, il y a moins de cent ans, un petit peuple à part, qui était resté presque barbare au cœur de l’Alsace et à douze lieues seulement de Strasbourg. Ces pauvres gens n'avaient pour maisons que de misérables cabanes construites dans les rochers. Ils étaient si peu curieux d’instruire leurs enfants, qu'ils appelaient pour maîtres d'école ceux qui voulaient le devenir à meilleur marché : on les payait moins qu’un berger, et la plupart ne savaient pas lire couramment. La terre n’était pas plus avancée que les hommes ;
ici, sur le flanc de la montagne, un terrain st fo en pente qu'il menaçait de s’écrouler à tout moment; là, dans la plaine, des eaux qui séjournaient ou qui se promenaient, n’ayant pas de lit pour les recevoir : vous comprenez ce que devient alors la culture. Au reste, on n’avait pas grand’chose à cultiver : le sol est trop pierreux et le climat généralement trop froid pour que la vigne ou même le froment puissent bien prospérer ; et la pomme de terre, qu’on avait introduite dans le pays, dans la grande disette de l’année 1709 (car jusqu’alors on vivait de pommes et de poires sauvages), avait complétement dégénéré sans qu’on se mit en peine d'améliorer l’espèce. Puis, mes enfants, point de chemins praticables, ni pour communiquer avec la grande route qui mène à Strasbourg, ni même pour aller d’un village à l’autre : et là où iln’y a pas de chemins, les idées ne circulent pas plus que les hommes et les voitures, et chacun reste dans son ignorance. Quant à l’industrie, à des fabriques, il n’en était pas question seulement. Vous avez déjà deviné que la Bible était à peine connue dans cette contrée si arriérée; car la Bible ne permet pas à ceux qui l'écoutent de rester dans unpa- | reil état. Elle a l’air de ne s'occuper que de reli-
gion, et elle s'occupe de tout : instruction, écoles,
industrie, commerce,agriculture, civilisation, bien-
être; aussi, mes enfants, la première chose qu'on fait quand on veut tenir le peuple dans l'ignorance, c'est de l'empêcher de lire la Bible, comme ces méchants qui commencent par éteindre la lumière quand ils veulent faire un mauvais coup.
C'est dans ce petit pays que la grossièreté, l'ignorance, la pauvreté, l’incrédulité, semblaient avoir choisi pour s’y réfugier, à peu près comme dans une île de la mer du Sud ou dans une tribu de Hottentots, que pénétra un jour, en l’an 1767, un jeune pasteur de vingt-sept ans, Oberlin, qui accepta cette humble place parce que d’autres n'en voulaient pas. Un cœur pieux et charitable pour souhaiter de faire le bien, un esprit ouvert et cultivé pour discerner les moyens à prendre, une volonté persévérante pour les mettre à exécution, voilà les trois choses les plus nécessaires pour se rendre utile : Oberlin les possédait à un rare degré. Il se met aussitôt à l’œuvre, et s’attache à faire deux choses : renouveler les cœurs par l’Evangile, et le pays par la civilisation , à l'exemple de Jésus-Christ qui répand à la fois des bienfaits spirituels et temporels tout autour de lui. Le dimanche, il prêche l'Evangile, et en annonçant l'amour du Père céleste qui « a tant aimé le monde « que de donner son Fils unique, afin que qui- « conque croit en lui ne périsse point, mais qu’il
« ait la vie éternelle *, » il fond les cœurs les plus durs, et se fait de ses paroissiens des amis, en en faisant des amis à Jésus-Christ : même il les appelait ses enfants, et eux l’appelaient leur pére ; la plupart, en lui parlant, lui disaient papa. Puis, durant la semaine, il part à leur tête, la pioche sur l'épaule, creuse des fossés pour recevoir les eaux, élève des murailles pour soutenir les terres, ouvre des chemins vicinaux d’un village à l’autre, construit une route et un pont pour communiquer avec Strasbourg. Ce n'est pas tout. Il fait venir des pommes de terre d'Allemagne, pour renouveler l'espèce, et de la meilleure graine de lin de Riga en Russie, pour l’acclimater au Ban-de-la- Roche ; il crée une caisse d'épargne ; encourage l’industrie ; envoie, à ses frais, de jeunes garçons intelligents à Strasbourg, pour apprendre les mé: tiers de maçon, de menuisier, de vitrier, de maréchal et de charron ; introduit la filature du coton; et, par sa réputation qui s'étend, attire dans le pays la famille Le Grand de Bâle, qui y fonde un grand établissement de rubans de soie, et qui devient pour toute la contrée une véritable bénédiction, et selon le monde et selon le Seigneur, d'autant plus qu'elle place les métiers à rubans
1 Jean III, 46.
OR
dans les maisons, pour ne pas enlever les ouvriers à la vie de famille ; et, après soixante ans de minis-
tère, Oberlin s’endort, à quatre-vingt-six ans, au
milieu de sa grande famille en larmes, laissant un peuple chrétien où il avait trouvé un peuple sans foi, et une contrée prospère à la place d’une contrée inculte et sauvage.
Ne croyez pas qu'il ait fait tout cela sans oppo-
sition, mes enfants. Vous savez ce qu'a dit son Maître et le nôtre : « Si quelqu'un veut venir
«après moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il « charge sa croix, et qu’il me suive *. » Oberlin l'éprouva bien, comme tous les autres ; mais il s’appliqua à « vaincre le mal par le bien*, » et finit par y réussir. Un jour, il fut secrètement averti que quelques paysans mécontents de son Evangile et de ses conseils, avaient résolu de le surprendre dans un lieu écarté, et de le maltraiter pour le dégoûter de ses réformes. Un dimanche était fixé pour l'exécution. Ce jour-là, Oberlin prit pour texte de son sermon du matin ces paroles du Seïgneur : « Ne résiste point au mal; mais si quel- « qu’un te frappe à la joue droite, présente lui « aussi l’autre. » Après le service, ceux qui étaient du complot s'étaient réunis dans la mai-
1 Luc XIV, 33, — 3 Rom. XI, 21, — 5 Matth. V, 39.
son de l’un d’eux pour préparer leur coup, ( tout à coup la porte s'ouvre : entre Oberlin seul. « Mes amis, leur dit-il, me voici. Votr sein m'est connu. Vous avez voulu me } sans doute parce que vous m'avez cru cou Eh bien, si j'ai refusé de me soumettre à la que je vous prèche, punissez-moi. J'aime me livrer à vous, pour vous épargner la be d’un guet-apens. » Que croyez-vous que ces méchants? Ils lui demandèrent pardon.
partir de ce jour, pour lui faire oublier leur ils firent tout ce qu’ils pouvaient pour le se: dans ses vues charitables.
