CHAPITRE XXIII
CAmACTÈRI BfftlRTlIL DI L'ŒOTmi »E iûSOi
Jésus, on te voit, ne sortit jamais par son action du cercle juif. Quoique sa sympathie pour les dédaignés de Torthodoxie le portât à admettre les païens dans le royaume de Dieu, quoiqu'il ait plus d'une fois résidé en terre païenne, et qu'une ou deux fois on le surprenne en rapports bienveillants avec des infidèles, on peut dire que sa vie s'écoula tout entière dans le petit monde où il était né. Les pays grecs et romaius n'entendirent pas parler de lui ; son nom ne figure dans les auteurs profanes que cent ans plus tard, et encore d'uue façon indirecte, à propos des mouvements séditieux provoqués
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put sa doctrine ou des persécQtiotiÉ AoûX kes disciples étaient Tobjet. Dans le sem mèiâe du judaïsme, Jfeus ne fit pas une impression durable. Philoii, tnoK Vers Fah ^^ n'a aucun soupçon de lui. Josèpbe, né Tan 57 el écrivant sur la fin du siècle, mentionne son etécaiion en quelques lignes, comme un événement d^tùportahce secondaire; dans l*énuméràtion dé^ àeetes de son temps, il Omet les dirétiens. La Mischm^ d'un autre éôté, n'offre aucune trace de Técole nouvelle ; les passages des deux Gémares où le fondateur du christianisme est nommé ne nous reportent pas an delà du quatriègbeou du cinquième siècle. L'oeuvre essentielle de Jésus fut de créer autour de lui un cercle de disciples auxquels fl inspira un attachement sans bornes, et dans le sein desquels il déposa le germe de sa doctrine. S'être fait aimer « à ce point qu'après sa mort on ne cessa pas de l'aimer S » voilà le chef-d'œuvre de Jésus et ce qui frappa le plus ses contemporains. Sa doctrine était quelque dhose de si peu dogmatique, qu'il ne songea jamais à l'écrire ni à la faire écrire. On était son disciple non pas en croyant ceci ou cela, mais en s'attachant à sa personne et en l'aimant. Quelques sentences bientôt recueillies de souvenir, et surtout son type moral et l'impression qu'il avait laissée, (Virent ce qui resta de lui. Jésus n'^t pas un lohdateur de dogmes, un faiseur de
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symboles ; c'est Tinitiateur du monde à un esprit nouveau. Les moins chrétiens des hommes furent, d'une part, les docteurs de l'Église grecque, qui, à partir du quatrième siècle, engagèrent le christianisme dans une voie de puériles discussions métaphysiques, et, d'une autre part, les scolastiques du moyen âge latin, qui voulurent tirer de TÉvangile les milliers d'articles d'une , a Somme i colossale. Adhérer à Jésus en vue du royaume de Dieu, voilà ce qui s'appela d'abord être chrétien.
On comprend de la sorte comment, par une destinée exceptionnelle, le christianisme pur se présente encore, au bout de dix-huit siècles, avec le caractère d'une religion universelle et éternelle. C'est que la religion de Jé- .sus est bien à quelques égards la religion définitive. Le droit de tous les hommes à participer au royaume de Dieu a été proclamé par Jésus. Grâce à Jésus, les droits de la conscience, soustraits à la loi politique, sont arrivés à constituer un pouvoir nouveau, le <( pouvoir spirituel. » Ce pouvoir a menli plus d une fois à son origine ; durant des siècles, les évêques ont été des princes et le pape a été \m roi. L'empire prétendu des âmes s'est montré à diverses reprises comme une affreuse tyrannie, employant pour se maintenir la torture et le bûclier, mais le jour viendra oh la séparation portera ses fruits, où le domaine des choses de Tesprit cessera de s'appeler un « pouvoir » pour s'appeler une « liberté. » Sorti de la conscience d'tin homme du peuple, éclos devant le
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peuple, aimé et admiré d'abord du peuple, le christianisme iiit empreint d'un caractère^originel qui ne s'eHaoera jamais. Il fut le premier triomphe de la révolution, la victoire du sentiment populaire, l'avènement des simples de cœur, l'inauguration du beau comme le peuple l'entend. Jésus ouvrit ainsi dans les sociétés aristocratiques de l'antiquité la brèche par laquelle tout passera.
