CHAPITRE XT
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Nous supposons ^ue cette dernière phase de Tactivit4 de Jésus dura environ dix-huit mois, depuis son retour du pèlerinage pour la Pâcpie de Tan àl jusqu'à son voyage pour !a fête des Tabernacles de Tan 52. Dans cet espace, la pensée de Jésus ne pataît s*être enrichie d'aucun élément nouveau ; mais tout ce qui était en lui se développa et se produisit avec un. degré toujours croissant de puissance et d'audace.
L'idée fondamentale de Jésus fut, dès son premier jour, l'établissement du royaume de Dieu. Hais ce
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royaume de Dieu, ainsi que nous l'avons déjà dit, Jésus parait l'avoir entendu dans des senis trè&<iivers. Par moments, on le prendrait pour un chef démocratique^ voulant tout simplement le règne des pauvres et des déshérités. D'autres fois, le royaume de Dieu est l'accomplissement littéral des visions de Daniel et d'Hénoch. Souvent, enfin, le royaume de Dieu est le royaume des âmes, et la délivrance prochaine est la délivrance par l'esprit. La révolution voulue par Jésus est alors celle qui a eu Heu en réalité, l'établissement d'un culte nouveau, plus pur que celui de Hoise. — Toutes ces pensées paraissent avoir existé à la fois dans la conscience de Jésus. La première, toutefois, celle d'une révolution temporelle, ne paraît pas l'avoir beaucoup arrêté. Jésus ne regarda jamais la terre, ni les richesses de la terre, ni le pouvoir matériel comme valant la peine qu'il s'en oecupât. U n'eut aucune ambition extérieure. Quelquefois, par une conséquence naturelle, sa grande impor» tance religieuse était sur le point de se changer en importance sociale. Des gens venaient lui demander de se constituer juge et arbitre dans des questions d'intérêts. Jésus repoussait ces propositions avec fierté, presque comme des injures. Plein de son idéal céleste, il ne sortit jamais de sa dédaigneuse pauvreté.
Quant aux deux autres conceptions du royaume de Dieu, Jésus paraît toujours les avoir gardées simultanément. Si son unique pensée eût été que la fin des temps
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était proche et qu'il fallait s'y préparer, il n'£Ût pas dépassé Jean-Baptiste. Renoncer à un monde près de crou • 1er, se détacher peu à peu de la vie présente, aspirer au règne qui allait venir, tel eût été le dernier mot de sa prédication. L'enseignement de Jésus eut toujours une bien plus large portée. Il se proposa de créer un état nouveau deThumanité, et non pas seulement de préparer ]a fin de celui qui existe. Élie ou Jérémie, reparaissant pour disposer les hommes aux crises suprêmes, n'eussent point prêché conmie lui. Cela est si Trai, que cette morale prétendue des derniers jours s'est trouvée être la morale éternelle, celle qui a sauvé Thu manité. Jésus lui-même, dans beaucoup de cas, se sert de manières de parler qui ne rentrent pas du tout dans la théorie d'un royaume de Dieu matériel. Souvent il déclare que le royaume de Dieu est déjà commencé, que tout homme le porte en soi et peut, s'il en est digne, en jouir ; que, ce royaume, chacun le crée sans bruit par la vraie conversion du cœur. Le royaume de Dieu n'est alors que le bien, un ordre de choses meilleur que celui qui existe, le règne de la justice, que le fidèle, selon sa mesure, doit contribuer à fou* der, ou encore la liberté de l'âme, quelque chose d'analogue à la « délivrance » bouddhique, firuit du détachement Ces vérités, qui sont pour nous purement abstraites, étaient pour Jésus des réalités vivantes. Tout est dans sa pensée concret et substantiel : Jésus est
]%omni6 qd à cm le phis ênergiqueiment I b réalité de ridéal.
Et ne dites pas que c'est là une mterprétstion ]>ienveillânté, imaginée pottt lavér Honneur de notre grand maître du cruel déniénti inflfgé I ses rêves. par la réa- Hté. Non, non. Par itne iHusîon comAiiuié à tous les grands réformateui^, Jésus se figurait le but beaucoup plus proche (]u'il n'était ; il ne tenait pas compte de la lenteur des mouTements de rhumanité ; il if imaginait réalisa en UU jour ce qui, dix-huit cefits ans plus tard , ne devait pas encore être acheté. Hais lè trai royaume de Dieu, le royaume de Fesprit, qm fait chacun roi et prêtre; ce royaume qui, comme lé grain de sénevé, est devenu un arbre qui ombrage le âxonde, et sous les rameaux duquel les oiseaux oùtleur nid, Jésus Fa compris, Fa voulu, l'a foùdé. A odté de l'idée fausse d'un avènement prochain, au soq de la trompette, il a conçu la réelle cité de Dieu, la renais^ sance véritable, le sermon sur la montagne, Fapothéose du faible, l'amour du peuple, le goût du pauvre, la réhabilitation de tout ce qui est humble, vrai et naïf. Cette réhabilitation, il Fa rendue en artiste incomparable par des traits qui dureront éternellement. Chacun de nous lui doit ce qu'il y a de meilleur en lui. Pardonnons-lui son espérance d'une venue â grand triomphe sur les nuées du ciel. Peut-être était-ce là Férreur des autres plutôt que la sienne, et, s'il est
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vrai que luî-inésie ait partagé riHusion de tous» qu^iiiipcrte^ puisque son rêve Ta rendu fort contre la mort, et l'a soutenu dans une hitte à laquelle sans cela peutêtre il eût été inégal ?