Voilà, mes enfants, un homme qui a fe œuvre, telle que Dieu l'avait préparée pour lui pour elle. Car qui pourrait penser qu’C ait eu quelque chose de meilleur à faire ai que ce qu’il a fait au Ban-de-la-Roche ; ou autre qu'Oberlin eût pu faire mieux que qu’il y a fait? Allez demander à ses enfan montrent encore avec un tendre orgueil aux gers le tombeau du bon Oberlin, s’il n’a ] dire en mourant : « J’ai achevé l’œuvre « « m'avais donnée à faire! »
Cela n’est pas pour moi, dit peut-être | vous : je n’ai ni l'instruction d’Oberlin, ni lents, ni sa position. Mon enfant, il ne s’a;
de faire l’œuvre d'Oberlin; il s’agit de faire votre œuvre dans l'esprit où Oberlin a fait la sienne. Dieu a des œuvres pour tous les esprits et pour toutes les positions. Vous venez de voir l’œuvre du bon pasteur ; voici maintenant l’œuvre d’une pauvre servante, qui a travaillé à côté de lui. Une jeune paysanne de Bellefosse, l’un des cinq villages du Ban-de-la-Roche. Louise Scheppler, à peine âgée de quinze ans, fut si touchée de l’œuvre d’Oberlin qu’elle demanda à y prendre sa petite part, en entrant à son service. Dès lors elle ne le quitta plus, et le servit jusqu’à sa mort, pendant cinquante ans, sans jamais accepter de salaire, voulant être comme une amie dans la maison, sans cesser d’être une obéissante servante. Elle l'aida si utilement, qu’il est impossible de raconter l’histoire d’Oberlin sans y mêler celle de Louise Scheppler : non-seulementelle exécutait ses commissions charitables dans toute l'étendue de sa paroisse, portant de tous côtés des conseils, des secours, des aliments, des remèdes ; mais parfois même elle lui donnait des idées heureuses qui n'étaient pas venues au bon pasteur. Ainsi, voyant que les paysans ne pouvaient pas à la fois vaquer à leurs travaux champêtres et prendre soin de leurs petits enfants, elle imagina de rassembler ces enfants
dans de grandes salles, où des femmes pieuses,
Louise en tête, les gardaient, les amusaient et les li instruisaient, pendant que leurs parents travail laient dans Jes champs. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui des salles d’asile : on les doit à Oberlin, qui les devait à Louise Scheppler, sa servante. Rien ne peut mieux vous montrer ce qu'elle a été pour son maître que ces lignes du testament d'Oberlin : « Mes chers enfants, je vous lègue ma « fidèle garde, celle qui vous a élevés, linfatigable « Louise. Elle a été pour vous garde soigneuse, « mère fidèle, institutrice, tout absolument. Son «zèle s’est étendu plus loin : véritable apôtre du « Seigneur, elle est allée dans tous les villages où « je l’envoyais, assembler les enfants autour d'elle, « les instruire de la volonté de Dieu, leur appren- « dre à chanter de beaux ‘cantiques, leur montrer « les œuvres de ce Dieu paternel et tout-puissant « dans la nature, prier avec eux, et leur commu « niquer toutes les instructions qu’elle avait re- «çues de moi et de votre excellente mère. Les « difficultés innombrables qu’elle rencontrait dans « ces saintes occupations en auraient découragé « mille autres ; le caractère sauvage des enfants, «leur langage patois, les mauvais chemins, les « rudes saisons, pierres, eaux, pluies abondantes, «vents glacés, grêle, neige profonde, rien ne la « retenait. Elle a sacrifié son temps et sa personne
‘au service de Dieu. Je vous la lègue; vous ferez voir, par les soins que vous prendrez pour elle, si vous avez du respect pour la dernière volonté d’un père. » Les enfants d’Oberlin voulurent ire à Louise une part d'enfant dans te partage 3 Ja petite fortune laissée par son maître. Elle le fusa absolument ; elle demanda seulement la >rmission d'ajouter le nom d'Oberlin au sien, et appela dès lors Louise Scheppler Oberlin. Eh en, mes enfants, Louise Scheppler Oberlin n’aelle pas fait son œuvre, tout aussi bien qu’Obern a fait la sienne ? Et n’a-t-elle pas pu dire »mme lui, comme le Seigneur, en mourant : «J'ai achevé l’œuvre que tu m'avais donnée à faire? »
Et vous, mon cher enfant, ou ma chère enfant, otre œuvre, quelle est-elle? Car, Dieu en a une ute prête pour vous, à coup sûr. À-t-il mis deant vous une œuvre grande, comme celle d’Obern ; plus grande encore que celle d’Oberlin, >mme fut celle de Wilberforce, qui n’a pas laissé e repos au Parlement d'Angleterre pendant dix- >pt ans, jusqu’à ce qu'il ait enfin mis en liberté s esclaves qui appartenaient à l’Angleterre; ou lus grande même que l’œuvre de Wilberforce, mme fut celle de Luther, qui retira l'Evangile e dessous le boisseau, il y a trois siècles, et qui franchit la moitié du monde chrétien du joug de
l’homme et des traditions de l’homme substituées à l’autorité de Dieu et de la Parole de Dieu? Cela vous paraît impossible; mais Dieu seul connaît ce qu'il veut faire de chacun de vous, et si l’on avait dit à Oberlin, à Wilberforce, ou à Luther, quand ils avaient votre âge, ce que Dieu comptait opérer F un jour par eux, ils ne l’auraient pas jugé moins f° impossible. Ou bien, Dieu a-t-1l mis devant vou E une œuvre modeste, comme celle de Louise Schep- F pler; plus modeste encore peut-être, comme fut à celle du berger de Salisbury, ou du paralytique de Planchamp (dont vous avez lu l’histoire dans les traités qui portent leurs noms ; si vous ne l'& vez pas lue, lisez-la), ou de tel autre, sur qui rien n’a été écrit, et dont la vie a été toute cachée en Dieu, sans être pour cela moins en bénédiction sur la terre? Je ne sais, mes bons amis, ni vous même, ni aucun homme, quelle est l’œuvre que Dieu a réservée pour vous; mais aussi ce n’est pas ce qu'il vous importe de savoir. Ce qu’il importe de savoir, c'est st vous ferez votre œuvre, quelle qu'elle puisse être. Oh! combien cela importe, mes enfants! Car enfin, dites-moi, qu'est-ce qui était plus désirable pour Oberlin : de régénérer le Ban-de-la-Roche, ou de remplir le monde de la gloire de son nom? pour Louise Scheppler : de seconder Oberlin dans son ministère de charité,
