PRÉFACE
En devenant la vie et la lumière du monde, Jésus est devenu en même temps un sujet d'étude offert à Pntelligence humaine. De tout temps on a cherché à comprendre sa personne, sa vie, son œuvre. Dans les siècles modernes et de nos Jours surtout; les besoins de l’apologétique, de la morale, de la vie religieuse, et une curiosité scientifique bien légitime ont activé cette étude. La forme qu’on a jugée la plus convenable pour exposer les résultats de la science, et qui réunit dans un seul cadre les différentes questions relatives à la personne et à l’œuvre de Jésus, est la forme biographique. Les «vies de Jésus» abondent depuis trente ans, et certainement nous n’avons pas vu les dernières. D’autres ouvrages , encore bien plus nombreux, traitent certains points spéciaux. On a essayé de résoudre le
problème en l’abordant de différents côtés : les uns
ont particulièrement étudié les faits extérieurs de la vie de Jésus, d’autres son caractère, d’autres encore son enseignement, ses idées religieuses, sa théologie, ou bien sa morale. |
On n’a pas encore, croyons-nous, exposé dans un traité spécial «les idées sociales de Jésus».
H faudrait, pour cela, rêchercher dans les écrits du Nouveau Testament ce que Jésus dit de nos droits et de nos devoirs, comme membres du corps social, examiner spécialement comment il envisage la prospérité matérielle, le travail, la pauvreté, les richesses ; — quelle a été sa pensée sur certaines questions de droit naturel, sur celle de la légitime défense, par exemple. — D'autres questions, intéressant particulièrement la vie de famille, les relations domestiques , le mariage, le célibat, le divorce, rentreraient dans ce cadre; — ainsi que les rapports des individus avec l’État, l’obéissance aux lois, le paiément de l'impôt, le service militaire, le serment juridique.
On est en droit de s’étonner qu'on n’ait pas donné plus d'attention à ce côté de l'enseignement de Jésus, d'autant plus que c’est sur ce point que sa morale a subi les plus violentes attaques. Que d’erreurs, que de préjugés sur ses idées sociales! que de sectes chrétiennes , et surtout que de moralistes et de théologiens se sont mépris sur sa pensée! C’est au nom de Jésus, en s’autorisant de son exemple ou de ses paroles, qu'on a condamné le mariage, la propriété personnelle, le prêt à intérêt, le droit de légitime défense, la guerre, le service militaire, le serment juridique.
Factualité de la plupart des questions énumérées et
leur liaison intime avec les autres questions religieuses et morales donneraient à une étude de ce genre-un:intérêt qui en ferait presque oublier les difficultés. Malgré le sentiment de ma faiblesse en face d’une pareille tâche, je me proposais de traiter avec l'étendue nécessaire ce point particulier de la vie de Jésus. Mais la matière: est trop vaste ; 1l a fallu me restreindre. |
Je me LR à quelques considérations générales sur la position que Jésus prend vis-à-vis de la société et des questions sociales. J'y ajouterai un exposé de.ses principes sociaux, et quelques recherches. de: détail, quelques exemples propres à donner aux considérations générales plus de clarté et de consistance, Ces exemples seront tirés du droit naturel et embrasseront la question de la légitime défense, celles de la peine de mort; du droit de guerre, du pardon des offenses, du recours en justice, du prêt à intérêt, de l'esclavage. Ces questions se trouvent toutes entre elles dans une intime connexité, et se groupent autour de la notion du droit. Mon intention n’est pas de les traiter théoriquement, mais d’examiner comment Jésus les juge, ce qu'il en dit, ce qu'il en pense. Le travail que j'entreprends est purement historique. |
Une difficulté très-réelle, c’est de trouver une expression à la fois claire et exacte qui puisse servir de titre à cette étude. D’un côté, il ne peut être question d’une «doctrine de Jésus» sur ces matières; on s’apercevra bientôt qu'on ne peut, avec les quelques paroles du Maître qui nous ont été conservées sur ces matières, reconstruire un système de morale sociale. D'un autre côté, on ne pouvait non plus parler simplement de
«vues de Jésus sur quelques-unes de ces questions» ; si le premier de ces termes dit beaucoup trop parce qu'il suppose un système complet, le second dirait trop peu parce qu'il paraîtrait exclure tout principe général, tout enchaînement des vues particulières. Il serait également inexact de dire: «enseignement de Jésus sur les questions sociales » ; ce n’est que pour un petit nombre d’entre elles que nous possédons un enseignement positif. La plupart du temps, et surtout pour les questions plus particulièrement étudiées dans ce travail, nous sommes réduits, pour découvrir la pensée de Jésus, à des conjectures, à des déductions tirées des principes généraux de l'Évangile. Le titre que nous donnons à notre travail indique que la chose essentielle est de se faire en général une idée juste de la position de Jésus en face de la société.