PRÉDICATIONS DU LAC
Tel était le groupe qui, sur les bords du lac de Tk bériade, se pressait autour de Jésus. L'aristocratie J était représentée par un douanier et par la femme d'uiL régisseur. Le reste se composait de pêcheurs et de sim-« pies gens. Leur ignorance était extrême ; ils avaient l'esprit faible, ils croyaient aux spectres et aux esprits. Pas un élément de culture hellénique n'avait pénétré dans ce premier cénacle ; l'instruction juive y était aussi fort incomplète ; mais le cœur et la bonne volonté y débordaient. Le beau climat de la Galilée faisait de l'existence de ces honnêtes pêcheurs un perpétuel enchantelient. Us préludaient vraiment au royaume de Dieu».
simples, bons, heureux, bercés doucemeut sur leur dé— licieuse petite mer, ou dormant le soir sur ses bords. On ne se figure pas Tenivrement d'une vie qui s'écoule ainsi à la face du ciel, la flamme douce et forte que donne ce perpétuel contact avec la nature, les songes de ces nuits passées à la clarté des étoiles, sous un dôme d'azur d'une profondeur sans fin. Ce fut durant une telle nuit que Jacob, la têle appuyée sur une pierre, vit dans les astres la promesse d une postérité innombrable, et l'échelle mystérieuse par laquelle les Elohim allaient et venaient du ciel à la terre. A l'époque de Jésus, le ciel n'était pas fermé, ni la terre refroidie. La nue s'ouvrait encore sur le fils de l'homme ; les anges montaient et descendaient sur sa tête ; les visions du royaume de Dieu étaient partout; car l'homme les portait en son cœur. L'œil clair et doux de ces âmes simples contemplait Tunivers en sa source idéale ; le monde dévoilait peut-être son secret à la conscience divinement lucide de ces enfants heureux, à qui la pureté de leur cœur mérita un jour de voir Dieu.
Jésus vivait avec ses disciples presque toujours en plein air. Tantôt, il montait dans une barque, et enseignait ses auditeurs pressés sur le rivage. Tantôt, il s'asseyait sur les montagnes qui bordent le lac, où l'air est si pur et l'horizon si lumineux. La troupe fidèle allait ainsi, gaie et vagabonde, recueillant les inspirations du maître dans leur première fleur. Cn doute naïf s élevait
parfois, une question doucement sceptique : Jésus, d*un sourire ou d'un regard, faisait taire Tobjection. A chaque pas, dans le nuage qui passait, le grain qui germait, Tépi qui jaunissait, on voyait le signe du royaume près de venir ; on se croyait à la veille de voir Dieu, d'être les maîtres du monde ; les pleurs se tournaient en joie ; c'était l'avènement sur terre de luniverselle consolation :
« Heureux, disait le maître, les pauvres en esprit ; car c'est à eux qu'appartient le royaume des cieux !
» Heureux ceux qui pleurent ; car ils seront consolés! ^
» Heureux les débonnaires ; car ils posséderont la terre !
)) Heureux ceux qui ont laim et soif de justice ; car ils seront rassasiés !
» Heureux les miséricordieux ; car ils obtiendront miséricorde !
» Heureux ceux qui ont le cœur pur ; car ils verront Dieu!
» Heureux les pacifiques : car ils seront appelés enfants de Dieu !
» Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice ; car le royaume des cieux est à eux ! »
Sa prédication était suave et douce, toute pleine de la nature et du parfum des champs. U aimait les fleurs et en prenait ses leçons les plus clianaanles. Les oiseaux
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du ciel, la mer, les montagnes, les jeux ées enfants, passaient tour & tour dans ses enseignements. Son style n'avait rien de la période grecque, mais se rapprochait beaucoup plus du tour des parabolistes hâ>reux, et surtout des sent^ces des docteurs juifis, ses contemporains, telles que nous les lisons dans le Pirké Aboth. Ses développements avaient peu d'étendue, et formaient des espèces de surates à la Ëiçon du Coran, lesquelles, cousues ensemble, ont composé plus tard ces longs discours qui furent écrits par Matthieu. Nulle transition ne liait ces pièces averses; d'ordinaire cependant, une même inspiration les pénétrait et en faisait l'unité. C*est surtout dans la parabde que le maître excellait. Rien dans le judaïsme ne lui avait donné le modèle de ce genre délicieux. C'est lui qui l'a créé, fl est vrai qu'on trouve dans les livres bouddhiques des paraboles exactement du même ton et de la même facture que les paraboles évangéliques. Hais il est difficile d'admettre qu'une influence bouddhique se soit exercée en ceci. L'esprit de mansuétude et la profondeur de sentiment qui animèrent également le christianisme naissant et le bouddhisme, suffisent peut-être pour expliquer ces analogies.
Une totale indifférence pour la vie extérieure et pour levain appareil de « confortable i dont nos tristes pays OOQS font une nécessité, était la conséquence de la vie ample et douce qu'on menait en Galilée. Les dîmats ikosdsy en obUgeam i'bomme I une lutte perpétueHe
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contre le dehors, font attacher beitiioâvp de prix mx recherches du bien-être et du kixe. Au contraire, les pays qui éTeiUêot des besoins peu oombreiix sont les pays de Tidéalicme et de la poésie. Les accessoires de la TÎe y soni insigni£aats aupr^ du plaisir de vivre. L*embellis^ment de la maison y est superflu ; on se tient le moins possible e^ermé. L'aUmeotatioo forte et régulière des dimats peu généreux passerait pour pesante et désagréable, fit quant au luxe des yétements, comment rivaliser avec celui que Dieu a donné à la terre et aux oiseaux du cid? Le travail, dans ces sortes de di* mats, parait inutile ; ce qu'il donne ne vaut pas ce qu'il coûte. Les aniiziaux des d^amps sont nûeux véti^ cpie l'homme le {dus opukat, et ils ne font rieo. Ce mépris, qui, lorsqu'il n'a pas la paresse pour cause, sert beaucoup à l'élévation des (oies, inspirait à Jésus des apologues charmants, a N'enfouissez pas en terre, disttt-il, des trésors que les vers et la rouille dévoreat, 4^ ks larrons découvrent et dérobmt ; mais amassez^ous des trésors dans le odt où il n'y ^ ni vers, éi rouille, ni larrons. Où est ton trésor, là aussi esit Um coeur. Oa ae peut servir deux msutres; ou bien onbaitl'uaeton aime l'autre, ouhien on s'attache à l'un et on délaisse Fautre. Vous ne pouvez servir Dieu et Hamon ^ C'est pourquoi je vous le 4is: lie soyez pas inquiets del'ali-
* Diea de^ richesses et des trésors ctcbés, sorte de Platns dam la im^ol^gie pliénici0Qn# et g|riewM»
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ment que vous aurez pour soutenir votre vie, ni des vêtements que vous aurez pour couvrir votre corps. La vie n'est-elle pas plus noble que Taliment, et le corps plus noble que le vêtement? Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent; ils n'ont ni cellier ni grenier, et votre Père céleste les nourrit. N'êtes-vous pas fort au-dèssus d'eux? Quel est celui d'entre vous qui, à force de souds, peut ajouter une coudée à sa taille? Et quant aux habits, pourquoi vous en mettre en peine? Considérez les lis des champs; ils ne travaillent ni ne filent. Cependant, je vous le dis, Salomon dans toute sa gloire n'était pas vêtu comme l'un d'eux. Si Dieu prend soin de vêtir de la sorte une herbe des champs, qui existe aujourd'hui et qui denfiain sera jetée au feu, que ne fera-t-il point pour vous, gens de peu de foi? Ne dites donc pas avec anxiété : « Que » mangerons-nous ? que boirons-nous ? de quoi se- » rons-nous vêtus? » Ce sont les païens qui se préoccupent de toutes ces choses. Votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Mais cherchez premièrement la justice et le royaume de Pieu, et tout le reste vous sera donné par surcroît. Ne vous souciez pas de demain ; demain se souciera de lui-même. A chaque jour sufHt sa peine. »
