CHAPITRE VU
ifSUS A CAPHARNAHUH
Obsédé d'une idée de plus en plus impérieuse et exclusive, Jésus marchera désormais avec une sorte d'impassibilité dans la voie que lui avaient tracée son étonnant génie et les circonstances extraordinaires où ii vivait. Jusque-là, il n'avait fait que communiquer ses pensées à quelques personnes secrètement attirées vers lui ; désormais son enseignement devient public et suivi. D avait à peu près trente ans. Le petit groupe d'auditeurs qui l'avait accompagné près de Jean-Baptiste s'était grossi sans doute, et peut-être quelques disciples de Jean s'étaient-ils joints à lui. C'est avec ce premier noyau d'Église qu'il annonce hardiment, dès son retour
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en Galilée, la «"bonne nouvelle du royaume de Dieu. » CSe royaume allait venir, et c'était lui, Jésus, qui était ce / fils de Thomme » que Daniel en sa vision avait aperçu comme l'appariteur divin de la dernière et suprême révélation.
Le succès de la parole du nouveau prophète fut cette fois décisif. Un groupe d'hommes et de femmes, tous . caractérisés par un même esprit de candeur juvénile et de naïve innocence, adhérèrent à lui et lui dirent : « Tu es le Messie. » Comme le Messie devait être fils de David, on lui décernait naturellement ce titre, qui était synonyme du premier. Jésus se le laissait donner avec plaisir, quoiqu'il lui causât quelque embarras, sa naissance étant toute populaire. Pour lui, le titre qu'il préférait élait celui de « fils de l'homme, )» titre humble en apparence, mais qui se rattachait directement aux espérances du Messie. C'est par ce mot qu'il se désignait, si bien que , dans sa bouche , « le fils de riiomme » était synonyme du pronom « je, » dont il évitait de se servir. Mais on ne l'apostrophait jamais ainsi, sans doute parce que le nom dont il s'agit ne devait pleinement lui convenir qu'au jour de sa future apparition.
Le centre d'action de Jésus, à cette époque de sa vie, fut la petite ville de Caphamahum, située sur le bord du lac de Génésareth. Le nom de Capharnahum, où entre le mot caphar (village), semble désigner une
bourgade à l'ancienne manière , pér opposition aux grandes villes bâlies selon la mode .romaine, comme Tibériade. Ce nom avait si peu de notoriélé, que Josèphe, à un endroit de ses écrits, le prend pour le nom d'une fontaine, la fontaine ayant plus de célébrité que le village situé près d'elle. Comme Nazareth, Capharnahum était sans j(tassé, et n'avait en riien participé au mouvement profane favorisé par les Hérodes. Jésus s'attadia beaucoup à cette ville et s'en fit comme une seconde patrie. Peu après son retour, il avait dirigé sur Nazareth une tentative qiu* n'eut aucun sliccès. 11 n'y put faire aucun miracle, selon la naïve remarque d'un de ses biographes. La connaissance qu'on avait de sa famille, laquelle était peu considérable, nuisait trop à son autorité. On ne pouvait regarder comme le fils de David celui dont on voyait tous les jours le frère, la sœur, le beau-frère. Il est remarquable, du reste, que sa famille lui fit ime assez vive opposition, et refusa nettement de. croire à sa mission. Les Nazaréens, bien plus violents, voulurent, dit-on, le tuer en le précipitant d'un sommet escarpé. Jésus remarqua avec esprit que cette aventure lui était commune avec tous les grands hommes, et il se fit l'application du proverbe : « Nul n'est prophète en son pays. »
Cet échec fut loin de le décourager. Il revint à Capharnahum, où il trouvait des dispositions beaucoup meilleures, et, de là, il organisa une série de missions
