CHAPITRE XXI
ARRESTATION KT FEOCfts DS jfsUf
La nuit éCait complètement tombée quand on sortit de là salle. Jésus, selon son habitude, passa le val du Cédron, et se rendit, accompagné des disciples, dans le Jardin de Getlisémani, au pied du mont des Oliviers. 11 s'y assit. Dominant ses amis de son immense supériorilé, il veillait et priait. Eux dormaient à côté de lui, quand tout à coup une troupe armée se présenta à la lueur des torches. C'étaient des sergents du temple, armés de bâtons, sorte de brigade de police qu'on avait laissée aux prêtres ; ils étaient soutenus par un détachement de soldiits romains avuû leurs épées ; le mandat d'ar-
restation émanait du grand prêtre et du sanhédrin. Juda, connaissant les habitudes de Jésus, avait indiqué cet endroit comme celui où on pouvait le surprendre avec le plus de facilité. Juda, selon l'unanime tradition des premiers temps, accompagnait lui-même l'escouade, et même, selon quelques-uns, il aurait poussé Todieux jusqu'à prendre pour signe de sa trahison un baiser. Quoi qu'il en soit de cette circonstance, il est certain qu'il y eut un commencement de résistance de la part des disciples. Dn d'eux (Pierre, selon des témoins oculaires) tira l'épée et blessa à l'oreille un des serviteurs du grand- prêtre nojnmé Malek. Jésus arrêta ce premier mouvement. Il se livra lui-même aux soldats. Faibles et incapables d'agir avec suite, surtout contre des autorités " qui avaient tant de prestige, les disciples prirent la fuite et se dispersèrent. Seuls, Pierre et Jean ne quittèrent pas de vue leur maître. Un autre jeune homme inconnu le suivait, couvert d'un vêtement léger. On voulut l'arrêter; mais le jeune homme s'enfuit, en laissant sa tunique entre les mains des agents.
La marche que les prêtres avait résolu de suivre contre Jésus était très-conforme au droit établi. I^eur plan était de le convaincre, par enquête testimoniale et par ses propres aveux, de blasphème et d'attentat contre la religion mosaïque, de le condamner à mortjselon la loi, puis de faire approuver la condamnation par Pila(e. L'autorité sacerdotale, comme nous l'avons déjà vu, ré-
sidait tout entière de fait entre les mains de Hanan. L'ordre d'arrestation venait probablement de hii. Ce fut chex ce puissant personnage que l'on mena d'abord Jésus. Hanan t'interrogea sur sa doctrine et ses cKsdples. Jésus refusa avec une juste fierté d'entrer dans de longues explications. H s'en référa à son enseignement, qui avait été public; il déclara n'avoir jamais eu de doctrine secrète ; il engagea l'ex-grand prêtre à mderroger ceux qui l'avaient écouté. Cette réponse était parfaitement naturelle ; mais le respect exagéré dont le vieux pontife était entouré la fit paraître audacieuse; un des assistants y répHqva, dit-on, par un soufOet.
Pierre et Jean avaient suivi leur maître jusqu'à la demeure de Hanan. Jean, qui était connu dans la maison, fut admis sans difficulté; mais Pierre fut arrêté à l'entrée, et Jean fut obligé de prier la portièare de le laisser passer. La nuit était froide. Pierre resta dans l'antichambre et s'approcha d'un brasier autour duquel les domestiques se chauifaient. 11 fut bientftt reconnu pour un disciple de l'accusé. Le malheureux, trahi par son accent gaiiléen, poursuivi dequestHms par les valets, dont l'un était parent de Malek et l'avait vu à Gethsémani, nia par trois fois qu'il eût jamais eu la moindre relation avec Jésus. Il pensait que Jésus ne pouvait l'entendre, et il ne songeait pas que cette lâcheté dissimulée renfermait une grande indélicatesse. Mais sa bonne nature lui révéla bientôt la faute qu'il venait de commettre.
Oiie eifoemstanee fbrtnite, le chant àa coq, hiî rappela on moi que Jésus lui avait dit. Touché au cœur, il sortit et se mit à pleurer amèrement.