Ce sentiment essentiellement galiléen eut sur la destinée de la secte naissante une influence décisive. La troupe heureuse, se reposant sur le Père céleste pour
la satisfaction de ses besoins, avait pour première règle de regarder les soucis de la vie comme un mal qui éloilfTe en l'homme le germe de tout bien. Chaque jour, elle demandait à Dieu le pain du lendemain. A quoi bon thésauriser? Le royaume de Dieu va venir. « Vendez ce que vous possédez et donnez-le en aumône, disait le maître. Faites-vous au ciel des sacs qui ne vieillissent pas, des trésors qui ne se dissipent pas. » Entasser des économies pour des héritiers qu'on ne Terra jamais, quoi de plus insensé ? Gomme exemple de la folie humaine, Jésus aimait à citer le cas d'un homme qui, après avoir élargi ses greniers et s'être amassé du bien pour de longues années, mourut avant d'en avoir joui ! Le brigandage, qui était très-enraciné en Galilée, donnait beaucoup de force à celte manière de voir. Le pauvre, qui n'eu souffrait pas, devait se regarder comme le favori de Dieu, tandis que le riche, ayant une possession peu sûre, était le vrai déshérité. Dans nos sociétés établies sur une idée très-rigoureuse de la propriété, la' position du pauvre est horrible ; il n'a pas à la lettre sa place au soleil. Il n'y a de fleurs, d'herbe, d'ombrage que pour celui qui possède la terre. En Orient, ce sont là des dons de Dieu, qui n'appartiennent à personne. Le propriétaire n'a qu'un mince privilège ; la nature est le patrimoine de tous.
Le christianisme naissant, du reste, ne faisait en ceci que suivre la trace des esséniens ou tlxéiapeutes et des
sectes jnhes fondées sur la vie oënobitique. On éiéiiient oommunisle eHtral dans «ouïes ees seetes, également mal vues des pharisiens et des sadduoéens. Le messiani^ne^ tout pditiqae dies les Juifs orthodoxes, devenait chez elles tout social. Par une existence cbuee, t^tèe, contemplative, laissant sa part i la liberté de l'individu, ces petites Ëglises croyaient inaugurer sur la terre le royaume céleste. Des utopies de vie bienheureuse, fbndées sur la fraternité des hommes et le culte pur du vrai Dieu, préoccupaient les âmes élevées et produisaient de toutes parts des essais hardis, sincères, mais de peu d'avenir.
Jésus, dont les rapports avec les esséniens sont trèsdifficiles à préctsor (les ressemblances, en histoire, n'impliquanl pas toujours des rapports), était ici certainement leur frère. La communauté des biens fut quelque temps de règle dans la société noùveUe. L'avarice était le péché capital; or, il fkut bien remarquer que le péché « d'avarice, » contre lequel la morale chrétienne a été si sévère, était alors )e simple attachement à la propriété. La première condition pour être' disciple de Jésus était de réaliser sa fortune et d*en donner le prix aux pauvres. Ceux qui reculaient devant cette extrémité n'entraient pas dans la communauté. Jésus répétait sou- Tent que celui qui a trouvé le royaume de Dieu doit Tacheter au prix de tous ses biens, et qn*en cela il fiit encore un marché avantageux. < L'homme qui a dé^
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ooiiTert rexistenoe d'un trésor dans un champ, disaitp il, sans perdre un instant, yend ce qu'il possède et achète k champ. Le joaillier qui a trouvé une perle inestimable, bit argent de tout et achète la perle, i Hélas ! les inconvénients de ce régime ne tardèrent pas à se Êdre sentir. U fallait un trésorier. On choisit pour cela Juda de Eerioth. A tort ou à raison, on Taccusade Toler la caisse commune ; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il fit une mauvaise fin.