sur les petites villes environnantes. Les populations de ce beau et fertile pays n'étaient guère réunies que !e samedi. Ce fut le jour qu'il choisit pour ses en>eigne. ments. Chaque ville avait alors sa synagogue ou lieu de séance. C'était une salle recUngulaire. assez petite, avec un portique, que Ton décorait des ordres grecs. LesJuifs, n'ayant pas d'architecture ^propre, n ont jamais tenu à donner à ces édifices un style original. Les restes de plusieurs anciennes synagogues existent encore en Galilée. Elles sont toutes construites en grands et bons matériaux; mais leur style est assea mesquin par suite de cette profusion d'ornements végétaux, de rinceaux, de torsades, qui caractérise les monuments juifs. A Tinlérieur, il y avait des bancs, une chaire pour la lecture publique, une armoire pour renfermer les rouleaux sacrés. Ces édifices, qui n'avaient rien du temple, étaient le centre de toute la vie juive. On s'y réunissait le jour du sabbat pour la prière et pour la lecture de la Loi et des Prophètes. Comme le judaïsme, hors de Jérusalem, n'avait pas de clergé proprement dit, le premier venu se levait, faisait les lectures du jour, et y ajoutait un commentaire tout personnel, où il exposait ses propres idées. C'était l'origine de « l'homélie, » dont nous trouvons le modèle accompli dans les petits traités de Philon. On avait le droit de faire des objections et des questions au lecteur; delà sorte, la réunion dégénérait ïite en une sorte d'assemblée libre. Elle avait un pré-
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sident, des « anciens, » un hazzariy lecteur attitré ou appariteur, des a envoyés, » sortes de secrétaires ou de messagers qui faisaient la correspondance d'une synagogue à Tautre, un schammasdi ou sacristain. Les synagogues étaient ainsi de vraies petites républiques indépendantes; elles avaient une juridiction étendue. Comme toutes les torporations municipales jusqu'à une époque avancée de Tempire romain, elles faisaient des décrets honorifiques, votaient des résolutions ayant force de loi pour la communauté, prononçaient des peines corporelles dont l'exécuteur ordinaire était le hazzan.
Avec l'extrême activité d'esprit qui a toujours caractérisé les Juifs, une telle institution, malgré les rigueurs arbitraires qu'elle comportait, ne pouvait manquer de donner lieu à des discussions très-animées. Grâce aux synagogues, le judaïsme put traverser intact dix-huit siècles de persécution. C'étaient comme autant de petits mondes à part, où l'esprit national se conservait, et qui offraient aux luttes intestines des champs tout préparés. Il s'y dépensait une somme énorme de passion. Les querelles de préséance y étaient vives. Avoir un fauteuil d'honneur au premier rang était la récompense d'une haute piété, ou le privilège de la richesse qu'on enviait le plus. Dun autre côté, la liberté, laissée à qui la voulait prendre, de s'instituer lecteur et commentateur du texte sacré donnait des facilités merveilleuses pour la propagation des nouveautés. Ce fut là une des grandes
forces de Jésus et le moyen le plus habituel qu'il employa pour fonder sou enseignemeut doctrinal. Il entrait dans la synagogue, se levait pour lire ; le ha%zan lui tendait le livre, il le déroulait, et, lisant le chapitre du jour, il tirait de cetle lecture quelque développement conforme à ses idées. Comme il y avait peu de pharisiens en Gahlée, la discussion contre lui ne prenait pas ce degré de vivacité et ce ton d'acrimonie qui, à Jérusalem, l'eussent arrêté court dès ses premiers pas. Ces bons Gaiiléens n'avaient jamais entendu une parole aussi accomniodèe à leur imagination riante. On Tadmirait, on le choyait, on trouvait qu'il parlait bien et que ses raisons étaient convaincantes. Les objections les plus diilîciles, il les résolvait avec assurance; le charme de sa parole et de sa personne captivait ces populations encore jeunes, que le pédantisme des docteurs n'avait pas desséchées.
L'autorité du jeune maître allait ainsi tous les jours grandissant, et, naturellement, plus on croyait en lui, plus il croyait en lui-même. Son action était fort restreinte. Elle était toute bornée au bassin du lac de Tibériade, et même dans ce bassin elle avait une région préférée. Le lac a cinq ou six lieues de long sur trois ou quatre de large ; quoique offrant l'apparence d'un ovale assez régulier, il forme, à partir de Tibériade jusqu'à l'entrée du Jourdain, une sorte de golfe, dont la courbe mesure environ trois lieues. Voilà le chanip où la se-
mence de Jésus trouva enfin la terre bien préparée. Parcourons-le pas à pas, en essayant de soulever le manteau de sécheresse et de deuil dont Ta couvert le démon de rislam.