Hanan, bien qu'auteur téritable du meurtre juridique qui allait s'accomplir, n'avait pas de pouvoirs pour prononcer la sentence de Jésus ; il le renvoya à sou gendre Kaïapha, qui portait le titre officiel. Cet homme,^ instrument aveugle de son beau-père, devait naturellement tout ratifier. Le sanhédrin était rassemblé chez: hii. L'enquête commença ; plusieurs témoins, préparés, d'avance, comparurent devant le tribunal. Le mot fata^, que Jésus avait réellement prononcé : « Je détruirai le temple de Dieu, et je le rebâtirai en trois jours, » fuH cité par deux témoins. Blasphémer le tempte de Dieu était, d'après la loi juive, blasphémer Dieu lui-même, Jésus garda lé silence et refbsa d'expliquer la parole incriminée. Ce fut en général, à ce dernier mofoent, sa règle de conduite. La sentence était arrêtée; on ne cherchait que des prétextes. Jésus le sentaîl, et n'entreprit pas une défense inutile. Au point de vue du juda!sme orthodoxe, il était bien vraiment un blasphémateur, un. destructeur du cuite établi ; or, ces crimes étaient punis, de mort par la loi. D'une seule voix, l'assemblée le dé-chra coupable de crime capital. Les membres du conseil} qui penchaient secrètement vers lui étaient absents ou ne votèrent pas. La frivolité ordinaire aux aristocraties, depuis longtemps étabHes ne permît pas aux juges d»
réfléchir longuement sur les conséquences de la sentence
qu'ils rendaient. La vie de rhomme était alors sacrifiée
bien légèrement ; sans doute les membres du sandhériii
ne songèrent pas que leurs ûls rendraient compte à une
postérité irritée de Tarrét prononcé avec un si insouciant
dédain.
Le sanhédiin n'avait pas le droit de faire exécuter une sentence de mort. Hais, dans la confusion de pouvoirs qui régfiait alors en Judée, Jésus u'en était pas moins dès ce moment un condamné. Il demeura le reste de la nuit exposé aux mauvais traitements d'une valetaille iuûme, qui ne lui épargna aucun affront.
Le matin, les chefs des prêtres et les anciens se trouvèrent de nouveau réunis. Il s'agissait de faire ratifier par Pilale la condamnation prononcée par le sanhédiin, et frappée d'insuffisance depuis l'occupation des Romains. Le procurateur n'était pas investi comme le légat impérial du droit de vie et de mort. Hais Jésus n'était pas citoyen romain ; il suffisait de l'autorisation du gouverneur pour que l'arrêt prononcé contre lui eût son cours. Gomme il arrive toutes les fois qu'un peuple politique soumet une nation où la loi civile et la loi religieuse se confondent, les Romains étaient amenés à prêter à la loi juive une sorte d'appui officiel. Le droit romain ne s'appliquait pas aux Juifs. Ceux-ci restaient sous le droit canonique que nous trouvons consigné dans le Talmud, de même que les Arabes d'Algérie sont
encore régis par le code de Tislam. Quoique neutres en religion, les Romains sanctionnaient ainsi fort souvent des pénalités portées pour des délits religieux. Josèphe prétend (mais certes en en peut douter) que, si un Romain franchissait les colonnes qui portaient des inscriptions défendant aux païens d'avancer, les Romains euxmêmes le livraient aux Juifs pour le mettre à mort.
Les agents des prêtres lièrent donc Jésus et ramenèrent au prétoire, qui était Tancien palais d'Hérode, joignant la tour Antonia. On était au matin du jour oii Ton devait manger Tagneau pascal (vendredi, 14 de nisan = 5 avril). Les Juifs se seraient souillés en entrant dans le prétoire et n auraient pu faire le festin sacré. Us restèrent dehors. Pilate, averti de leur présence, monta au bima ou tribunal situé en plein air, à Tendroit qu'on nommait Gabbatha ou en grec Lithostrotos^ à cause du carrelage qui revêtait le sol.
 peine- informé de l'accusation, il témoigna sa mauvaise humeur d'être mêlé à cette affaire. Puis il s'enferma dans le prétoire avec Jésus. Là eut lieu un entretien dont les détails précis nous échappent, aucun témoin n'ayant pu le redire aux disciples, mais dont la couleur paraît avoir été bien devinée par Jean. Son récit, en effet, est en parfait accord avec ce que l'histoire nous apprend de la situation réciproque des deux interlocuteurs.
