‹ Jésus et les ÉvangilesChapitre 4 sur 12 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

S'il se rencontrait parmi nous un homme d'un âpre et dur génie, ignorant la nature et le monde, absorbé, peut-être dès Fenfance, dans une seule et unique pensée, laquelle aurait grandi avec les années au point de recouvrir de sa végétation, d'étouffer sous son ombre toute autre idée humaine; si ce puissant rêveur, qui s'est senti prédestiné, brisait tous les liens qui ratta-

chent rhomme à une famille, à une patrie, à une société, à la vie même, et, obsédé par . son intense vision intérieure, s'engageait dans la voie étroite et sombre au bout de laquelle se dresse le gibet; si, plein de foi dans sa mission et dans les vertus secrètes qu'elle lui confère, il slmaginait accomplir des prodiges, ouvrir les yeux des aveugles, rendre le mouvement aux paralytiques, ressusciter les morts, commander aux vents et aux flots ; bref, s'il venait peu à peu à croire, non-seulement qu'il a été envoyé pour sauver le monde, pour apporter le salut à l'humanité, mais que lui-même n'est point l'homme qu'il paraît être, qu'il est un Fils de Dieu, l'oint du Seigneur, le Messie, appelant la mort et les supplices, assuré qu'il serait d'apparaître bientôt sur les nuées du ciel, de revenir sur la terre ouvrir les assises du jugement dernier, inaugurer un

monde nouveau, « le royaume de Dieu, » — n'iuclinerait-on pas à penser qu'un td homme, sans doute prédisposé par Vbéré-^ dite, exa,lté par les méditations solitaires, la prière, le jeûne, les visions et l'extaseï, a fini par devenir aliéné?

Loin de nous l'idée basse et mesqtiioe de jeter ce mot comme un outrage au front de ces grandes figures voilées qui, comme celle de Jésus, dominent de si haut le passé et l'avenir de l'humanité. Que l'homme d'un bon sens vulgaire, qui se pique de n'avoir jamais eu d'hallucinations, s'applaudisse de l'heureux équilibre de s^ nature et contemple, épanouie en sa fleur, la santé de son corps et de son esprit : il n'est point fait pour comprendre le génie, en quelque ordre qu'on le considère, dans la science, dans l'art ou dans l'histoire. A suivre les voies communes, on se perd parmi la foule; c'est plus

haut^ dans les âpres sentiers de la loontaguQj qu'apparaissent ceux qui guident notre qspèce.

Jésus, rhistoire l'atteste, a été l'un de ces guides. Vaguement entrevu un instant, comme à la lueur d'une éclair^ dans les parvis du temple de Jérusdemet sur une croix du Golgotha, il laissa une trace si profonde dans rame de ceux qui^ de la Cralilée^ l'avaient suivi sur ce grand théâtre du.

monde, que le souvenir de ce juif est devenu la légende sainte^ leculte^ la religion de la plus notable partie de l'humanité.

Tant que Jésus fut un Dieu, trop de rayons éblouissants sortaient de ses plaies pour qu'il nous fût donné de contempler fixement ce soleil d'amour et de miséricorde infinis.

Quand Jésus n'a plus été qu'un homme, pour les philosophes du dernier siècle, pour

les Strauss, les Renan et les gens éclairés du nôtre, on a commencé d'étudier curieusement sa légende; on scruta les Écritures, selon le précepte de la Bible, bien que dans un autre esprit; on vit l'histoire évangélîque se résoudre en mythes de FAncien Testament. L'ombre immense et redoutable que le Fils de Dieu projetait sur le monde s'est dissipée peu à peu, et Ton a vu apparaître, en des proportions tout humaines, un maigre et pâle rabbi de Galilée.

