PRÉFACE
Après le dieu et rhomme, le malade.
Le dieu Jésus, enseveli dans sa gloire comme un astre descendu sous rhorizon, éclairait encore l'homme de ses derniers rayons, mettait une auréole au front du prophète juif. Aux lueurs indécises de ce crépuscule, à rheure trouble et charmante où tous les objets prennent une vague coloration d'apothéose, Jésus apparut aux
Strauss et aux Renan tel qu'il s'était montré à ses premiers disciples, comme le maître idéal, le plus divin des hommes. Puis la nuit est tombée tout à fait, et, aux obscures profondeurs de .
l'histoire, dans le lointain ténébreux des origines chrétiennes, une ombre est seule restée debout , lombre sinistre d'un supplicié.
Jésus paraît ici pour la première fois comme un malade dont on a essayé de suivre le développement du mal.
L'affection nerveuse, de nature d'abord congestive, puis inflammatoire, dont ce juif fut atteint, était des plus graves; elle est encore incurable. Tous les jours elle fait des millionnaires, des empereurs, des papes, des prophètes
et des dieux même de pauvres diablés aux cerveaux blessés : elle a produit plus d'un messie.
L'étude de psychologie morbide qui ouvre ce livre démontre que le fondadateur du christianisme est mort dans une période plus ou moins avancée de cette maladie. Il disparut à temps de ce monde : le gibet lui épargna la démence.
Le diagnostic que nous avons porté repose sur trois ordres de faits attestés par les plus anciens et les plus vénérables témoignages de la vie de Jésus :
1^ L'exaltation du sentiment religieux, alors générale en Galilée, poussa Jésus au désert de Judée, où il vécut quelque temps de la vie ascétique d'un
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prophète renommé. Dominé par l'idée fixe que, lui aussi, il était envoyé pour annoncer le Messie, il quitta les siens, sa ville natale, où il n'était guère mieux vu que dans sa famille, et, suivi de quelques pécheurs, il parcourut les bourgs et les villages de la Galilée en annonçant l'avènement prochain du royaume de Dieu;
2^ Après avoir annoncé la venue du Messie, ainsi que nombre de prophètes juifs contemporains, Jésus en vint peu à peu à croire que lui-même était le Messie, le Christ. Il se laissait appeler fils de David, fils de Dieu, et comptait parmi ses disciples un ou plusieurs de ces sicaires fanatiques qui s'attendaient à le voir délivrer Israël du
joug dés Romains. L'évanouissement progressif de la conscience de sa personnalité est sensible depuis la révélation, encore un peu vague, qu'il fit à ses disciples, au pied de THermon, jusqu'au jour où, devant Caïphe et devant Pilate, il déclara si hautement qu'il était le Messie, et, partant, le roi des Juifs ;
3^ La malédiction du figuier dans la campagne de Jérusalem, sur lequel il ne restait pas de figues parce que « ce n'était pas la saison, » les violences commises contre les marchands et les changeurs du temple, sont des actes manifestement absurdes. Jésus en était arrivé à croire que tout lui était permis, que tout lui appartenait.
que rien ne lui était impossible.
Depuis longtemps , il avait laissé paraître une évidente perversion des sentiments affectifs, surtout à l'égard de sa mère et de ses frères. A ses accès de frénésie contre les prêtres et les théologiens orthodoxes de sa nation, à l'exagération ambitieuse de ses actions et de ses paroles, au délire de sa grandeur messianique, succéda rapidement une dépression marquée de l'intelligence et des forces S un affaiblissement intellectuel et musculaire.
A chacune de ces périodes de la vie de Jésus correspondent des états pathologiques bien nets de son organisation.
* L'agonie morale dQ Gethsémani, Tétat de faiblesse musculaire qui ne lui permit pas de porter sa croix.
En retentissant sur le cœur, la violence de ses passions religieuses, la suractivité fonctionnelle de ses sentiments et de sa pensée, ont eu pour premier effet de précipiter le cours du sang, de dilater outre mesure les vaisseaux et de congestionner le cerveau.
Toute congestion chronique de cet organe est accompagnée, au point de vue subjectif, d'abord d'une vie morale plus intense, d'une activité extraordinaire de l'imagination allant jusqu'aux hallucinations, puis d'idées de puissance et de grandeur exagérées, absurdes, délirantes. La violence et l'irritabilité des malades est alors trèsgrande.
Au point de vue objectif, cet état
d'esprit se traduit par une hypertrophie des cellules et des tubes nerveux, par une pléthore et une vascularisation cérébrale excessives, dues à l'afflux considérable du sang, à la nutrition surabondante des diverses parties de l'encéphale. L'inflammation du cerveau et de ses enveloppes, les méninges, est tôt ou tard la suite naturelle de cette congestion chronique. Les vaisseaux, turgides et gonflés de sang, laissent transsuder des globules; la circulation s'y ralentit, puis devient impossible, et le sang artériel n'apportant plus aux cellules de la substance grise de l'encéphale la nourriture et la vie, ces éléments^ histologiques s'altèrent, dégénèrent, se ramollissent, se désor-
ganisent, et tombent à Tétat de détritus.
