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CHAPITRE XIV

COMMENCEMENT DE LA LÉ6ENDB DE JÉSUS IDÉE qu'il â. lui-même DE SON ROLE SURNATUREL

Jésus rentra en Galilée ayant complélement perdn sa foi juive, et en pleine ardeur révolutionnaire. Ses idées maintenant s'expriment avec une netteté parfaite. Les innocents aphorismes de son premier âge prophétique, en partie empruntés aux rabbis antérieurs, les belles prédications morales de sa seconde période aboutissent â une politique décidée. La Loi sera abolie ; c'est lui qui l'abolira. Le Messie est venu; c'est lui qui l'est. Le royaume de Dieu va bientôt se révéler ; c'est par lui

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qu'il se révélera. Il sait bien qu*il sera victime de sa hardiesse ; mais le royaume de Dieu ne peut être conquis sans violence; c'est par des crises et des déchirements qu'il doit s'établir. Le fils de l'homme, après sa mort, viendra avec gloire, accompagné de légions d'anges, et ceux qui Fauront repoussé seront confondus.

L'audace d'une telle conception ne doit pas nous surprendre. Jésus s'envisageait depuis longtemps avec Dieu sur le pied d'un fils avec son père. Ce qui chez d'autres serait un orgueil insupportable, ne doit pas chez lui être traité d'attentat.

Le titre de « fils dfi David » fut le premier qu'il accepta, probablement sans tremper dans les fraudes innocentes par lesquelles on chercha à le lui assurer. La famille de David était, à ce qu'il semble, éteinte depuis longtemps; ni les Âsmonêens, d'origine sacerdotale, ni Hérode, ni les Romains ne songent un moment qu'il existe autour d'eux un représentant quelconque des droits de l'antique dynastie. Mais, depuis la fin des Asmonêens, le rêve d'un descendant inconnu des anciens rois, qui vengerait la nation de ses ennemis, travaillait toutes les têtes. La croyance universelle était que le Messie serait fils dé David et naîtrait comme lui à Bethléhem. Le sentiment premier de Jésus n'était pas précisément cela. Le souvenir de David, qui préoccupait la masse des Juifs, n'avait rien de commun avec sou

règne céleste. Il se croyait fils de Dieu, et non pas fils de David. Son royaume et la délivrance qu'il méditait étaient d*un tout autre ordre. Mais l'oDinion ici lui fit une sorte de violence. La conséquence immédiate de cette proposition : « Jésus est \e Messie, » était celte autre proposition : « Jésus est fils de David. » Il se laissa donner un titre sans lequel il ne pouvait espérer aucun succès. Il finit, ce semble, par y prendre plaisir, car il faisait de la meilleure grâce les miracles qu'on lui demandait en l'interpellant ainsi. Ici , comme dans plusieurs autres circonstances de sa vie , Jésus se plia aux idées qui avaient cours de son temps, bien qu'elles ne fussent pas précisément les siennes. Il associait à son dogme du c royaume de Dieu, » tout ce qui échauffait les cœurs et' les imaginations. C'est ainsi que nous l'avons vu adopter le baptême de Jean, qui pourtant ne devait pas lui importer beaucoup.

Une grave difficulté se présentait : c'était sa naissance à Nazareth, qui était de notoriété publique. On ne sait si Jésus lutta contre celte objection. Peut-être ne se présenta-t-elle pas en Galilée, oii l'idée Que le fils de David devait être un belhléhémite était moins répandue. Pour leGaliléen idéaliste, d'ailleurs, le litre de « fils de David » était suffisamment Justine, si celui à qui on le décernait relevait la gloire de sa race et ramenait les beaux jours d'Israël. Autorisa-t-il par son silence les

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généalogies fictives que ses partisans imaginèrent pour prouver sa descendance royale? Sut-il quelque chose des légendes inventées pour le faire naître à Bethléhem, et en particulier du tour par lequel on rattacha son origine bethléhémite au recensement qui eut lieu par Tordre du légat impérial Quirinius? On Tignore. L'inexactitude et les contradictions des généalogies portent à croire qu'elles furent le résultat d'un travail populaire S'opérant sur divers points, et qu'aucune d'elles ne fut sanctionnée par Jésus. Jamais il ne se désigne de sa propre bouche cemnte fils de David. Ses disciples, bien moins éclairés que lui, enchérissaient parfois sur ce qu'il disait de lui-même ; le plus souvent il n'avait pas connaissance de ces exagérations. Ajoutons que, durant les trois premiers siècles , des fractions considérables du christianisme nièrent obstinément là descendance royale de Jésus et l'authenticité des généalogies.