ou de. ne vivre que pour elle-même? Et qu'est-ce qui est plus désirable pour ce petit garçon, pour cette petite fille, de « jouir pour un peu de temps « des délices du péché » et puis de mourir, ou l'accomplir fidèlement la tâche reçue de Dieu, et juis de s’endormir dans le sein du Seigneur? Je n'en rapporte volontiers à votre propre cœur, nes ‘amis. Quel malheur si ces hommes que je iens de nommer avaient pensé autrement! si Jberlin, Wilberforce, Luther, Louise Scheppler, omme ils auraient pu le faire, et comme bien l’autres l’ont fait, avaient quitté leur belle œuvre jour aller courir après les richesses, les honneurs t les plaisirs du monde ! Quel malheur, je ne dis as pour la terre, car Dieu aurait bien su trouver l’autres serviteurs à défaut de ceux-là, mais quel nalheur pour eux-mêmes de se priver de ce saint t bienheureux service auquel Dieu voulait bien eur faire l’honneur de les employer! Et vous, pes chers enfants, quel malheur pour vous, quel nalheur dans le temps et quel malheur plus grand lans l'éternité, si vous alliez comme tant d’autres nfants, hélas! comme la plupart des enfants, \égliger l’œuvre quelle qu'elle soit, que Dieu ous à choisie, pour suivre votre propre volonté xt les penchants de votre cœur mauvais. Oh! je 1e le veux pas absolument, ni vous non plus,
Eh bien, voulez-vous savoir si vous ferez votre œuvre? Vous le pouvez ; car Dieu a si bien arrangé les choses, que la question de curiosité : Quelle sera mon œuvre? ne peut être résolue, et que la question de fidélité : Ferai-je mon œuvre? est facile à résoudre. Pour savoir si vous ferez votre œuvre, ou, comme dit mon texte, « si votre œuvre sera « pureet si elle sera droite,» vous n’avez pas besom d'aller le demander aux autres, pas même à moi: vous n'avez qu'à voir quelles sont aujourd’hui « vos actions. » La graine devient un chêne, si elle porte aujourd’hui en elle le germe d’un chène; et vous accomplirez votre œuvre de demain, d’aprèsdemain, de toute la vie, si vous faites aujourd’hui l'œuvre d'aujourd'hui : telle semence, tel arbre; tel enfant, tel homme. Oui, mes enfants, pourvu que vous fassiez aujourd’hui ce que vous devez faire, ou que, ne l'ayant pas fait jusqu'ici, vous commenciez de le faire aujourd’hui, vous pouvez être tranquilles pour votre vie entière. Sentez-vous combien cela est beau, consolant, admirable? Quand on voit un enfant, on pense toujours à l'avenir : c’est au présent qu’il faut penser; et en pensant au présent, on pense à tout. Les amis de Zacharie, voyant le petit Jean, disaient : « Que sera-ce de cet « enfant?» mais Zacharie son père était bien tranquille parce qu’il avait entendu dire à l’ange qui
i avait annoncé sa naissance : « Îl sera rempli du Saint-Esprit dès le sein de sa mère; » c'en était sez pour être certain que cet enfant, devenu mme, « marcherait devant le Seigneur, dans la vertu d’Elie, pour lui préparer un peuple bien disposé.» Vos actions d'aujourd'hui, mes ennts, vos actions d'aujourd'hui, voilà ce qu'il-faut garder : sont-elles ce qu'elles doivent être ? tout a bien pour demain; ne le sont-elles pas? tout a mal. je sais bien que vous pouvez changer plus ard ; mais je ne suis sûr que de ceux qui auourd'hui sont ce qu'ils doivent être, et font ce qu’ils doivent faire ; eux seuls aussi sont sûrs l’eux-mêmes, avec la grâce de Dieu qui ne leur nanquera pas, s'ils s’y attendent humblement, Juant aux autres, ils peuvent, disent-ils, changer lus tard : mais quand? mais, plus tard, vivront- Is? plus tard, pourront-ils? plus tard, voudront ls? Hélas! ce qui les retient aujourd'hui, pourquoi ne les retiendrait-il pas aussi plus tard? Aujourd'hui, mes amis, aujourd’hui ou peut-être jamais !...Mais l’œuvre d'aujourd'hui, votre œuvre d'enfant, quelle est-elle ? Voilà ce qu’il y a dans tout ceci de plus nécessaire à bien comprendre.
Un jeune chêne, tout jeune qu’il est, est un
1 Luc f, 47,
chêne ; un enfant aussi est un homme, et l’œuvre d’un enfant n’est autre que l’œuvre de l’homme, prise dans l’enfance. Aimer Dieu de tout son cœur, et son prochain comme soi-même, voilà la vocation de l'homme : voilà donc aussi celle de l'enfant.
« Tu aimeras Dieu de tout ton cœur, de toute «ton âme, et de toute ta pensée » Croyez-vous que l'enfant soit dispensé de cette sainte et dou obligation ? Ah! je suis bien sûr que vous ne voudriez pas de cette vilaine dispense, qui serait une insulte pour tout ce qu’il y a d'enfants dans le monde! Et qui aimerez-vous, mes enfants, si vous n’aimez pas Dieu, qui vous a donné tout ce que vous avez, qui vous a fait tout ce que vous êtes, le seul sage, le seul saint, le seul bon et à qui David chante ce beau Psaume CII, qui commence ainsi : « Mon âme, bénis l'Eternel, et « que tout ce qui est au dedans de moi bénisse « le nom de sa sainteté! Mon âme, bénis l’Eter- « nel, et n'oublie pas un de ses bienfaits ! » Ne pas aimer celui qui « est amour : » ne peut-on donc être enfant sans avoir l’esprit faux, le cœur sec, l’âme ingrate? Dira-t-on qu’un enfant a besoin de voir les choses, et qu’il ne peut pas aimer Dieu parce qu’il ne le voit pas ? J'espère que vous saurez bien répondre que si vous ne le voyez pas
des yeux du corps, vous le voyez de ceux du cœur : vous le voyez dans tous les biens dont il vous comble, dans cet air pur que vous respirez,. dans cette eau limpide qui vous désaltère, dans ce froment de la terre qui vous nourrit, dans ce soleil qui vous éclaire et qui vous réchauffe, dans cette mère qui vous presse sur son sein; vous le voyez en tout et partout, excepté dans ce qui est mal, qui seul ne vient pas de lui. N’écoutez pas les discours des impies et des moqueurs, mes enfants; mais écoutez Dieu qui vous dit : « Mon «enfant, donne-moi ton cœur ; » et donnez-le lui, sans retard, tout entier : c’est là le premier et le plus grand commandement. Et voici le second, qui lui est semblable : « Tu aimeras ton « prochain comme toi-même. » Il n’est jamais trop lôt, croyez-le bien, pour mettre ce second commandement en pratique. En tout temps, à tout âge, on trouve des occasions plein la main, quand on les cherche, pour être agréable au prochain et pour lui être utile : un enfant tout comme un autre ; on peut même dire, à quelques égards, un enfant plus qu’un autre, parce que tous les cœurs sont ouverts à un enfant, et que le bien qu’il fait touche plus que s'il était fait par un autre, surtout s’il est obligé pour le faire de prendre quelque peine ou de s'imposer quelque