Le pouvdr civil, en effet, bien qu'innocent de la mort de Jésus (il ne fit que contre-signer la sentence, et encore malgré lui), devait en porter lourdement la responsabilité. En présidant à la scène du Calvaire, l'État se porta le coup le plus grave. Une légende pleine d'irrévérences de toute sorte prévalut et fit le tour du monde, légende où les autorités constituées jouent un rôle odieux, où c'est Taccusé qui a raison, où les juges et les gens de police se liguent contre la vérité. Séditieuse au plus haut degré, Thistoire de la Passion, répandue par des milliers d'images populaires, montra les aigles romaines sanctionnant le plus inique des supplices, des soldats l'exécutant, un préfet l'ordonnant. Quel coup pour toutes les puissances établies ! Elles ne s'en sont jamais bien relevées. Comment prendre à l'égard des pauvres gens des airs d'infailUbilité, quand on a sur la conscience la grande méprise de Gethsémani?
Fruit d'un mouvement des âmes parfaitement spon« tané, dégagé à sa naissance de toute étreinte dogmatique»
ftyant lutté trois cents ans pour la liberté de conscience, le christianisme, malgré les thuiéè qui ont suivi, rè^ cueille eïicôi*e les fruits de cette excellente origine. P6\ir se renouveler, il n'a qa*ii revenir & TËvàûgiie. Le myâûmë de Dieu, tel que nous le concevons, diffère notabîei^ent de l'apparition sumaturÊlIe x{ué leâ premiers chrétiens espéraient voir éclater dans les nues. Mais le sentiîïient que Jésus a introduit dans le n^onde est bien le ûôtte, Son parfait idéalisme est la plus haufte règle de la vie détachée et vertueuse. Il à créé le ciel des imes pures, où se trouve ce qu'on demiiiide en vain & la terre, la parfeite noblesse dés enïknts dé Dieu, la èainteté absolue, la totale abstraction des souillures du monde, la liberté enfin, que la société réelle eidat comme une impossibilité, et qui n*a toute son amplitude que dans le domaine de la pensée. Le grand tnattre de ceux qui se réfugient en ce royânihe de tfieu idéal est encore Jésus. Le premier, il a proclamé la royauté de l'esprit ; le premier, il a dit, au moins par ses actes : t Mon royaume n'est pas de ce monde. » La fondation de la vraie refigioh est bien son oeuvre. Après lui, il n'y a plus qu'à développer et à féconder.
« Christianisme » est ainsi devenu presque synonyme de « religion. % tout Ce qu'on fera en dehors de cette grande et bonne tradition chrétienne sera stérile. JésUs a ïondé là religion dans l'humanité, comme Sodjràte y a fondé la philosophie, comme Aristote y a fondé la seienoi.
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11 y i( eu dç la philosophie avant Socrate et de la science ^vant Âristote. Depui3 Socrate et depuis Aristpte, la philosophie et la science ont fait d'immenses progrès ; mais tout a été bâti sut le fpndement qu'ils ont posé. Dç même, avant Jésus^ la pensée religieuse avait traversé bien des réyolutions; depuis Jé^us, elle 9 fait de ^ndes conquêtes : on n'^t pas sorti, cependant, on ne sortira pas de la notion essentielle que Jésus a créée; il a fixé pour toujoiurs ridée du culte pur. La religion de Jésus, en ce sens, n'est pas limitée. L'Église a eu ses époques et ses phases; elle s'est renfermée dans des symboles qui n'ont eu ou qui n'auront qu'un temps ; Jésus a fondé la reli- |[îon absolue, n'çxcluant rien, pe déterminant rien, si ce n est le sentiment. Ses symboles ne sont pas des dogmes arrêtés; ce sont des images susceptibles d'interprétations indéfinies. On chercherait vainement une proposition théologique dans l'j^vangile. Toutes les proliessions de foi sont des travestissements de l'idée de Jésus, i peu près comme la sçolastique du moyen ige, pn proclamant Âristote le maître unique d'une science achevée, faussait la pensée d'Aristotp. Âristote, s'il eût ;^si^t^ aux débats de l'école, eA^ répudij^ cette doctrine étroife?; il eût été dvi parti de h sçie^i^ progressive cpntre la routipe, ^i se couvrait d^ çoi^ autorité; il eût applapdj à ses çontrailipteurç, Pe mênje, si Jésus revenait parmi poiis, ^ çecomiaîtrait pour disciples, non iffix^i (fui prétendent 1^ renfermer tout entier ôam (|uak
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ques phrases de catéchisme, maïs ceux qui trayaillent à le continuer. La gloire éternelle, dans tous les ordres de grandeurs, est d'avoir posé la première pierre. 11 se peut que, dans la a Physique » et dans la « Météorologie » des temps modernes, il ne se retrouve pas un mot des traités d*Âristote qui portent ces titres ; Aristote n'en reste pas moins le fondateur de la science de la nature. Quelles que puissent être les transformations du dogme, Jésus restera en religion le créateur du sentiment pur ; le Sermon sur la montagne ne sera pas dépassé. Aucune révolution ne fera que nous ne nous rattachions en religion à la grande ligne intellectuelle et morale en tête de laquelle brille le nom de Jésus. En ce sens, nous sommes chrétiens, même quand nous nous séparons sur presque tous les points de la tradition chrétienne qui nous a précédés.