Le procurateur Pontius, surnommé Pilatus, sans doute à cause du pilum ou javelot d'honneur dont lu
Vê itsos.
ou im de «es ancêtres fut décoré» n'tvait eu jasqœ-tt lucane relation avec la secte naissante. Indifi%reBl aux ^«'eUes intérienres des Juifs, fl ne voyait dans toas ces mouvements de sectaires qne les effets d'imaginations intempérantes et de cerveaux égarés. En général, il n'aimait pas les Juifs. Mm les Juifs le détestaient davantage encore ; ik le trouvaient dur, méprisant, emporté ; ils l'accusaient de ciimes invraisemblables. Genbre d'une grande fermentation populaire, Jérusalem était une viHe très-séditieuse et, poin* un étrange, un insupportable séjour. lies exaltés prétendaient que c'était chez le noaveau procurateur un dessein arrêté d'abdir la loi juive. Leur lauatisme étroit, leurs haines religieuses révoltaient ce large sentiment de justice et de gouvernement civil, que le Romain le plus médiocre portait partout avec lui. Tous les actes de Pilate qui nous sont connus le montrent comme un bon administrateur. Dans les premit»^ temps de l'exercice de sa charge, il avait eu avec ses administrés des difficultés qu'il avait tranchées d'une manière très-brutale, mais où il semble que, pour le fond des choses, il avait raison. Les JuifiB devaient lui paraître des gens arriérés; il les jugeait sans dôule comme un préfet libéral jugeait autrefois les Bas bretons, se révc^kant pour une nouvelle route ou pour l'établissement d'une école. Dans ses meilleurs projets pour le bien du pays, notamment en tout ce qui tenait «ax travaux publics, jà avait rencontré la Loi comme na
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obstacle infranchissable. La Loi enserrait h tie i un tel point, qu'elle s'opposait à tout changement et à toute amélioration. Les constructions romaines, même les plus utiles, étaient de la part des Juifs lélés l'objet d'une grande antipathie. Deux écussons votifs, avec des inscriptions qu'il avait fait apposer à sa résidence, laquelle était voisine de l'enceinte sacrée, provoquèrent un orage encore plus violent. Pilate tint d'abord peu de compte de ces susceptibilités ; il se vit aind engagé dans des répressions sanglantes, qui plus tard finirent par amener sa destitution. L'expérience de tant de conflits l'avait rendu fort prudent dans ses rapports avee un peuple intraitable, qui se vengeait de ses maîtres en les obligeant à user envers lui de rigueurs odieuses. Le procurateur se voyait avec un suprême déplaisir amené à jouer en cette nouvelle affaire un rôle de cruauté, pour une loi qu'il haïssait. 11 savait que le fanatisme religieux, quand il a obtenu quelque violence des gouvernements civils, est ensuite le premier à en faire peser sur eux la responsabilité, presque à les en accuser. Suprême injustice ; car le vrai coupable, en pareil eas, est l'instigateur I
Pilate ^ût donc désiré sauver Jésus. Peut-être i'at« titude digne et calme de l'accusé fit-elle sur lui de l'impression. Selon une tradition, Jésus aurait trouvé un appui dans la propre femme du procurateur. Gelled avait pu entrevoir le doux Galiléen de quelque fenêtre du palais, donnant sur les cours du temple. Peut-être
le revit-elle en songe, et le sang de ce beau jeune homme, qui allait être versé, lui donna-t-il le cauchemar. Ce qu'il y a de certain, c'est que Jésus trouva Pilate prévenu en sa faveur. Le gouverneur Tinterrogea avec bonté et avec l'intention de chercher tous les moyens de le renvoyer absous.