Sa légende était ainsi le fruit d'une grande conspiration toute spontanée et s'élaborait autour de lui de son vivant. Aucun grand événement de l'histoire ne s'est passé sans donner lieu à un cycle de fables, et Jésus n'eût pu, quand il l'eût voulu, couper court à ces créations populaires. Peut-être im œil sagace eût-il su reconnaître dès lors le germe des récits qui devaient lui attribuer une naissance surnaturelle, soit en vertu de celte idée, fort répandue dans l'antiquité, que l'homme

hors ligne ne peut être né des relations ordinaires des deux sexes ; soit pour répondre à un chapitre mal entendu d'Isaïe, où l'on croyait lire que le Messie naîtrait d*une Tierge; soit enfin par suite de Tidée que le c Souffle de Dieu, » déjà érigé en personne divine, est un principe de fécondité. Déjà peut-être couraient sur son enfance plus d'une anecdote conçue en vue de montrer dans sa biographie Taccomplissemeut des passages censés prophétiques que Ton rapportait au Messie. D'autres fois, on lui créait dès le berceau des relations avec les hommes célèbres, Jean -Baptiste, Hérode le Grand, des astrologues chaldéens qui, dit-on, firent* vers ce temps-là un voyage à Jérusalem, deux vieillards, Siméon et Anne, qui avaient laissé des souvenirs de haute sainteté. Une chronologie assez lâche présidait à ces combinaisons, fondées pour la plupart sur des faits réels travestis. Mais un singulier esprit de douceur et de bonté, un sentiment profondément populaire, pénétraient toutes ces fables, et en faisaient un supplément de la prédication. C'est surtout après la mort de Jésus que de tels récits prirent de grands développements; on peut croire cependant qu'ils circulaient déjà de son vivant, sans rencontrer autre chose qu'une pieuse crédulité et une naïve admiration.

Que jamais Jésus n'ait songé à se faire passer pour une incarnation de Dieu lui-même, c'est ce dont on n«

saurait douter. Une telle idée était profondément étrangère à l'esprit juif ; il n'y en a nulle trace dans les trois premiers évangiles; on ne la trouve indiquée que dans certaines parties de l'évangile de Jean, lesquelles ne peuvent être acceptées comme un écho de la pensée de Jésus. Parfois même Jésus semble prendre des précautions pour repousser une telle doctrine. L'accusation de se faire Dieu ou Tégal de Dieu est présentée, même dans Févangile de Jean, comme une calomnie des Juifs. Dans ce dernier évangile, il se déclare moindre que son Père. Ailleurs, il avoue que le Père ne lui a pas tout révélé. D se croit plus qu'un homme ordinaire, mais séparé de Dieu par une distance infinie. Il est fils de Dieu; mais tous les hommes le sont ou peuvent le devenir à des degrés divers. Tous, chaque jour, doivent appeler Dieu leur père; tous les ressuscites seront fils de Dieu. La filiation divine était attribuée dans l'Ancien Testament à des êtres qu'on ne prétendait nullement égaler à Dieu. Le mot « fils 9 a, dans la langue du Nouveau Testament, les sens les plus larges. D'ailleurs, Tidée que Jésus se fait de l'homme n'est pas cette idée humble, qu'un froid déisme a introduite. Dans sa poétique conception de la nature, un seul souffle pénètre l'univers : le souffle de l'homme est celui de Dieu ; Dieu habite en l'homme, vit par l'homme, de même que l'homme habite en Dieu, vit par Dieu. L'idéahsme transcendant de Jésus ne lui permit jamais d'avoir une notion bien claire* de s^

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propre personnalité. Il est son Père, son Père est lui. Il vit dans ses disciples; il est partout avec eux ; ses disciples sont un, comme lui et son Père sont un. L'idée pour lui est tout ; le corps, qui fait la distinction des personnes, n'est rien.

Le titre de « fils de Dieu, » ou simplement de « Fils, t devint ainsi pour Jésus un titre analogue à « fils de « rhomme, » à la seule différence qu'il s'appelait luimême « fils de l'homme » et qu'il ne semble pas avoir fait le même usage du mot « fils de Dieu. » Le titre de fils de l'homme exprimait sa qualité de juge ; celui de fils de Dieu, sa participation aux desseins suprêmes et sa puissance. Cette puissance n'a pas de limites. Son Père lui a donné tout pouvoir. Il a le droit de changer même le sabbat. Nul ne connaît le Père que par lui. Le Père lui a transmis le droit de juger. La nature lui obéit; mais elle obéit aussi à quiconque croit et prie ; la foi peut tout. Il faut se rappeler que nulle idée des lois de la nature ne venait, dans son esprit, ni dans celui de ses auditeurs, marquer la limite de l'impossible. Les témoins de ses miracles remercient Dieu « d'avoir donné de tels pouvoirs aux hommes. * Il remet les péchés ; il est supérieur à David, à Abraham, à Salomon, aux prophètes. Nous ne savons sous quelle forme ni dans quelle mesure ces affirmations se produisaient. Jésus ne doit pas être jugé sur la règle de nos petites convenances. L'admiration de ses disciples le di*