Toutefois, par une dernière et touchante illusion d'amour, on ne pouvait se résigner à ne voir en Jésus qu'un être comme nous; on s'écriait que, si la vie et la mort de Socrate étaient d'un sage, la vie et là mort de Jésus étaient d'un, Dieu; on confessa qu'il avait réalisé le plus haut idéal humain, et que, s'il n'était pas Dieu, jamais le divin ne s'était montré d'une façon plus particu-

Hère que chez le prophète de Nazareth :

bref, que Jésus avait fondé la religion éternelle de l'humanité.

Aujourd'hui, pour l'historien formé à Técole des sciences naturelles, Jésus n'est plus, comme la plupart des grands hommes, qu'un problème de psychologie morbide.

Quelles que soient, en effet, les idées du vulgaire sur la raison et la folie, la science démontre que toute faculté éminente de l'esprit, toute supériorité éclatante dans la science, dans l'art ou dans la vertu, résultent des influences croisées de l'hérédité et d'une suractivité de quelque fonction de l'organisme.

Le bel et rare équilibre des fonctions physiologiques ne peut que nous donner une longue vie. Pour que le génie apparaisse, il faut que cet équilibre soit rompu. Que le génie soit une a névrose, » comme

m • il»

on dit, il n'y a plus guère de doute à cet égard; mais d'ordinaire on attache à ces mots une idée de raillerie qu'ils n'impliquent guère.

Outre qu'il n'est pas un d'entre nous qui n'eût des raisons de se réjouir d*être névropathique comme l'ont été Jésus, Socrate, Pascal, Newton ou Spinosa, — aux yeux du physiologiste, la santé et la maladie sont de vaines entités. Le plus grand progrès accompli par la pensée en ce siècle a été de substituer partout la notion du devenir à celle de l'être, en d'autres termes, de ne plus considérer qu'une succession d'états d'une seule et même chose là où l'on avait distingué autrefois des objets essentiellement divers. Santé et maladie sont ainsi devenues deux simples modes de la vie, régis par les mêmes lois, interrogés par les mêmes procédés scientifiques. Kamenés à

leur condition véritable, les diflFérents états pathologiques ont paru réductibles aux lois générales de la physiologie.

Peu de questions d'histoire littéraire sont mieux faites pour piquer la curiosité que celles qui ont trait aux origines et au développement de la littérature chrétienne des deux premiers siècles. Car, bien que le bouddhisme ait conquis plus d'âmes et ait duré davantage, le christianisme demeure un des principaux événements de l'évolution religieuse de l'humanité. L'histoire de cette religion n'a pu être entrevue que lorsqu'on cefesa d'y croire avec la naïveté des âges de foi ; elle n'a été écrite qu'en notre siècle. La grande école des critiques français du

dix-septième siècle fonda la science biblique.

Ces études, très-florissantes à l'époque de Richard Simon, ont été déracinées et jetées aux vents par Bossuet, en France, et par l'Eglise romaine chez toutes les nations catholiques, telles que l'Italie, l'Espagne et l'Allemagne du Sud. Depuis plusieurs siècles, il n'a point paru dans les pays catholiques une seule œuvre de science biWique dont la critique de notre temps ait à tenir compte. En ce domaine de l'esprit humain, comme en tant d'autres, le catholicisme a porté la stérilité et la mort. De là une infériorité générale qui, pour n'être que relative, n'en est pas moins très-réelle, des peuples catholiques de l'ancien et du nouveau monde en regard des nations protestantes. Il ne faut pas se lasser de dire

et d'écrire que le catholicisme romain est

rennemi-né de toute science, la négation de toute culture supérieure de rhumanîté, une menace et un danger permanents pour la civilisation.

Il était réservé à F Allemagne de reprendre de nobles traditions interrompues, de faire de Texégèse sacrée une science allemande et de retrouver les titres du christianisme.

Ces titres, de temps et de provenance si divers, qui constituent les écrits du Nouveau Testament, des Pères apostoliques et des premières églises chrétiennes de Syrie, de Kome et d'Asie, sont bien des documents qui relèvent de Thistoire littéraire, et qui doivent être traités avec les procédés Ordinaires de la philologie classique et orientale.