7h TEL ENFANT
privation. Voyez ce petit garçon qui fait le tour : | d’un salon tout plein de monde. avec sa boîte } pour les écoles, en la secouant de temps en temps pour réveiller ceux qui détournent la tête : chacun lui donne; plus il est petit, mieux cela vaut; on me refuserait plutôt qu’à lui, aussi n’oserais-je pas faire ce qu'il fait. Vous dites : Comment puis-je faire du bien? De mille manières. Vous pouvez rendre vos parents heureux, c’est faire du bien; vous pouvez obliger vos frères et vos sœurs, c'est aussi faire du bien ; vous pouvez donner un bon exemple à vos camarades, c’est encore.faire du bien. Si vous voyez vos amis faire quelque chose de mal, vous pouvez les en détourner ; vous pouvez leur parler de la bonté de Dieu, et leur conseiller de lui donner aussi leur cœur. Tout cela, mes chers enfants, ne se fera pas sans difficulté, sans sacrifice : tantôt on méconnaîtra vos bonnes intentions, et on vous rendra le mal pour le bien; tantôt on se moquera de vous, et on vous appellera un petit saint; tantôt peut-être on vous repoussera rudement et on vous maltraitera. Eh bien, vous vous direz alors que nous sommes sur la terre pour faire la volonté de Dieu et non la nôtre. C’est pour vous exercer de bonne heure à renoncer à votre volonté propre que Dieu a placé près de vous vos parents et vous a dit:
a Enfants, obéissez à vos pères et à vos mères. » Cette obéissance, cette précieuse obéissance vous prépare plus que tout le reste pour votre œuvre à venir. Un enfant obéissant à son père et à sa mère, le sera plus tard à tous ses supérieurs : à ses maîtres, à ses pasteurs, aux magisirafs, aux puissances établies. Surtout aujourd’hui qu’on se fait un jeu de renverser toutes les autorités, quand on le peut sans craindre la punition, heureux l'enfant qui donnera un meilleur exemple, et qui, au milieu de la désobéissance générale, se fera gloire d’ohéir et d’être soumis : un général tenant ferme avec une petite troupe contre une grande armée donne une moindre preuve de courage que cet enfant-là.
Représentons-nous un enfant animé de cet esprit, et suivons-le pendant toute une journée du matin au soir. Nous choisirons un enfant qui, comme la plupart d’entre vous, va à l'école (ceux qui n’y vont pas ont leur école chez eux, car leurs parents ne les laissent sûrement pas sans rien faire) et nous lui donnerons un nom et un âge de fantaisie : il a huit ans et s'appelle Jules. Voyez-vous le petit Jules qui se lève de bonne heure, et qui, sa toilette promptement et proprement terminée, ouvre sa petite Bible, en lit un chapitre, ou quelques versets, puis se met à ge-
noux, et prie? Cette lecture, cette prière, ne durent pas bien longtemps; une demi-heure tout ensemble, peut-être moins encore : on n'attend pas d’un enfant ce qu’on attend d’un homme; mais le cœur y est, et c'est à cela que Dieu regarde. Ne croyez pas que ce cher enfant réuite des prières apprises par cœur : non, 1l ne récite rien, il parle à Dieu; il lui parle de ce qu’il a à faire pour la journée et du secours dont il a besoin ; des fautes qu’il a commises hier, et qu'il veut éviter aujourd’hui; d’une tentation qu'il prévoit et qu'il a à cœur de vaincre ; de son père ou de sa mère malade et que Dieu seul peut guérir; d’un frère ou d’un camarade pour qui il demande tout ce qu'il demande pour lui-même. Cela me rappelle un mot charmant d’un petit garçon que l’on obligeait à réciter chaque jour des prières apprises, mais qui, depuis qu'il avait commencé à aimer le Seigneur, avait senti le besoin d’y ajouter des prières tirées de son propre cœur. « Ma- « man, dit-il un jour à sa mère, voilà que j'ai dit « mes prières; à présent je m'en vais prier. » Après quelques moments passés avec ses parents, et un petit culte de famille célébré avec eux, j'aime à le croire, voici Jules parti pour l’école. Il ne prend pas pour y äller le chemin détourné que prennent les paresseux, et qu’on a nommé pour
cette raison le chemin de l'école : il y va directement, promptement, et même gaiement, ayant éprouvé, tout jeune qu'il est, qu’il y a plus de bonheur à travailler qu’à flâner. Arrivé, il met en pratique cette recommandation d'un vieux äuteur : « Fais ce que tu fais. » Tout entier à son travail, qu'il lise, qu'il écrive, qu'il calcule, il accomplit chacune de ses tâches avec tout le soin dont il est capable, parce qu’il l’accomplit comme « servant le Seigneur et non pas les hommes. » Moniteur, il est tout yeux et tout oreilles pour diriger, encourager, et reprendre au besoin ses camarades placés sous sa surveillance ; exact à son devoir, particulièrement soumis à son maître, et remplissant ainsi, pour sa petite part, le beau précepte de saint Pierre : « Que chacun, selon le a don qu’il a reçu, l’emploie pour le service des « autres, comme bons dispensateurs de la difféa rente grâce de Dieu‘. » Vous croyez peut-être, à le voir si appliqué et si tranquille, que c’est un enfant mou, froid, qui n’a pas de sang dans les veines? Vous allez vous détromper en le suivant hors de la classe : « à chaque chose son temps. » L'heure de la récréation venue, pas un élève qui melte au jeu plus d’entrain que Jules ; aux barres,
1 4 Pierre IV, 10.
il court le plus vite; aux billes, il est le plus adroit ; à la marelle, il se tient le plus longtemps sur un pied; chacun brigue le plaisir de jouer ‘avec lui, tant il ÿ va de bon cœur. Au travail, le meilleur élève; au jeu, le meilleur camarade. Ajoutez que, dans la maison, c'est le meilleur fils. L'école finie, arrive le tour de la famille, Jules rentre chez lui avec une bonrie conscience, première condition pour être heureux vous-mêmes et pour rendre heureux ceux qui vous entourent. . Le plaisir qu’il montre à revoir son père, sa mère, ses frères, ses sœurs, chacun le trouve à le revoir aussi. Il s’informe de ce qui s’est passé au logis, il raconte ce qu’il a fait dans le jour, ce qu'il a appris à l’école, ce qu’il a vu chemin faisant; et enfin, après une journée bien remplie, il s'endort en paix, ayant recommandé son âme à Dieu.