En acceptant les utopies de son temps et de sa race, iisus sut ainsi en faire de hautes vérités. Son royaume de Difiw^ c'était sans doute l'apparition qui allait bientAt se dérouler dans k cid. Ibis c'était encmre» et prd)ablemoit c'était surtout le royaume de l'ftme, créé par h liberté et par k sentiment filial que l'homme vertueux ressent sur kseik^ dèson Père. C'était k religion pure, flans pratiques, sans tempk, sans prêtre^ c'était k jugement moral du monde décerné à la conscience 4e rhonime jusie et au bras du peu{de. Yoili ce qui était fait pour vivre^ voilà ce qui a véeft. Quand, au bout d'un sièck de vaine attente, l'espérance matériidiste d'une pro* chaîne fin du monde s'est ép«iaée, le vrai royaume de Dieu se dégage. De complaisantes explications jettent un voile sur k rèigne réel qiù ne veut pas venir. Quelques pauvres attardés qui gardent encore les espérances des pvenùeiiB disciples devknnent des hérétiques (ébioâîtes, millénaires), perdus dans les bas-fonds du cbrielianisme. L'humanité avait passé à un autre royaume 4e Dieu. La part de vérité contenue dans la pensée de Jésus l'avait emporté sur la chimère qui l'obscur-
Ne méprisons pas cq»endant cette chimère, qui aétè
Técorce grossière de la bulbe sacrée dont nous vivons. Ce fantastique royaume du ciel, cette ppursuite sans fin d'une cité de Dieu, qui a toujours préoccupé le christianisme dans sa longue carrière, a été le principe du grand instinct d'avenir qui a animé tous les réformateurs, disciples obstinés de TApocalypse, depuis Joachim de Flore jusqu'au sectaire protestant de nos jours. Cet effort impuissant pour fonder une société parfaite a été la source de la tension extraordinaire qui a toujours fait du vrai chrétien un athlète en lutte contre le présent. La première fois qu'on annonça à l'humanité que sa planète allait finir, comme l'enfant qui accueille la mort avec un sourire, elle éprouva le plus vif accès de joie qu'elle eût jamais ressenti. En vieillissant, le monde finit par s'attacher à la vie. Le jour de grâce, si longtemps attendu par les âmes pures de Galilée, devint pour les siècles de fer du moyen âge un jour de colère : Dies tras, dies iUal Mais, au sein même de la barbarie, l'idée du royaume de Dieu resta féconde. Malgré TÉglise féodale, des sectes, des ordres religieux, de saints personnages continuèrent de protester, au nom de l'Évangile, contre l'iniquité du monde. De nos jours même, jours troublés où Jésus n'a pas de plus authentiques continuateurs que ceux qui semblent le répudier, les rêves d'organisation idéale de la société, qui ont tant d'analogie avec les aspirations des sectes chrétiennes primitives, ne sont en un sens gue l'épanouissement de la même idée, une des bran-
ehes de cet arbre immense où germe toute pensée d'avenir, et dont le « royaume de Dieu » sera éternellement la tige et la racine. Toutes les révolutions sociales de l'humanité seront entées sur ce mot-là. Mais, entachées d'un grossier matérialisme, aspirant à l'impossible, c'est-à-dire à fonder l'universel bonheur sur des mesures politiques et économiques, les tentatives « socialistes » de notre temps resteront infécondes, jusqu'à ce qu'elles prennent pour i^ègle le véritable esprit de Jésus ; je veux dire l'idéalisme absolu , ce principe que, pour posséder la terre, il faut y renoncer.
Le mot de « royaume de Dieu » exprime, d'un autre côté, avec un rare bonheur, le besoin qu'éprouve l'âme d'un supplément de destinée, d'une compensation à la vie actuelle. Qui sait si le dernier terme du progrès, dans des milUons de siècles, n'amènera pas la conscienoe absolue de l'univers, et dans cette conscience le réveil de tout ce qui a vécu? Un sommeil d'un million d'années n'est pas plus long qu'un sommeil d'une heure. Jésus, en cette hypothèse, aurait encore eu raison d'annoncer la réparation finale pour demain. U est sûr que l'humanité morale et vertueuse aura sa revanche, qu'un jour le sentiment de l'honnêle pauvre honune jugera le monde, et que, ce jour-là la figure idéale de Jésus sera la confusion de l'homme frivole qui n'a pas cru à la vertu, de l'homme égoïste qui n'a pas su y atteindre.
in jËsus.
Le mot hvori de Jésus reste donc plein d'une éternelle beauté. Une sorte de divinâttion grandiose sertible l'afoir ; tenu dans un Tagtfe sublime enitlA^ssant à li fdB divers ordres de vérités.