L'un des maîtres les plus éminents en ces études, M. Ernest Renan, a chez nous abordé le problème des origines chrétiennes

avep itne préparation bien rare. Je ne sais si jamais, en France, on retrouvera une connaissance aussi étendue des travaux des autres nations en ce domaine, une culture d'humaniste aussi forte, tant de solide i^rudition dans les choses de l'Orient unie au sentiment le plus fin et le plus délicat de la conscience religieuse de notre es-, pèce.

Qui, bien que demeuré fidèle aux sévères méthodes de la science, a fait revivre, avec plus d'intensité, par un miracle d'ardente et pieuse sympathie, tout ce peuple d'ombres pâles et voilées, parfois terribles, qui fuient et se perdent dans les épaisses ténèbres des premiers siècles chrétiens ? Le charme infini qu'on éprouve à la lecture des Origines du ehrUtianismCj un autre l'a déjà ^ ressenti: seul, devant ces époques lointaines, où tout semble indécis dans la brume des

âges, le grand écrivain breton retrouve la mélancolie pénétrante, le mystère plein d'attrait de son Océan, de son ciel, de ses rivages éternellement battus des vents, des pluies et des flots.

Le cinquième livre de VHistoire des origines du christianisme est peut-être le plus assuré de survivre à Fœuvre entière. Le poëte n'a rien perdu de la puissance de ses intuitions, l'écrivain a décidément retrouvé la noble simplicité du style antique : mais, cette fois, c'est l'historien qui l'emporte, l'historien de la littérature chrétienne.

Dans les questions difficiles qui ont trait à la composition des Évangiles et des écrits apostoliques, il est presque impossible, on le sait, de rencontrer une complète conformité de vues, je ne dis pas entre deux écoles, mais entre deux savants. La critique' n'a pas mission d'apporter de nouvelles hypo-

ET LES ÉVANGILES. il

thèses scientifiques; elle doit se borner à examiner celles qui existent, afin de mettre en évidence Tinterprétation des faits qui est le plus d'accord avec l'ensemble de nos connaissances.

L'Histoire des origines du christianisme est essentiellement une œuvre de transition.

Sans doute, il n'est point d'œuvre définitive> et c'est le propre des bons livres que d'en inspirer de meilleurs. Mais il en est des ouvrages de l'esprit comme de ceux de la nature : les espèces actuelles n'ont pu venir à l'existence sans passer par des formes de transition, dont les restes fossiles doivent être enfouis au sein de la terre ; seulement on ne connaît plus qu'un très-petit nombre de ces formes. Incapables de vaincre ellesmêmes dans la lutte pour la vie, elles possédaient, à l'état d'organes rudimentaîres, des armes et des instruments de conquête

qui, en se développant avec les siècles, devaient assurer la domination de leurs des* cendants sur la terre. Certes, M. Eenan est bien déjà, à beaucoup d'égards, sorti de l'état de transition dont nous parlons. Pour qui sait voir, il n'est point douteux que sa grande intelligence ne soit avec les hommes du plus lointain avenir; mais, s'il est en esprit avec la postérité, il est de cœur avec le passé.

Loin de nous la pensée vulgaire de lui en faire un reproche. Le passé avait sa grandeur, il connaissait des vertus que nous avons perdues, il possédait une noblesse, une générosité, une foi naïve à l'absolu, qui seules pouvaient produire les héros et les saints. Personne peut-être n'a une plus claire conscience que M. Renan delà vanité de ces eflforts humains vers un idéal chimérique. Mais l'artiste inspiré qui est en lui

a le don d'oublier, dès qu'il le; veut,. et ccmime par un effet de Fenthoosiasme» les triste et amères vérités du savant.

