CHAPITRE VI
StTELOPPElIBNT DES IDÉES DE JÉSUS SUB LE ROYAUME DE DIEU
Jusqu'à Tarrestalion de Jean, que nous plaçons par approximation daiis l'été de Tan 29, Jésus ne quitta pas les environs de la mer Morte et du Jourdain. Le séjour au désert de Judée ét'ût généralement considéré comme la préparation des grandes choses, comme une sorte de « retraite » avant les actes publics. Jésus s'y soumit à l'exemple des autres et passa quarante jours sans autre compagnie que les b(^tes sauvages, pratiquant un jeûne rigoureux. L'imagination des disciples s'exerça beaucoup sur ce séjour. Le désert était, dans les croyances populaires, la demeure des démons. Il existe au monde
peu de régions plus désolées, plus abandonnées de Dieu, plus fermées à la vie que la pente rocailleuse qui forme le bord OGcidental de la mer Morte. On crut que, pendant le temps qu'il passa dans cet affreux pays, il avait traversé di terribles épreuves, que Salan Pavait effrayé de ses illiuions ou bercé de séduisantes promesses, qu'ensuite Jes anges pour le récompenser de sa victoire étaient yeiMS le servir.
Ce fut j^/obabiement en sortant du désert que Jésus apprit Tai^^tation ue Jean-Baptiste. Il n'avait plus de raisons désormais de prolonger son séjour dans un pays qui Jui était à demi étranger. Il regagna la Galilée, sâ vraie patrie, mûri par une importante expérience et ayant puisé dans le contact avec un grand homme, fort différent de lui, le sentiment de sa propre originalité.
En somme, l'influence de Jean avait été plus fâcheuse qu utile à Jésus. Elle fut un arrêt dans son développement ; tout porte à croire qu'il avait, quand il descendit vers le Jourdain, des idées supérieures à celles de Jean, et que ce fut par une sorte de concession qu'il inclina un moment vers le baptisme. Peut-être si le baptiste, à l'autorité duquel il lui aurait été difBcile de se soustraire, fût resté libre, n'eût-il pas su rejeter le joug des rites et dfô pratiques matérielles, et alors sans doute il fût resté un sectaire juif inconnu ; car le monde n'eût pas abandonné des pratiques pour d'autres. C'est par l'at-
trait d'une religion dégagée de toute fonne extérieure que le christianisme a séduit les âmes élevées. Le baptiste une fois emprisonné, son école fut fort amoindrie, et Jésus se trouva rendu à son propre mouvement. La seule chose qu'il dut à Jean, ce furent en quelqqe sorte des leçons de prédication et d'action populaire. Des ce moment, en effet, il prêche avec beaucoup plus de fpfce et s'impose à la foule avec autorité.
Il semble aussi que son séjour près de Jean, moins par l'action du baptiste que par la marche naturelle dç sa propre pensée, mûrit beaucoup ses. idées ^ur « le royaume du ciel. » Son mot d'ordre désornoais, c'est I9 « bonne nouvelle, » Fannonce que le règpc^ de Dieu es( proche. Jésus ne sera plus seulement un délicie\ix nooraliste, aspirant à renfermer en quelque^ aphorismes vifs et courts des leçons sublipaes ; c'est le révolijtionnaire transcendât, qui esf;aje de renpiiyeler le Jfxoi^ii^ par ses bases mê^pes et de fonder sur terre Xi^^l qu'i} a conçu. « Attendre \e royaume de Dieu 1^ sera §jçqnyme d'être disciple de Jésu3. Ce rpot de « royaume de Dieu n ou de « royaume du ciel, » ainsi que nous rayons déjà dit, était depuis longtemps faipjliçr aux Juifs. Mais Jésus lui donnait un sens moral, une portép 80«ciale que l'auteur même du livre de paniel, d^ns mi enthousiasme apocalyp^que avait à pei^e Q^é entr^ Toir.
jbans le monde tel qu'il est, c'est le mal qui règne.
es JÊSQs
Satan est le « roi de ce moude, » et tout lui obéit. Les rois tuent les prophètes. Les prêtres et les docteurs ne font pas ce qu'ils ordonnent aux autres de faire. Les justes sont persécutés, et l'unique partage des bons est de pleurer. Le « monde » est de la sorte l'ennemi de Dieu et de ses saints; mais Dieu se réveillera et vengera ses saints. Le jour est proche ; car Fabomination est à son comble. Le règne du bien aura son tour.