Or, si l'on pense encore avec une faible quantité de phosphore dans le cerveau, on ne pense point sans cellules cérébrales. La folie congestive, dans sa forme chronique, est suivie de démence. A l'usure des éléments de la substance corticale succède fatale lement l'extinction partielle ou totale de la conscience, selon que la régression graisseuse des tissus a envahi une plus ou moins grande portion de l'organe lésé. Encore les seuls points du cerveau qui continuent de fonctionner, étant hyperhémiés, ne manifestent-ils leur action que par un délire plus ou moins intense,
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La marche de la maladie est plus ou moins lente. Elle présente des rémissions pendant lesquelles la raison semble revenir. Mais, qu'elle dure quelques mois ou plusieurs années, l'affaiblissement progressif du malade, la débilité intellectuelle et musculaire, l'état de cachexie dans lequel il tombe, les lésions du foie, des reins et des autres organes essentiels, enfin des eschares profondes et étendues qui apparaissent bientôt, terminent, souvent sans agonie, une existence devenue purement végétative.
Voilà comment aurait fini Jésus si^ mal inspirés, les Juifs avaient préféré voir Barabbas en croix.
Maintenant, que l'on donne à cette
maladie le nom que Ton voudra, il n'importe. La voilà telle que Font décrite les Calmeil, les Bayle, les Parchappe, les Baillarger, les Voisin, les Luys, les Magnan. La période de congestion et la période de désorganisation du cerveau ne sont que deux moments d'un même processus organique, qui naît de troubles consécutifs à la circulation, pour aboutir à une complète désorganisation de l'organe.
La folie congestive, la mégalomanie, le délire des grandeurs, n'est pas la paralysie générale progressive des aliénés : elle y mène, et, au point de vue de l'anatomie pathologique, on ne voit pas ce qui la distingue de la période de début de cette dernière
affection. La paralysie générale dérivant d'une lésion de la substance grise de lencéphale^ et ce tissu étant bien certainement ce qui sent, pense et veut en nous, le délire n'est pas moins symptomatique de cette maladie que la démence.
Cette méningo-encéphalite , on Ta appelée la maladie de notre siècle. Mais, même en tant qu'elle a une origine morale, il est clair qu'elle est de tous les siècles. Les passions religieuses et politiques n'étaient certes pas moins vives en Judée qu'elles le sont parmi nous. Quelques années après la mort du prophète de Nazareth, Jérusalem eut la Commune.
Avec nos idées chrétiennes, nous
sommœ toujours portés à nous représenter un Messie comme un sauveur des hommœ envoyé par le Père pour nous racheter du péché d'Adam.
Pour les Juifs , le Messie , sorti de k race de David, était un roi national qui devait délivrer Israël de la domination romaine^ et étendre ^on sceptre sur les grands empires pro- Êmes du monde.
Quand Jésus entra à Jérusalem au milieu de ses Galiléens^le menu peuple crut un instant que le Messie était enfin venu. Bien d'autres Messies avaient déjà paru, bien d'autres devaient paraître encore : presque tous furent crucifiés ou décapités. Le messianisme sévissait alors en Palestine comme une
épidémie. Jésus fut atteint de cette ma* ladie mentale ; il en mourut : voilà tout.
Était-il ce qu'on appelle prédisposé ?
C'est probable. Ce qu'on sait positivement de son frère Jacques ne permet guère d'en douter. Calmeil admet l'hérédité pour le tiers des cas de paralysie générale. On doit donc supposer que^ parmi ses ascendants ou ses collatéraux, Jésus avait des parents atteints, de quelques affections du système nerveux central ou périphérique, des maniaques, des épileptiques, des suicidés ou des ivrognes.
Il fît sagement de rester chaste comme un ascète. Sous une forme ou sous une autre, il eût transmis à ses enfants le mal qui l'a perdu, et ce roi des Juifs,
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ainsi qu'il arrive d'ordinaire anx princes, aurait pu engendrer des idiots.
Qu'on veuille bien y prendre garde :
c'est en raison même de Féminence des facultés morales et du génie religieux de Jésus que l'hérédité morbide nous semble devoir être admise. J. Moreau de Tours, dans son livre immortel, la Psychologie morbide^ a depuis longtemps formulé ce principe, aujourd'hui passé à l'état d'axiome :
« Les dispositions d'esprit qui font qu'un homme se distingue des autres hommes par l'originalité de ses pensées et de ses conceptions, par son excentricité et l'énergie de ses facultés affectives, par la transcendance de ses facultés intellectuelles, prennent leur
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sotïrcè dans les mêmes conditions organiqîfês que les divers troubles* moraux dont la folie et l'idiotie sont Te^pre^ion la plus complète. »
Après Léliit, Moreau de Tours a mis en^ pleine lumière l'importance de l'extase et des hallucinations chez les hommes qui sont appelés à modifier plus ou moins profondément la nature de nos idées ou le cours des événements du monde. Nous avons indiqué, d^un trait léger seulement, les hallucinations de Jésus, parce que ces phénomènes nerveux sont symptomatiques de bien des états de Torganismé absolument étrangers à la paralysie générale.
