‹ JésusChapitre 6 sur 27 · DE JUDÉE. — IL ADOPTE LE BAPTÊME DE JEAR · texte numérisé non relu

DE JUDÉE. — IL ADOPTE LE BAPTÊME DE JEAR

Dn homme extraordinaire, dont le rôle, faute de documents, reste poiur nous en partie énigmatique, apparut vers ce temps et eut certainement des relations avec Jésus. Ces relations tendirent plutôt à faire dévier de sa voie le jeime prophète de Nazareth ; mais elles lui suggérèrent plusieurs accessoires importants de son institution religieuse, et, en tout cas, elles fournirent à ses disciples une très-forte autorité pour recommander leur maître aux yeux d'une certaine classe de Juifs.

Vers l'an 28 de notre ère (quinzième année du règne

de Tibère), se répaadit dans toute la Palestine la réputation d*un certain lohanan ou Jean, jeune ascète plein de fougue et de passion. Jean était de race sacerdotale et né, ce semble, à Jutta près d'Hébron ou à Hébron mêine. Hébron, la ville patriarcale par excellence, située à deux pas du désert de Judée et à quelques heures du grand désert d'Arabie, était dès cette époque ce qu'elle est encore aujourd'hui, un des boulevards du DK>nothéisme dans sa forme la plus austère. Dès son eniance, Jean fut nostr, c'est-à-dire assujetti par tœn à certaines abstinences. Le désert, dont il était pour ainsi dire environné, l'attira de bonne heure. Il y menait la vie d'un jogui de l'Inde, vêtu de peaux ou d'étoffes de poil de chameau, n'ayant pour aliments que des sauterelles et du roiel sauvage. Un certain nombre de disciples s'étaient groupés autour de lui, partageant sa vie et méditant sa sévère parole. On se serait cru transporté aux bords du Gange, si des traits particuliers n'eussent révélé en ce solHaire le dermer descendant diâs grands prophètes d'Israël.

Depuis que la nation juive s'était prise avee une sorte de désespoir à réfléchir sur sa destinée, l'imagination du peuple s'était reportée avec beaucoup de complaisance vers les anciens prophètes. Or, de tous les personnages du passé , dont le souvenir venait- comme les songes d'une nuit troublée réveiller et agitef le peuple, le plus grand était Êiie. Ce géant des pro«

piiètes, en son âpre solitude du Carmel, partageant la vie des Lêtes sauvages, demeurant dans le creux des rochers^ d où il sortait comme un foudre pour faire et défaire les rois, était devenu, par des transformations successives, une sorte d*être surhumain, tantôt visible, tantôt invbible, et qui n*avait pas goûté la mort. On croyait généralement qu'Ëlie allait revenir et restaurer Isiaël. La vie austère qu'il avait menée, les souvenii^ terribles qu'il avait laissés, et sous l'impression desquels rOrieut vit encore, cette sombre image qui, jusqu'à nos jours, fait trembler et tue, touie cette mylliologie, pleine de vengeance et de terreurs, frappaient vivement les esprits et marquaient, en quelque sorte, d'un signe de naissance tous les enfantements populaires. Quiconque aspirait à une grande action sur le peuple devait imiter Ëlie, et, comme la vie solitaire avait été le trait essentiel de ce prophète, on s'habitua à envisager c Thomme de Dieu » comme un ermite. On simagina que tous les saints personnages avaient eu leurs jours de pénitence, de vie agreste, d'austérités. La retraite au désert devint ainsi la condition et le prélude des hautes deslinées.

Nul doute que cette pensée d'imitation nait beaucoup préoccupé Jean. La vie anachorétique, si opposée à l'esprit de l'ancien peuple juif, faisait de toutes parts invasion en Judée. Les essénieus ou thérapeutes étaient groupés .près du pays de Jean, sur les bords orientaux de la mer Morte. On s'imaginait que les chefs de ^eote

devaient être des solitaii c:>, ayant leurs règles et leurinstituts propres, comme des fondateurs d ordres reli gieux. Les maîtres des jeunes gens étaient aussi parfoi* des espèces d'anachorètes assez ressemblants aux goU" rous du brahmanisme.