Le titre de « roi des Juifs, i» que Jésus ne s'était jamais attribué, mais que ses ennemis présentaient comme le résumé de son rôle et de ses prétentions, était naturellement celui par lequel on pouvait exciter les ombrages de l'autorité romaine. C'est par ce côté, comme séditieux et comme coupable de crime d'État, qu'on se mit à Taccuser. Rien n'était plus injuste; car Jésus avait toujours reconnu Tempire romain pour le pouvoir établi. Mais les partis religieux conservateurs n'ont pas coutume de reculer devant la calomnie. On tirait malgré lui toutes les conséquences de sa doctrine; on le transformait en disciple de Juda le Gaulonite; on prétendait qu'il défendait de payer le tribut à César. Pilate lui demanda s'il était réellement le roi des Juifs. Jésus ne dissimula rien de ce qu'il pensait. Mais la grande équivoque qui avait fait sa force, et qui apr^ sa mort devait constituer sa royauté, le perdit cette fois. Idéaliste, c'est-à-dire ne distinguant pasTesprit et la matière, Jésus, la bouche armée de son glaive à deux tranchants, selon rimage de T Apocalypse, ne rassura jamais complètement les puissances de la terre. S'il faut en croire
Jean, il aurait avoué sa royauté, mais prononcé en même temps cette profonde parole : « Mon royaume n'est pas de ce monde. » Puis il aurait expliqué la nature de sa royauté, se résumant tout entière dans la possession et la proclamation de la vérité. Pilate ne comprit rien à cet idéalisme supérieur. Jésus lui fit sans doute Teflet d'un rêveur inoffensif. Le manque total de prosélytisme religieux et philosophique chez les Ronjains de celle époque leur faisait regarder le dévouement à la vérilé comme une chimère. Ces débats les ennuyaient et leur paraissaient dénués de sens. Ne voyant pas quel levain dangereux pour l'empire se cachait dans les spéculations nouvelles, ils n'avaient aucune raison d'employer la violence contre elles. Tout leur mécontentement tombait sur ceux qui venaient leur demander des supplices pour de vaines subtilités. Vingt ans plus tard, Gallion suivait encore la même «onduite avec les Juifs. Jusqu'à la ruine de Jérusalem, la règle administrative des Romains fut de rester complètement indifférents dans ces querelles de sectaires entre eux.
Un expédient se présenta à Tesprit du gouverneur pour concilier ses propres sentiments avec les exigences du peuple fanatique dont il avait déjà tant de fois ressenti la pression. 11 était d'usage, à propos de la fête de Pâque, de délivrer au peuple un prisonnier. Pilate, sachant que Jésus n'avait été arrêté que par suite de la jalousie des prêtres, essaya de le faire bénéficier de cette
coutume. Il parut de nouveau sur le Mma, et proposa i h foule de relâcher t le roi des Juifs. » La proposition Caite en ces termes avait un certain caractère de largeur eu Blême temps que d'ironie. Les prêtres en virent le danger. Ils agirent promptement, et, pour combattre la propositioii de Pilate, ils suggérèrent à la fouie le nom d'un prisonnier qui jouissait dans Jérusalem d'une grande popularité. Par un singulier hasard, il s'appelait aussi Jésus et portait le surnom de Bar-Âbt)a ou Bar- Rabban. C'était un personnage fort connu; il avait été arrêté à la suite d'une émeute accompagnée de meurtre. Une clameur générale s'éleva : « Non ce{ui4à; mais Jésus Bar-Rabban. » Pilate fut obligé de délivrer Jésus Bar-Rabban.
Son embarras augmentait. Il craignait que trop d'indulgence pour un accusé auquel on donnait le titre de c roi des Juifs » ne le compromît. Le fanatisme, d'ailleurs, amène tous les pouvoirs à traiter avec lui. Pilate se crut i^ligé de foire quelque concession; mais, hésitant encore à répandre le sang pour satisfaire des gens qu'il détestait, il voulut tourner la chose en comédie. Affectant de rire du titre pompeux que l'on donnait i Jésus, il le fit fouetter. La flagellation était le préliminaire ordinaire du supplice de la croix. Peut-être Pilate voulut-il laisser croire que cette condamnation était déjà prononcée, tout en espérant que le préliminaire suffirait. Alors eut lieu, selon tous les récits, un^ scène ré-
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tohante. Des soldats mirent sur le dos de Jésus uneeasaque rouge, sur sa tête une couronne formée de branches épineuses, et un roseau dans sa main. On Tamena ainsi affiiblé sur la tribune, en &ce du peuple. Les scddats. défilaient devant lui , le souffletaient tour a tour, et disaient en s*agenouillant : c Salut, roi des Juifs! » D'autres, dit-on, crachaient sur lui et frappaient sa tête avec le roseau. On comprend difficilement que la gravité rom»ne se soit prêtée à des actes si honteux. U est ymi que Pilate, en qualité de procurateur, n'avait guère sous ses ordres que des troupes auxiliaires. Des citoyens romains, comme étaient les légicumaires, ne fussent pas descendus à de telles indignités.