Ainsi se passent toutés ses journées, le dimanche excepté. Le dimanche, c’est autre chose : travail et jeu, tout est suspendu; c’est « le jour du Seigneur. » Notre petit Jules le sanctifie, non par effort, mais par goût et de bon cœur. Il double ce jour-là le temps qu’il met d'ordinaire à la prière et à la lecture de la Bible, à laquelle il joint quelque autre bon livre de ceux qu’on publie aujourd’hui pour les enfants, ou bien quelque bon journal pour les enfants, comme le Petit Messager des
Hissions ou l’Ami de la Jeunesse. À l'école du dimanche, il est des plus exacts ; quand on lit, à la fin du service, la liste des élèves absents ou en retard, vous n’y entendez jamais son nom (à moins qu'il ne soit malade); nul aussi ne sait mieux ses versets, ni ne rend mieux compte de la leçon précédente. Et comme dans une vie bien réglée il y a du temps pour tout, il lui en reste beaucoup pour sa famille, au milieu de laquelle il cherche son plus doux passe-temps, sans se lasser jamais de causer avec les siens, en hiver au coin du feu, en été dans une promenade retirée. Il donne de bons conseils aux plus jeunes membres de la famille; il ouvre son cœur à sa mère; il interroge son père; il s’instruit auprès d'eux; qui sait? il a peut-être aussi quelques bonnes choses et des meilleures à leur apprendre, et si vous pouviez suivre ses parents le soir, vous les entendriez se dire l’un à l’autre : Dieu nous a donné un trésor dans cet enfant-là | | Voilà, dites-vous, un enfant modèle, un enfant comme il n’y en a pas. Il y en aura au moins un, mon enfant, si vous le voulez: ce sera vous. Et qu'y a-t-il là d'impossible? Est-il impossible de se lever de bonne heure? Impossible de lire la Bible et de prier? Impossible d’être appliqué à ses leçons et docile à ses maîtres ? Impossible d’être sou-
mis à ses parents, prévenant avec ses frères et sœurs? Impossible de bien apprendre ses versels pour l’école du dimanche? On n’y parvient pas tout d’un coup, c’est vrai ; mais si l’on manque en quelque point, est-il impossible de se relever après être tombé et d'arriver peu à peu au but, tout en faisant plus d’une chute en chemin, comme un enfant finit par apprendre à marcher, tout en faisant bien des faux pas? Je vous entends, mes en- fants : tout cela pourrait se faire ; mais tout cela— ne se fait pas. Je dis à mon tour : Tout cela ne se fait pas si l’on est un enfant ordinaire, mais tout cela se fait si l’on est un enfant — chrétien. M'y voilà, mes amis : un enfant chrétien, voilà ce qu'il faut être pour me rassurer, par votre œuvre d’aujourd’hui, sur votre œuvre à venir. La montre ne marche pas, si le ressort n’est monté; la roue ne tourne pas, si l’eau ne tombe dessus ; le moulin ne moud pas, si le vent ne souffle sur son aile ; et vous ne pouvez pas faire voire œuvre, si vous n’avez pas Jésus-Christ dans le cœur : «Exa- « minez-vous vous-mêmes, pour voir si Jésus- « Christ est en vous.» Plusieurs s’étonnent peutêtre de m'’entendre parler d'enfants chrétiens; ils s'imaginent que pour être chrétien il faut être homme fait ; grande erreur. Jésus-Christ est venu pour les petits comme pour les grands ; et à choi-
gr, ce ne seraient pas les grands qui se trouve- #- raient les mieux disposés, ce seraient les petits, par f la même raison qui fait qu'un petit arbre prend plus volontiers un nouveau pli qu’un grand. Vous vous rappelez bien que Jésus-Christ a montré un amour singulier pour les enfants. On dirait qu’il est venu exprès pour eux. Qu'est-ce qu’un chrétien, mes chers enfants? C'est un homme qui croit en Jésus-Christ, bien entendu de cette foi du cœur, non de la tête, qui fait qu'on prend l'Evangile au sérieux et qu’on le meten pratique. Eh bien, qu'estce qui empêche un enfant, qu'est-ce qui vous empêche, vous, mon petit ami, de croire en Jésus- Christ? Jésus-Christ est venu pour chercher et sauver les pauvres pécheurs, perdus par leurs œuvres. N'êtes-vous pas pécheur, mon enfant? Dieu défend de mentir, n’avez-vous jamais menti? Dieu veut qu’on honore son père et sa mère : n’avez-vous jamais désobéi à vos parents ? Dieu veut que les jeunes se soumettent aux anciens : n’avez-vous jamais manqué de respect à vos maîtres ? Dieu veut que nous soyons sobres : n’avez-vous jamais été gourmand? Dieu veut qu’on travaille six jours, et qu’on se repose au septième : n’avez-vous jamais été paresseux à l’école ou léger le dimanche? Dieu veut qu’on aime Dieu de tout son cœur, et son prochain comme soi-même : n’avez-vous Jamais été égoïste,
dur, injuste, violent avec le prochain? Et quant à Dieu, l’avez-vous vraiment aimé de tout votré cœur? N’avez-vous jamais passé un jour entier sans le prier, sans lui rendregrâces, sans penser à lui? Hélas ! mon pauvre enfant, vous n'avez pas même attendu d’avoir six ou sept ans pour vous rendre coupable en tout cela, et en bien d’autres choses! Voyez votre petit frère à peine âgé de deux ans, d’un an peut-être : comme il est volontaire ! comme il se met en colère! comme :l bat sa bonne ou sa mère! et comme on voit qu’il sait quandil fait bien et quand il fait mal! Le péché commence avec la vie, mes chers enfants; et si l’on veut savoir si les petits enfants y ont part comme les autres, il y a une manière facile de s’en assurer. Îl est écrit: « Le péché est entré dans le monde, et par le pé- « chéla mort; » iln’yaqu'à voir si les petits enfants meurent comme le reste des hommes. Mais, quoi qu’il en soit des petits enfants, vous, mon enfant, quiavez péché le sachant et le voulant, où trouverezvous votre pardon ailleurs que sous la croix de Jésus- Christ? N’est-il pas «l'Agneau de Dieu, qui ôte le « péché du monde* ? » N’est-il pas « la propitia- «tion pour nos péchés, et non-seulement pour les : « nôtres, mais aussi pour ceux de tout le monde»