Et cette grande fondation fut bien Tœuvre personnelle de Jésus. Pour s*être fait adorer à ce point, il faut qu'il ait été adorable. L'amour ne va pas sans un objet digne de Tallumer, et nous ne saurions rien de Jésus si ce n*est la passion qu'il inspira à^son entourage, que nous devrions affirmer encore qu'il fut grand et pur. La foi, l'enthousiasme, la constance de la première génération chrétienne ne s'eoipliquent qu'en supposant à l'origine de tout le mouvement un homme de proportions colossales. Nos civilisations, régies par une police minutieuse, ne sauraient nous donner aucune idée d»
ce que valait l*homme à des époques où roriginalitê de chacun avait pour se développer un champ plus libre. Supposons un solitaire demeurant dans les carrières voisines de nos capitales, sortant de là de temps en temps pour se présenter aux palais des souverains, forçant la consigne et, d'un ton impérieux, annonçant aux rois l'approche des révolutions dont il a été le promoteur. Cette idée seule nous fait sourire. Tel, cependant, fut Élîe. Élie le Thesbite, de nos jours, ne franchirait pas le guichet des Tuileries. La prédication de Jésus, sa fibre activité en Galilée ne sortent pas ihoins complètement des conditions sociales auxquelles nous sommes habitués. Dégagées de nos conventions polies, exemptes de réducation ilniforme qui nous raffine, mais qui diminue si fort notre individualité, ces âmes entières portaient dans l'action une énergie surprenante. Elles nous apparaissent comme les géants d'un âge héroïque qui n'aurait pas eu de réalité. Erreur profonde ! Ces hommeslà étaient nos frères ; ils eurent notre taille, sentirent et pensèrent comme nous. Hais le souffle de Dieu était libre chez eux; chez nous, il est enchatné par les liens de fer d'une société mesquine et condamnée à une irrémédiable médiocrité.
Plaçons donc au pins haut sommet de la grandeur humaine la personne de Jésus. Ne nous laissons pas égarer par des défiances exagérées en présence d'une légende qui nous tient toujours dans un monde surhu-
9)ain. La vie dç François d'Assis n'e^t 4us$i <fj!\m tissu de miracles. A-(-on jamais douté çepen^Ut de Y^ihhtence et du rôle de François d'Assise? Ne disons pas davantage que la gloire de I^ fondation du christianisBie doit revenir à la foule des premiers chrétiens, et ïi/w à celui que la légende a déiGé. L'inégalité des honunQS est bien plus marquée en Orient que chez nous. Il n*est pas rare de kàt s'y élever, au milieu d'uae atmosphàre générale de méchanceté, des caractères dont la grandeur nous étonne. Bien loin que Jésus ait été eréé par ses disciples, Jésus apparaît en tout comme supéri^r à ses disciples. Ceux-ci, saint Paul et peutrétre saiat Jean exceptés, étaient des hommes sans invention ni génie. Saint Paul lui-même ne suf^rte aucune comparaisoB avec Jésus, et, quant à saint Jean, de telles > obscurités enveloppent les origines de l'écolequi se rattau^t à lui, qu'on ne peut parler de son rôle personnel qn'tvec imt extrême réserve. De là l'immense supérierité des Êiangil^ au milieu des toits du Nouveau Testanetit De là cette chute pénible qu'oc éprouve m passant de l'histoire de Jésus à oc31e des apôtres. Les évangëlistes euxmêmes, qui nous ont légué Timage de Jésus, sont si fort au-dessous de celui dont ils parlent, que sans cesse ib le défigurent, iaule d'attenidre à sa hauteur. Leurs écrits sont pleins d'erreurs et de contre-sens. On sent à chaque ligne un discours d'une beauté divine fixé par des rédacteurs qui ne le eomprennent pas, et qui sub-
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fhtnent lenrs propres idées à celles qu'ils ne saisissent qu'à demi. En somme, le caractère de Jésus, loin d'avoir été embelli par ses biographes, a été diminué par eux. La critique, pour le retrouver tel qu'il fut^ a besoin d'écarter une série de méprises, provenant de la médiocrité d'esprit des disciples. Ceux-ci l'ont peint comme ils le concevaient, et souvent, en croyant l'agrandir, l'ont en réalité amoindri.