Pilate avait-il cru par cette parade mettre sa responsabilité à couvert? Esp^ait-il détourner le coup qui menaçait Jésus &à accordant quelque chose à la haine des Juifs, et en substituant au dénoûment tragique une fin grotesque d'où il semblait résulter que l'affaire ne méritait pas une autre issue? Si telle fut sa pensée, elle n'eut aucun succès. Le tumulte grandissait et devenait une véritable sédition. Les cris : c Qu'il soit crucifié! qu'il soit crucifié ! » retentissaient de tous côtés. Les prêtres, prenant un ton de plus en plus exigeant, dédaraient la Loi en péril, si le séducteur n'était puni de mort. Pilate vit clairement que, pour sauver Jésus, il faudrait réprimer une émeute sanglante. Il essaya cependant ^core de gagner du temps. Il rentra dans le
prétoire, s informa de quel pays était Jésus, cherchant un prétexte pour décliner sa propre compétence. Selon une tradition, il aurait même renvoyé Jésus à Antipas, qui, dil;-on, était alors à Jérusalem. Jésus se prêta peu à ces efforts bienveillants; il se renferma, comme chez Kaïapha, dans un silence digne et grave, qui étonna Pilate. Les cris du dehors devenaient de plus en plus menaçants. On dénonçait déjà le peu de zèle du fonctionnaire qui protégeait un ennemi de César. Les plus grands adversaires de la domination romaine se trouvèrent transformés en sujets loyaux de Tibère, pour avoir le droit d'accuser de lèse-majesté le procurateur trop tolérant. « 11 n'y a ici, disaient-ils, d'autre roi que l'empereur ; quiconque se fait roi se met en opposition avec l'empereur. Si le gouverneur acquitte cet homme, c'est qu'il n'aime pas l'empereur. » Le faible Pilate n'y tint pas ; il lut d'avance le rapport que ses ennemis enverraient à Rome, et où on l'accuserait d'avoir soutenu un rival de Tibère. Déjà, dans l'affaire des écussons votifs, le Juifs avaient écrit à l'empereur et avaient eu raison. Il craignit pour sa place. Par une condescendance qui devait livrer son nom aux fouets de Thistoirei il céda, rejetant, dit-on, sur les Juifs toute la responsabilité de ce qui allait arriver. Ceux-ci, au dire des chrétiens, l'auraient pleinement acceptée, en s'écriant : « Que son rang retombe sur nous et sur nos enfants ! » Ces mots furent-ils réellement prononcés? On en peut
douter. Mais ils sont l'expression d'une profonde vérité historique. Vu l'attitude que les Romains avaient prise en Judée, Pilate ne pouvait guère faire autre chose que ce qu'il fit. Combien de sentences de mort dictées par l'intolérance religieuse ont forcé la main au pouvoir civil ! Le roi d'Espagne qui, pour coAiplaire à un clergé fanatique, livrait au'bûcher des centaines de ses sujets, était plus blâmable que Pilate; car il représentait un pouvoir plus complet que n'était encore à Jérusalem celui des Romains. Quand le pouvoir dvil se fait persécuteur ou tracassier, à la sollicitation du prêtre, il fait preuve de faiblesse. Mais que le gouvernement qui à cet égard est sans péché jette à Pilate la première pierre. Le « bras séculier, » derrière lequel s'abrite la cruauté cléricale, n'est pas le coupable. Nul n'est admis à dire qu'il a horreur du sang- quand il le fait vei*ser par ses valets.
Ce ne furent donc ni Tibère ni Pilate qui condamnèrent Jésus. Ce fut le vieux parti juif; ce fut la loi mosaïque. Selon nos idées modernes, il n'y a nulle transmission de démérite moral du père au fils; chacun ne doit compte à la justice humaine et à la justice divine qiie de ce qu'il fait. Tout juif, par conséquent, qui souffre encore aujourd'hui pour le meurtre de Jésus a droit de se plaindre ; car peiit-étre eût-il été Simon le Cyrénéen ; peut-être au moins n'eût-il pas été avec ceux gui crièrent : c Crucifiez-le I » Hais les nations ont
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leur responsabilM oomme les nidhridus. Or, si jamais crime fut le crime d*one aation, ce fut la mort de Jésus* Cette mort fut c légde, » en ce sens qu'elle eut pour cause première wat loi qui était l'âme même de la Dation. La loi mosaïque, dans sa forme moderne, il est wai, mais acceptée, prononçait la peine de mort contre toute tentative pour changer le culte âabK. Or, lésus, saus nul doute, afta^ait ce culte et aspirait à le détruire. Les Juife le dirent à Pilate avec une firandiise simple et vraie : c Nous avons une Lm, et, selon cette Loi, il doit mourir ; car il s'est fait Fils de Meu. t La loi était détestable; mais c'était la loi de la fiktxâté an^ tique, ^ le héros qui s'offrait pour l'abroger devait avant tout la subir.