L'avènement de ce règne du bien sera une grande révolution subite. Le monde semblera renversé; l'état actuel étant mauvais, pour se représenter l'avenir, il suffit de concevoir à peu près le contraire de ce qui existe. Les premiers seront les derniers. Un ordre nouyeau gouvernera l'humanité. Maintenant le bien et le mal sont mêlés comme l'ivraie et le bon grain dans un champ. Le maître les laisse croître ensemble; mais l'heure de la séparation violente arrivera. Le ropume de Dieu sera comme un grand coup de filet, qui amène du bon et du mauvais poisson; on met le bon dans des jarres, et on se débarrasse du reste. Le germe de cette grande révolution sera d'abord méconnaissable. Il sera comme le grain de sénevé, qui est la plus petite des semences, mais qui, jeté en terre, devient un arbre sous le feuillage duquel les oiseaux viennent se reposer; ou bien il sera comme le levain qui, déposé dans la pâte, la fiit fermenter tout entière. Une série de paraboles, souvent obscures, était destinée i eiprimer les surprises
JÈSCS 63
de cet avènement soudain, ses apparentes injustices, son caractère inévitable et défiiiitii.
Qui établira ce règne de Dieu? Rappelons-nous que la première pensée de Jésus, pensée tellement profonde chez lui, qu'elle n*eut probablement pas d'origine et tenait aux racines mêmes de son être, fut qu'il était le fils de Dieu, l'intime de son Père, l'exécuteur de ses volontés. La réponse de Jésus à une telle question ne pouvait donc être douteuse. La persuasion qu'il ferait régner Dieu s'empara de son esprit d'une manière absolue. Il s'envisagea comme l'universel rétormateur. Le ciel, la terre, la nature tout entière, la folie, la maladie et la mort ne sont que des instruments pour lui. Dans son accès de volonté béroïque, il se croit tout-puissant. Si la terre ne se prête pas à cette transformation suprême, la terre sera broyée, purifiée par la flamme et le souffle de Dieu. Un ciel nouveau sera créé, et le moiide entier sera peuplé d'anges de Dieu.
Une révolution radicale, embrassant jusqu'à la nature elle-même , telle fut donc la pensée fondamentale de Jésus. Dès lors, sans doute, il avait renoncé à la politique ; Texemple de Juda le Gaulonite lui avait montré l'inutilité des séditions populaires. Jamais il ne songea à se révolter contre les Romains et les tétrarques. Le principe effréné et anarcbique du Gaulonite n'était pas le sien. Sa soumission aux pouvoirs établis, dérisoire au fond, était complète dans la forme. 11 payait le tribut à^
César pour ne pas scandaliser. La liberté et le droit ne sont pas de ce monde ; pourquoi troubler sa yie par de vaines susceptibilités? Méprisant la terre, couTaincu que le monde présent ne mérite pas qu on s'en soucie, il se réfugiait dans son royaume idéal ; il fondait cette grande doctrine du dédain transcendant, vraie doctrine de la liberté des âmes, qui seule donne la paix. Mais il n'avait pas dit encore : « Mon royaume n'est pas de ce monde, i Bien des ténèbres se mêlaient à ses vues les plus droites. Parfois des tentations étranges traversaient son esprit. Dans le désert de Judée, Satan lui avait proposé les royaumes de la terre. Ne connaissant pas la force de l'empire romain, il pouvait, avec le fond d'enthousiaso^e qu'il y avait en Judée et qui aboutit bientôt après à une si terrible résistance militaire, il pouvait, dis-je, espérer de fonder un royaume par l'audace et le nombre de ses partisans. Plusieurs fois peut-être se posa pour lui la question suprême : Le royaume de Dien se réalisera-t-il par la force ou par la douceur, par la révolte ou par la patience? Un iour, dit-on, les simples gens de Galilée voulurent Tenlever et le faire nû. Jésus s'enfuit dans la montagne et y resta quelque temps seul. Sa belle nature le préserva de l'erreur qui eût fait d^ lui un agitateur ou iiu chef de rebelles, un Theudas QU un Barkokeba.
La révolution qu'il vaulut iaire fut toujours une révolution morale ; mais il n'en était pas encore arrivé à
se fier pour l'exécution aux anges et à la trompette finale. C'est sur les hommes et par les hommes euxmêmes qu'il voulait agir. Un visionnaire qui n'aurait eu d'autre idée que la proximité du jugement dernier n'eût pas eu ce soin pour l'amélioratiou de l'homme, et n'eût pas fondé le plus bel enseignement moral que rhumanité ait reçu. Beaucoup de vague restait sans doute dans sa pensée, et un noble sentiment, bien plus qu'un dessein arrêté, le poussait à l'œuvre sublime qui s'est réalisée par lui, bien que d'une manière fort dilTérente de celle qu'il imaginait.