En sortant de Tibéiiade, ce sont d'abord des rochers escarpés, une montagne qui semble s'écrouler dans la mer. Puis les montagnes s*écartent; une plaine (El- CAouetr) s'ouvre presque au niveau du lac. C'est un délicieux bosquet de haute verdure, sillonné par d'abondantes eaux qui sortent en partie d'un grand bassin rond, de construction antique {Aïn-Medarvarà) . hVen-trée de cette plaine, qui est le pays de Génésareth proprement dit, se trouve le misérable village de MedjdeL Â Tftutre extrémité de la plaine (toujours en suivant la mer), on rencontre un emplacement de ville {Khan-Minyek)j de très-belles eaux {Aïn-et-Tin) , un joli chemin, étroit et profond, taillé dans le roc, que certainement Jésus a souvent suivi, et qui sert de passage entre la plaine de Génésareth et le talus septentrional du lac. A un quart d'heure de là, on traverse une petite rivière d*eau salée {Aîn'Tabiga)j sortant de terre par plusieurs larges sources à quek|ue9 pas du lac, et s'y jetant^ au milieu d'un épais fourré de verdure. Enfin, â quarante minutes plus loin, sur la penle aride qui s'étend d'Aîn- Tabiga à l'embouchure du Jourdain, on trouve quelques huttes et un ensemble de ruines assez monumentales, nommé» TeU-Hum.
Cinq petites villes, dont Iliumànité parlera éternellement aulani que de Rome et d'Âlhènes, étaient, da temps de Jésus, disséminées dans l'espace qui s'étend du village de Hedjdel à Teil-Hum. De ces cinq villes, Magdala, Dalmanutha, Caplianiahum^Bethsaide, Chorazin, la première seule se laisse retrouver aujourd'hui avec certitude. L'affreux village de Medjdel a sans doute consei-vé le nom et la place de la bourgade qui doima à Jésus sa plus fidèle amie. Ditlinanulha était probablement près de là. Il n'est pas impossible qoe Chorazin fut un peu dans les terres, du côté du nord. Quant à Bethsaïde et Caphamabum, c'esl en vérité presque au hasard qu'on les place à Tell-Hum, à Aïn-et-Tin, à Khan-Minyeh, à Aïn-Meduwara. On dirait qu'en topographie, comme en histoire, un dessein profond ait voulu cacher les traces du grand fondateur. 11 est douteux qu'on arrive jamais, sur ce sol profondément dévasté, à fixer les places où l'humanité voudrait venir baiser Tempreinte de ses pieds.
Le lae, l'horizon, les arbustes, les fleurs, voilà donc tout ce qui reste du petit canton de trois ou quatre lieues où Jésus fonda son œuvre divine. Les arbres ont totalement disparu. Di»ns ce pays, où la végétation était autrefois si brillante que Josèphe y voyait une sorte de miraele, — la nature, suivant lui, s'étant plu à rapprocher vÀ côte à côte les plantes des pays froids, les productions des ^ues brûlantes, hs arbres dus climats
moyens, chargés toute l'année de fleurs et de fruits ; — dans ce pays, dis-je, on calcule maintenant un jour d'avance Tendroil où Ton trouvera le lendemain un peu d'ombre pour son repas. Le lac est devenu désert. Une seule barque, dans le plus misérable état, sillonne aujourd'hui ces flots jadis si riches de vie et de joie. Mais les eaux sont toujours légères et transparentes. La grève, composée de rochers ou de galets, est bien celle d'une petite mer, non celle d'un étang, comme les bords du lac Huleh. Elle est nette, propre, sans vase, toujours battue au même endroit par le léger mouvement dqj| flots. De petits promontoires, couverts de lauriers-roses, de tamaris et de câpriers épineux, s'y dessinent ; à deux endroits surtout, à la sortie du Jourdain, près de Tarichée, et au bord de la plaine de Génésareth, il y a d'enivrants parterres, où les vagues viennent s'éteindre en des massifs de gazon et de fleurs. Le ruisseau d'Aîn-Tabiga fait un petit estuaire, plein de jolis coquillages. Des nuées d!oiseaux nageurs couvrent le lac. L'horizon est éblouissant de lumière. Les eaux, d'un azur céleste, profondément encaissées entre des roches brûlantes, semblent, quand on les regarde du haut des montagnes de Safed, occuper le fond d'une coupe d'or. Au nord, les ravins neigeux de l'Hermon se découpent en lignes blanches sur le ciel ; à l'ouest, les hauts plateaux ondulés de la Gaulonitide et de la Pérée, absolument arides et revêtus par le soleil d'une sorte d'atmosphère velou*
tée, forment une montagne compacte, ou pour mieux dire une longue terrasse très-élevée, qui, depuis Césarée de Philippe, court indéfiniment vers le sud.