Hélas ! il ikudra phis de dix-huit cents ans pour que le sang qu'il va verser porte ses IVuits. En son nom, durant des siècles, on infligera des tortnres et la mort à des penseurs aussi nobles que lui. Aiqourd'hui encore, dans des pays qui se disent chrétiens, des pénalités sont prononcées pour des délits religieux, ^sus n'est pas responsable de ces égarements, il ne pouvait prévoir que tel peuple à l'imagination égarée le concevrait un jour comme un afiRreux Moloch, nvide de chair brûlée. Le christianisme a été intolérant; mais Tintolérance n'est pas un fait essentiellement chrétien. C'est un fait juif, en ce sens que le judafeme dressa pour la première fois la théorie de l'absohi en religion, et posa le principe
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que tout noTateur, même quand il apporte des miracles à l*appui de sa doctrine, doit être reçu à coups de pierres, lapidé par tout le monde, sans jugement. Certes, le monde païen eut aussi ses violences religieuses. Mais, s'il avait eu cette .loi-là, comment fût-il devenu chrétien? Le Pentateuque a de la sorte été dans le monde le premier code de la terreur religieuse. Le judaïsme \ donné l'exemple d'un dogme immuable , armé du glaive. Si, au lieu de poursuivre les Juifs d'une haine aveugle, le christianisme eût aboli le régime qui tua son fondateur, combien il eût été plus conséquent, combien il eût mieux mérité du genre humain I
OIIÂPITRE XXil
MORT DE /ÉSUt
Bien que le motif réel de la mort de Jésus fût tout religieux, ses ennemis avaient réussi, au prétoire, à le présenter comme coupable de crime d'État ; ils n'eussent pas obtenu du sceptique Pilate une condamnation pour cause d^hétérodoxie. Conséquents à cette idée, les prêtres firent demander pour Jésus, par la foule, le supplice de la croix. Ce supplice n'était pas juif d'origine ; si la condamnation de Jésus eût été purement mosaïque, on lui eût appliqué la lapidation. La croix était un supplice romain, réservé pour les esclaves et pour les cas où Ton voulait ajouter à la mort l'aggravation de l'ignominie.
jfisvs. Ul
i;n Fai^Hqpaiit i Jésus, on te traiUtt comme les voleurs de grand chemin, les brigands, les bandits, ou comme ces ennemis de bas étage auxquels les Romains n'accordaient pas 4es honneurs d^ la mort par le glaive. C'était Iç chimérique « roi des Juifs, » non le dogmatiste hétérodoxe, qpe l'on punissait. Par suite de la même idée, Texécution dut être abandonnée aux Ikymains. On sait que, chez les Romains, les sddats, comme ayant pour inétier dç tuer, faisaient l'oflBoe de bourreaux. Jésus fut dionc livré à une cohorte de troupet auxiliaires, et tout l'odieux des supplices introduits par les moeurs cruelles des nouveaux conquérants se à&' roula pour lui. Il était envir^ midi. On le revêtit de ses habits, qu'pn lui avait ôtés pour la parade de la tribune, et, comme la cohorte avait déjà en réserve deux voleurs qu'elle devait ^écut^, on réunit les trois condamnés, et le cortège se mit en marche pour le lieu de l'exécution.
Ce lieu était un endroit nommé GoigotBa, situé bon drç Jérusalem, mais près des murs de U ville. Le nom de Golgotha signifie crâne; il correspond, ce semble, i notre ^lot Chaumont, et dé^gnait pndi)ablement un tertre dénudé, ayant la forme d'un crâne chauve. On ne sait pas avec exactitude l'emplacement de ce tertre. Il était sûrement au nord ou au nord-ouest de la ville, dans la haute plaine inégale qui s'étend aitre les murs ^t les deux vallées de Cédron et de Hinn<mi, région a»»
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sez vulgaire, attristée encore par les fâcheux détails du voisinage d'une grande cité. 11 est difficile de placer le Golgolha à Tendroit précis où, depuis Constantin, la chrétienté tout entière l'a vénéré. Cet endroit est trop engagé dans l'inlérieur de la ville, et on est porté à croire qu'à l'époque de Jésus il était compris dans l'enceinte des murs.