La pratique fondamentale qui donnait à la secte de Jean son caractère, et qui lui a valu son nom, était le baptême ou la totale immersion. Les ablutions étaient déjà familières aux Juifs, comme à toutes les religions de rOrient. Les esséniens leur avaient donné une extension particulière. Le baptême était devenu une cérémonie ordinaire de l'introduction des prosélytes dans le sein de la religion juive, une sorte d'initiation. Jamais pourtant, avant notre baptiste, on n'avait donné à Timniersion cette importance ni cette forme. Jean avait fixé le théâtre de son activité dans la partie du désert de Judée qui avoisine la mer Moi te. Aux époques où il administrait le baptême, il se transportait aux bords du Jourdain, soit à Béthanie ou Béthabara, sur la rive orientale, probablement vis-à-vis de Jéricho, soit à l'endroit nommé jEnon ou « les Fontaines, » près de Salim, où il y avait beaucoup d'eau. Là, des foules considérables, surtout de la tribu de Juda, accouraient vers lui et se faisaient baptiser. En quelques mois, il devint ainsi un des hommes les plus influents de la Judée, et tout le inonde dut compter avec lui.

Le peuple le tenait pour un prophète, et plusieurs

^s JÉSUS

s^imagina/ent que c'était aie ressuscité. La croyance ft ces résurrections était fort répandue ; on pensait que Dieu allait susciter de leurs tombeaux quelques-uns des anciens prophètes pour servir de guides à Israël vers sa destinée finale. D'autres tenaient Jean pour le Messie lui-même, quoiqu'il n'élevât pas une telle prétention. Les prêtres et les scribes, opposés à cçtte renaissance du prophétisme, et toujours ennemis des enthousiastes, le méprisaient. Hais la popularité du baptiste s'imposait à eux, et ils n'osaient parler contre lui. C'était une victoire que le sentiment de la foule remportait sur l'aristocratie sacerdotale. Quand on obligeait les chefe des prêtres à s'expliquer nettement sur ce point, on les embarrassait fort.

Le baptême n'était, du reste, pour Jean qu'un sj^f destiné à faire impression et à prépare^ les esprit^ i quelque grand mouvement. Nul doute qu'il ne fui p^M»sédé au plus haut degré de l'espérance du Messie, et que son action principale ne f&t en ce sens, c Faites pénitence, disait-il, car le royaume de Dieu approqhe. » Il annonçait une « grande colère, » c*est-à-dirç de terribles catastrophes qui allaient venir, et déc)a^it que la cognée était déjà à la racine de l'arbre, que l'aibre serait bientôt jeté au feu. Il représentait son Messie uninn à la main, recueillant le bon grain, et brûlant la paille. La pénitence, dont le baptême était la figure, l'aumôpe, l'amendement des moeurs, étaient pour Jean les grands

moyens de préparation aux événemenU prochains. On Aè sait pas exactement sous quel jour il concevait ces événements. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il prêchait avec beaucoup de force contre les mêmes adversaires que Jésus, contre les prêtres riches, les pharisiens, les docteurs, le judaïsme officiel en un mot, et que, comme Jésus, il était surtout accueilli par les classes méprisées Il réduisait à rien le titre de fils d'Abraham, et disait que Dieu pourrait faire des fils d'Abraham avec les pierres du chemin. Il ne semble pas qu'il possédât même en germe la grande idée qui a Êiit le triomphe de Jésus, l'idée d'une religion pure ; mais il servait puissamment cette idée eh substituant un rite privé aux cérémonies légales, pour lesquelles il fallait des prêtres, à peu près comme les flagellants du moyen âge ont été des précurseurs de la Réforme, en enlevant le monopole des sacrements et de l'absolution au cleigé officiel. Le ton général de ses sermons était sévère et dur. Les expressions dont il se servait contre ses adversaires paraissent avoir été des plus violentes. C'était une rude et contiimelle invective. Il est probable qu'il ne resta pas étranger à la politique. Josèphe, qui le toucha presque par son maître Banou, le laisse entendre à mots couverts, et la catastrophe qui mit fin à ses jours semble le supposer. Ses disciples menaient une vie fort austère, jeûnaient fi'équemment et affectaient un air triste et soucieux. On voit poindre par moments la communauté des biens et