Est-il plus juste de dire que Jésus doit tout an judaïsme et que sa grandeur n'est autre que celle du peuple juif? Personne plus que moi n'est disposé à placer haut ce peuple unique, dont le don parlicuher semble avoir Clé de contenir dans son sein les extrêmes du bi^ et du mal. Sans doute, Jésus sort du judaïsme; mais il en sort comme Socrate sortit des écoles de sophistes, comme Luther sortit du moyen âge, comme Lamennais du catholicisme, comme Rousseau du dix-huitième siècle. On est de son siècle et de sa race, même quand on réagit contre son siècle et sa race. Loin que Jésus soit le continuateur du judaïsme, il représente la rupture avec l'esprit juif. En supposant que sa pensée à cet égard puisse prêter à quelque équivoque, la direction générale du christianisme après lui n'en permet pas. La marche générale du christianisme a été de s'éloigner de plus en plus du judaïsme. Son perfectionnement consistera à revenir à Jésus, mais non certes à revenir au judaïsme. La grande originalité du fondateur reste
donc entière ; sa gloire iradmet aucun légitime parta«
géant.
Cette sublime personne, qni chaque jour préside encore au destin du monde, il est permis de l'appeler divine, non en ce sens que Jésus ait absorbé tout le divin, mais en ce sens que Jésus est l'individu qui a fait faire à son espèce le plus grand pas vers le divin. L'humanité dans son ensemble offre un assemblage d'êtres bas, égoïstes, supérieurs à Tanimal en cela seul que leur égoïsme est plus réfléchi. Cependant, au milieu de cette uniforme vulgarité, des colonnes s'élèvent vers le del et attestent une plus noble destinée. Jésus est la plus haute de ces colonnes qui montrent à l'homme d'où il vient et oi^ il doit tendre. En lui s'est condensé tout ce qu'il y a de bon et d'élevé dans notre nature. Il n'a, pas été impeccable; il a vaincu les mêmes passions que nous combattons; aucun ange de Dieu ne l'a conforté, si ce n'est sa bonne conscience; aucun Satan ne l'a tenté, si ce n'est celui que chacun porte en son cœur. De même que plusieurs de ses grands côtés sont perdus pour nous par suite de l'intelligence de ses disciples, il est probable aussi que beaucoup de ses fautes ont été dissimulées. Mais jamais personne autant que lui n'a fait prédominer dans sa vie l'intérêt de l'humanité sur les petitesses de l'amour-propre. Voué sans réserve à son idée, il y a subordonné toute chose à un tel degré que vers la fin de sa vie, Tmiivers n'exista plus pour
lui. C'est par cet accès de volonté héroïque qu'il a conquis le ciel. Il n'y a pas eu d'homme qui ait à ce point foulé aux pieds la famille, les joies de ce monde, tout soin temporel. 11 ne vivait que de son Père et de la mission divine dont il avait la conviction d'être chargé. Que nous réserve l'avenir? La grande originalité renaîtra-t-elle, ou le monde se contentera-t-il désormais de suivre les voies ouvertes par les hardis créateurs des vieux âges? Nous l'ignorons. En tout cas, Jésus ne sera pas surpassé. Son culte se rajeunira sans cesse ; sa légende provoquera des plus beaux yeux des larmes sans fin; ses souffrances attendrirout les meilleurs cœurs; tous les siècles proclameront qu'entre les fils des hommes, il n'en est pas né de plus grand que Jésus.