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bordait et l'entrainait. Il est évident que le titre de rabbi, dont il s'était d'abord contenté, ne lui sufîisait plus; le titre même de prophète ou d'envoyé de Dieu ne re])ondait plus à sa pensée. La position qu'il s'attribuait élait celle d'un être surhumain, et il voulait qu'on le regardât comme ayant avec Dieu un rapport plus élevé que celui des autres hommes. Hais il faut remarquer que ces mots de c surhumain » et de « surnaturel, » empruntés à notre théologie mesquine, n'avaient pas de sens dans la haute conscience religieuse^e Jésus. Pour lui, la nature et le développement de l'humanité n'étaient pas des règnes limités hors de Dieu, de chétives réalités, assujetties à des lois d'une rigueur désespérante.[Ii n'y avait pas pour lui de surnaturel, car il n'y avait pas de nature. Ivre de l'amour infini, il oubliait la lourde chaîne qui tient l'esprit captif ; il franchissait d'un bond l'abîme, infranchissable pour la plupart, que la médiocrité des facultés humaines trace entre l'homme et Dieu.

En tout cas, la rigueur dogmatique n'était nullement d'un tel monde. Tout Fensemble d'idées que nous Tenons d'exposer formait dans l'esprit des disciples un système si peu arrêté, que le fils de Dieu, cette espèce de dédoublement de la Divinité, ils le font agir purement en homme. U est tenté; il ignore bien des choses ; il se corrige ; U est abattu, découragé ; il demande à son Père de lui épargner des

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épreuves ; il est soumis à Dieu, comme un fîb. Lui qui doit juger le monde, il ne connaît pas le jour du jugement. U prend des précautions pour sa sûreté. Peu après sa naissance, on est obligé de le faire disparaître pour éviter des hommes puissants qui voulaient le tuer. Tout cela est simplement le fait d'un envoyé de Dieu, d*un homme protégé et favorisé de Dieu. Il ne faut demander ici ni logique ni conséquence. Le besoin que Jésus avait de se donner du crédit et l'enthousiasme de ses disciples enfiRssaient les notions contradictoires. Pour les hommes surtout préoccupés de la venue du Messie, pour les lecteurs acharnés des livres de Daniel et d'Hé* noch, il était le ûls de l'homme; pour les Juifs de la croyance commune, pour les lecteurs dlsaïe et de Michée, il était le fils de David; pour les affiliés, il était le fils de Bien, ou simplement le Fils. D autres, sans que les disciples les en blâmassent, le prenaient pour Jean-Baptiiste ressuscité, pour Élie, pour Jérémie, conformément à la croyance populaire que les anciens prophètes allaient se réveiller pour préparer les temps du Messie.

Les miracles passaient, à cette époque, pour la marque indispensable du divin et pour le signe des vocations prophétiques. Les légendes d'Élie et d'Elisée en étaient plemes. Il était reçu que le Messie en ferait beaucoup. U faut se rappeler que toute l'antiquité, à l'exception des grandes écoles scientifiques de la Grèce et de leurs

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adeptes romains, admettait le miracle; que Jésus, nonseulement y croyait, mais n*avait pas la moindre idca d'uu ordre naturel réglé par des lois. Ses connaissances sur ce point n'étaient nullement supérieures à celles de ses contemporains. Bien plus, une de ses opinions le plus profondément enracinées était qu'avec la foi et la prière Thomme a tout pouvoir sur la nature. La faculté de faire des miracles passait pour une licence régulièrement dépai'tie par Dieu aux LoauueSy et n'avait rien qui surprît.

Sans doute la renommée populaire, avant et après la mort de Jésus, exagéra énormément le nombre de faits de ce geure. Presque tous les miracles que Jésus crut exécuter paraissent avoir été des miracles de guérison. La médecine était à cette époque eu Judée ce qu'elle est encore aujourd'hui en Orient, c'est-à-dire nullement scientifique, absolument livrée à l'inspiration individuelle. La médecine scientifique, fondée depuis cinq siècles par la Grèce, était, à l'époque de Jésus, incon* nue des Juifs de Palestine. Dans un tel état de connaissances, la présence d'un homme supérieur, traitant le malade avec douceur, et lui donnant par quelques signes sensibles l'assurante de son rétablissement, est souvent un remède décisif. Qui oserait dire que, dans beaucoup de cas, et en dehors des lésions tout à fait caractérisées, le contact d'une personne exquise ne vaut pas les ressources de la phar»

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