celte pensée qne le riche esf obligé de partager ce qu'il a. Le pauvre apparaît déjà comme celui qui doit bénéficier en première ligne du royaume de Dieu.

Quoique le centre d'action de Jean fût la Judée, sa renommée pénétra vite en Galilée et arriva jusqu'à Jésus, qui avait déjà formé autour de lui par ses premiers discours un petit cercle d'auditeurs. Jouissant encore de peu d'autorité, et sans doiile aussi poussé parle désir de voir un maître dont les enseignements avnient beaucotip de rapports avec ses propres idées, Jésus quitta la Galilée et se rendit avec sa petite école auprès de Jean. Les nouveaux venus se firent baptiser comme tout le monde. Jean accueillit très-bien cet essaim de disciples galiléens, et ne trouva pas mauvais qu'ils restassent distincts des siens. Les deux -maîtres avaient beaucoup d'idé(^s communes ; ils s'aimèrent et luttèrent devant le public de prévenances réciproques, lia jeunesse estcapnble de toules les abnégations, et il est permis d'admettre rjue les deux jeunes enthousiastes, pteins des mêmes espémnees et des mêmes haines, aient fait cause commune et se Soient appuyés réciproquement. Ces bonnes relations devinrent ensuite le point de départ de tout un système développé par les évangélisles, et qui consista à donner pour première base à la mission divine do Jésus Taltestation de Jean. Tel était le dogré d'autorité conquis pnr le baptiste, qu'on ne croyajt pouvoir trouver au monde un meilleur garant* Maij,

loin que le baptiste ait abdiqué devant Jésus, Jésus, pendant tout le temps qu'il passa près de lui, le reconnut pour supérieur et ne développa son propre génie que timidement.

Il semble en efï'et que, malgré sa profonde originalité, Jésus, durant quelques semaines au moins, fut l'imitateur de Jean. Sa voie était encore obscure devant lui. Le baptême avait été mis par Jean en très-grande faveur; Jésus se crut obbgé de suivre son exemple : il baptisa, et ses disciples baptisèrent aussi. Sans doute ils accompagnaient cette cérémonie de prédications analogues à celles de Jean. Le Jourdain se couvrit ainsi de tous les côtés de baptistes, dont les discours avaient plus ou moins de succès. L'élève égala bientôt le maître, et son baptême fut fort recherché. Il y eut à ce sujet quelque jalousie entre les disciples ; les élèves de Jean vinrent se plaindre à lui des succès croissants du jeune Galiléen, dont le baptême allait bientôt, selon eux, supplanter le sien. Mais les deux maîtres restèrent supérieurs à ces petitesses.' La supériorité de Jean était d'aiHeurs trop incontestée pour que Jésus, encore peu connu, songeât â la combattre. Il voulait seulement grandir à son ombre, et se croyait obligé, pour gagner la foule, d'employer les moyens extérieurs qui avaient valu à Jean de si étonnants succès. Quand il recommença à prêcher après l'arrestation de Jean, les premiers mots qu'on lui met à la bouche ne sont que la répétition d'tine des phrases familières

an bapiiste. Plusieurs autres expressions de Jean se retrouyent lettuellêmeut dans ses discours. Les deux écoles paraissent avoir vécu longtemps en bonne intelligence, et, après la mort de Jean, Jésus, comme confrère afîidé, fut un des premiers averti de cet événement.