Quelquefois le maître, plus versé dans les choses du ciel que d^^s celles de la terre, enseignait une économie politique plus singulière encore. Dans une parabole bizarre, un intendant est loué pour s'être fait des amis parmi les pauvres aux dépens de son maître, afin que le:^ pauvres à leur tour Fmtroduisent dans le royaume du ciel. Les pauvres, en effet, devant être les dispensateurs de ce ropume, n'y recevront que ceux qui leur auront donné. « Les pharisiens, qui étaient des avares, dit l'évangéliste, entendaient cela, et se moquaient de lui. » Entendirent-ils aussi la redoutable parabde que voici? « U y avait un homme ri^, qui était vêtu de pourpre et de fin lin, et qui tous les jours faisait bonne chère. 11 y avait aussi un pauvre, nommé Lazare, qui était couché à sa porte, couvert d'ulcères, désireux de se rassasier des miettes qui tombaient de k table du riehe. Et les chiens venaient lécher ses plaies 1 Or, il arriva que le pauvre mourut, el
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qu'il fut porté par les anges dans lé sein d'Abraham. Le riche mourut aussi et fut enterré. Et du fond de l'enl'er, pendant qu'il était dans les tourments, il leva les yeux, et vit de loin Abraham, et Lazare dans son sein. Et s'écriant, il dit : a Père Abraham, aie pilié de moi, et en- » voie Lazare, afin qu'il trempe dans l'eau le bout de son » doigt et qu'il me rafraîchisse, la langue, car je souffre )) cruellement dans cette flamme. » Mais Abraham lui dit : « Mon fils, songe que tu as eu ta part de bien pen- )) dant la vie, et Lazare sa part de mal. Maintenant, il est » consolé, et tu es dans les tourments. »> Quoi de pins juste? Plus tard, on appela cela la parabole du « mau- /ais riche. » Mais c'est purement et simplement la parabole du « riche. » Il est en enfer parce qu il est riche, parce qu'il ne donne pas son bien aux pauvres, parce qu'il dîne bien, tandis que d'autres à sa porte dînent mal. Enfin, dans un moment où, moins exagéré, Jésus ne présente l'obligation de vendre ses biens et de les donner aux pauvres que comme un conseil de perfection, il fait encore cette déclaration terrible : (( Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu. »
Un sentiment d'une admirable profondeur domina en tout ceci Jésus, ainsi que la bande de joyeux enfants qui l'accompagnaient, et fit de lui pour l'éternité le vrai créateur de la paix de l'âme, le grand consolateur de la
vie. En dégageant Thomme de ce qu'il appelait « les soilicitades de ce inonde, » Jésus put aller à Texcès et porter atteinte aux conditions essentielles de la société humaine; mais il fonda ce haut spiritualisme qui pendant des siècles a rempli les âmes de joie à travers cette vallée de larmes. 11 vit avec une parfaite justesse que l'inattention de Thomme, sou manque de philosophie et de moralité, viennent le plus souvent des distractions auxquelles il se laisse aller, des soucis qui Tassiégent et que la civilisation multiplie outre mesure. L'Évangile, de la sorte, a été le suprême remède aux ennuis de la vie vulgaire, un perpétuel sursum corda, une puissante distraction aux misérables soins de la terre, un doux appel comme celui de Jésus à l'oreille de Marthe: c Marthe, Marthe, tu t'inquiètes de beaucoup de choses; or, une seule est nécessaire, m Grâce à Jésus, l'existence la plus terne, la plus absorbée par de tristes ou humiliants devoirs, a eu son échappée sur un coin du ciel. Dans nos civilisations affairées, le souvenir de la vie libre de Galilée a été comme le parfum d'un autre monde, comme une « rosée de THermon, » qui a empêché la sécheresse et la vulgarité d'envahir eutièremeut k champ de Dieu.