La chaleur sur les bords est maintenant tris-pesante. Le lac occupe une dépression de deux cents mètres audessous du niveau de la Méditerranée, et participe ainsi des conditions torrides de la mer Morte. Une végétation abondante tempérait autrefois ces ardems excessives; on comprendrait difficilement qu'une fournaise comme est aujourd'hui tout le bassin du lac, à partir du mois de mai, eût jamais été le théâtre d'une prodigieuse activité. Josèphe, d'ailleurs, trouve le pays fort tempéré. Sans doute il y a eu ici, comme dans la campagne de Rome, quelque changement de climat, amené par des causes historiques. C'est Tislàmisme, et surtout la réaction musulmane contre les croisades, qui ont desséché, i la façon d'un vent de mort, le canton préféré de Jésus. La belle terre de Génésareth ne se doutait pas que sous le front de ce pacifique promeneur s'agitaient ses destinées. Dangereux compatriote, Jésus a été fatal au pays qui eut le redoutable honneur de le porter. Devenue pour tous un objet d'amour ou de haine, convoitée par deux fanatismes rivaux, la Galilée devait, pour prix de sa gloire, se changer en désert. Mais qui voudrait dire que Jésus eût été plus heureux, s'il eût vécu un plein âge d'homme, obscur en son village ? Et ces ingrats Nazaréens, qui penserait à eux, si, au risque de compro
mettre Tavenir de leur bourgade, un des leurs n'et
reconnu son Père et ne se lût proclamé fils de Dieu?
Quatre ou dnq gros vilkges, situés à une demiheure les uns des autres, voilà donc le petit monde de iésxt à répoque où nous sommes. Il ne semble pas être ja^ mais entré à Tibériade, ville toute profane, peuplée en grande partie de païens et résidence habituelle d* Antipas. Quelquefois, cependant, il s'écartait de sa régioft favorite. Il allait en barque sur la rive orientale, à 6«rgésa, par exemple. Vers le nord, on le voit à Panéasou Césarée de Philippe, au pied de FHermon. Une fois, enfin, il fait une course du côté de Tyr^et de Sidon, pays qui devait être alors merveilleusement florissant. Dans toutes ces contrées, il était en plein paganisme. A Césarée, il vit la célèbre grotte du Paniurriy où l'on plaçait la source du Jourdain, et que la croyance populaire entourait d'étranges légendes ; il put admirer le temple de marbre quHérode fit élever près de là en l'honneur d'Auguste; il s'aiTâta probablement devant les nombreuses statues votives à Pan, aux Nymphes, à PÉcho de la grotte, que la piété entassait déjà en ce bel endroit. Un juifévhémériste, habitué à prendre les dieux étrangers pour des hommes divinisés ou pour des démons, devait considérer toutes ces représentations figurées comme des idoles. Les séductions des cultes naturalistes, qui enivraient les races plus sensitives, Ik laùl^èrent frpid. U |i*eat sons doute aucune connaissais;»
de ce que le vieux sanctuaire de Melkarth, S Tyr, pou- Tait reufermer encore d*uu culte primitif plus ou moins analogue à celui des Juifs. Le paganisme, qui, en Ph6nicie, avait élevé sur chaque colline un temple et un bois sacré, tout cet aspect de grande industrie et de ridiesse profane, durent peu lui sourire. Le monothéisme enlève toute aptitude à comprendre ies religions païennes ; le musulman jeté dans les pays polythéistes semble n'avoir pas d*yeux. Jésus, sans contredit, n*apprit rien dans ces voyages. II revenait toujours à sa rive bien-aimée de Génésareth.Le centre de ses pensées était là; là» il trouvait foi et amour.