Jean, en effet, fut bientôt arrêté dans sa carrière prophétique. Comme les anciens prophètes juifs, il était, au plus haut degré, frondeur des puissances établies. La vivacité extrême avec laquelle il s'exprimait sur leur compte ne pouvait manquer de lui susciter des embarras. En Judée, Jean ne paraît pas avoir été inquiété par Pilate, mais, dans la Pérée, au delà du Jourdain, il tombait sur les terres d'Ântipas. Ce tyran slnquiéia du levain politique mal dissimulé dans les prédications de Jean. L^ grandes réunions d'hommes formées par Tenthousiasmfe religieux et patriotique autour du baptiste avaient quelque chose de suspect. Un grief tout personnel vmt, d'ailleurs, s'ajouter à ces moiïh d'État et rendit inévitable la perte de l'austère censeur.

Dn des caractères le plus fortement marqués de cette tragique famille des Hérodes était Hérodiade, petite-fille d'Hérode le Grand. Violente, ambitieuse, passionnée, elle détestait le judaïsme et méprisait ses lois. Elle avait été mariée, probablement malgré eUe, à son oncle Hérode, fils de Mariamne, qu'Hérode le Grand avait déshérité et qui n'eut jamais de rôle public. La position 'm-

férieure de son mari, à Tégard des autres personnes de sa famille, ne lui laissait aucun repos; elle voulait être souveraine à tout prix. Ântipas fut l'instrument dont elle se servit. Cet homme faible, étant devenu ép^ument amoureux d'elle, lui promit de l'épouser et de répudier sa première femme, fille de Hâreth, roi de Pétra et émir des tribus voisines de la Pérée. La princesse arabe, ayant eu vent de ce projet, résolut de fuir* Dissimulant son dessein, elle feignit de vouloir faire un voyage à Mach^o, sur les terres de son père, et s'y fit conduire par les officiers d'Autipas.

Ifakaur ou Hachéro était une forteresse colossale bâtie par Alexandre Jannée, puis relevée par Hérode, dans un des ouadis les plus abrupts à l'orient de la mer Morte. C'était un pays sauvage, étrange, rempli de légendes bizarres et qu'on croyait hanté des démons. La forteresse était Juste à la limite des Etats de Hâreth et d' Antipas. A ce moment-là, elle était en la possession de Hâreth. Celui-ci, averti, avait tout fait préparer pour la fuite de sa fille, qui, de tribu en tribu, fut reconduite à Pétra.

L*union presque incestueuse d'Antipas et d'Hérodiade s'accomplit alors. Les prescriptions juives sur le mariage étaient sans cesse une pierre de scandale entre l'irréligieuse famille des Hérodes et les Juifs sévères. Les membres de cette dynastie nombreuse et assez isolée étant réduits à se marier entre eux, il en résultait de

fréquentes violations des empêchements établis par la Loi. Jean fut Técho du sentiment général en blâmant énergiqnement Antipas. C*élait plus qu'il n'en fallait pour décider celui-ci à donner suite à ses soupçons. Il fit arrêter le baptiste et donna ordre de l'enfermer dans la forteresse de Machéro, dont il s'était probablement emparé après le départ de la fille de Hâreth.

Plus timide que cruel, Ântipas ne désirait pas le mettre à mort. Selon certains bruits, il craignait une sédition populaire. Selon une autre version, il aurait pris plaisir à écouter le prisonnier, et ces entretiens l'auraient jeté dans de grandes perplexités. Ce qu'il y a de certain, c'est que la détention se prolongea et que Jean conserva du fond de sa prison une action éfendne. Il correspondait avec ses disciples, et nous le retrouverons encore en rapport avec Jésus. Sa foi dans la prochaine venue du Messie ne fit que s'afTermir; il suivait avec attenlion les mouvements du dehors, et cherchait à y découvrir les signes favorables à l'accomplissement des esnéranrcs dont il se nourrissait.

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