Le condamné à la croix devait porter lui-même Tinstrument de son supplice. Mais Jésus, plus faible de corps que ses deux compagnons, ne put porter la sienne. L'escouade rencontra un certain Simon de Ilyrène, qui revenait de la campagne, et les soldats, avec les brusques procédés des garnisons étrangères, le forcèrent de porter l'arbre fatal. Peut-être usaient-ils en cela d'un droit de corvée reconnu, les Romains ne pouvant se charger euxmêmes du bois infâme. Il semble que Simon fut plus tard de la communauté chrétienne. Ses deux fils, Alexandre et Rufus, y étaient fort connus. Il raconta peut-être plus d'une circonstance dont il avait été témoin. Aucun disciple n'était à ce moment auprès de Jésus.
On arriva enfin à la place des exécutions. Selon l'usage juif, on offrit à boire aux patients un vin fortement aromatisé, boisson enivrante, que, par un sentiment de pitié, on donnait au condamné pour l'étourdir. Il parait que souvent les dames de Jénisalem apportaient ellesmêmes aux infortunés qu'un meuait au supplice ce vin
de la dernière heure ; quand aucune d'elles ne se présentait, on Tachetait sur les fonds de la caisse publique. Jésus, après avoir effleuré le vase du bout des lèvres, refusa de boire. Ce triste soulagement des condamnés vulgaires n'allait pas à sa haute nature. Il préféra quitter la vie dans la parfaite clarté de son esprit, et attendre avec une pleine consdence la mort qu'il avait voulue et appelée. On le dépouilla alors de ses vêtements, et on l'attacha à la croix. La croix se composait de deux poutres hées en forme de T. Elle était peu élevée, si bien que les pieds du condamné touchaient presque i terre. On commençait parla dresser; puis on y attachait le patient, en lui enfonçant des clous dans les mains; les pieds étaient souvent cloués ^ quelquefois seulement liés avec des cordes. Un billot de bois, sorte d'antenne, était attaché au fût de la croix, vers le milieu, et passait entre les jambes du condamné, qui s'appuyait dessus. Sans cela, les mains se fussent déchirées et le corps se fût affaissé. D'autres fois, une tablette horizontale était fixée à la hauteur des pieds et les soutenait.
Jésus savoura ces horreurs dans toute leur atrocité. Une soif brûlante, l'une des tortures du crucifiement, le dévorait. D demanda à boire. II y avait près de là un Tase plein de la boisson ordinaire des soldats romains, mélange de vinaigre et d'eau appelé posca. Les soldats devaient porter avec eux leur posca dans toutes les ex-
pédiUonSj ^u nombre 4e^elles une e^êcutioii était compl^. Un soldat trempa une éponge dans ce hvçnx^ Yage, la mit au bout d*un roseau, et la porta aux lèvres de Jésus, qui la suça. Les deux voleurs étaient crucifiés à ses côtés. Les exécuteurs, auxquels on abandonnait d'or^linaire 1^ menues dépouilles des suppliciés, tiréreot <Hi m;l ses vêtemi$ut$» et, assiç au pied de la croix» h gardaient. Selorv une tradition, Jésus aurait prononcé cette parole, qui fut dans son cœur, sinon sur ses lèvres s % Père, pardonne-leur; ils ne savent ce qu'ils font. >
Un écriteau, suivant la coutume romaine, était attaché au haut de la croix, portant en trois langues, eo bébreq, en grec et en latin : IiE roi pes juifs. Il y avait dans cette rédaction quelque chose de pénible et d'injurieux pour la nation. Lès nombreux p^is^nts qui la lurent en furent blessés. Les prêtres firent observer à Pilate qu'il eût fallu adopter une rédactbn qui impliquât seulement que Jésus s'était dit roi des Juifs. Hais Pibte, d^à impatienté de cette affaire, refusa de rien changer à ce qui était écrit.
Ses disciples avaient fui. Hais ses fidèles amief de Galilée, qui l'avaient suivi à Jérusaleip, et çpsitinuaient à 1^ servir, ne l'abandonnèrent pas. Marie Qéophii\$yUarif 4e Magdala, Jeanne, femme de Khouza, Salemé, d'a^tre9 encore, se tenaient à une certaine distance el ne le quittaient pas des yeux.