C'est bien le royaume de Dieu, en effet, je veux dire le royaume de l'esprit, qu'il fondait, et, si Jésus, du sein de son Père, vpit son œuvre fructifier dans l'histoire, il peut bien dire avec vérité : « Voilà ce que j'ai voulu. » Ce que Jésus a fondé, ce qui restera éternellement de lui, abstraction faite des imperfections qui se mêlent à toute chose réalisée par l'humanité, c'est la doctrine de la liberté des âmes. Déjà la Grèce avait eu sur ce sujet de belles pensées. Plusieurs stoïciens avaient trouvé moyen d'être libres sous un tyran. Mais, en général, le monde ancien s'était figuré la Uberté comme attachée à certaines formes politiques; les libéraux s'étaient appelés Airmodius et Aristogiton, Brutus et Cassius. Le chrétien véritable est bien plus dégagé de toute chaîne ; il est ici-bas un exilé; que lui importe le maître passager de cette terre, qui n'est pas sa patrie? La liberté pour
lui, c*e»i la vérité. Jésus ne savait pas assez Thistoire pour comprendre combien une telle doctrine venait juste à son point, au nnmient où finissait la liberté républicaine et où les petites constitutions municipales de l'antiquité ex juraient dans Tunité de l'empire roniain. Hais son bon sens admirable et l'instinct vraiment prophétique qu'il avait de sa mission le guidèrent ici avec une merveilleuse sûreté. Par ce mot : « Rendez à Gésar ce qui esl à César et à Dieu ce qui est à Keu, » il â créé quelque diose d'étranger à la politique, un reAige pour les âmes au milieu de Tempire de la force brutale. Assurément, uae telle doctrine avait ses dangers. Établir en principe que le signe pour reconnaître le pouvoir légitime est de regarder la monnaie, proclamer que l'homme par&it paye Timpôt par dédain et sans discuter, c'était détruire la république à la façon ancienne et favoriser toutes les tyrannies. Le christianisme, en ce sens, a beaucoup contribué à affaiblir le seiitiment des devmrs du citoyen et à Hvrer le monde au pouvoir absolu des faits accomplis. Mais, en constituant une immense association libre, qui, durant trois cents ans, sut se passer de politique, le christianisme compensa amplemeut le tort qu'il a fait aux vertus civiques. Le pou* voir de l'État a été borné aux choses de la terre; l'esprit a été affranchi, ou du moins le faisceau teriible de l'omnipotence romaine a été brisé pour jamais.
L'homme surtout préoccupé des devoirs de la vie pu-
bHque ne pardonne pas aux autres de mettre quelque chose au^essus de ses querelles de parti. 11 blâme surtout ceux qui subordonnent aux questions sociales les questions politiques et professent pour celles-ci une sorte d'indiflerence. 11 a raison en un sens, car toute direction exclusive est préjudiciable au bon gouvernement des choses humaines. Hais quel progrès les partis ont-ils fait fairef à la moralité générale de notre espèce? Si Jésus, au lieu de fonder son royaume céleste, était parti pour Rome, s'était usé à conspirer contre Tibère, ou à regretter Germanicus, que seiait devenu le monde? Républicain austère, patriote zélé, il n'eût pas arrêté le grand courant des affaires de son siècle, tandis qu'en déclarant la politique insignifiante, il a révélé au monde cette vérité que la. patrie n'est pas tout, et que l'homme est antérieur et supérieur au citoyen.