AujoTird'lnii qu'il ne considère plus le quatrième Évangile comme une source historique de la vie de Jésus, et que le « juif étroit, » le sombre thaumaturge de l'Évangile de Marc, se dresse seul devant son imagination effrayée, il voudrait se détourner de cette vision terrible, s'oublier encore au souvenir du doux Maître qu'il a cru rencontrer, en compagnie des saintes fenmies, dans les vallons en fleurs et sur les montagnes saintes de la Galilée.

D'un scepticisme profond et raffiné, il semble se complaire à humilier la raison humaine, en lui laissant entendre que ses légères fictions de poëte sont peutêtre plus vraies que les lourdes certitudes de la critique et de l'érudition. Après

avoir appris tout ce que savent les hommes de son temps, on dirait que, comme un autre docteur Faust, il est prêt à fermer sa vieille Bible pour apprendre à lire dans rame ingénue de quelque naïve créature.

Ces hautes et sévères études d'histoire religieuse, qui ont pâli tant de fronts soucieux, il les a scrutées avec une curiosité toujours en éveil. Ah I si, pour se procurer la vision d'un passé à jamais évanoui, il avait suffi de solliciter, d'une main délicate, de ranimer en quelque sorte tous ces textes poudreux, rongés de vétusté, mieux que tout autre M. Renan aurait accompli ce miracle.

Mais il ne devait point trouver l'énigme du sphinx qui garde les origines du christianisme.

Le progrès des études d'histoire est dû surtout, lui aussi, à l'idée féconde de l'évolution ou du devenir. L'ancienne école con-

sîderait les individus, les peuples, les civilisations comme des êtres ou comme des choses apparaissant dans le monde à un moment de la durée, en vertu de créations successives et sans concourir à quelque œuvre commune. La loi de continuité n'étaitpas seulement méconnue; le principe du développement organique de la nature et des sociétés demeurait caché à ces savants, d'ailleurs si solidement instruits, qui admettaient que les espèces, par exemple, avaient été créées une fois pour toutes, et qu'eiitre Fesprit d'un Hellène et celui d'un Assyrien, il ne pouvait pas plus exister de rapports de dépendance ou de filiation qu'entre un invertébré et un vertébré. Tout paraissait être ; tout nous semble devenir.

L'homme a perdu la pierre angulaire sur laquelle il avait fondé l'autel de ses dieux et le foyer de ses aïeux. Aussi loin qu'il re-

garde dans le passé ou dans l'avenir , il ne découvre, il n'entend plus que le silence éternel de ces espaces infinis qui épouvan- ^ taient la grande âme de Pascal. L'antique conception de Tunivers, qui, sortie des.^ sanctuaires de l'Egypte et de la Chaldée^ s'était répandue sur le monde avec les religions sémitiques, le christianisme et l'islam, était pleine encore des lointains souvenirs . de la jeunesse de la terre. L'âme simple .

des multitudes s'ouvrait à ces naïves légendes comme aux vagues senteurs du jardin d'Eden.

Que les dieux de la Mecque, de Jérusalem et de Eome descendissent généalogiquement les uns des autres; qu'Isis, la Vierge-Mère, eût survécu aux ruines de son culte dans le culte d'une autre Vierge-Mère; que le soleil et toute l'armée des cieux fussent toujours les seules, les vraies divinités, comme

aux âges reculés ou s'éveilla la conscience, encore tout éblouie du spectacle des choses, voilà ce que les hommes ne pouvaient soupçonner, voilà ce qu'ils refusent de croire.

Mais le temps, qui condense les nébuleuses» allume les soleils, suscite la vie et la pensée sur les astres déjà envahis par la mort, et rend à la dissolution, au chaos fécond de l'univers éternel, les mondes éphémères, le temps ne sait rien des dieux ni des vagues espoirs des mortels. C'est jusqu'à lui qu'il nous faut nous hausser, dans la mesure de nos forces, si nous voulons essayer de concevoir l'unité et l'indiflférence suprême de tout ce qui existe.

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