A part ce petit groupe de femmes, qui de loin opnao-
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Ident i^es regairds, Jésus n'avait devant lui que le spectacle de la bassesse humaine ou de sa stupidité. Les passants l'insultaient. Il entendait autour de hii de sottes railleries et ses cris sujprêmes de douleur tournés en odieux jeux de mots. « Âh! le voilà, disait-on, celui qui s'est appeSé ¥ï\s de DienI Que son père, s'il veut, vienne maintenant le délivrer! — Il a sauvé les autres, murmurait-ôn encore, et il ne peut se sauver lui-m^e. 8*il est roi d'Israël, qu'il descende de la croix, et nous croyons en loi ! — Eh bien, disait un Iroisiènie, toi qui détiniis le temple de Dieu, et lé rebâtis en trois jours, sauve-toi, voyons! » — Quelques-uns, vaguement au courant de ses idées apocalyptiques, crurent l'entendre appeler Ëlie, et dirent : t Voyons si Ëlie viendra le délivrer. » Il paraît que les deux voleurs crucifiés à ses oAtés l'insultaient aussi. Le ciel était sombre; la terre, comme dans tous les environs de Jérusalem, sèche et morne. Un moment, selon certains récits, le cœur lui défaillit; un nuage lui cacha la face de son Père; il eut une agonie de désespoir, plus cuisante mille fois que tons les totirments. & iie vit que l'ingratitude des hommes ; il se repentit peut««tre de souffrir pour une race vile, et il s'écria: « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné? » Mais son instinct divin l'emporta encore. A mesure que la vie dn corps s'éteignait, son âMe se rassérénait et revenait peu à peu ft sa céleste origine. Il retrouva le sentiment de sa mission; il vit dans
sa mort le salut du monde ; il perdit de vue le spectacle hideux qui se déroulait à ses pieds, et, profoodément uni à son Père, il commença sur le gibet la vie divine qu'il allait mener dans le cœur de l'humanité pour des siècles infinis.
L'atrocité particulière du supplice de la croix était qu'on pouvait vivre trois et quatre jours dans cet horrible élat sur Tescabeau de douleur. L'hémorrhagie des mains s'arrêtait vite et n'était pas mortelle. La vraie cause de la morl était la position contre nature du corps, laquelle entraînait un trouble affreux dans la circulation, de terribles maux de tête et de cœur, et enfln la rigidité des membres. Les crucifiés de forte complexion ne . mouraient que de faim. L'idée mère de ce cruel supplice n'était pas de tuer directement le condanmé par des lésions déterminées, mais d'exposer l'esclave, cloué par les mains dont il n'avait pas su faire bon usage, et de le laisser pourrir sur le bois. L'organisation délicate de Jésus le préserva de cette lente agonie. Tout porte à croire qu'une syncope ou' la rupture instantanée d'un vaisseau au cœur amena pour lui, au bout de trois heures, une mort subite. Quelques moments avant de rendre l'âme, il avait encore la voix forte. Tout à coup, il poussa un cri terrible, où les uns entendirent : « t) Père, je remets mon esprit entre tes mains t » et que les autres, plus préoccupés de i'accompUssement des prophéties, rendirent par ces mots : a Tout es
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eonsommé! » Sa- télé s'inclina sur sa poitrine, et il expira.
Repose maintenant dans ta gloire, noble initiateur. Ton œuvre est achevée; ta divinité est fondée. Désormais hors des atteintes de la fragilité, tu assistei*as, du haut de la paix divine, aux conséquences infinies de tes actes. Au prix de quelques heures de souiTrancc» qui n'ont pas même atteint ta grande âme, tu as a( helé la plus complète immortalité. Pour des milliers d'années, le monde va relevei de toi! Drapeau de nos contradictions, tu seras le signe autour duquel se livrera la plus ardente bataille. Mille fois plus vivant, mille fois plus aimé depuis ta mort que durant les jours de ton passage ici-bas, tu deviendras à tel point la pierre angulaire de l'humanité, qu'arracher ton nom de ce monde serait Tébranler jusqu'aux fondements. Entre toi et Dieu, on ne distinguera plus. Pleinement vainqueur de iît mort, prends possession de ton royaume, où te suivront^ par la voie royale que tu as tracée, des siècles d'ado** rateurs.