Nos principes de science positive sont blessés de la part de rêves que renfermait le programme de Jésus. Noué savons l'histoire de la terre; les révolutions du genre de celle qu'attendait Jésus ne se produisent que par des causes géologiques ou astronomiques, dont on n'a jamais constaté le lien avec les choses morales. Mais, pour être juste envers les grands créateurs, il ne faut pas s'arrêter aux préjugés qu'ils ont pu partager. Colomb a découvert rAmérique en partant d'idées fort erronées; Newton croyait sa folle explication de l'Âpocsdypse aussi certaine que son système
du monde. Hettra-t-oa tel homme médiocre de notre temps au-dessus dun François d'Assise, d*un saint Bernard, d une Jeanne d*Ârc, d'un Luther, parce qu'il est exempt des erreurs que ces derniers ont professées? Voudrait-on mesurer les hommes à la rectitude de leurs idées en physique et à la connaissance plus ou moins exacte qu'ils possèdent du vrai système du monde? Comprenons mieux la position de Jésus et ce qui fit sa force. Le déisme du dix-huitième siècle et un certain protestantisme nous ont habitués à ne considérer le fondateur de la foi chrétienne que comme un grand moraliste, un bienfaiteur de l'humanité. Nous ne voyons plus dans rÉvangile que de bonnes maximes; nous jetons un voile prudent sur l'étrange état intellectuel où il est né. Il y a des personnes qui regrettent aussi que la révolution française soit sortie plus d'une fois des principes et qu'elle n'ait pas été faite par des hommes sages et modérés. N'imposons pas nos petits programmes de bourgeois sensés à ces mouvements extraordinaires si fort au-dessus de notre taille. Continuons d'admirer la « morale de l'Évangile ; » supprimons dans nos instructions religieuses la chimère qui en fut l'âme ; n\ais ne croyons pas qu'avec les simples idées de bonheur ou de moralité individuelle on remue le monde. L'idée de Jésus fut bien plus profonde ; ce fut l'idée la plus révolutionnaire qui soit jamais éclose dans un cerveau humain ; die doit être prise dans son ensemble, et non avec cqs
IK.SIIS 69
suppressions timides qui en retranclieia juslcment ce qui Ta rendue efficace pour la régénération de Thuinanité.
Au fond, l'idéal est toujours une utopie. Quand nous voulons aujourd'hui représenler le Christ de la conscience moderne, le consolateur, le juge des temps nouveaux, que faisons-nous? Ce que fit Jésus lui-même il y a 1830 ans. Nous supposons les conditions du monde réel tout autres qu'elles ne sont ; nous représentons un librrateur moral brisant sans armes les fers du nègre, améliorant la condition du prolétaire, délivrant les nations opprimées. Nous oublions que cela suppose le monde renversé. La « réforme de toutes choses » voulue par Jésus n'était pas plus difficile. Celte terre nouvelle, ce ciel nouveau, cette Jérusalem nouvelle qui descessd du ciel, ce cri : « Voilà que je refais tout à neuf! » sont les traits communs des réformateurs. Toujours le contraste de l'idéal avec la triste réaliié produira dans l'humanité ces révoltes contre la froide raison que les esprits médiocres taxent de folie, jusqu'au jour où elles triomphent et où ceux qui les ont combattues sont les premiers à en reconnaître la haute raison.
Ge qui dislingue, en eiïet, Jésus des agitateurs de son temps et de ceux de tous les siècles, c'est son parfait idéalisme. Jésus, à quelques égards, est un anarchiste, car il n'a aucune idée du gouvernement civil. Ce gouvernement lui semble purement et simplement
•ÏO JÉSUS
un abus. Il en parle en termes vagues et à la façon i d'une personne du peuple qui n*a aucune idée de politique. Tout magistrat lui parait un ennemi naturel des hommes de Dieu ; il annonce à ses disciples des démêlés avec la police, sans songer un moment qu'il y ait là matière à rougir. Mais jamais la tentative de se substituer aux puissants et aux riches ne se montre chez ' hii. 11 veut anéantir la richesse et le pouvoir, mais non s'en emparer. 11 prédit à ses disciples drs persécutions et des supplices; mais pas une seule fois la pensée d'une résistance armée ne se laisse entrevoir. L'idée qu'on est tout-puissant par la souffrance et la résignation, qu'on triomphe de la force par la pureté du cœur, est bien une idée propre de Jésus. Jésus n'est pas un spirilualiste ; car tout aboutit pour lui à une réalisab'on palpable. Mais c'est un idéaliste accompli, la matière n'étant pour lui que le signe de Tidée, et le réel l'expression j vivante de ce qui ne paraît pas.
A qui s'adresser, sur qui compter pour fonder le règne de Dieu ? La pensée de Jésus en ceci n'hésita ja- : mais. Ce qui est haut pour les hommes est en abomination aux yeux de Dieu. Les fondateurs du royaume de Dieu seront les simples. Pas de riches, pas de docteurs, ] pas de prêtres ; des femmes, des hommes du peuple, des humbles, des petits. Le grand signe du Messie, c'est j f la bonne nouvelle annoncée aux pauvres. » La nature idyllique et douce de Jésus reprenait ici le dessus. Une
JKSUS 7!
immense révolution sociale, où les rangs seront intervertis, où tout ce qui est officiel en ce monde sera humilié, voilà son rêve. Le monde ne le croira pas ; le monde le tuera. Mais ses disciples ne seront pas du monde. Us seront un petit troupeau d'humbles et de simples, qui vaincra par son humilité même. Le sentiment qui a fait de a mondain » Tantithèse de f chrétien » a, dans la pensée du maître, sa pleine justificatiou.