1 Jéan 1,29. — 2 4 Jean IT, 2.
« Le sang de Jésus-Christ purifie de tout péché; » etil n’y a rien autre chose au monde qui vous puisse purifier du moindre péché ; rien, ni aumnes, ni œuvres, ni pénitences, ni macérations, ni prières même : où le sang de Jésus-Christ a passé, le péché est effacé ; où il n’a point passé, le péché demeure au siècle des siècles, et avec lui, mes enfants, la malédiction de Dieu. On a beau être enfant, « c’est une chose terrible de tomber entre les « mains du Dieu. vivant.» O mes jeunes amis, « fuyez la colère à venir!» Enfants qui m’écoutez, quelqu'un de vous veut-il sauver son âme ? « Aua jourd’hui même, si vous entendez sa voix, n’en- « durcissez point votre cœur‘! » Rentré chez vous, mettez-vous à genoux, et dites-lui : Mon Sauveur, je sais que tu es venu aussi pour moi. Lave-moi dans ton précieux sang, et accorde-moi la grâce de vivre pour toi et de mourir en toi!— Cette prière, soyezen certain, ne sera point rejetée. Jésus-Christ a parcouru tous les âges pour les sauver tous ; il est le Sauveur de l’homme, il est aussi le Sauveur de l'enfant, il est votre Sauveur, — qui a mis sa vie pour vous, qui a demandé pour vous le Saint-Esprit, qui vous donnera la force de vaincre le péché, qui vous consolera de vos peines, qui vous ser
1 Ps XCV, 7,
pour Dieu et pour frère tout ensemble. Sentez votre bonheur d’être né en France, et non dans quelqu’un de ces pays où le nom de Jésus-Christ n’est point parvenu ; dans ces îles sauvages, où les enfants sont élevés pour l’impiété et pour le vice; dans cette Chine, où les filles sont vendues par leurs pères, ou traitées comme des esclaves; et cette Otaïti, où les enfants étaient tués en naissant par leurs mères... Sentez votre bonheur; répondez-y en donnant votre cœur à ce Dieu qui vous a tant aimé; et encore une fois, s’il y a peu d'enfants chrétiens, raison de plus pour donner un bon exemple; qu'il y en ait un au moins, et que ce soit vous. Ainsi, mon enfant, vous ferez connaître «par vos actions» d'aujourd'hui que « votre œuvre » à venir «sera pure et qu’elle sera « droite. » |
Mais si cette œuvre à venir ne devait jamais venir ? Si vous deviez mourir avant de l'avoir commencée? Eh bien, mon cher enfant, si vous devez mourir avant d’avoir commenté votre œuvre, ce sera la preuve que ce que nousappelons votre œuvre n'est pas votre œuvre; car Dieu, qui sait bien quand vous devez mourir, ne vous a sûrement pas assigné une œuvre sur la terre pour le temps où vous n’y serez plus. Vous devez vous préparer pour une longue vie, parce qu’elle peut vous être accor-
dée ; mais si elle ne l’est pas, votre préparation ne sera pas perdue pour cela, gardez-vous de le croire. Si vous devez mourir jeune, votre œuvre, ce sera alors cette préparation même; ce sera le bien que vous faites aujourd’hui; ce sera le bon exemple que vous donnez aujourd'hui; ce sera la joie que vous causez à vos parents aujourd’hui ; ce seront les paroles utiles que vous dites aujourd’'hui ; votre œuvre, ce sera l’enfance, avec sa Bible et ses prières, avec son école et ses joies, avec son obéissance et son obscurité ; votre œuvre. ce sera de vivre comme un enfant chrétien sait vivre, et de mourir comme un enfant chrétien sait mourir. Îl y a cela d’admirable en Jésus-Christ qu’il pourvoit à tout à la fois, et qu’il sert également pour vivre et pour mourir ; pour une longue vie et pour une courte ; pour lemouvementde la santé 2t pour le repos de la maladie; pour la fortune et pour la pauvreté ; pour les jours de joie et pour les jours d'épreuve ; pour les grands et pour les petits; pour les forts et pour les faibles ; pour tout et pour tous.
Voulez-vous que je vous cite l'exemple d’un enfant mort tout jeune, et qui pourtant avait fait son œuvre? Je prends cet exemple chez une petite fille : il faut bien qu’il y ait aussi une histoire pour les filles. Un ministre de l'Evangile, ayant
réuni les enfants de sa paroisse, leur raconta comment les peuples païens adorent, les uns des statues de bois et de pierre, d’autres des animaux, d’autres les fleuves, d’autres le soleil; et comment on en voit chez qui les malheureux parents tuent leurs propres enfants, plus particulièrement leurs petites filles, pour s’éviter la dépense et l’embarras de les élever. Pendant ce récit, il remarqua
Qi 7 ncémametité
une petite fille, chétive et pâle, dont les yeux .
brillants le suivaient sans perdre une seule parole. Ayant fini de parler, le pasteur montra aux enfants de petites boîtes dont les couvercles étaient ornés de jolies peintures, représentant quelques scènes de missions chez les Indiens; et il offrit d’en donner une à ceux qui pendant l’année qui commençait, voudraient mettre quelque chose de côté chaque semaine pour aider à évangéliser les païens. À ce moment, il vit la petite fille passer son bras autour du cou de son père, un pauvre forgeron assis à côté d’elle, en lui montrant une des boîtes, comme pour obtenir qu'il la demandät pour elle. « Mon ami, lui dit le pasteur, voulez- « vous une boîte pour votre petite fille? » Le père la prit, en disant : « Mais je ne sais si la pauvre « enfant pourra jamais rien gagner pour vous. » Un an s’écoula : l’assemblée des missions où les boîtes devaient être rendues ct ouvertes, arriva.