L'historien psychologue ne devra
pourtant jamais négliger les hallu* cinations. Les visions d'un épileptique ont donné au monde Tislamisme, la religion la plus considérable après le bouddhisme et le christianisme .
Les hallucinations de Jeanne Darc, — cette autre névropathique, ce vrai garçon enjuponné, — ont délivré la France.
A notre époque, les hallucinations ont fondé en France deux nouveaux cultes :
r^ant à laquelle la vierge de Lourdes est apparue, était une petite fille d'une intelligence faible, manifestement hallucinée ^ L'héroïne du miracle de La Salette voyait presque constamment, à la Salpêtrière, dans les profondeurs bleues du ciel, la Vierge qu'elle avait montrée
* L'enfant halluciné est toujours aliéné
aux jeunes pâtres de son pays, lorsqu'elle courait dans les montagnes, secourant les affligés et soignant les malades.
Loin de s'étonner de rencontrer des hallucinations, des idées fixes, des extases et des impulsions irrésistibles chez les natures distinguées, surtout chez les hommes de génie, tout homme simplement instruit doit reconnaître que ces phénomènes sont une suite nécessaire de ces rares organisations, qu'elles sont la condition des grandes choses qu'elles accomplissent, et qu'un état réel de folie, je dis de folie confirmée, produit souvent les manifestations les plus éclatantes de l'âme humaine.
Pour ce qui a trait à la maladie de Jésus, Moreau de Tours a déjà noté que c'est surtout chez les paralytiques généraux qu'on observe « le dépouillement de la personnalité, laquelle s'absorbe presque toujours dans les individualités*que les malades ont le plus admirées, le plus enviées autrefois, qu ils se sont proposées pour mo^ dèle, ou tout simplement dont leur imagination a été le plusfrappée * . ^
Il décrit ainsi les accès d'un paralytique général qui se trouvait à Bicêtre dans son service, et qui, toutes les trois semaines environ, tombait dans l'état que voici : « Des symptômes de conges-
* la psychologie morbide dans ses rapports avec la philosophie iie Vhistoire, p. 234.
tion cérébrale se déclarent; de pâle et inexpressive qu'elle est d'ordinaire, 6a figure s'injecte brusquement, ses yeux s'animent et brillent d'un éclat inaccoutumé. Un grand changement s'est opéré chez ce malade, naguère si timide et si humble:* il se croit pape! Des ventouses scarifiées sont appliquées à la nuque ; le sang commence à peine à couler que X*** redevient Gros Jean comme devant. »
Les idées du temps, l'éducation, le sexe. Page, la position sociale, modifient les conceptions délirantes, la nature du personnage que les malades s'imaginent être. Celui-ci pensait être pape, d'autres se disent prophètes ou messies, et ne laissent pas d'affirmer
qu'ils ont reçu missian d'annoncer la bonne nouvelle et de sauver Thum^ité.
Nous avons essayé, à notre tour, danç ce livre comme dans nos autres écrits, défaire à l'organisation physique et matérielle de l'homme la part qui lui revient dans la genèse des idées et (les sentiments ; nous nous sommes appliqué à suivre révolution et Tédosion des germes morbides que recèle tout organisme ; nous avons voulu montrer une fois de plus l'origine névropathique des manifestations supérieures du cœur et de l'intelligence.
La pathogénie d'un messie ne peut manquer d'éveiller bien des réflexions.
Nous n'en ferons aucune, pour ne point contrister les gens simples qui
rendent un culte si touchant à i'idéa,!
de leur cœur, et puisent dans leur religion un motif d'aimer et de £aire le bien, la paix intérieure, la résignation à la douleur de vivre.
Nous n'avons fait que saisir et noter les principaux traits de l'image de Jésus que nous présentent les Évangiles. Nous n'avons eu aucun besoin de solliciter les textes. Nulle hypothèse.
Nous n'avançons rien qui ne soit fondé sur un ou plusieurs passages de nos livres saints. Notre portrait de Jésus, c'est l'Évangile même.
On s'étonnera peut-être que les anciens biographes de Jésus aient laissé subsister tant de traces d'un état d'esprit manifestement morbide, et
que les historiens modernes du prophète de Nazareth ne les aient pas aperçues. La raison en est simple : on ne trouve guère que ce que Ton cherche.
Les premiers biographes de Jésus ignoraient jusqu'à l'existence d'une psychologie morbide; il ne pouvait venir à l'idée des autres que la sainteté et l'enthousiasme religieux fussent symptomatiques d'une lésion des centres nerveux.
!•• mars 1878.