CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Il n’est pas rare d'entendre soutenir que le Nouveau Testament répond à toutes les questions sociales aussi bien qu’à toutes les questions religieuses. D’après cette manière de voir, Jésus serait le vrai modèle de l’homme dans toutes les relations sociales, c’est un modèle complet.
D'un autre côté, on nie que Jésus se soit intéressé à ces questions. On se plaît à constater des lacunes, des imperfections dans son enseignement et dans son œuvre. «On ne peut méconnaître, dit le docteur Strauss, que dans le modèle offert par l’enseignement et par la vie de Jésus, à côté de quelques aspects complétement rendus, d’autres ne soient que faiblement exprimés, ou ne soient même pas indiqués du tout. Ce qui est pleinement développé, c’est tout ce qui se rapporte à l'amour de Dieu et du prochain, à la pureté du cœur et de vie des individus. Mais déjà la vie de famille passe à l'arrière-plan chez le Maître qui ne la connaissait pas; à l'égard de l’État, il se montre absolument passif; le commerce et l’industrie ne sont pas seulement exclus par sa vocation, ils lui sont visiblement antipathiques, et tout ce qui touche à l’art el aux sereines jouissances de la vie est au delà de son horizon. Que ce soient là des lacunes essentielles et une défectuosité qui procède à la fois de la nationalité juive, des circonstances générales du temps et des circonstances par-
ticulières de la vie de Jésus, c’est ce qu’on ne devrait pas vouloir nier, dès qu'on ne le peut pas. Et ces lacunes ne sont pas de celles qui, une fois indiquées, ne demandent qu'à être comblées ; ce ne sont pas seulement les applications, c’est le principe, c’est l’idée-mère qui fait défaut. En tout ce qui touche notamment l'État, l’industrie et l’art, le vrai point de vue et la notion juste manquent entièrement, de sorte que c’est une vaine tentative de vouloir régler, d’après les préceptes ou l'exemple de Jésus, les devoirs du citoyen et le travail qui tend à enrichir et à embellir la vie par l’industrie et par l'art.» (Nouvelle vie de Jésus, traduite de l’allemand par À. Nefftzer et Ch. Dollfuss, t. Il, p. 492. — Texte allemand, 1864, p. 626.)
Ces deux manières de voir opposées sont également fausses. La vérité est au milieu. Jésus ne répond pas à toutes les questions, mais nous trouvons dans sa vie et dans ses discours des solutions pour quelques-unes. Méconnaître ce fait, et se laisser aller aux exagérations dans lun ou l’autre sens, c’est faire de la mauvaise apologétique d'un côté, de la mauvaise polémique de l’autre. À ces appréciations que nous croyons erronées nous opposerons une étude attentive des textes plutôt qu'une réfutation proprement dite. Le moindre inconvénient d'une réfutation serait d’avoir à énumérer toutes les fausses idées qui ont été émises sur cette matière.
Considérons cependant de plus près le second des points de vue signalés; notre propre manière de voir gagnera par le contraste en clarté et en précision. Les uns se contentent de signaler des lacunes dans l’œuvre
de Jésus; d’autres cherchent à les expliquer, et généralement en voient la cause dans une espèce d’indifférence à l'égard des questions sociales. Cette prétendue indifférence, on la considère tantôt comme ayant sa raison d'être dans le spiritualisme absolu de Jésus, tantôt comme l'effet de l'antagonisme, dans lequel il se serait trouvé vis-à-vis de la société. Les uns croient que la religion et la morale de Jésus sont trop élevées pour pouvoir être pratiquées dans le monde ; les autres nous montrent Jésus en guerre ouverte avec la société humaine.
On a poussé ce principe à l'extrême; Bayle a essayé de-prouver «qu’une société de vrais chrétiens, entourée d’autres peuples ou infidèles, ou chrétiens à la mondaine, ne saurait subsister». S'il existe une société chrétienne, c’est parce que «les chrétiens parfaits ou tendans à la perfection ne sont point de corps, et sont répandus en petit nombre dans les sociétés » ‘.
Rousseau dit que « la doctrine de l'Évangile n’a qu'un objet, c’est d'appeler et sauver les hommes; leur liberté, leur bien-être ici-bas n’y entre pour rien; Jésus l’a dit mille fois (où donc ?).... Mêler à cet objet des vues terrestres, c’est altérer sa simplicité sublime, c’est souiller sa sainteté par des intérêts humains?. Le christianisme est une religion toute spirituelle, occupée uniquement des choses du ciel;... pourvu que le chrétien n'ait rien à se reprocher, peu lui importe que tout aille
1. Pensées diverses écrites à l’occasion dela comète, Rotterdam, 1705, tome IT, p. 595 et 606.
2, Lettres écrites de la montagne. Paris, édit. Lahure, vol. I, p. 404.
bien ou mal ici-bas..... Loin d’attacher les’ cœurs des citoyens à l’État, la religion de l'Évangile les en détache comme de toutes les choses de la terre. Je ne connais rien de plus contraire à l'esprit social. Le christianisme ne prêche que servitude et dépendance ;... les vrais chrétiens sont faits pour être esclaves; ils le savent et ne s’en émeuvent guère >’. |
Shaftesbury?, Helvétius?, l’auteur anonyme du «seul vrai système de la religion chrétienne»‘, et M. Renan, dans sa Vie de Jésus (1863), s'expriment dans le même sens.
Les réticences de ce dernier ne compensent pas ses exagérations. Quelques détails empruntés à son livre compléteront le tableau que nous traçons ici et réuniront en quelques traits les idées les plus diverses et les plus fausses qu’on se soit faites sur le caractère de la mission de Jésus.
Tout d’abord, M. Renan lui attribue une totale indifférence pour la vie extérieure (p. 168). Jésus est «convaincu que le monde présent ne mérite pas qu’on s’en soucie» (p. 119); «il ne regarda jamais la terre, ni les riches de la terre, ni le pouvoir matériel comme valant la peme qu’il s'en occupât» (p. 271); «nous le verrons foulant aux pieds tout ce qui est de l’homme, le sang, l'amour, la patrie (p. 43); il était, si on peut le dire, totalement hors de la nature: la famille, l'amitié, la patrie n'avaient plus aucun sens pour lui» (p.316).
1. Du contrat social, vol. Il, p. 658 et 659. 2. Œuvres philosophiques. Traduction allemande. Leipzig, 1776 ,t.1, p. 126-130.