Le pauvre forgeron n’y manqua pas; mais cette fois il était seul : dans le courant de l’année, il
| avait perdu sa femme, et il n’y avait que deux
jours qu’il avait enterré sa petite fille chérie. I] remiten pleurant la boîte au pasteur, et lui dit : « Voici la boîte que vous lui aviez donnée... Ma « chère petite m'avait demandé pour sa boîte un «sou de mon salaire, pour chaque semaine où «j'aurais été content d'elle : le sou n’a jamais «manqué... Îl y a eu cinquante-deux semaines, « il doit y avoir cinquante-deux sous; M. le pas- « teur peut compter. » Le ministre, en comptant, en trouve cinquante-cinq, trois de plus que le nombre indiqué. Le père, tout troublé, compte et recompte ; enfin il porte la main à sa tête en s'énant : « Je n’y comprends rien. Ma bienheureuse «enfant n’aurait pas voulu prendre ce qui ne lui «appartenait pas, même pour une bonne œu- «vre. Pourtant, les trois sous sont là, je ne les « lui ai pas donnés; d’où sont-ils venus? » Il en fut si tourmenté, que le lendemain matin, ayant reçu la visite d'une dame pieuse qui avait beaucoup aimé son enfant, il lui avoua sa peine. « Je « crois, dit la dame, pouvoir vous rassurer. En « visitant votre fille, la veille de sa mort, la voyant « tourmentée par la fièvre, je lui demandai si le « jus d’une orange ne lui ferait pas plaisir ; elle
« me dit : Oui. Je revenais de faire quelques em- « plettes à la ville, et n'ayant d'autre monnaie « avec moi que trois sous qui m’avaient été ren. « dus chez un marchand, je les donnai à votre « fille pour qu’elle se fit acheter une orange. de « me souviens fort bien, regrettant de n'avoir rien « eu à y mettre, que la boîte de missions était « alors sur le lit de l'enfant. — Dieu soit loué, dit «le père, et qu'il veuille me pardonner mes « soupçons. L'orange, j'en suis certain, n’a point « été achetée ; mon enfant a refusé ce rafraichisse-
« tre ces trois sous de plus dans sa boîte. » — Mes enfants, cette pelite fille n’a pas parlé, mais elle à agi, ce qui vaut beaucoup mieux. N’a-t-elle p& eu une vie et une mort chrétiennes? N’a-t-elle pÆ$ | été un modèle de piété, de charité et de renoncæ"
ment? Et puis, toute jeune qu’elle était en moæ rant, n’a-t-elle pas fait son œuvre avant de moss rir: envers ces pauvres Indiens, qu'elle contribu==" à faire évangéliser; envers le Seigneur qu’elle tr * vaillait à leur faire annoncer ; envers son pèrqu’elle rendait si heureux; envers ce pasteu li cette dame, cette assemblée, qu'elle a tant éd r | fiés; envers vous qu’elle édifie encore maini*" nant? Oh! que « les actions de cette petite fil 4€ «ont bien fait connaître que son œuvre seræil
« pure et qu’elle serait droite! » — « Allez et faites «de mêmel »
Chers, chers enfants qui m’écoutez, prenez œurage ! Il en coûte d’être chrétien. Vous avez peut-être des camarades qui se moqueront de vous. Jene veux pas supposer que vous ayez des parents qui vous contrarient : mais cela s’est vu. Vous aurez à renoncer à plus d’un plaisir que le monde Yante. Vous pourrez être appelés à de grands sarifices pour Jésus-Christ: « Siquelqu’un ne charge « pas sa croix, et ne vient après moi, il ne peut « être mon disciple‘. » Mais le salut de votre âme dans l'éternité, vaut tous les sacrifices; et même dans cette vie, le bonheur de servir un si bon Maître, suffirait pour vous consoler de tout. Et Puis, s’il y a des sacrifices dans la vie chrétienne, elle a aussi de grandes bénédictions, même temporelles, Ce n’est pas ce que nous devons cher- Cher, en cherchant Jésus-Christ; mais il nous le donne sans que nous le cherchions, et d’aulant plus sûrement que nous l’avons moins cherché. Je vous disais en commençant que je ne puis rien savoir de. votre avenir terrestre. Pouriant, j'en sais quelque chose; j'en sais ce que Jésus-Christ
1 Luc XIV, 7, 3"
a promis en disant : « Cherchez premièrement le « royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces « choses vous seront données par-dessus. » Si Dieu daigne prolonger vos jours sur la terre, et à part des circonstances exceptionnelles que lui seul peut prévoir, je sais, mon enfant, que, si vous êtes appliqué, studieux, actif (et vous le serez si vous êtes un enfant chrétien), vous deviendrez intelligent, habile, artisan adroit, marchand entendu, dont l'œuvre prospérera selon ee qui est écrit dans les Proverbes : « L'âme diligente sera engraissée ; » et je sais, au contraire, que si vous êtes paresseux, étourdi, négligent, vousnesaurez rien faire comme 11 faut, et vous végéterez toute votre vie dans votre profession, quelle qu’elle soit, selon ce qui est encore écrit dans le même endroit : « L'âme du « paresseux ne fait que souhaiter et il n’a rien.» Je sais que si vous êtes religieux, charitable, exact
dans vos engagements, prompt à rendre service (et vous serez tout cela si vous êtes un enfant chrétien), vous attirerez sur vous la grâce de Dieu et la faveur des hommes, et vous réussirez dans vos entreprises, selon ce qui est écrit : « La généra- « tion des hommes droits sera bénie ; il y aura « des biens et des richesses en sa maison *. » Et je
1 Prov, XIIT, 4. — 2 Ps. CXII, 2, 3,
sais AUSSI que si vous courez après le plaisir, si vous profanez le dimanche, si vous perdez le lundi, si vous trompez le prochain, si vous ne songez qu'à vous-même, la bénédiction de Dieu ne repoæra pas sur vous, et vous tomberez dans l’embarras, dans le besoin, dans l’indigence, selon ce qui est aussi écrit : « J'honorerai celui qui m’hoanore, mais celuiqui me méprise sera traité avec « le dernier mépris’. » Je sais que si vos discours sont chastes, vos mœurs pures, votre vie sobre, vos heures bien remplies, vos loisirs simples et honnêtes (et ils le seront si vous êtes un enfant chrétien ), vous jouirez d’une santé robuste, qui est le premier de tous les biens terrestres: et je sais aussi que si vous êtes léger, intempérant, ivrogne, Jibertin, vous vieillirez avant le temps, vous perdrez le corps avec l’âme, vous ruinerez votre maison de vos propres mains, vous recueillerez la souffrance et la honte, vous serez un fardeau pour la société, un fardeau pour l'Eglise, un fardeau pour votre famille, en attendant que vous soyez un fardeau pour l'hôpital où vous irez finir, en vous disant intérieurement pour comble d’amertume : « C’est toi qui l’as voulu. » Oui, mes amis, vous tenez en quelque sorte dans vos mains votre
1 4 Sam, FE, 30. ‘ ;
avenir même temporel; et selon ce que vous êtes aujourd'hui, vous pouvez prévoir presque à coup sûr, si vous aurez du repos, du succès, de la santé, de l’aisance, de l’honneur dans le monde. En tout cas, et c’est l'essentiel, nous pouvons prévoir « si « votre œuvre sera pure et si elle sera droite. » Oh! profitez, profitez du grand privilége que vous donne votre âge! Placés a l’entrée de la carrière, vous êtes maîtres encore de prendre une bonne direction pour toule la vie : quel privilége, mes enfants, quel privilége !
Si vous ne le savez pas, j'en sais ici qui le savent. Ah! mes enfants, je vous aurais bientôt persuadés combien vous êtes heureux, si je pouvais ouvrir devant vous le cœur de tel homme, de telle femme qui m’écoute avec vous, et qui, ayant parcouru la plus grande partie de cette carrière où vous ne faites que d'entrer, fait un retour pénible sur soi-même, en pensant à vous, et au bonheur que vous avez d’entendre les avertissements que vous entendez pendant qu'il est temps encore de les suivre. Vous avez souvent souhaité d’être plus âgés que vous ne l’êtes, et d’avoir qui dix, qui vingt, qui trente ans de plus que vous n’avez, pour être hommes ; et eux, ils souhaiteraient (souhait bien plus raisonnable que le vôtre!) de pouvoir retrancher de leur vie, qui dix, qui vingt,
qui trente ans, qui plus, pour redevenir enfants comme vous. Heureux petit garçon! dit ce malheureux père de famille, qui, par le désordre de sa gestion, ou par le scandale de sa conduite, a plongé sa femme dans le désespoir, ses enfants dans la misère, et lui-même avec eux; si j'étais aujourd’hui à sa place, je n’aurais qu’à faire ce que M. Monod me conseille, pour éviter tous les malheurs qui me sont arrivés. Je serais aujourd’hui un bon père de famille, estimé dans la société, heureux dans sa maison, en paix avec sa femme, en exemple à ses enfants; j'aurais des enfants rangés, soumis, reconnaissants, qui m’aimeraient..….. Heureux enfant! que ne suis-je à sa place ! — Heureuse petite fille ! dit cette femme blasée, aimant le monde et du monde aimée (si cet échange d’égoïsme peut s'appeler amour!), mais ne donnant ni ne recevant de bonheur, l'esprit vide, le cœur vide, l’âme vide, ou ne les ayant pleins que de regrets. Si j'étais à sa place, je n’aurais pas fait ce que j'ai fait. Je n'aurais pas cherché mon repos dans le monde, qui me fatigue, qui m'ennuie, qui me pèse, mais dont je n’ai plus la force de me détacher. Je n’aurais pas accepté la main d’un homme sans piété, sans principes ; nous n'irions pas, lui de son côté. moi du mien, mes filles dans une église, mes fils dans une autre,
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s'ils vont dans aucune, et je ne ne me sentirais pas isolée au milieu du monde, Seule au sein de ma famille. Heureuse petite fille, que ne suis-je à sa place !-— Heureux enfant ! ditun troisième, qui a dissipé son temps et ses belles facultés, et qui traîne une vie misérable sans profit pour personne; si j'étais à sa place, je ne serais pas ce que je suis. Je ne serais pas ignorant, inutile aux autres, inutile à moi-même, incapable d’une étude suivie. Que de choses utiles j'aurais pu apprendre ! que de bonnes œuvres j'aurais pu faire ! que de services j'aurais pu rendre! que de misères j'aurais pu soulager! Heureux enfant! que ne suis-je à sa place! —= Ce n’est là, mies amis, qu’une petite partie de ce que j'entends. Je ne pourrais pas, je ne voudrais pas, je n’oserais pas tout vous redire : tant de fautes, tant de douleurs, tant de péchés, tant de vices, tant de maladies, tant de crimes peut-être, que l’on se serait épargnés, et que vous | pouvez vous épargner, en écoutant cet Evangile et en le mettant en pratique! Quand même vous l’écouteriez pour la première fois, et pour la dernière, cette fois seule suffirait. Méttez, mettez dans votre cœur ce jour qui nous rassemble ici, le 28 mars 1852, Faites que pendant toute la suite de votré enfance vous puissiez vous rappeler avec joie le 28 mars 1852 comme un jour où vous avez
traité allidnce avec le Dieu de Jésus-Christ, à la vie, à la mort ! Faites que pendant tout le cours de votre carrière terrestre, vous puissiez vous rappeler avec joie le 28 mars 1852 comme un jour où vous vous serez engagés dans le droit chemin, d’un pas ferme, décidé, persévérant, pouï vous y maintenir toute la vie, et ne vous en écarter jamais | Faites qu’au jour que vous comparaîtrez devant le tribunal de Dieu, vous puissiez vous rappeler avec joie ée 28 mars 1852 comme un jour où vous aurez fui la colère à venir, et où vous aurez fait le premier pas dans cette foi et dans cette vie chrétienne dont vous allez recueillir le fruit précieux pendant toute l'éternité!
Mais vous, hommes faits, qui regrettez le passé, et qui contemplez ces chers enfants avec un intérêt mêlé d’une tendre sympathie, et d’une envie amère, — le passé est passé, mais le Sauveur est présent, le salut est présent, la consolation est présente, la réparation est présente : il n’est pas trop tard. Je devais dire à ces chers enfants ce que je lis dans votre cœur, pour leur épargner l’amertume d’avoir à le dire quelque jour eux-mêmes; mais loin de moi la pensée de satrifier mon vieux auditoire au jeune ! — Je dois vous dire à vous,
qui que vous soyez, que je ne désespère pas de vous, d’aucun de vous. Non, il n’est pas trop tard pour faire votre œuvre; il n’est pas trop tard pour la faire aussi bien, pour la faire mieux encore que vous n’auriez pu la faire dans aucun autre temps. La foi fait plus que de défendre le présent, elle garantit l'avenir ; elle fait plus que de garantir l’avenir, elle répare le passé; et c’est là son triomphe, c’est là la sublime folie de l'Evangile, et son impossibilité rendue possible. Oui, elle répare le passé même; car la foi saisit Dieu; et Dieu, en qui se trouvent réunis tous les temps, passé, présent, avenir ‘, disons mieux, Dieu en qui il n’y a ni présent, ni passé, ni avenir, rassemble tous les temps en un pour les sauver tous en lui-même, et dans cette éternité toujours présente de sa grâce”, où il devance l’avenir, parce qu'il est «ce- « lui qui appelle les choses qui ne sont point comme « si elles étaient, » il fait revivre aussi le passé, parce qu’il est « celui qui ressuscite les morts.» Tels que vous êtes, avec ce qui vous reste de forces, avec ce qui vous est mesuré de vie, croyez seulement, et vous vous trouverez, au sein même de vos doutes, de vos erreurs, de vos infidélités, irréparables selon l’homme, mais selon Dieu plus
1 Hébr, XII, 8. — ? Ÿ Pierre IN, 8.
que réparables, susceptibles d’être tournées en bien, — des ressources cachées pour l’œuvre que Dieu vous donne à faire aujourd’hui. Votre œuvre, c'est l’aveu de votre humiliante expérience qui profitera à d'autres, et qui profite aujourd'hui à ces enfants mêmes ; et tout ensemble le bien qu’il vous est encore réservé de faire, si vous demandez à Dieu des yeux ouverts et des cœurs fidèles; un bien d’autant plus réel, d'autant plus profond, d'autant plus spirituel que vous y aurez été préparés par des esprits plus froissés, par des cœurs plus brisés. En avant dans la foi, dans l’espérance, dans l’amour, — et rien n’empêche que vous ne preniez encore la première place d’une Marie Magdeleine, d’un Zachée, ou d’un larron crucifié.
Ceci à vous, — pères et mères, —plus qu'à tous les autres, — à vous, doublement ; à vous, pour vous ; à vous, pour ces autres vous-mêmes, qui le sont selon la chair, qui le seront vraisemblablement selon l'esprit; ils seront ce que vouslesferez, après Dieu. Je n’ai qu’une heure pour leur parler, vous avez la vie entière. Je fais appel à votre conscience, en présence de Dieu et de l'Evangile : secondez, auprès d'eux, secondez mon œuvre de ce jour ; secondez-la, et ne la ruinez pas!
Paris. — Typ. de Ch. Meyrueis et Comp., rue des Grès, 11,— !856.